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LES CHIENS SAC AU DOS

La presse entière a enregistre, sans apparente émotion, un fait insignifiant pour l’observateur superficiel, mais qui prend au regard du philosophe toute l’importance d'un événement social : il s'agit des chiens de guerre, dont l'incorporation dans le y* corps nous apparaît comme le

signe précurseur d’une imminente révolution, qui ne sera ni plus ni moins que le Quatrc-Vingt- Neuf de l'espèce canine.

Aussi bien, en vertu des doctrines le plus universellement admises sur la corrélation des droits

et des devoirs, il serait profondément illogique d'imposer au chien l’obligation du service militaire sans lui accorder aussitôt les droits civils le

plus étendus, et le fait est que, si l’on pousse l’estime île cet intéressant quadrupède jusqu’A le juger digne de contribuer A la défense du terri toirc, il sciait absolument puéril de le déclarer

indigne de prendre part aux opérations électorales.

l)és la minute même oü le premier caniche a été reconnu bon pour le service, la proclamation des droits du chien n’était plus qu’une affaire de temps, et il n’y a point d’exagération à soutenir que le jour est proche oü tout chien français, vacciné (au laboratoire de M. Pasteur) et ayant satisfait à la loi sur le recrutement, sera de droit électeur et, | ar conséquent, éligible, tant qu’une

condamnation infamante (délit de chasse, escroquerie en morceaux de sucre, détournements de gigots, etc.) n’aura pas entraîné la perte de ce droit.

Le service militaire sera-t-il obligatoire pour tous les chiens sans distinction de race? Telle est la question qui préoccupe actuellement le législateur, et rien n’est encore décidé ; mais nous croyons savoir qu’on incline vers le système du tirage au sort, combiné avec le remplacement individuel; du reste, il va sans dire que les sujets mâles et

bien conformés seront seuls admis sous les drapeaux, par les soins d'un conseil de révision devant lequel tous les conscrits auront à se présenter sans aucun vêtement, disposition qui vise d’une façon toute spéciale les levrettes à paletot.

Relativement ù la durée du service, on n'est point encore fixé.

Cette importante question a déjà été plusieurs fois agitée en conseil des ministres. On a même, un instant, parlé, à ce propos, de crise ministérielle.

La meme divergence d'opinion se manifeste dans le Parlement.

La Chambre penche pour trois ans, mais il est infiniment probable que la majorité sénatoriale considérera ce chiffre comme tout ù fait insuffisant et se prononcera pour les cinq ans, tempérés par l’institution d’un volontariat conditionnel à l’usage des jeunes carlins de bonne famille et des animaux voués aux carrières qui nécessitent des études spéciales, comme la chasse à l’arrêt ou à

courre, le rémoulage, la direction des aveugles, le cirque Corvi, le tourncbrochc, etc..., — sous lu réserve d’un engagement décennal dans une de ces branches de l’art.

Le seul point sur lequel on soit d'accord, c’est

la nécessité d’une réserve et d’une territoriale : il est des maintenant admis que tous les représentants de l’espèce canine seront astreints l’obligation de faire boucler annuellement leur ceinturon pour aller faire, loin du chenil domestique, leurs vingt-huit jours et leurs treize jours, jusqu’à l'âge le plus avancé; on parle même d’établir une

succursale des Invalidés pour les vieux serviteurs atteints d'infirmités nécessitant l’usage d'un nez d'argent ou d'une patte de bois.

Reste lu question de l'uniforme; tout ce que nous en savons pour l’instant, c’est qu’il sera sobre, de bon goût, et que la préoccupation du panache y sera complètement sacrifiée aux considérations d'utilité pratique : sans doute un simple collier de métal, portant le numéro du régiment et le matricule.

Les peines disciplinaires seront le fouet et le collier de force; les manquements graves, tels que

désertion en lemps de paix, outrages â un supérieur, coups de dents ayant entraîné la perte d'un

fond de culotte, etc., seront soumis à la juridiction du conseil de guerre, devant lequel les accusés auront In faculté d’aboyer eux-mémes leur défense.

La gamelle individuelle paraît devoir être adoptée pour les troupes; quant aux officiers, ils seront tenus de prendre leur prttéc au mess.

Les galons se porteront ostensiblement au collier, jusqu'au grade de général de division.

En aucun cas, le ministre de la guerre ne

pourra être choisi dans les cadres de l'armée canine.

Telles sont les dispositions essentielles du projet de loi militaire sur les chiens; sans doute, on doit s’attendre ù ce que sa mise en pratique soulève, je ne dirai pas un mécontentement, mais tout au moins une émotion profonde dans le sein des familles à l'affection desquelles il va soustraire, pour un temps assez long, des caniches pleins de séductions, des king-charles adorés, des épagneuls merveilleusement dressés au perdreau et des bouledogues réputés indispensables pour la destruction du rat commun ; le départ de la classe donnera lieu chaque année à des scènes attendrissantes sur le seuil de nos chenils; mais, que diable! il faut bien se faire une raison, et quand la patrie a besoin de tous ses enfants, c’est pour les mères de famille un devoir d’imposer silence aux gémissements de leur tendresse et de se consoler en songeant que leurs petits qui s’en vont seront des hommes quand. ils reviendront.

Appeler le chien à la défense du territoire, c'est reconnaitrc le chien-citoyen, et le seul danger de cette audacieuse innovation sociale, c’est que, non content d’user de ses droits civils et politiques, le quadrupède libéré du service va peut-être engager contre l'homme une redoutable concurrence sur le terrain industriel et commercial.

N’est-il pas en effet inquiétant de penser, ù

une époque où toutes les carrières sont si encombrées, que cet animal, qui cesse actuellement d'être l’ami de l’homme en devenant son égal, va peut-être se ruer sur les places vacantes dont ses aptitudes, reconnues par l’autorité militaire, lui ouvriront l’accès?

Sa merveilleuse faculté d'assimilation jointe à une docilité que rien ne décourage le désignent clairement pour certaines professions libérales, comme celles de commissionnaire au coin des rues, de gardien de la paix, de chiffonnier ou de

jockey, dans lesquelles ses facultés, au bout de quelques mois d’études, sc montrent supérieures ;t celles de l’homme le plus accompli.

Je crois même pouvoir affirmer qu'il ne se passera pas longtemps avant que l’espèce canine

occupe une place considérable dans le journalisme, tout au moins dans le reportage, qui prend une importance chaque jour plus considérable dans la presse périodique : après six semaines de stage dans quelque feuille parisienne, un caniche tant soit peu doué vous rapportera comme personne le fait divers dans sa gueule, puisqu’il s'agit uniquement aujourd’hui, pour ce genre d’informa- | lions, d’aller quérir â la préfecture de police des

bouts de papier communiqués aux journaux par les soins de l'administration; île même pour les indiscrétions politiques, presque exclusivement composées de petites notes livrées aux publicistes amis par les députés ou les ministres; et pour les bruits de coulisse, officieusement rédigés par les directeurs de théâtre. Quant aux bulletins financiers, le tout serait d’en confier la rédaction â des dogues de mine assez imposante pour qu’il ne vienne ;1 personne l’idée de les dévaliser quand

ils apporteront au journal la copie relative aux grandes sociétés financières.

Mais c’est surtout dans les intenvicÆ que brillera le caniche: soigneusement frisé, pimpant, alerte, il se présente de bon matin chez le personnage du jour, gratte à la porte, se faufile entre les mollets du valet de chambre qui a la consigne de ne recevoir aucun journaliste, et se dresse en faisant le beau devant le maître de la maison qui, après avoir vainement offert quelques morceaux de sucre, finit par comprendre que le seul moyen d’obtenir la paix, c’est de se laisser prendre ce qu’on est convenu d’appeler une conversation, c’est-à-dire un papier couvert d’appréciations sur la chose du jour; après quoi il ne reste plus au caniche qu'a saisir le document entre ses deux mâchoires pour le porter au galop à l’imprimerie du journal oü il est impatiemment attendu.

Une fois introduit dans la presse, qui mène à tout, le chien ne tardera pas à voir s’ouvrir les carrières les plus diverses, et l’homme n’aura plus

qu’à se croiser les bras; il faut attendre tout de ces intelligents animaux, auxquels rien de ce qui concerne l’homme n’est étranger.

Sans doute, l’émancipation de l’espèce canine ne va pas se faire du jour au lendemain; une aussi grave révolution sociale demande des années, peut-être même des siècles; il n'en est pas moins incontestable que l’impulsion est donnée et que le mouvement ne peut plus aller qu'en s’accentuant.

Dès maintenant, un résultat nous sembleacquis: l’admission du chien dans les rangs de l’armée nationale entraîne comme conséquence nécessaire l’abolition immédiate de la vivisection canine; la dignité de l'uniforme l’exige impérieusement, et tous les cœurs vraiment français bondiraient d’indignation si le scalpel du physiologiste pouvait impunément profaner les entrailles d’un défenseur de la patrie.

11 appartient au ministre de la guerre de faire

respecter l’armée; c'est assez dire que les partisans de la vivisection n’ont plus à compter désormais que sur les lapins, les pigeons, les cochons d’Inde et autres animaux exempts du service militaire.

Quant à la vivisection, elle s’en ira rejoindre dans les oubliettes de l’histoire les tortures de l’Inquisition et toutes les autres horreurs d’un odieux passé.

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