LA CHASSE
Depuis l’époque lointaine oü Diane, patronne des chasseurs, métamorphosa en cerf le braconnier Actéon, qui avait voulu lui placer un lapin, l’art cynégétique a subi de graves modifications; après avoir été longtemps le procédé le plus avantageux offert ù l’homme des bois pour se procurer de quoi vivre, la chasse est actuellement, pour l'homme du monde, la manière la plus expéditive de dilapider ses moyens d'existence.
Cela tient essentiellement à ce que, dans l’origine, la chasse consistait à prendre du gibier, tandis que, de nos jours, la plus grande partie du temps se passe à en mettre; — j'en appelle à tous les propriétaires et actionnaires, qui ne reculent devant aucun sacrifice pour donner une brillante éducation à des faisans, des perdreaux, des chevreuils et des lapins, impatiemment attendus par les renards, les fourmis, les blaireaux, les oiseaux de proie et les braconniers humains, parmi lesquels l'invité représente l’espèce la plus dangereuse.
Les contrées les plus giboyeuses se dépeuplent en quelques années, si l’on ne prend la peine d’y installer, à prix d’or, des béies de poil ou de plume;
c’est ainsi, quVi l’heure actuelle, nous avons des régions, comme la Ibrét de fontainebleau, le parc Monceaux et le square îles Boiignollos, oh l’on peut se promener, des heures entières, sans apercevoir la hure d'un sanglier, ni même la queue d'un lièvre.
En revanche, le nombre de gens qui chnssent augmente chaque année, de
miîrnc que celui des maladies mentales, mais il n’y a peut-être là qu'une simple coïncidence.
Toujours est-il que, le jour de l’ouverture, dès quatre heures du matin, toutes les campagnes retentissent d’un vacarme épouvantable; l'ouverture du Taimhauscr est même la seule qui fasse autant de bruit que celle de la chasse.
Mais, me direz-vous, pourquoi tant de coups de fusil, s’il n’y a point de pièces â tirer?... Il me serait fucile de vous répondre que nos concitoyens adorent faire parler la poudre, même quand elle n’a personne â qui parler, — ainsi qu’en témoignent les innombrables pétarades du 14 juillet; en outre, il y a pas mal de gens qui se tirent les uns sur les autres; quelques-uns même
parviennent à s’atteindre, ainsi qu’en témoigne tous les ans, dans les journaux, la rubrique abondante de ce que l’on est convenu d’appeler les accidents de chasse.
Des armes de chasse. — Dans l’antiquité, on se servait couramment de l’arc et de la fronde, mais leur emploi est devenu assez rare dans nos chasses gardées; on ne cite guère que les Hottentots du Jardin d’acclimatation qui en fassent usage aux environs de Paris, et encore ne tirent-ils point le perdreau en battue.
Au moyen âge, l’artnc de chasse était l’épieu, avec lequel il fallait être un shooter tout à fait exceptionnel pour songer â la caille et â la bécassine. Le tir aux pigeons lui-méme présentait de grandes difficultés; on s’explique ainsi comme quoi celui du Lac des Patineurs n’a été institué que bien longtemps après l'invention de l’épieu â deux coups.
Il ne faudrait cependant pas trop médire de ce bon épieu de nos pères, qui avait sur le Hammerless l’immense supériorité d’étre une arme de tout repos, avec laquelle on pouvait plaisanter sans la crainte qu’elle vous partît dans la
Du costume. — La chasse exerce une influence des plus curieuses sur le goût de l’habillement : des hommes d’irn certain âge et du caractère le plus grave, qui, sous aucun prétexte, ne consentiraient, en temps ordinaire et même pendant le carnaval, â se montrer dans les rues autrement qu’en redin-
goie, se prennent tous les dimanches matin, après l'ouverture,' d'une fantaisie vestimentaire qui les pousse ù traverser Paris dans les accoutrements les plus extraordinaires : lu moitié de leur corps est enracinée dans des bottes avec lesquelles des égouiiers craindraient de se faire remarquer; leur tête
Les chiens. — Rien n’est plus rare qu'un bon chien de chasse. On rencontre, ü chaque instant, des gens qui en ont possédé de merveilleux et qui vous le disent, mais il est rare de trouver quelqu'un qui eu ait un le jour 0(1 l’on a l'avantage de chasser en s.t compagnie.
s’abrite sous des casques dont Maubant lui-même ne voudrait 5 aucun prix pour jouer l'ancien répertoire ; quant à leur torse, il disparait sous un arsenal d’accessoires étranges qui plongeront les archéologues de l’avenir dans de cruelles perplexités, quand on verra s’étaler, au Musée d’artillerie, auprès des vieilles armures d’autres siècles, l’équipement d’un chasseur parisien de la fin du dix-neuvième.
Avec le chien courant, on a trop souvent l’occasion de constater la vérité du proverbe : Rien ne sert de courir » ; quant au chien d'nrrét, que île fois
on est réduit à dire de lui, comme du magistrat intègre, qu'il rend des amis mais non des services.
I.u tâche de ces animaux est rendue singulièrement difficile par les rom-i n .
du gibier, dont l’astuce augmente de jour en jour. C’est ainsi qu’on cite des lièvres qui se fourrent de l’ail ù pleine gueule pour dépister le flair du chien en quête, et des perdrix qui ne rougissent point de se parfumer à l’opoponax. Il est permis d’espérer que tôt ou tard les progrès de la civilisation nous
permettront de suppléer par nous-mêmes à l’insuffisance de nos chiens; il ne s’agirait, pour cela, que de développer, par un élevage rationnel et des croisements appropriés, le sens de l’odorat chez l’homme, qui arriverait certainement, au bout de quelques générations, à suivre un piquet de chevreuil aussi bien que le meilleur basset et à tomber en arrêt devant un faisan, fut-il d’une fraîcheur absolue.
— Prenez votre chien d'arrêt et attachez-le derrière le train.
Arrivé à destination, vous aurez votre affaire.
Si vous avez envie de dormir le soir dans le wagon, abstenez-vous de retirer vos bottes : il se pourrait qu’un de vos voisins profitât de votre som-
meil pour les jeter par la fenêtre, ce qui vous causerait quelque embarras à l’arrivée.
Pour peu que votre chien soit sujet à la dyspepsie flatulente, évitez bien de le faire monter avec vous, s’il y a des étrangers dans le compartiment : il se trouverait toujours des personnes malveillantes pour vous attribuer une part de responsabilité dans son manque de savoir-vivre.
Tenez-vous à voyager seul? Laissez entendre négligemment que vous con-
L'n chemin de fer. — Désirez-vous un basset?...
duisez votre chien chez M. Pasteur et, si les voisins réclament l'expulsion du quadrupède, affectez une irritation violente, en faisant le possible pour présenter extérieurement quelques symptômes d’hydrophobie,— par exemple un peu d’écume à la bouche, moins qu’elle ne soit de mer, auquel cas on se contenterait de vous faire passer dans le wagon des fumeurs, qui est généralement bondé.
Une réclamation : les compagnies de chemins de 1er devraient bien mettre à la disposition du public un compartiment des « ronfleurs », afin que les gens qui n’en usent pas puissent être tranquilles dans les autres wagons.
Le gibier. — Le vrai mérite du chasseur n’est pas tant dans le nombre des pièces abattues que dans leur qualité : c cst ainsi qu’il nous parait plus élé-
gant de tuer un lièvre que deux chiens, ou do blesser un actionnaire que plusieurs invités.
Quant aux rabatteurs, on ne doit pas perdre de vue que, dans aucun cas, ils ne figurent au tableau; abstenez-vous donc de les tirer.
Les meilleurs tireurs se trouvent parfois embarrassés par les stratagèmes
du gibier, dont l’imagination dépasse tout ce qu’on peut supposer ; c’est ainsi qu'il se rencontre il la chasse des situations contre lesquelles aucun conseil ne saurait prévaloir; le tout est de savoir sc plier aux circonstances c’est uncalfairc de tact.
ne vous interposez dans une discussion entre lapin et chasseur, même si tous les torts sont du côté de ce dernier.
S'il vous arrive d'envoyer du plomb à un ami, voire des plus intimes, n’ayez point la naïveté d'attribuer la chose à un accident; ce serait vous ridiculiser vous-même à plaisir. Dirigez-vous tranquillement vers l'endroit où le monsieur est tombé, comme vers une pièce qui vous est acquise, et ramassez-lc sans ostentation, car ce serait d’un goût douteux de le faire rapporter par votre chien.
lîn aucun cas, fussiez-vous membre de la Société protectrice des animaux,
Et, cela dit, puissiez-vous, ami lecteur, faire votre profit de ces conseils pratiques, fruit de nos longues et persévérantes investigations sur l’art cynégétique, le premier de tous les arts par ordre d’ancienneté. Sa découverte a de longtemps précédé celle des armes à feu, ce qui prouve, en passant, qu’il n’est pas indispensable, pour y réussir, d’avoir inventé la poudre.