‹ Joies du plein airChapitre 9 sur 22 · L’ART DE RECEVOIR A LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

L’ART DE RECEVOIR A LA CAMPAGNE

La monotonie des villégiatures serait intolérable si elle ne se trouvait entrecoupée quelquefois le

dimanche par des visites de Parisiens.

Un maître de maison entendu n'invite pas les gens pour les amuser, mais pour se procurer, grâce

à eux, un peu de bon temps. L’art de recevoir consiste donc à tirer le plus grand parti possible des visiteurs confiés il vos soins : quelques-uns ne reviendront pas, mais il s'en trouvera toujours d’autres assez confiants pour les remplacer au fur et â mesure des besoins de la villa.

C’est d’après ce principe fondamental qu’il convient d’organiser les réceptions dans la banlieue de Paris.

L’arrivée. — Si le visiteur arrive dans une voiture, utilisez-la pour les courses que vous pouvez avoir à faire aux environs. (Dans le cas oü vous n’en auriez pas besoin personnellement, mettcz-la de bonne grâce â la disposition de ceux de vos voisins auxquels vous tenez â rendre une politesse.)

Si c’est en chemin de fer, ayez soin que le i3

chef de gare invite les arrivants â vous porter â domicile les colis venus pendant la semaine et

trop encombrants pour que vous ayez pris la peine d’aller les chercher vous-méme ou d’en charger votre domestique.

Tenez-vous absolument à aller au-devant de l’arrivant?

Arrangez-vous de façon à ne le rencontrer que devant le cabaret du pays et demandez-lui tout de suite s’il n’a pas besoin de se rafraîchir; de lit à consommer un apéritif et ù le lui laisser payer, il n’y a que l’espace d'un petit quart d’heure.

Avant le déjeuner. — Rappelez sentencieusement qu’au dire de tous les hygiénistes il n’y a rien de tel que de prendre de l’exercice avant les

repas pour aiguiser l’appétit, puis faites, d’un ton prévenant :

— Je suis sûr que vous mourez d’envie de faire un peu de jardinage?

Et, sans attendre la réponse, mettez dans les mains de l’interpellé une paire d’arrosoirs de forte taille; après quoi vous n'avez plus qu’à les laisser ensemble dans le potager, en prétextant de quelques ordres à donner. Ça vous économisera toujours la main-d'œuvre d’une matinée de jardinier.

On emploie dans bien des maisons les pompes d’arrosage; c’est moins fastidieux pour l’invité, mais bien dangereux pour le maître de la maison, s'il prenait à ses visiteurs des idées de vengeance, lâchement dissimulées sous une apparente maladresse.

Cependant, même dans le cas où vous auriez une entreprise de culture maraîchère, l’arrosage de vos plants ne suffirait pas ù remplir toute une

matinée; mais je me plais A croire que vous jouissez d'une rivière ou tout au moins d’un étang dans le voisinage; c’est là que vous conduisez l’invité couvert de sueur, en lui disant avec le plus bienveillant intérêt :

— J’ai horriblement peur que vous ne preniez du mal si vous vous arrêtez comme ça brusquement!

Et au moment où il se persuade que vous allez lui offrir un gilet de flanelle de rechange, montrez-

lui votre bachot rempli d’eau, en vous écriant avec l’enthousiasme de quelqu’un qui est en train d’accomplir une bonne œuvre :

— Tiens! il me vient une idée... vous allez écoper le bateau... pendant ce temps-lA, vous ne vous refroidirez pas!

Je crois inutile d’ajouter que si, par cas, le bateau se trouve un peu défoncé et qu’il vienne A couler à pic, la distraction n’en sera que plus douce pour vous, même si la rivière est peu profonde, et si votre hôte sait nager.

Nota. — Je place cette occupation avant le déjeuner, parce que pendant le travail de la digestion elle pourrait avoirdes conséquences de nature à attirer les gendarmes dans la localité, — ce qui est généralement d’un effet déplorable.

Néanmoins, il ne faut pas perdre de vue qu’au bout d’un certain temps de submersion le corps humain constitue une amorce de premier ordre pour le goujon et le juène.

Le tout est de savoir si vous pratiquez la pèche à la ligne.

Leddjcuncr. — Un invité qui se respecte apporte généralement un melon ou un homard et une tarte ou un baba, ce qui vous permet d’avoir A votre table des gourmandises qu’autrement vous ne trouveriez guère l’occasion de mungerA la campagne.

Avec cela deux œul's à la coque et quatre sous de gruyère feront largement l'affaire.

— Pas de café, n’cst-ce pas? direz-vous négligemment, « ça nous empêcherait de faire la sieste! » Et, consolé par la perspective d'un repos

bien gagné, le convive prendra philosophiquement son parti de cette petite privation.

Quant au vin, c’est une dépense que vous ne pouvez guère éviter, mais vous en serez largement dédommagé par la petite scène d’intérieur

qui en résultera selon toute apparence, pour peu que vous ayez pris soin de le choisir parmi nos joyeux petits picolos de la vallée de la Seine.

La digestion. — Pour jouir convenablement de ce gracieux intermède, il faut, aussitôt après le déjeuner, inviter hospitalièrement votre convive à s’installer sur le canapé en bambou qui est dans le petit salon; puis vous le laissez seul avec ses rêves d’or, en ayant soin de claquemurer tous les volets

un hasard assez particulier, les volets ferment en dehors; cette particularité est essentielle).

Au bout d’un temps généralement court, d’horribles gémissements partent du petit salon en même temps que les portes et les murailles elles-mêmes

sont ébranlées par d'invraisemblables secousses; vous accourez, plein d’émoi; vous tirez les loquets sous le coup d’une précipitation qu’il ne laut pas confondre avec de la vitesse; enfin vous vous trouvez en présence de l’invité qui ressent d’une

façon manifeste* tous les symptômes d'un empoisonnement, auxquels il manque seulement une issue; vous l'indiquez d’un geste, et au besoin d’une clef.

Que si l’abattement du sujet se prolonge trop longtemps à votre gré, vous le relèverez par ces paroles rassurantes, discrètement lancées à travers le petit judas en losange qui, dans la plupart des toutes petites maisons de campagne, sises au fond des jardins, perce le portail de la vie privée :

— Ne vous inquiétez pas!... ç.t doit être le picolo : il fait cet effet-là à tout le monde la première fois, demain il n’y paraîtra plus.

Et voilà encore une bonne petite demi-heure de passée.

L'après-midi. — C'est surtout pour l'emploi de l'après-tnidi qu’un esprit inventif est nécessaire.

Il n’y a guère le choix qu’entre des distractions banales, telles que les suivantes : vous faire traî-

ner en bateau par l’invité qui sera certainement enchanté de profiter d'une occasion de ramer; le

décider ii pomper une heure ou deux, sous le fallacieux prétexte d’assurer sa digestion compromise par l’incident du picolo, mais, en réalité, pour remplir le réservoir qui alimente le jet d’eau de votre bassin à poissons rouges; —ou peut aussi lui offrir de curer ce bassin et d’en retirer les grc» nouilles ou autres batraciens, si cette opération n’a nas été faite par quelque invité des dimanches précédents, de clouer des caisses d'emballage, de peindre le bateau, d’écosser îles petits pois, de vous

frictionner les rhumatismes, voire de vous couper les cheveux ou les cors; mais il y a presque imprudence i'i mettre entre les mains du patient des enginsdangereux dont il pourrait, dans un moment de fureur ou de désespoir, faire usage contre vous ou tout au moins contre lui-méme, lassé d’une existence devenue intolérable.

Un cheval vicieux serait une source de divertissements irrésistibles; mais ce passe-temps n’est

malheureusement pas à la portée de toutes les situations de fortune.

Le crockett est moins dispendieux, et je n’apprendrai à personne qu’il permet de se distraire à peu de frais, avec un simple coup de maillet sur la tète ou une boule vigoureusement envoyée dans les tibias, — menus incidents qui répandent immanquablement une gaieté de bon aloi.

Le lawn-tennis manque un peu de variété; je

tS

préférerais le tir de jardin au pistolet ou à l'arc, dans lequel il y a place pour l’imprévu.

Le cor de chasse a du bon, à moins que l’invite ne soit complètement sourd; mais, d’ordinaire, le piano suffit.

Et voilà comme tout doucettement on arrive au dîner, dont je ne crois pas devoir vous parler, car il y a tout lieu de penser que l’invité sera parti avant.

Dans le cas contraire, il suffirait de recommencer comme ci-dessus.

Page 1