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PETIT MANUEL DES BAINS FROIDS

Il y a deux manières de prendre les bains froids.

La première consiste û s’élancer dans une étendue d’eau suffisamment profonde pour contenir un corps humain tout entier; elle exige de la natation, du plongeon et diverses autres évolutions aquatiques. C’est la façon la plus naturelle de se baigner et la seule qui soit en usage chez les poissons.

Le second procédé, qui est infiniment plus en honneur parmi l'espèce humaine, permet de prendre le bain sans se mouiller, ou du moins en se mouillant si peu que ce n’est vraimenrpas la peine d’en parler :

Le sujet commence par humecter au fil de l’eau

quelques orteils qu’ils retire aussitôt en glapissant,

le cristal de l'onde pure avec cette partie du corps oti les jambes se rejoignent i\ la laveur d’un caleçon; il ne reste plus dès lors qu’il faire jicler discrètement autour du nombtil et sur les muscles pectoraux une poussière hydraulique ténue comme le jet d’un pulvérisateur.

Au bout d’une minute ou deux de barbotage frissonnant dans quelques centimètres d'eau sur fond de bois, de sable ou de galet, on se retire en courant avec la satisfaction victorieuse de l’athlète qui vient d'affronter un exercice violent et périlleux.

Ainsi se baignent les chats, les araignées et les Méridionaux.

Entrer dans l’eau n’est rien; l’essentiel est de savoir s'en retirer; cette science, qui se nomme la

natation, est innée chez la plupart des animaux; mais l’homme civilise ne l’acquiert généralement qu’au prix de longs efforts et de quelques douzaines de cachets ù t fr. a 5.

Les conseils les plus judicieux ne sauraient suppléer il cet apprentissage.

Nous nous abstiendrons donc de toute considétion théorique à cet égard.

L’hygiène recommande d’entrer dans l’eau d’un seul coup en plongeant.

Le véritable amateur lance la tète la première, c’est ce que fait également la grenouille.

Les gens sans prétention sautent tout debout; les acrobates de tempérament ou de profession exécutent généralement un double saut périlleux ; les natures enjouées s’adonnent volontiers au plat-séant qui est d’une charmante bonhomie, notamment lorsqu'il aboutit sur la tête d’une

personne de l'assistance; c’est une façon comme une autre d’entamer des relations avec quelqu’un

dont on désire faire la connaissance, et plus d’une amitié durable a commencé par un de ces tétcâ...téte inattendus.

L'art de plonger est le complément indispen-

sable de la natation; un bon nageur doit savoir rester un certain temps entre deux eaux sans en

être incommodé; le lourde force le plus extraordinaire qui ait été accompli dans ce genre est celui de Jonas, qui demeura quelques mois au fond de la mer, où, comme on sait, une baleine avait gra-

cieusement mis il sa disposition un intérieur assez confortable.

Les meilleurs plongeurs des bains Deligny n’ont jamais rien fait d’approchant, ce qu'il est permis d’attribuer à l'extrême rareté des cétacés dans les dessous de l'établissement.

Remarquons toutefois qu'on n vu récemment, aux Folies-Bergère, un homme bien constitué qui

séjournait au fond de l’eau assez longtemps pour y prendre une collation et fumer une pipe.

La Bible ne mentionne pas chez Jonas l’usage du tabac, mais cela tient apparemment à ce qu’il n’y avait pas de fumoir dans la baleine, en sorte

que l’excellent prophète aura sans doute craint d’incommoder son hôte, qui pourtant se serait peut-être fait un véritable plaisir de renvoyer la fumée par les narines.

Tirer la coupe avec grâce et vigueur est le suprême du bon genre en natation.

Une observation ù ce propos; ne dites pas d’un homme qui excelle à ce sport :

« Il tire sa coupe comme le roi de Thulé! »

Ce serait aussi déplace que si vous disiez d’un escrimeur de première force :

« Il tire l’épée comme Damoclès! »

Faire la planche est certainement la forme la plus délicieuse de la flânerie sur eau ; malheureu-

sement les conditions de l’existence actuelle, si fiévreuse et si mouvementée, ne permettent ce

loisir qu’â un petit nombre d’élus, car la plupart d’entre nous ont, aux bains froids comme dans les divers autres métiers sociaux, des communications à échanger, des politesses ù rendre et des courses à faire, notamment la course au cochon,

qui est fort en honneur dans quelques stations balnéaires.

En passant, une remarque zoologique : la faculté de faire la planche est ce qui distingue l'homme de la béte. Buffon ne l’a pas dit, mais je prends hardiment la responsabilité de cette assertion et je vous mets au déh de la réfuter. Tous les

mammifères nagent ;'i plat ventre, et l'on n'a jamais vu sur les rivières un chien faisant la planche, du moins de son vivant.

La question de la toilette n'est pas sans importance.

Aux bains de mer, l’usage exige un costume complet; cependant il serait exagéré, je dirai même imprudent, de porter des bottes à revers, quelle que puisse être l’humidité; ni même des fourrures, fùt-ce par les temps les plus froids.

Le meilleur costume est celui qui donne le plus de liberté aux mouvements; c’est dire que le calecon de bain de nos pères demeure préférable à tout autre vêtement balnéaire; quelques personnes croient devoir les illustrer de dessins humoristiques et d’inscriptions familières telles

ai

que « Gare la bombe! ou » Vive Boulanger! s nous sommes en mesure d’aflinner que ce genre de littérature est complètement abandonné du grand monde.

On conserve au musée Carnavalet quelques caleçons de bains historiques à devises; celui du roi Clovis, avec le fameux : 1) (tisse la tête, fier

Sicambrc! celui de François I'r, en drap d'or, avec le vers de Charles d’Orléans : Nuns portons tous les deux au front une couronne..., et celui de Louis XIV, en brocart : L'Etat c'est moi!

Les Anglais baignent sans d'inscriptions.

qui font autorité en matière de modes aucun vêtement; ils s’abstiennent mêmi

masculines, se de dessins et

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