‹ Joies et tristesses de la mer [microforme]Chapitre 11 sur 27 · LE NAUFRAGE DE LA ‘“ RENOMMÉE · texte numérisé non relu

LE NAUFRAGE DE LA ‘“ RENOMMÉE

Le 3 novembre 1736, M. de Freneuse partait de Québec avec 54 hommes à bord de la Renommée, frégate de 300 tonneaux, armée de 14 canons. Elle portait son pavillon et elle devait se rendre à LaRochelle, consignée à MM. Pacaud, trésoriers de France.

Tout s'était passé sans aucune avarie jusqu’au 14 au matin. Il y avait bien eu, de fois à autre, quelques sauts de vent qui, jeté au nord-nord-est avait passé au nord-est, puis à l’est-nord-est, puis à l’est, pour finir par se fixer pendant deux jours au sud-sud-est. J'usque-là, solide et neuve, la Renommée se comportait admirablement, et les ris pris dans les huniers, elle louvoyait au large de l’Anticosti, se gouvernant sur son compas au sud-est-quart-est, puis au sud-est. Tout-à-coup, le vent fraîchit et se met à souffler en tempête; la lame se creuse, devient fatigante, et en voulant virer à terre le navire touche, se met à talonner et embarque aussitôt d'énormes paquets de mer. Il n’en fallait pas plus pour faire perdre la tête à une partie de l'équipage. Seul le maître canonier eut en ce moment le sang-froid de sauter dans la soute aux provisions, d'y prendre ce qu’il put de biscuits, de monter quel-

ques fusils, un baril de poudre et une trentaine de gargousses, et d’entasser le tout dans le petit canot. Une vague venait d'ajouter encore aux plaintes et à la confusion en emportant le gouvernail de la Renommée, et le mât d’artimon, rompu à coups de hache, étant tombé sur la hanche de bâbord, faisait prêter la bande au malheureux navire.

Impassible au milieu de tout ce chaos, M. de Freneuse donna l'oxre de hisser la chaloupe sur ses porte-menteaux. Vingt personnes embarquent; mais au moment où la dernière prend place, un des palans manque, et la moitié de cette grappe humaine est précipitée dans l'abime, pendant que ceux qui restent se cramponuent aux plats-bords de l'embarcation, restée suspendue. Pas un muscle n’a bronché sur la figure de M. de Freneuse à la vue de cette nouvelle catastrophe : d’une voix forte, il donne l’ordre de filer le palan d’arrière, maïs au moment où la chaloupe reprend son équilibre et touche au flot, une vague brise le gouvernail de l’embarcation, et mal assise, elle est rasée coup sur coup par deuxlames. On parvint pourtant à pousser au large. Un des sous-officiers gouverne le mieux possible avec un mauvais aviron, et matelots et passagers, tous trempés par la pluie qui tombait par torrent et masquait l’atterrage, la figure fouettée par les embrums de la mer, rament au plus près, en récitant à haute voix le Confiteor et en s'unissant au P.

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Crespel qui psalmodiait les versets du Miserere. Pendant ce temps, un ressac terrible bat à la côte. On l'entend clairement à bord. Le bruit va grandissant. Tout à coup la chaloupe entre dans le tourbillon mugissant , une lame énorme l'empoigne, la soulève, la chavire et roule chacun pêle-mêle et meurtris sur le sable et les galets de la grève.

Un nouvel acte de sang-froid venait de prolonger les jours de ces malheureux; car, voyant la chaloupe grimper sur le dos de la dernière vague et prévoyant qu'elle la reporterait au large, lors de son retour, un matelot avait passé un grelin dans un organeau, l'avait enroulé autour de son poignet et s'était laissé porter à terre avec lui,

La mer venait de lâcher sa proie, mais la position des naufragés n'en était guère devenue meilleure. Le hazard les avait jetés sur un ilot que la marée haute recouvrait, et en gagnant la terre ferme, ils faillirent périr une troisième fois, car il fallait traverser à gué la rivière du Pavillon.

Quelques heures après, le petit canot monté par six hommes venait les rejoindre. Elles rapportaient que dix-sept matelots n'avaient pas voulu abandonner M. de Freneuse qui ne pouvait se décider à quitter son navire, et on peut se faire une triste idée de cette première nuit passée par les uns sans abri et sans feu sur cette terre déserte de l'Anticosti, sise au milieu du

golfe Saint-Laurent, par les autres sur un navire battu en brèche par la mer, et avec la certitude d’être engouffrés d’une minute à l’autre (1).

À minuit, la tempête était dans toute sa violence, et chacun avait perdu l'espoir de se sauver, lorsqu'au petit jour on s’aperçût que le navire tenait bon. La violence du flot était tombée ; il n’y avait pas une minute à perdre pour le sauvetage, et chacun se mettant à l’œuvre, on embarqua des provisions avariées, les outils du charpentier, du goudron, une hache, quelques voiles, puis il fallut regagner terre, et le capitaine de Freneuse, les larmes aux yeux, et emportant son pavillon, fut le dernier à quitter l'épave de la Renommée.

Cette seconde nuit, passée sur l’île, fut encore plus triste que la première, car il tomba deux pieds de neige : sans les voiles tout le monde serait mort de froid. Ces rudes débuts ne découragèrent personne ; de suite on se mit au travail. Le mât d’artimon de la Renommée était venu au plain; on tailla dedans une quille nouvelle pour la chaloupe; elle fut cälfatée avec soin, et son étembot et ses bordages furent refai s à neuf. Pendant que les uns coupaient du bois, les autres faisaient fondre la neige; bref, on se créait le plus d’occupations possibles pour tâcher d'oublier, mais, hélas! à ces heures de

(1) La Renommée venait de se jeter ‘ à,un quart de lieu de terre, sur la pointe d’une batture de roches plates, éloignée d'environ huit lieues de la pointe méridionale de l’Anticosti.”?

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travail succédèrent bientôt les heures d’épuisement. Les malheureux naufragés avaient au moins une perspective de six mois à passer sur l'ile d’Anticosti, puisqu'il leur fallait y attendre l'ouverture de la navigation. Or, les navires qui passaient alors de Québec en France n’emportaient que pour deux mois de vivres. Au moment où elle avait touchée, la Renommée avait déjà onze jours de mer; une partie des provisions était avariée par le naufrage, et en s’astreignant à la plus stricte économie, c’est-à-dire en ne distribuant à chacun qu’une maigre ration par vingt-quatre heures, on pouvait—tous calculs faits—prolonger sa vie de quarante jours ! À cette incontestable certitude était venu se joindre l'hiver, arrivé dans toute sa rigueur. La glace rendait le navire inaccessible; six pieds de neige couvraient le sol, et pour comble de désespoir les fièvres venaient de faire leur apparition et exerçaient de faciles ravages sur ces natures émaciées.

Il fallut donc prendre une décision suprême.

Un poste français passait alors l'hiver à Min gan, où il s’occupait à faire la chasse au loupmarin. Pour s'y rendre, il fallait d’abord faire quarante lienes de grève avant d’atteindre la pointe nord-ouest de l'ile, puis, comme le dit le P. Crespel, “ descendre un peu et traverser douze lieues de haute mer.” On agita l’idée de se diviser en deux groupes : l'un devait rester à

la rivière au Pavillon, pendant que l’autre irait +

à Mingan chercher du secours. Lorsque cette M proposition fut soumise en conseil chacun la M Ji [LIU trouva inattaquable, mais la grande difficulté M ir | JA! cohsistait à désigner ceux qui seraient du pre M to | | mier groupe et ceux qui feraient partie du M | | second. C'était à qui ne resterait pas en arrière. M a LU Dans cette pénible alternative, le P, Crespel M 7] | | eut recours à Dieu. Le 26 novembre, il ditla 4 LUN (1 messe du Saint-Esprit, et dès que le sacrifice eût ; u | | If: été terminé, vingt-quatre hommes se levèrent et 4 T | | | l prirent la résolution de se résigner à la volonté M 1 LOU divine, assurant qu’ils hiverneraient coûte que M 1]: | il coûte à la rivière du Pavillon. 1 « | | UE Cet acte d'abnégation tranchait le nœud gor- 2 |: Il (Al dien. Toute cette nuit-là fut employée à en- o (|| | { | tendre des confessions, et le lendemain, après a HE avoir laissé des provisions à ces braves genset M f

leur avoir juré sur les Saints-Evangiles qu'ils reviendraient les reprendre aussitôt que possible, | | ES le capitaine de Freneuse, le P. Crespel, M. de a UE Senneville, suivis de trente-huit personnes, Î UT prirent le chemin de l'inconnu. La misère et (1 LUE le danger avaient nivelé la position de tous ces | [UE hommes, et “ant de se quitter officiers et ma- {l | telots s’#' embrassés en pleurant. Hélas! |

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Er, ant, M. de Freneuse avait subdivisé ses gens en deux sections : treize d’entre eux manœuvraient le petit canot et vingt-sept s’embarquèrent dans la chaloupe. Jusqu'au 2 décembre, cette navigation de conserve fut affreuse ; à

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peine gagnait-on chaque jour deux ou trois lieues qu'il fallait faire à la rame, et par un froid intense, Le soir, on dormait sur la neige, et pour toute nourriture ces pauvres abandonnés n'’avaient qu'un peu de morue sèche et quelques gouttes de colle de farine détrempée dans de l’eau de neige.

Le 2 décembre, le temps s'était mis au beau ; une petite brise soufllait sans âpreté, et la joie renaissait sur ces figures hâves et décharnées, lorsqu’en voulant doubler la pointe sud-ouest, la chaloupe qui allait à la voile fit la rencontre d’une houle affreuse, et en manœuvrant pour lui échapper, perdit le canot de vue. Plus tard, on sut ce qu'il était devenu; il s'était laissé affaler ; mais comme pour le quart d’heure il fallait faire terre au plus vite, on finit par y parvenir à deux lieues de là, au milieu de mille précautions. Un grand feu fut allumé sur la côte pour indiquer aux retardataires où se trouvaient les gens de M. de Freneuse, puis, après avoir mangé un peu de colle, ils s’endormirent dans l’eau et dans la neige fondante pour n'être réveillés que par une tempête terrible qui, dès ses premières bourrasques, avait jeté la chaloupe à la côte. Il fallut s'occuper à la réparer de suite, mais ce contre-temps eut son bon côté, car deux renards qui étaient venus rôder dans les environs furent pris au piège. Cette viande fraîche devint par la suite d'un grand secours.

Dès ie 7 décembre, M de Freneuse put re-

prendre la mer, mais le cœur navré, car malgré ll de nombreuses reconnaissances, il n'avait pu ) découvrir aucune trace de son canot. À peine la | chaloupe eut-elle fait trois heures de marche qu’une nouvelle tempête l’assaillissait au large : pas un hâvre, pas une crique ne s’offrait sur la côte pour donner refu + à ces malheureux, et cette nuit-là fut peut-être une des plus terribles qu’ils eurent à endurer. Ils la passèrent à errer au milieu des vagues et des glaces, dans une baie où le grappin ne mordait pas. On ne réussit à débarquer qu’au petit jour, au milieu d’un froid brûlant qui ne tarda guère à faire | prendre la baie, et avec elle la chaloupe. Dès lors, cette embarcation devint inutile.

ll Il fallut donc se décider à ne pas pousser plus | loin. Les provisions furent débarquées ; et de suite on se mit à l’œuvre pour construire des cabanes en branche de sapin (1), ainsi qu'un petit dépôt, où les vivres furent disposées de manière à ce que personne ne püt y toucher sans être aussitôt vu par les autres. Puis, on adopta un règlement pour leur distribution.

Chacun eut droit à quatre onces de colle par jour, et on fit en sorte que deux livres de farine et deux livres de viande de renard pussent servir au repas quotidien de 17 hommes ! Une fois la semaine, une cuillerée à bouche de pois venait

(1) Le P. Crespel qui, dans ses missions chez les Outagamis, s'était mis au fait de cette étude d’architecture primitive, avoue 3 ingénûment que sa cabane était la plus commode.

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rompre la monoïonie de cette cuisine, et en vérité, dit le P. Crespel, c'était le meilleur de nos diners. Les exercices gymnastiques devinrent obligatoires. Léger, Basile et le P. Crespel allaient couper des fagots et faire du bois ; d’autres transportaient l’approvisionnement aux cabanes ; les troisièmes traçaient et entretenaient la route qui menait à la forêt. Au milieu de toutes ces occupations, les épreuves ne faisaient guère défaut. La vermine rongeait ces malheureux qui n'avaient qu'un change pour tous vêtements; la fumée des huttes et les éblouissantes blancheurs de la neige donnaient à la plupart de douloureuses ophtalmies, et la mauvaise nourriture jointe a l’eau de neige avait engendré la constipation et le diabète sans faire pour cela ployer d’un cran l'énergie de ces hommes de fer.

Le 24 décembre, le P. Crespel fit dégeler quelques gouttes de vin. La Noël approchait et il se préparait à dire la messe de minuit. Elle fut célébrée sans pompe, ni ornements, dans la plus grande des cabanes. Ce devait être un spectacle sublime que de voir tous ces abandonnés se recueillir au milieu des solitudes de l’Anticosti, et, dans leur dénuement sans exemple, se rapprocher de cet enfant nu et couché dans une étable, pour mêler leurs larmes aux siennes et pour l'y adorer.

L'année 1737 devait débuter pour ces pauvres gens d’une manière terrible. Dès l’aube du jour

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de l’an, Foucault, envoyé à la découverte, revint avéc la poignante nouvelle que la chaloupe avait été eulevée par les glaces. Pendant cinq jours, ce ne furent que gémissements et lamentations. Tout le monde se sentait perdu ; chacun voulait mourir : l'esprit de suicide passait et repassait sans cesse dans tous ces cerveaux troublés par tant de malheurs, et le P. Crespel ne cessa, pendant ce temps, de leur démontrer toute la grandeur de l’apostolat de la souffrance. C'était, leur disait-il, la seule voie que Dieu avait prise pour racheter le gere humain. Il les supplia de se confier en la miséricorde divine, célébra, le jour des Rois, une seconde messe du Saint- Esprit pour le’ prier de donner sa force et ses lumières à ces âmes si éprouvées, et parla dans son sermon de la grandeur de la mission qui incombe à ceux qui se dévouent pour sauver les autres. Touchés par ces bonnes paroles, Foucault et Vaillant s’offrirent pour aller à la recherche de la chaloupe.

—Tant il est vrai, ajoute finement le P. Crespel, que dans quelque situation que l’on soit, on aime toujours à s'entendre élever; l’amour propre ne nous quitte qu'avec la vie.

Bien leur prit de cet excès de zèle. Deux heures après, ils accouraient tout joyeux, et annonçaient à leurs camarades qu’en fouillant la grève et le bois, ils étaient tombés sur un ouigouam indien et deux canots d'écorce abrités sous des branches. Comme trophées de leur ex-

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pédition, ils emportaient une hache et de la graisse de loup-marin.

L'île était donc habitée? Il n'y avait plus à en douter, et les éclats de la joie la plus vive succédèrent aussitôt au plus sombre des chagrins. Chacun sentait le courage lui revenir, et le lendemain fut tout aussi joyeux, car en poussant plus loin leurs excursions, deux matelots découvrirent la chaloupe arrêtée au large, dans un champ de glace, et en revenant au camp avec l'heureuse nouvelle, ils firent l’inappréciable trouvaille d'un coffre plein d’habits que le flot avait arraché à la Renommée, et que les hasards de la mer étaient venus apporter là.

Mais tous ces rires ne durèrent qu'un éclair: l'épreuve allait revenir plus amère que jamais.

Déjà, le 23 janvier, le maître-charpentier était mort presque subitement : des symptômes alarmant s’accentuaient, et presque tous les hommes avaient les jambes enflées. Le 16 février, un coup terrible vint foudroyer le camp : le capitaine de Freneuse s’en était retourné vers Dieu, au milieu des prières de l’extrême-onction. Puis ce fut le tour de Jérôme Bosseman, puis celui de Girard, puis celui du maître-canonier qui, avant de mourir, abjura le calvinisme. Chacun, avant l'heure suprême, se confessait au P. Crespel, puis s'éteignait saintement dans la résignation. Quand tout était fini, les moins faibles se levaient, traînaient au dehors les cadavres de leurs camarades et les amoncelaient dans la neige, à

la porte de la cabane, car nul n’avait- la force d'aller plus loin.

Les éléments conjurés luttaient avec ces angoisses terribles. Le 6 mars, une tempête de neige se déchaïîna sur l’île et écrasa sous une avalanche la cabane du P. Crespel, le forçant à venir se réfugier dans celle des matelots qui était plus spacieuse. Là, pendant trois jours, ils furent retenus prisonniers par l'ouragan, sans pouvoir allumer de feu, n’ayant rien à manger, ne se désaltérant qu'avec de la neige fondue et voyant périr de froid cinq de leurs camarades. À tout prix, il fallait sortir de ce tombeau. En unissant leurs efforts, ils réussirent à déblayer la neige; puis, ils vont aux provisions. Hélas! le froid est piquant : un quart d’heure a suffi pour geler les pieds et les mains de Basile et de Foucault qu’il faut rentrer à bras dans la cabane. Grâce cependant au dévouement de ces deux hommes, une ration de trois onces de colle vint alors rompre ce jeûne de trois jours, mais elle fut mangée avec tant d’avidité que tous faillirent en mourir. Encouragés par l'exemple de Basile et de Foucault, Léger, Furst et le P. Crespel vont au bois pour en rapporter quelques fagots. Dès huit heures du soir cette maigre provision était déjà consumée, et le froid fut si intense cette nuit-là, que le sieur Vaillant père fut trouvé mort sur son lit de branches de sapin. Il fallut songer à changer de cabane et à déblayer celle du P. Crespel : elle était la plus

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petite et pouvait être plus facilement chauffée. On ne peut imaginer rien de plus navrant que le sombre défilé qui se fit alors, les moins écloppés portant sur leurs épaules MM. de Senneville et Vaillant fils qui tombaient par morceaux, pendant que Le Vasseur, Basile et Foucault, ayant les extrémités gelées, se traïînaient sur leurs coudes et sur leurs genoux.

Le 17 mars, la mort vint mettre un terme aux souffrances de Basile, et le 19, Foucault, qui était jeune et d’une grande force musculaire, s’éteignit après une agonie terrible. Les plaies de ces malheureux ne pouvaient être prnsées qu'avec de l'urine, et des lambeaux de vêtements arrachés aux pauvres morts servaient de charpie aux vivants. Douze jours après ces deux départs, les pieds de MM. de Senneville et Vaillant se détachèrent de leurs jambes : leurs mains tombèrent en putréfaction, mais au milieu de ces douleurs et de cette infection, ils ne cessèrent de mettre leur confiance en Dieu et d’unir leurs souffrances à celle du Christ. Le P. Crespel était tout ému de cette foi inébranlable et de cette résignation sublime qui semblait se refléter sur les autres; au milieu de toutes ces horreurs, pas un mot de découragement ne se faisait entendre. Chacun essayait d'apporter à son voisin quelques distractions ou quelques douceurs, et ce fut ainsi que le 1er avril, en allant à la découverte du côté où les canots d’écorce étaient cachés, Léger ramena au camÿ 1 indien et sa femme.

C'étaient les premières figures humaines qu’on eut vues depuis le départ de la rivière au Pavillon, et le P. Crespel, qui parlait à merveille plusieurs idiomes sauvages, expliqua à ces nouveaux hôtes leur triste situation. Il les supplia les larmes aux yeux d’aller à la chasse et de leur apporter des vivres. L’'indien promit solennellement.

Le lendemain arrive, deux jours, trois jours se passent et le peau-rouge ne revient pas ; alors n’y pouvant plus tenir, Léger et le P. Crespel setrainent jusqu’au onigouam, mais pour constater avec terreur qu’un des canots étaii disparu! Rendues prudentes par le malheur, ces deux ombres décharnées s’attellent alors sur celui qui restait, le transportent jusqu’à leur cabane et l’attachent à leur porte, bien persuadées que l’un des indiens ne quittera pas l’île sans venir réclamer sa propriété.

Hélas! nul ne vint, excepté la terrible visiteuse accoutumée, la mort. Elle enleva successivement MM. Le Vasseur, Vaillant fils, âgé de seize ans, et de Senneville qui en avait vingt, et était fils du lieutenant du Roy, à Montréal (1).

(1) Le père du jeune de Senneville, avant d'exercer la charge de lieutenant du roy à Montréal, avait été page de madame la Dauphine et avait servi dans les Mousquetaires. Son fils était né au Canada.

—On dirait qu’une étrange falalité s'attache à ce nom de Senneville, car lors du naufrage de l’ Auguste, M. de Senneville, cadet à l’aiguilletie, et mademoiselle de Senneville furent au nombre des noyés.

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