‹ Joies et tristesses de la mer [microforme]Chapitre 13 sur 27 · TT · texte numérisé non relu

TT

Deux jours furent alors consacrés au repos, et pendan£ ce court espace de temps ces malheureux, qui n'oubliaient pas le serment fait à ceux qui étaient restés à la rivière au Pavillon, recouvrirent assez de leurs forces pour s'embarquer le premier mai et mettre le cap sur Mingan. Le P. Crespel fut le premier à y arriver; car le vent étant tombé en route, ce vaillant homme dans sa hâte de faire expédier aussitôt que possible des secours à ses camarades, s'était fait mettre sur un canot d’écorce et l'avait pagayé seul, l’espace de six lieues de mer.

Volant était chef du poste de Mingan; il reçut ses compatriotes à merveille. Pas un instant ne fut perdu pour aller au secours de l'équipage de la Renommée. Une grosse chaloupe armée et bien approvisionnée fut dépêchée sous son commandement.

Volant emmenait avec lui le P. Crespel, Furst et Léger.

Dès qu'ils furent par le travers de la rivière au Pavillon, une salve de mousqueterie fut tirée. Alors on vit quatre hommes, qui ressemblaient à des fauves, sortir du bois, se jeter à genoux, et tendre des bras suppliants vers la chaloupe.

Les soins les plus empressés furent donnés à ces gens qui n'étaient plus que de véritables squelettes. Pendant les pérégrinations du P.

Crespel et de sa troupe, ces pauvres matelots avaient eux aussi enduré d’incroyables souf-

frances, Tour à tour, ils avaient vu leurs camarades tomber, décimés les uns par le froid, les autres par les maladies gangréneuses, tous par l'inanition. Les vivres avaient fini par manquer complétement. Alors on eut recours aux expédients; tout y passa, jusqu'aux souliers de morts que l’on faisait bouillir dans de la neige puis griller sur la braise, et quand cette dernière ressource manqua, on se rejeta sur les culottes de peau. Il n'en restait plus qu’une, lorsque Volant était arrivé en sauveur, et devant ces inénarrables misères, ce dernier comprit toutes les précautions dont il fallait user. Des ordres sévères furent donnés pour qu’on ne distribua que peu de nourriture à la fois à ces estomacs qui en avaient perdu l'habitude, mais, malgré cela, l’un des survivants, un breton nommé Tenguy, mourut subitement en avalant un verre d’eau-de-vie, et la joie fit perdre la raison à Tourillet, un autre de ses camarades d’infortune (1). Quant aux deux autres, Baudet et Bonau, tous deux originaires de l'ile de Rhé, ils se mirent a enfler par tout le corps, et la chaloupe de Volant fut changée en infirmerie, pendant qu’à terre on s’occupait à donner la sépulture aux vingt-un cadavres qui indiquaient l'endroit où la première escouade des matelots de la Renommée avait passé son dernier hiver.

Une modeste croix indiqua le lieu où ils

(l) Tourillet était contre-maitre du département de Brest,

® du iEL2E

SO mi4 4

euLs camae froid, les , tous par il par mancours aux souliers de le la neige e dernière s culottes e, lorsque levant ces rit toutes Des ordres distribua estomacs s, maloré mmé Tenun verre on à Touortune (1).

)nau, tous se mirent loupe de dant qu’à ture aux ndroit où la Renom-

u où ils

le Brest,

SR Te

Re.

avaient souffert, où ils s'étaient résignés, ñù le sacrifice avait été consommé. Puis on repr': la mer, côtoyant le rivage à distance rapprochée et remontant à petites journées, afin de découvrir les traces des gens du canot. À quelques lieues de l'endroit où s'élève aujourd’hui le phare gardé par M. Pope, les gens de Volant découvrirent les corps de deux hommes qui gisaient sur la grève, à quelques pas des fragments d’une petite embarcation. C'était là ce qui restait pour indiquer le sort des treize hommes qui avaient vogué de conserve avec la chaloupe de M. de Freneuse, jusqu'au moment où ce dernier les avait perdu de vue, en doublant par une grosse mer la pointe sud-ouest, le soir du deux décembre 1736.

Quant au P. Crespel, rentré en Europe, il décrivit à son frère ce terrible naufrage, dans une série de lettres pleines d'intérêts. Crespel aimait le Canada, il s'était dévoué à ses missions.

Bibaud nous dit dans son “ Magasin du Bas- Canada” que ce récollet arriva dans la Nouvelle- France au commencement d'octobre 1724. Après être resté quelque temps à Québec, il fut nommé par Mgr de la Croix de Saint Vallier, missionnaire de Sorel, où il demeura deux ans. M. de Ligneris l'emmena alors comme aumônier de l'expédition contre les Outagamis, et à son retour le P. Crespel desservit le fort de Niagara pendant les trois années d'usage, puis successive-

ment le Détroit, le fort de Frontenac et celui de

la pointe à la Chevelure, sur le lac Champlain ; mission pénible s’il en fut une, assure-t-il, en mentionnant cette dernière dans son livre. Sauvé du naufrage de la Renommée, le P. Crespel fut nommé à la cure de Soulanges, où il demeura deux ans. L'ordre de ses supérieurs le fit alors repasser en France sur le vaisseau du roi le Rubis, commandant de Jonquières, pour prendre le vicariat du couvent d’Avesnes en Haiïnault. Il y demeura jusqu’à ce qu’il fût nommé aumônier des troupes françaises commandées par le maréchal de Maillebois, et finit son long et dur apostolat par venir mourir à Québec, le 28 avril 1775, après avoir été pendant quinze ans supérienr commissaire de son ordre, au Canada,

mplain ; re-t-il, en e. Sauvé respel fut demeura e fit alors du roi le

Page 1