UN DES OUBLIÉS DE NOTRE HISTOIRE LE CAPITAINE DE VAISSEAU VAUQUELAIN
Où sont aujourd’hui ces héros oubliés qui ont vécu, travaillé, souffert sur ce sol béni et si disputé de la Nouvelle-France ? Leurs heures d'angoisses sont passées. Nous jouissons de la paix qu'ils nous ont donnée. Les neiges, les fleurs, les moissons, les feuilles mortes ont repris leurs droits sur les tombes de ces glorieux inconnus.
Qui songe maintenant à ces morts ?
Quelques chercheurs, quelques rares énamourés des faits et gestes du vieux temps.
Pour les jouteurs, pour ceux qui sont pris à bras le corps avec la question sans cesse renaissante du pain quotidien, Jacques Cartier, Champlain, de Laval, Frontenac, de la Galissonnière, Montcalm, Bougainville, Vaudreuil, restent seuls comme les grands phares dressés devant le peuple canadien, pour éclairer la route française.
Mais les humbles, les petits, qui s’en souvient ?
Demandez à tel homme d'esprit, de cœur, à cet homme qui n’est jamais plus heureux que lorsqu'il parle haut et ferme de son pays et de sa race, ce qu'était le capitaine d'artillerie de
Fiédemont. Il hésitera. Il aura une vague réminiscence d’avoir vu ce nom quelque part; et l'effort de mémoire sera fait.
Pourtant cet artilleur avait une fière âme.
La bataille des Plaines d'Abraham venait d’avoir lieu. Depuis quelques heures, le général marquis de Montcalm reposait, glorieux, dans la fosse que lui avait creusée une bombe. Québec, en proie aux horreurs de la faim et de la destruction, agonisait. Un conseil de guerre siégeait au château Saint-Louis.
—Nous sommes forcés de capituler, disaient à tour de rôle les officiers réunis en conseil de guerre.
—Il faut prendre une résolution, répondait le plus grand nombre.
Le président se lève et appelle le plus jeune des officiers présents à se prononcer.
C’est le capitaine Jacquau de Fiédemont (1).
—On manque de vivres, lui répond cet oflicier. Les fortifications dont le ministre de la guerre à ordonné la construction sont à peine commencées, soit. Quant à moi, j'ai encore de la poudre et des boulets. Si Québec doit périr, m'est avis que Québec doit mourir comme il a vécu, par la poudre. Défendons-nous jusqu’à la dernière extrémité, et quand nous aurons tiré
(1) Jacquau de Fiédemont fut enseigne de la compagnie de eanoniers bombardiers de l’Isle Royale en 1748, puis enseigne de celle du Canada en 1750, lieutenant de cette même compapis 1753, capitaine en 1759 et fait chevalier de St, Louis en ,
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notre dernière bombe, notre dernier boulet, je réponds qu’il restera encore assez de poudre pour nous permettre de nous ensevelir sous le drapeau. |
La mémoire d’un pareil homme peut-elle s'oublier ?
Et celle du marquis d’Aiguebelles ?
Qui se souvient aujourd’hui de ce brillant officier, se lançant à la tête de ses cinq compagnies de grenadiers de France, reprenant trois fois le moulin Dumont aux montagnards écossais pendant la bataille de Sainte-Foye, et restant debout, plein de voix, de courage, d’élan, au milieu de ses troupes balayées par les vingtdeux bouches à feu de l'ennemi ?
Qui connaît le nom du brave de la Roche- Beaucourt, courant à la tête de ses cent chevaux porter des sacs de biscuit et ravitailler Québec isolé, le lendemain de la bataille des Plaines d'Abraham ? Quels sont les souvenirs éveillés maintenant chez le peuple par les noms du jésuite De Quen, le découvreur du lac Saint-Jean, de Couture et de Saint-Simon prenant possession de la Baie d'Hudson au nom du roi de France, de Saint-Lusson qui en fait autant pour le pays des Outaouais, de Du Mantet, de Courtemanche, de La Perrière, de Saint-Ovide, de Subercase le héros de Terreneuve, de Dalquier qui a décidé du sort de la bataille de Sainte-Foye, de Dumas, de Poulariés, du marquis d’Albergatti-Veza, de Bourlamarque, de Sennezergue,
de Saint-Ours blessé mortellement aux Plaines d'Abraham, de Rhéaume qui a donné son sang à la Nouvelle-France? Qui a conservé le souvenir de ces nobles âmes qui ont fait pleurer et qui ont honoré la patrie lorsqu'elles sont remontées vers Dieu? Quelques livres écrits par de modestes savants chez qui brûle la flamme vive du souvenir, cette lampe que les vivants allument pour honorer les morts.
Il est bon de rappeler la mémoire de ceux qui ne sont plus et qui ont aimé leur pays. Je me joins à ces chercheurs; et à mon tour je viens aujourd’hui vous parler d’un de nos grands oubliés. Je veux vous raconter. une vie qui n’a été qu'une série d’actes de courage, de dévouement, de déceptions.
Lors de l’un de mes voyages en France, le hasard m'a fait trouver un curieux ouvrage où l’on parlait incidemment d’un jeune officier de la marine. J’ai comparé ces renseignements avec ceux que renferment les précieux documents historiques qui ont été colligés par nos historiens et par notre gouvernement. (C’est ainsi que j'ai pu refaire la vie du capitaine de vaisseau Vauquelain, de cet intrépide officier français qui, le 17 mai 1760, livra sur sa frégate l’Atalante, à des navires de guerre anglais, le combat naval de la Pointe-aux-Trembles, près de Québec, et qui prit part à toutes les escarmouches qui le précédèrent.
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Fils d’un de ces armateurs dieppois, moitié corsaires moitié marchands, et les meilleurs marins de l’époque, Jean Vauquelain naquit à Dieppe en 1727 (1). Dès l’âge de douze ans il était à bord du navire de son père, et partait pour les Antilles, où pendant six années il fit d’heureuses croisières, se rompant sous l’œil paternel aux rudes travaux de la mer, apprenant la manœuvre, la théorie, la pratique, et formant sa volonté et son esprit à l’art difficile qui désormais avait pris sa vie. Son père se sentait revivre avec orgueil dans ce mousse qui promettait, et une circonstance vint confirmer ses espérances. En 1745, le bâtiment qu’il montait fut attaqué par une frégate anglaise. On était, ce jour-là, à la hauteur de la Martinique. L’Anglais était supérieur au Français, en hommes, en canons et en vitesse ; mais le père Vauquelain était un vieux loup de mer. La chronique du temps ajoute en parlant de lui: “ Ce capitaine marchand savait se battre. Tout occupé qu'il fût dans ce combat, où il n'avait que trente-six hommes et douze canons à opposer à une frégate de vingt canons et de quatre-vingts hommes d'équipage, il ne perdit pas pour cela de vue la manière dont son fils se comportait.
(1) Vauquelain est la véritable manière d’épeler le nom de cet oflicier, et non pas de Vauclain ou de Vauclin ainsi que le font la plupart des historiens en mentionnant son nom au fil de la plume, Dans son journa: du siège de Québec, le capitaine Knox l'appelle toujours Vauguelin.
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Et ‘e père fut plus sensible au sang froid et à la bravoure de ce jeune homme, âgé alors de dixhuit ans, qu’à la gloire d’avoir forcé son ennemi à se retirer.”
Pendant cinq ans ces alternatives de courses, de combats, de négoce, d'échanges, se succédèrent, la réussite étant presque toujours du côté de l’armateur dieppois, lorsque la paix fut signée entre la France et l'Angleterre.
Vauquelain avait alors vingt-trois ans : il pouvait commander au long cours. Une puissante maison de commerce lui vendit un navire, et, jusqu’en 1756, on le voit faire la traite des épices d'Amérique. Cette année-là une nouvelle déclaration de guerre étant survenue, ordre fut donné «“ux intendants de la marine et aux commissaires des ports d'envoyer au ministère un état des capitaines au long cours prêts, par leur science, leur habileté, leur habitude de la mer, à se mettre efficacement au service du roi.
Vauquelain fut le premier désigné. A vingtneuf ans il avait le commandement d’une frégate légère.
Ses instructions portaient qu’il devait “ aller à la découverte sur les côtes anglaises, y examiner les mouvements de leurs escadres, les routes qu'elles prendraient, et apporter ou rapporter, selon le cas, les paquets qu’on lui remettrait à des hauteurs indiquées.”
Il n’y a qu’un marin pour pouvoir se rendre compte des difficultés d’une aussi pénible et dé-
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