‹ Joies et tristesses de la mer [microforme]Chapitre 26 sur 27 · CE CR ER RTS · texte numérisé non relu

CE CR ER RTS

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curieux contraste. Encore un mois de traversée et ce notaire aurait fini par donner à son coin de cage un faux air de l'étude qu'il venait de quitter pour cause majeure. Il avait toujours l'air comme s’il venait où s’il allait instrumenter. Quant à Rochefort, lorsqu'il avait la permission de se promener sur le pont, et que c'était aw moment où les forçats y respiraient l’air par escouade, on en voyait s'approcher de lui furtivement, lui saisir la main et la lui baiser. Dans cette cour des Miracles, le marquis de Rochefort-Lucay avait obtenu une promotion : il était devenu Roi.

À quelque temps de là, Rochefort s’évadait de la Nouvelle Calédonie et reprenait ses habitudes pseudo-démocratiques. C'est lui qui parle ainsi dans le livre qu'il a publié à Paris en 1881 et qu'il intitule : De Nouméa à Paris.

“ À New-York les demandes d’autographes acquirent une intensité inconnue jusqu'alors. Nous étions littéralement submergés sous les billets de toute forme, de toute couleur, de tout parfum, expédiés à l’hôtel avec prière de répondre par le prochain courrier. M. B...eut la patience de compter ces sollicitations. Il alla jusqu’à cinq mille : mais à ce chiffre le courage lui manqua. J'étais chez M. Pelletier, en train de méditer ma conférence, quand je reçus d’Olivier Pain le télégramme suivant :

‘“ Venez vite, j'ai déjà des lettres jusqu’à la ceinture, et ça monte d’un mètre par heure. ”

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Si jamais un journal intitulé l’Autographe doit réussir quelque part, c'est certainement aux Etats-Unis. .Il n’y avait pas à nourrir l'espoir de satisfaire tous ces autographomanes. Nous nous décidâmes à ne répondre qu'aux demandes écrites sur du papier musqué, où une mouche semblait s'être promenée au sortir d’un encrier, ce qui nous indiquait une requête féminine.

‘“ Le succès de la conférence avait monté la tête de nos amis, qui nous persuadèrent d'aller recommencer l'expérience à Philadelphie, à Boston, à Québec et dans des principales villes de l’Amépire du Nord. Des dépêches furent adressées à des Français établis sur ces divers points, lesquels se chargèrent de retenir les salles ; mais, tout à coup, sans que rien eût fait prévoir que cette crise éclaterait si subitement, une rage folle de revoir sinon la France, au moins ses frontières, s’'empara de nous. Brutalement et sans prévenir personne et poussés par un instinct quasi vertigineux, nous allâmes au sortir de l’Académie de musique, retenir nos places sur un paquebot de la compagnie Cunard, qui partait le A er pour l’Europe. ”

Cette fameuse conférence fut un fiasco. Tous les journaux de l’époque l'affirment, Quant à venir “ recommencer l'expérience ” à Québec, — ville que Rochefort semble affectionner,— il y a placé la scène de son dernier drame, ie Fénien, — la spéculation aurait été excellente pour les marchands de sifflets.

Ainsi que ceux de l'amiral les appartements du {a Rourdonnais occupent la poupe. Auprès

est le carré des officiers. Quelle gaieté ! quelle exhubérance de jeunesse sortaient de là-dedans. Quelles joyeuses causeries n'avons-nous pas éparpillées là. Je me rappellerai, entre autres, le récit d’un voyage que le commandant Mayet avait fait par la Seine, de Paris à Rouen et de Rouen au Hâvre, en compagnie d'un de ses camarades— ce brave et sympathique Henri Rivière tué depuis en Cochinchine—excursion qui aurait fait rendre des points au voyage sentimental de Sterne.

Le la Bourdonnaiïs avait sur le la Galissonnière un avantage dont il se montrait fier. Il avait un piano. Muis, 6 Chopin, 6 Listz, quel piano! A l'encontre de ceux qui le jouaient tous les jours, lui seul ne connaissait pas le feu. Quand je le vis pour la première fois il venait d'ajouter à ses états de service, en embarquant un paquet de mer, ce qui l’enrhumait fortement et lui faisait produire les sons les plus fantastiques. Derrière ce chef-d'œuvre d’Erard se cachait Xamouraska, belle marmotte du Canada, qu'un ami du /a Bourdonnais avait expédiée aux officiers de l’aviso en souvenir d'amitié. Reconnaissants, ceux-ci avaient donné à ce rongeur hibernant le nom du village qui l'avait vu naître.

Joli cadeau, ma foi, que Kamouraska ! À peine à bord il se jetait sur l'officier de service, lui déchirait un pantalon, mordait au doigt le maîtrecharpentier qui voulait l'installer dans une cage faite ad hoc, rongeait les souliers d’un aspirant,

déjeunait avec le pied d’une chaise, et content de sa matinée, il finissait par aller se blottir derrière le clavier, d'où le ministre de la marine lui-même n'aurait pu le faire sortir, car il semblait par ses sifflements avertir ceux qui l’approchaient qu'il était bien décidé à prendre ici ses quartiers d'hiver. Mais Kamouraska n’était pas de la race des bêtes du bon la Fontaine. Il ne savait pas grand'chose, pas même ce passage d’une des fables de Lamotte :

—La vie n’est heureuse ou malhevreuse que par les endroits qu'on n’en voit pas.

Kamouraska avait installé son gîte en face du cadre du médecin-major. Le docteur Ranger avait fait de son alcôve un cabinet d'histoire naturelle. Quel pandémonium que cette chambre toute petite et qui renfermait tout un monde. On s’y serait cru dans l’antre de mademoiselle Le Normand. Un alligator empaillé suspendu au plafond, pendant qu'une iguane la crête en l'air, l’œil ardent gardait le hublot, complétaient l'illusion. De partout on ne voyait que peaux d'oiseaux, qu'échantillons minéralogiques, que papillons plus beaux, plus phosphorescents les uns que les autres, que merveilleux coquillages, que coraux roses et blancs, becs de toucan, dents de requins, écailles de tortues, curieuses éponges, tout cela entassé pêle-mêle au milieu d'’instruments de chirurgie, de livres de médecine, de sacs de café, de chapeaux de Panama, de gousses de vanille. Ah! si Kamouraska blotti derrière

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le piano du {a Bourdonnais vit encore, chose dont je doute, la pauvrette a dû se faire bien des poils blancs en contempilant, d’un œil navré, l’antre de cet ogre de docteur, où s’entassaient, au jour de jour, des trésors de zoologie et de sciences naturelles, études que d'ordinaire ne recherchent pas les bêtes. Pourtant si cette marmotte avait connu le cœur de l’excellent docteur, elle n’aurait pas fait ainci sa mélancolique, ni con hypocondriaque. Elle n'avait qu’à venir à lui, qu’à se faire caresser par lui. Il aimait encore plus les marmottes vivantes que mortes, et le docteur du la Bourdonnais était de ceux de qui l’on a écrit :

—-]l en sait long sur les nuages, le vent, les bouleaux pleureurs, les muguets, les étangs, les gélinottes, les colombes. Il nous rappelle le roi d'un vieux conte de fée slave qui avait reçu le don de comprendre le langage des plantes et des animaux. Il entendait dire aux petites mouches dorées :

—Sus-sus ! à l’avoine du meunier!

Mais pendant que je cause ainsi, le ‘ la Galissonnière ” court toujours sur Sydney. Devant Matane, l'amiral signale au ‘“ ia Bourdonnais ” de n’aller qu'à la voile et de prendre allure à volonté. Fin marcheur, l’aviso nous dépasse et nous le perdons de vue.

Ce soir nous attrapons une bourrasque par le travers de l’île Saint-Paul. Le cuirassé tangue

fortement : ilse montre un peu ardent ; mais il gouverne bien avec un tour et demi de barre au vent. La nuit se passe en brume, en grainasses : la mer est grosse. Au petit jour, au moment où l’on sonne la diane, on aperçoit la terre. Quelques, heures après, nous affourchons en face de la résidence du consul de France au cap Breton, l'honorable M. Bourinot. Les visites s'échangent. Les canons du “ la Galissonnière ” éveillent les échos de l’ancienne baie des Espagnols. Ils saluent le sénateur canadien qui représente depuis 832 ans la France dans son ancienne colonie de l'Isle Royale, le vieux Cap de Lorraine du capitaine Jacques-Cartier.

Six heures après l’arrivée de l'amiral le“ la Bourdonnais ” entre dans la baie. Il est venu à la voile depuis notre séparation, et tout le monde est émerveillé de sa marche. Il ancre derrière son chef de file. Le service de mer est fini pour quelques jours. Depuis le mousse jusqu'au capitaine de vaisseau, chacun vase préparer maintenant à passer l’inspection générale.

Puis on fera encore cinq mois d’Antilles, et un beau matin le courrier viendra apporter cet ordre qui met sur toutes les lèvres le vieux refrain qui fait pleurer :

Vers les rives de France Voguons en chantant !

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