‹ Joies et tristesses de la mer [microforme]Chapitre 25 sur 27 · PROS QU ES · texte numérisé non relu

PROS QU ES

en—rOQ MS:

haut et ferme le drapeau de la France. Noble de naissance, il ajoute encore à ses quartiers de noblesse, en se voyant décerner par ses troupes le nom de la ville de Mahé, qu'il vient d'’assiéger et de prendre par assaut. En cinq ans de gouvernement, il régénère complètement l’île de France et de Bourbon. Il en fait la grande station navale et commerciale de la mer des Indes. Chargé du commandement d’une division française, il accourt ravitailler le marquis Dupleix assiégé dans Pondichéry, attaque et disperse la flotte de lord Peyton sur la côte du Coromandel, écrase celle de Barnet, met le siège devant Madras, impose à cette ville uue capitulation et une rançon de 9,500,000 francs que Dupleix ne veut pas ratifier et encourt la haine de ce puissant ennemi qui, lui aussi doit connaître plus tard la misère et l'abandon.

Emprisonné lors de son retour en France, de la Bourdonnais est, pendant trois ans et demi, privé de la vue de sa femme et de ses enfants. Il se voit refuser jusqu’à la communication des charges qu’on entasse contre lui, ne correspond avec le monde extérieur “ qu’à l’aide d’un vieux mouchoir et d'un rameau de bois qui lui sert de plume,” voit ses biens—3,000,00€ 1e francs— confisqés, et ne recouvre sa liberté et son honneur, proclamé par un jugement solennel, que pour mourir, au sortir de la Bastille, d’une cruelle paralysie causée par son emprisonnement, par ses chagrins, par ses inquié-.

tudes, par l'incroyable injustice de ses contemporains.

Triste histoire que celle de ce siècle de Louis XV, où Montcalm, Lévis, voulaient à tout prix conserver l'Amérique Septentrionale à la France, et où Voltaire suppliait les ministres, en leur écrivant :

—“ Tout ce que vous voudrez, mais de grâce délivrez-nous ïe Canada ! ”

Triste époque que ce siècle de dénonciations, de débauches, d’abaissement, où Dupleix, de la Bourdonnaiïs, Lally-Tollendal s’obstinaient à vouloir donner à Ja France, l'empire des Indes, et forçaient un historien anglais—Campbell— à dire d’eux :

—‘ Bien supérieurs à nos agents en talents, s'ils avaient trouvé les mêmes ressources, le même appui qu'eux dans la mère-patrie, il est plus que probable que la royauté des Indes appartiendrait aujourd’hui à la France ! ”

Que reste-t-il maintenant de ce qui, il y a cent trente ans, était l'Amérique française du Nord ?

Saint-Pierre et Miquelon, rochers perdus dans les brumes de Terreneuve, contenant 28,500 hectares !

Où flotte maintenant ce drapeau français devant qui se courbaient les rajahs de l'Asie au siècle dernier ?

Sur quelques petites villes éparpillées sur le littoral de l’océan indien : sur Pondichéry, Chandernagor, Karikal, Yanon, Mahé!

Les de la Galissonnière, les de la Bourdonnais ont-i!- emporté avec eux le secret d'étendre les limites de la patrie française !

Le navire à qui la France reconnaissante avait donné le nom du premier de ces hommes est un cuirassé de deuxième rang et à éperon. Il porte le pavillon du contre-amiral Peyron et il est commandé par le capitaine de vaisseau Delasseaux. (1) Le la Galissonnière est monté par 400 hommes d'équipe. Il porte six canons de 24 centimètres dont deux sur tourelle, et quatre dans un réduit cuirassé, six canons de douze centimètres, et quatre canons revolvers. Ila deux machines indépendantes, d’une force nominale de 900 chevaux, mais de 2,000 chevaux de force effective. Sa vitesse est de 14 nœuds, son tirant d’eau de 24 pieds anglais à l’arrière et son déplacement 4,780 tonnes.

Le Bourdonnais est un modèle d'architecture navale. Aviso à hélice de la force de 175 chevaux, armé de quatre canons, il était commandé —en 1879—par un homme d'esprit, excellent marin, le capitaine de frégate Mayet. Son navire est endenté à six encâblures derrière nous.

Le temps se tient toujours au beau. Nous courons sur une mer tranquille, poussés par la vapeur et par une petite brise d’est-nord-est. À bord des deux navires tout se fait avec précision, silence, discipline. On n'entend que le bruit de

(1) Le capitaine de vaisseau Delasseaux, fils du contre-amiral de ce nom, est mort à Toulon, en rentrant de cette croisière.

la machine, que les commandements, que le sifflet des contre-maîtres. Nos perroquets et nos cacatoëès sont gréés ; le personnel a été inspecté, les hommes ont changé de tenue par bordée, et pendant que les canonniers, les gabiers, les timoniers sont à la théorie du canon, les officiers qui ne sont pas de service se promènent en devisant sur le pont, ou lisent, travaillent ou fument dans le carré.

C’est le moment de causer de ces braves gens.

À tout signeur tout honneur, commençons par le vice-umiral Peyron.

Taille au-dessous de la moyenne, très carré d'épaules, alerte, toujours gai, esprit égal, bravoure froide, œil fin, observateur, habitué aux choses de la paix comme aux choses de la guerre, piein de tact, mais aussi très résolu, l’amiral Peyron est un des plus parfaits types de l'officier de la marine aujourd’hui. Partout où il passe il laisse des souvenirs d'habileté et de fermeté. Ses connaissances maritimes en font un spécialiste distingué, et on peut dire de lui ce que l'amiral de la Gravière écrivait de l’amiral Lalande :

—“1l excelle à dégager une :lée juste et fondamentale des détails au milieu desquels il est si facile de s'égarer. ”

Entré fort jeune au service, en 1889, il passe aspirant le 1er septembre 1841, enseigne de vaisseau le ler novembre 1845, et est nommé lieutenant de vaisseau le 18 décembre 1848. C’est en

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cette qualité qu’il commande dans la Baltique un bêtiment qui prend part aux opérations militaires dirigées contre Bomarsund, Il est à l’attaque et au bombardement de Sweaborg. Nous le retrouvons ensuite en Cochinchine. Il y commande une canonnière. Pendant l'opération dirigée contre la ville fortifiée de Mytho, le chef de l'expédition qui avait arboré son pavillon à bord de son navire est frappé à mort à ses côtés: un boulet lui enlève la tête. Au h.utement Peyron incombe désormais le devoir et la responsabilité de diriger une division fort nombreuse au milieu d'obstacles et de difficultés naturelles à peu près insurmontables. Grâce à son énergie, à son activité il en vient à bout.

Nommé capitaine de frégate le 26 août 1861, on lui donne pendant la campagne du Mexique le commandement de la marine à la Vera Cruz.

En dépit du climat meurtrier, du vomito negro, des fièvres paludéennes, le capitaine Peyron réussit à diriger le groupe d'hommes énergiques placé sous ses ordres. Il ravitaille l’armée, protège la côte mexicaine, et quand les troupes françaises victorieuses reçoivent l’ordre de rentrer, il p' side à l'embarquement. D'admirables dispositions prises par lui facilitent cette opération difficile. Elle se fait dans un ordre admirable, et le dernier il quitre cette plage du Mexique où depuis einq ans a flotté le drapeau de la France. Le 9 mars 1867 il est nommé capitaine de vaisseau: il croise dans le Pacifique, pendant la

guerre de 1870, en qualite de chef d'état-major. Le 26 mars 1877 il passe contre-amiraï, commandant en chef la division navale des Antilles, puis, à quelque temps de là, vice-amiral, préfet maritime de Brest, chef de cabinet du ministère de la marine, grand'’croix de la Légion d'honneur et enfin ministre de la marine de France. Vingtdeux ans lui ont suffi pour arriver au faîte de la carrière !

Nul plus que le vice-amiral Peyron sait se faire aimer de son état-major et de son équipage. Celui qui fait son devoir, qui dénote des aptitudes spéciales, qui possède les qualités du rude métier de marin, est sûr de la protection de ce chef éclairé. Au désarmement, ceux-là peuvent

° certains de ne pas avoir été oubliés par leur commandant. Alors croix, galons, commandements, médailles militaires, promotions, de pleuvoir sur la tête des officiers, sous-officiers et matelots.

Autour de l’amiral on voit causer un capitaine de vaisseau, un capitaine de frégate, Prouhet, le médecin Richaud et le commissaire en chef de la division Mainot, l'aumônier l'abbé Hains, mort depuis: ce sont les commensaux de l’amiral. Tons les jours ils prennent place à sa table, où d'habitude un couvert est mis en l'honneur d'un d:s officiers du carré. Les appartements réservés, sur le ‘ la Gralissonnière ” au commandant en chef de l’escadre des Antilles, occupent la poupe. Ils se composent d’un salon, d’une salle

à dîner et d’une chambre à coucher. Chacune de ces pièces est élégamment meublée. Tout y respire Je confort. Du salon, lorsque le temps le permet, on passe à un petit balcon qui court en arrière de la poupe, et c’est de là qu’il fait bon de voir un lever ou un coucher de soleil.—Dieu est fait de clarté, a dit Guizot. Cette pensée revient involontairement en ces moments-là. Les profondeurs vertes de l’abîme s'unissent à l’immensité bleue du ciel pour chanter la lumière, pour adorer l'Eternel.

—À solis ortu usque ad occasum, laudabile nomen

Domini.

Les cadres des officiers de l'état-major séparent les appartements de l'amiral, du carré.

Ici serait le vrai nid de la gaieté gauloise, si le poste des aspirants n'était à côté. Par la portière soulevée du carré, on entend sortir de la boîte à sardines où sont entassés tous ces amiraux en herbe, des chants, des bons mots, des éclats de rire, que domine le son criard de la flûte de l’aide-médecin Giraud. Le jour, le poste est métamorphosé en succursale du bureau des longitudes. On y fait des mathématiques transcendantes. Le soir, il y a changement à vue: ce n'est plus qu’une fabrique où se confectionnent en chambre calembourgs, bouts rimés et caricatures, tous plus réussis les uns que les autres. Quel livre charmant il y aurait à écrire sur toutes les rabelaiseries et les calembredaines qui

‘se débitent au poste des aspirants! Mais il ne

faudrait pas songer à le faire éditer par Mame ou par Victor Palmé.

Le carré du “la Galissonnière ” est une large pièce sur laquelle donnent les cabines des lieutenants et des enseignes de vaisseau. Elle contient deux divans, des sièges, une table, un buffet et une bibliothèque, où entre nombre de fascicules de la Revue des Deux-Mondes, des cartes marines, des ouvrages spéciaux, quelques romans, se coudoie toute une collection d'ouvrages canadiens. Casgrain, Routhier, les abbés Laflamme, Bégin, Pâquet, Ferland; de Gaspé, Garneau, LaRue, Tassé, Fréchette, Sulte, Fabre, Chauveau, Taché, Marmette, Dunn, de Cazes, Legendre, Lusignan, ont ici droit de cité! Chacun veut se rendre compte du Canada littéraire qu’il vient de quitter, et le soir, quand la partie de poker a été jouée, tout le monde à bord lit du canadien-français, L'école élémentaire ne reste pas même en arrière. Hier, en passant dans la batterie, j'ai vu un matelot qui était tout entier à l’un des livres de lecture de Montpetit.

Pour bien se faire une idée de la-vie du carré à bord du ‘ la Gralissonnière, ” il faut y descendre au moment où sonne la trompette du déjeuner ou du diner. Nous sommes douze en tout ; mais il n’y a que dix couverts. Les deux autres seront mis plus tard: ils appartiennent aux officiers de service. Le président du mess prend le siège d'honneur : il est chargé d’apaiser les discussions un peu vives, de veiller à la bonne entente

pe

entre tous. Inutile d'ajouter qu'ici cette charge est une sinécure. Le corps de musique joue sur la dunette. Le vermouth ouvre l'appétit, aiguisé

déjà par l'air de la mer, et bientôt les conversations d'aller leur train.

—Quel cauchemar ai-je eu cette nuit! Je rêévais que j'étais embarqué avec le commandant Pas d'Observation ! :

—Fichtre! s’écria-t-il, en apercevant mon brosseur, ça pue ici!

—Mais, mon commandant, fit respectueusement mon pauvre Mathurin son béret à la main.

—Pas d'observation, répond le capitaine de vaisseau, surtout quand je parle: faites ce que je vous dis, et plus vite que ça!

—Le commandant Pas d'Observation, je l’ai bien connu, reprend un enseigne de vaisseau.

Une nuit, j'étais de quart : nous étions dans les

mers de Chine. Tout à coup ie commandant vient me dire:

—Mettez le cap sur ce phare!

—Mais, commandant...

—Pas d'observation, s’il vous plaît !

Je m'incline, Mon service fini, il fallait se mettre en règle avec sa conscience de marin.

J'écrivis dans le livre du bord:

— “ Beau temps, petite brise, service ordinaire de nuit, grande surveillance, rondes fréquentes. Sur l’ordre du commandant ai mis le cap sur la

lune pendant une heure sans m’en être rapproché sensiblement. ”

—Qui a connu Bergasse, capitaine de la marine marchande ? ajoute un troisième: vous savez, celui qui s’est enrichi en faisant le commerce des bœufs de Madagascar ?

—Moi ! moi! moi! reprirent plusieurs lieutenants de vaisseau, qui avaient attrapé plus d’un coup de vent dans le canal de Mozambique.

— Vous savez tous alors qu'il était de Marseille, voire même qu’il y possède encore une propriété en pleine Cannebière. Or un jour qu’il partait de Sie-Marie de Madagascar avec une cargaison de bétail, il fut assailliau large parun grain terrible. Les voiles de son navire se déchirent, sa corne d’artimon s’abat : le feu Saint-Elme danse partout où il y a un bout de fer, et personne à bord ne se sent à l’aise. Tout-à-coup le capitaine Bergasse se découvre, et regardant le ciel :

—Ahoy ! de là haut ! tu veux donc en imposer à ton vieux Bergasse ! Dis ? hein ? Troun de l’air, mon bon, tu as réussi: Le capitaine Bergasse ! il a peur, pécaire. Es-tu contente, mon Dieu ?

Au milieu de ces anecdotes, de ces éclats de rire, survenaient des dissertations. L'un causait d'archéologie. Il avait vu la Grèce, dessiné l’Acropole, passé des heures entières au Panthéon. Il parlait aussi en connaisseur enthousiaste des cathédrales du moyen âge et des châteaux de la Loire. Un autre décrivait l’Alhambra et nous tenait en extase devant l’alcazar de Séville. Celui-ci n'aimait que les paysagistes et restait indifférent devant les peintres de marine :

—LAa mer est trop mobile, disait-il. Jamais ils ne pourront la retenir sur une toile.

Celui-là n'attachait d'importance qu’à l’instruction : il collectionnait tout ce qui avait rapport aux écoles élémentaires. Les torpilles, l’escrime, les altères, le gymnase étaient, d’après l'avis d’un troisième, tout ce qu’il fallait pour mener à bonne fin le doux rêve de Saint-Pierre —]la paix universelle.

Puis on passait aux voyages. C'était à ce sujet qu'on s’arrêtait le plus volontiers, et comme presque tous avaient fait le tour du monde, au moins une fois, la conversation devenait alors extrêmement intéressante.

Ce lieutnant velu comme un ours, qui fume sur le divan, à parcouru seul l’intérieur de Saint- Domint . cL a rapporté les plus curieuses observ..iL.:3 sur les habitants du centre de l’île. Cet autre, taillé en Hercule, qui roule délicatement entre ses doigts une cigarette, a demandé un congé. Pieds nus, n'ayant pour armes qu'un mousqueton et un sabre pour couper les lianes et se frayer un passage, il a remonté seul, en canot, quelques-uns des cours d’eau inconnus qui sillonnent les forêts vierges de la Gruyane française. Ce type de Jean Bart qui dort si formidablement dans un fauteuil, en attendant l'heure de son quart, s’est illustré par des chasses fantastiques au Gabon et à Cayenne, pays qu'il chérit par-dessus tout. Cet autre qui ne parle que de chronomètres, de problèmes, qui ne jure

que par ses montres et finira par escalader l’Observatoire et l’Institut de France, nous confie qu'il n’a pas toujours été une tête à X. Son cœur a failli rester au Japon, et comme preuve justifiante, il nous lit quelques charmants passages du livre que son camarade, le commissaire de marine Dubard, a écrit sur cette ravissante France de l’Extré 1e Orient.

À plusieurs officiers était échue une triste corvée: mais la consigne n’a pas de délicatesse, Il faut se soumettre ou se démettre. Ils avaient convoyé les forçats de la commune à la Nouvelle Calédonie.

—Je me rappellerai toute ma vie, disait à ce sujet un lieutenant de vaisseau, l'instant où je traversai l’ancien bagne de Toulon. Dans une heure nous devions mettre à la voile pour Nouméa. Tout à coup celui qui m'accompagnait attire mon attention sur un de ceux qui allait être déporté. C'était un homme ayant toute sa barbe. Une demi heure après j'étais à bord, près de la coupée, lorsque nous fûmes hèlé par une embarcation. Au fond, jeté comme un paquet, ficelé, bâillonné et rasé, gisait le même homme. Il était à peine reconnaissable. Pendant toute la traversée qui fut longue—elle a duré quatre mois,—l’indiscipline et le mauvais caractère du prisonnier le firent constamment tenir au cachot. Il demeura pendant tout ce temps dans un complet état de nudité ne voulant pas souffrir qu’on lui mit l’uniforme réglementaire du forçat et

touchant à peine aux couvertures qu'on lui avait données. Pendant ce temps la corvette passait du chaud au froid, et alternativement sans que ces changements de température pussent influer sur la volonté de ce malheureux. Un jour le médecin apitoyé sur son sort lui fit passer une bouteille de vieux vin; il se refusa obstinément à l’accepter. Arrivé à la Nouvelle Calédonie il fallut assiéger la tanière de ce fauve et lui faire quitter de force le navire. Au bagne nouveau refus d’endosser la casaque réglementaire. Enfin, de guerre lasse les autorités lui permirent de s’habiller comme il l’entendait. Cet homme était un de nos camarades, un peu plus ancien que nous. C'était Lullier, qui a été enseigne de vaisseau et plus tard général de la Commune !

—Il était, dit Maxime du Camp dans son livre intitulé les Convulsions de Paris, un aliéné à accès intermittents, très remuant, très hardi, et d'une conception rapide qui n’excluait pas certaine prudence.. Celui-là n'appartient pas à l’histoire : il était fou, absolument fou, sa place était dans un asile d’aliénés. ”

Je ne suis pas de l’avis de l’éminent académicien. Lullier est de la race de ces fous qui se nomment Robespierre, Fouquier-Tinville, Carrier, de Nantes, lesseptembriseurs, Raoul Rigault. Ceuxci ont eu plus de veine que l’ancien enseigne de vaisseau. Ils l’ont dépassé en cruelles insanités, voilà tout. Quand l’échafaud ne peut atteindre ces misérables, le bagne remplace alors à merveille les maisons de santé et Charenton.

—Si le service ne m'a pas imposé Lullier, en revanche j'ai été forcé de faire la conduite de Nouméa, à M. le marquis de Rochefort-Luçay, nous dit un autre lieutenant de vaisseau. Celuilà a bien fait les choses avant de partir. Il s’est marié : il s’est confessé. À bord--je n’ai jamais eu la curiosité de m'informer pourquoi—il avait un appartement à lui et ses provisions de bouche : ce qui faisait contraste avec la vie que menaient ses camarades et ses anciens abonnés ou subordonnés, (Grroupés par cinquante dans de grandes cages fixées dans la batterie basse, ils ne voyageaient guère en touristes ceux-là ! Sans cesse veillaient des factionnaires armés de revolvers, de coutelas, de mousquetons, pendant que des canons chargés étaient nuit et jour braqués sur eux. Un soir, un coup de roulis renverse une des sentinelles. Son chassepot part ; la balle traverse une de ces cages, sans toucher à personne et va trouer le béret du factionnaire qui était de l’autre côté. À bord, vous le voyez, la vertu est toujours mal récompensée. Les bouchers et les cordonniers prédominaient surtout dans ce convoi de forçats. Il y avait aussi parmi eux, une tête qui m'impressionna vivement. C'était celle d’un notaire condamné pour faux en écriture. Figure béate, les yeux à demi-fermés, ce chevalier de l’écritoire toujours propret avait réussi à faire prendre à son bonnet de forçat l’honnèête forme d’un bonnet grec. Au-dessous brillait une paire de lunettes d’or qui faisait un

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