‹ JoiesChapitre 4 sur 21 · RONDE · texte numérisé non relu

RONDE

Avril est mort d'amour et nos âmes sont vieilles

— Les roses mortes, foulées —

Au cours du fleuve clair, bandes bariolées,

Les rives se déroulent : le rêve des veilles

A vu passer la vie éparse aux plaines folles.

Aux villages dormeurs, aux cités de coupoles.

Aux coteaux, aux forets, au gris regard des saules,

Quelles heures, d'entre les mortes, furent nôtres Saurait-on, au gouffre où s'écroulèrent, Un à un, les pans de nos châteaux de liesse, Discerner en l'amas le rubis de la voûte, Et tous nos luxes, pièce à pièce ?

Roses que nos danses foulèrent,

— Pétales en les feuilles mortes de la route,

Deux fois fanés au site abandonné —

Roses qui prétextiez de si doux gestes?

Et nul, pas même moi, n'a souci de vos restes.

Sur le Pont du Nord un haï y est donné, Sur le Pont du Nord un bal y est donné.

O musiques du rire et des pas et des robes,

Et ton fin cliquetis, éventail qui dérobes

Le sourire des lèvres chuchottantes.

Cependant qu'un violon se pâme en des andantes.

Le remous de valse en prélude ; Puis, tourbillon de joie indigne et vaine et rude. Ou prudente et lascive, encor, comme une prude — O ton corps rayonnant, cpe tout regard dénude, Et cjue ne dompte nulle lassitude.

Ton âme est folle, et si jeune, et si blonde, Ton rire est de joie et ton pas est une aile. Ta parole est plus douce qu'un rire d'onde, Ta grâce a la gloire des vierges en elle.

Pour c[ui se cambrera ta souplesse.

Pour c|ui s'empourprera ton front de son ivresse,

Pour qui se dénouera l'entrelacs de ta tresse

Pour que s'en alourdisse un rêve de penser?

Pour qui, pour quel esclave est ton collier d'amour ?

Qui te dira le poids des heures, à ton tour?

Ta grâce est cadencée en chaque contour.

Non, non, nia fille, tu n'iras pas danser^ Non, non, ma fille, tu n'iras pas danser.

Ton rêve serait d'un autre que tous ceux-là ; Ton rêve serait de nobles cœurs et d'âmes ; Ta puberté que nul songe ne viola Rougirait d'ouïr leurs épitalames.

Le sang de tout ton corps est en mal d'amoureuse Ton cœur est d'être à Lui — (ton âme en est peureuse)- Mais il n'est pas venu, ni ne viendra, Dieu sait ! Des rives du passé.

Ton rêve en vain l'appelle aux horizons d'automne; Nul écho bienvenu dont ta pudeur s'étonne ; Et toujours l'horizon ; et toujours, monotone, O le monde — le monde, on ne peut s'en leurrer.

Monte Cl sa chambre et se met à pleurer, Monte à sa chambre et se met à pleurer.

Qui sait si quelque cceur

Ne meurt ton agonie ?

Il est de mâles vœux :

Ton âme peut s'ouvrir à qui somme en vainqueur ;.

Ton front peut se courber au baiser du génie ;

Il est de mâles nuits lentes de fous aveux.

Et l'ombre sait peut-être son nom :

Regarde par la route et voit si nul n'3' marche :

Regarde scintiller le Pont

Qui courbe, là-bas, son arche ;

Écoute : — la valse encore et les rires —

A l'écouter, tes pleurs sont pires.

Tu sais, pourtant, que nul ne t'attend là,

Et que ta voix en vain l'en appela ;

— Tu le sais bien — et ne peux t'en leurrer.

Ma sœur, ma sœur, quavez-vous à pleurer ? Ma sœur, ma sœur, qu'avez-vous à pleurer?

O la nuit, la lourde nuit ;

Plus un astre —

Le firmament s'endeuille, aussi, de son désastre,

O cœur, et sur ta mort nulle étoile ne luit.

Tu ne veux que sourire à la mort de ton àme ; Cette ombre où tu te plais n'a souci d'une flamme Nuptiale, et tout épitalame Eveillerait l'écho qui dort au loin du pré.

Tu ne veux que sourire un regret,

Un si doux regret que c'en est une joie,

Un regret simple et noble comme un menuet,

Un regret d'aube jeune et de ciel où rougeoie

Une aurore — candeur et pudeur de ta vie ! —

Rêve irréalisé, mais qui demeure

Quelque chose d'au delà cette folle heure

Et dont l'espoir survit et si doucement pleure

Que le regret en est plus doux que la survie.

Ton àme est fiancée au Même, encore, encore ; Ton ccjeur n'a pas voulu de moins beaux cavaliers, Tu n'as livré ta taille en la danse sonore Qu'au Seul pour c[ui tu veux c{ue brillent tes colliers; Ton rire et ton regard distraits au loin des groupes

JOiFS 31

Ne cherchaient qu'un retour de son âme ignorée... Le ciel s'épure au chant des rondes et des coupes.

Mets ta robe blanche et ta ceinture dorée ! Mets ta robe blanche et ta ceinture dorée !

Musiques en la fête et musicjues aux lèvres De baisers tard promis et c|u'on dérobe ; Te voici plus blanche que ta blanche robe Parmi les musiques et les fièvres.

Reine du bal en ceinture dorée, Reine du bal a, précieux collier, Reine du bal, où est ton cavalier, Qui déliera ta ceinture dorée ?

« Il viendra par le lleuve, en l'aurore nouvelle « Dont blanchit l'aube ; « Il vient à moi, debout dans sa nacelle, « Et j'ai vêtu ma ceinture et ma robe ;

« Le Y03^ez-vous, dressé dans l'éclat de ses armes, « Lui dont le pur regard a défié tous charmes, « Et dont Tàme n'eut pas d'alarmes ?

« Je t'attendis longtemps, doux prince,

« Mes 3^eux en sont las, ma vue en est no\^ée ;

« O mène-moi vers ta province,

« Emmène-moi, la dévo3"ée,

« O mon doux prince ! »

Elle fit trois jDas et la r^oilà noyée, Elle fit trois pas et la roilà noyée.

Avril est mort d'amour, et nos âmes sont vieilles

— Chants de cloche fêlée —

La ruine où mon ciL'ur saigna ses lentes veilles

Aux fossés, pierre à pierre, est roulée ;

Et dans la nuit, comme pour pardonner.

Les cloches du Nord se sont mises à sonner

Il neige sur nos cœurs des vieillesses de mondes, 11 neigeait sur nos cœurs les fleurs de l'avril blondes ; Tout vin que nous goûtions se sucrait d'autres lèvres, Nous ne buvons que le vin de nos fièvres.

Notre âme aux océans appareillait Vers des bords gais de rêve clair, Mais le naufrage aux Syrtes veillait Le vent avide va moissonner La plaine glauque de la mer.

Les cloches du Nord se sont niises à sonner.

Le vent hurle, le vent est de Bafz et d'Ouessant ; Le monde est vide, et tu peux mourir — Le sable oublie un pas de passant Qu'il veuille marcher ou courir;

Et tel se hâte et tel s'attarde à s'étonner

Au long de la route ;

O toi, qui vas, écoute, écoute :

Les cloches du Nord se sont mises à sonner, Les cloches du Nord se sont mises à sonner.

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