POUR CLORE CE LIVRE
S'en est-elle alle'e? où cela? celle qui console, Celle à Taniour fort, la frêle à qui le temps pardonne ? Las! elle est passée et je m'esseule sans personne Qui me fasse oublier l'Automne. — Douloureux symbole, Il pleut tristement. La ville dans le gris somnole.
Quoiqu'on ait déjà dit beaucoup de rassonancc, j'ai cru peut-être utile de reproduire ici une courte étude naguères parue dans la «^ Marche de France >- et qui servira de postface à une récente plaquette. « Fleurs de Neige » et à ce présent livre.
DE l'assonance
Aux saisons d'amour, en d'anciens printemps, l'invite I d'un rossignol à de joyeux déduyts, sous les feuillées claires de rosée, perpétuée, — telle dut naître l'assonance. — Le chant, très lointain d'abord, se rapproche et se pose emmi les buissons voisins, plus net, aux modulations infiniment variées : la rime.
Ainsi voici la genèse : l'assonance engendre ui rmic
suffisante qui donne naissance à la rime pleine ; il y a eu successivement identité dans le dernier mot du vers — du son de la voyelle tonique, de l'articulation finale et initiale.
Et comme exemple :
Telle était la chanson que soupiraient les roses A l'heure oii sur les champs soufflent les brises chaudes, Oîi les chiens endormis au seuil des fermes closes Rêvent obscurément en des poses moroses.
L'assonance certes produit sur l'oreille un eft'et moins sensible que la rime. — Au temps jadis, où l'on assonançait, il fallut, prétend-on, suppléer à la faiblesse des sons par leur répétition persistante; ceci pour dessiner suffisamment la mesure. A mon avis il y a là une erreur. C'était uniquement par plaisir que les trouvères — dénotant ainsi un étrange manque de goût — jonglaient avec un même son, en des suites de vers indéfinies. La preuve en est qu'on trouve dans les chansons de geste — voire le romande Pépin et de Berte — de longues laisses monorimes; jedis ;;20»or/7;2t^5. Ce futdonc une jouissance désintéressée et non la nécessité qui poussa les poètes à de telles fantaisies.
Mais si l'on songe que les histoires d'amour et de tournois— bourdonnées de la sorte — sont enclines à verser le sommeil; si l'on songe aux nuits de juin où, la chair
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■ rose sous la chemise de samit mauve, les nobles dames d'antan prêtaient une chaste oreille aux récits des Viol leurs de Villanelles, Peut-être
Trouvera-t-on que le trouvère avait raison.
I Car dans leur rêve, des naufs vermeilles par la mort du Soleil, aux eordat^es de soie, aux voiles pleines et blanches comme des seins, appareillaient vcr^ la (^ythére lointaine et bleue...
Par quelle aberration en vint-on à hiire disparaître I l'assonance au profit de la rime? Oncquc on le ne saura. Pardonne. Erato, à ceux-là qui furent fauteurs, s'ils ont cru agir pour le bien de l'Art.
Tout est-il que jusqu'à nos jours, sauf dans les chansons populaires, la rime seule demeure. Je dirai simplement qu'en ces derniers temps, Jean Moréas, le bon musicien; le rafhné poète des Lassitudes, Louis Dumur, sans oublier Verlaine dans quelques pièces liturgiques de Bonheur, Henri de Régnier, Francis Viélé-GrifJin, (justave Kahn et combien d'autres, ont tenté de remettie en honneur l'assonance. Avec succès? Nous questionnons, au P'utur Je répondre.
Une objection souvcntefois s'est présentée à ceux qui tentèrent des résurrections — car on n'invente plus rien
es matière rhythmique. — Pourquoi vouloir parfaire un
instrument avec lequel les Poètes ont doté l'Art des plus
, belles œuvres de génie? pourquoi vous, chétifs flûtistes,
' éphèbes de la Décadence, répudier la Lyre qui dans les
grands siècles chanta si merveilleusement toute la Beauté?
Puérile, l'objection.
Et pour, ceci :
^ f L'Etre universel se compose de deux principes : le moi humain et ce qui lui est extérieur. Cette dualité éternelle se retrouve, inconsciemment, chez les poètes de tous les temps.
Les uns ont voulu dire la vie des Choses : les poètes objectifs: d'autres ont analysé leur vie intérieure : les subjectifs. Ce sont actuellement les symbolistes (la toute ou presque toute jeunesse contemporaine), et les Parnassiens qui, quoi qu'on en ait dit, existent encore, luttent toujours et sont une force : ce livre magnifique des Trophées en est la preuve.
Donc, deux races de poètes, dont l'essence fondamenl taie est dissemblable. Mais empruntant à chacune d'elles ses éléments, surgit la conception — l'unique vraie à mon sens — du Poète : en son âme vibrent les reflets des choses du dehors, et cependant il leur communique sa vie à lui; lui seul est vraiment, entièrement poète, parce que seul il aura su donner l'idée de l'Etre entrevu dans toute sa beauté.
Les Parnassiens furent logiques et ne firent, en l'œuvre, —À qu'appliquer leurs théories. Ils n'adornèrent leur cha- ; pelle que de vitraux aux couleurs somptueuses et violen- ' tes; étoles, surplis et chasubles n'en étincelèrent que d'or vif et les ostensoirs sur l'autel ne fulgurèrent jamais qu'aux ? feux d'un soleil pcrennel; car, vers les heures de crépuscule, se dosaient les grandes portes aux fidèles avides de mystère. (Jeux, tels Leconte de Lisle, Mendùs aussi et Silvestre, qui toujours ont gardc' intact le culte de la Vénus ancienne, adorèrent uniquement les formes pleines et sans ombres, les contours nets, accusés lie la sorte dure et rigide qui caractérise la statuaire grecque.
Répudiées donc les demi-teintes, les nuances crépusculaires, les musiques lointaines, — charme et génie de Verlaine; — bannies les chastes Aimées, immatérielles on — - dirait, dont le profil s'indécise en de froides brumes, d'im tel système d'art découlait nécessairement comme Corollaire la rime riche et rare.
J'ai dit plus haut que l'Etre, sous toutes ses faces, s'cjuvre — champ d'espace infini — aux investigations du poète; j'ai montré que beaucoup, pour avoir volontairement clos d'une limite leur horizon, n'ont exprimé que la Beauté partielle et furent incomplets : Parnassiens et Symbolistes. Et j'arrive à cette conclusion — malgré moi, puisque en dehors de la question — qu'une œuvre ne peut cire d'absolue beauté si l'àme n'y transparaît ;i travers la matière,
si la vie n'y aime et souffre sous la Forme : la Forme ' \^''^ éternellement morne en dépit de sa splendeur, lorsqu'elle î -^ s'isole.
Donc le Poète absolu sera celui qui de son humanité animera la beauté inerte des Choses; caria Forme ne sera jamais qu'un vêtement, lâche quelquefois, mais le plus souvent strict fiancé de l'Idée.
Evoqué quelque paysage aux yeux de l'artiste, vibrée la symphonie de songe à ses oreilles, ou surgie l'Idée pure en son cerveau, les procédés matériels — intuitivement — doivent être choisis; je dis intuitivement, car le ■' travail/orme/ que j'analyse ici est spontané chez le poète : sinon de la marqueterie.
Dansl'œuvre oùprédomine la Forme, la Rimese présente immanquablement à l'esprit; elle affirme la clarté du vers, le rend plus net et le fixe en de précises limites; car ainsi qu'ailleurs je le déclarerai, en certains sujets — tels épiques, plastiques, où l'ampleur et la force sont nécessaires il — faut employer le vers à rhythme binaire, le vers dit d'airain, tour d'ivoire où, sous la porte, sentinelle casquée d'or et gemmée de rubis, veille la Rime. Fatalement, hélas! ces vers — l'habitude venue — se martellent avec une facilité combien déplorable, encore aggravée par la richesse de la rime : sonorités de cuivres éclatantes et belles, mais monotones.
D'un art autrement délicat et difficile, est la notation,
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des paysages, des musiLjues et des états d'àmcs un peu subtils. Le vers, qu'autre part nous avons vu coule d'un seul jet, prend une complexité infinie, se moule absolument sur l'idée presque sublimée; le dessin du rhythmc se voile, s'indécise. Et voici paiement fleurir la palette aux seules teintes grises des assonances; les assonances, harmonies si lointaines qu'on dirait un frôlis de brise sur des ailes de séraphin. Car certes la Rime opulente qui évoi}ue les chairs fastueuses des Rubens et les fesses d'angelots aux pourpres violentes, la Rime ici détonnerait étrangement dans les jardins de rêve où passent — tels des lys — les vierges d'Angelico, bleu pâle, au col flexible, et les grêles musiciennes des primitifs.
Dames d'automne aux mains /anécs (Retté)
qui descendent les escaliers de neige en efMeurant les mandores de leurs doigts ivoire veiné d'azur.
Illimitée la variation des effets obtenus avec l'assonance ; on en peut jouer comme d'un clavier de notes et de couleurs.
C'est d'abord presque la rime, comme /'révf.s" et lèvres ; puis la résonance s'étoufïe, il ne demeure plus qu'un vague écho altéré, ainsi: pâle et femme. Deux assonances
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identiques par leur son fondamental se difierencicnt au moyen de leurs harmoniques qui sont les articulations finales et initiales.
Aussi comprendra-t-on l'instrumentprécieux qu'est l'assonance pour le poète un peu raffiné, puisqu'il peut avec elle nuer ses rêves à l'infini pour les yeux ensemble et pour l'oreille.
Ainsi :
Et dans le soir on voit passer des foiines grêles, Leurs pas ne pèsent pas au sable fin des grèves : Arnes d'adolescents qu'aimèrent les Sirènes, Et que tourmentent les angoisses éternelles.
En ce quatrain, on peut noter comment le son final du premier vers trouve dans les assonances des derniers un écho progressivement aff'aibli. Telles les assonances, telles es âmes — dans le soir — passent, s'éloignent et ne plane plus alors qu'un souvenir très pâle.
A titre de remarque; de même que l'emploi — à l'intérieur du vers — de mots à désinences féminines, rend plus immatériel le rhythme, ainsi les assonances féminines sont préférables aux assonances masculines trop lourdes et d'un dur relief.
Au rondel qui suit — chaperon mi-partie blanc et rouge — s'entrelacent les assonances et les rimes :
- Cha)ison d'Amour (Cf. p. ibi).
XOTI'LKS. i8,
En cet essai, j'ai tente de prouver cimibien la rime, — inapte à reneire certaines sensations d'une façon adéquate, nécessite l'emploi de l'assonance linale. Quelques mots sont maintenant à dire au sujet des assonances internes du vers. Quelques mots, car Becq de Fouquièresen a parlé si longuement — comme matheMnaticien, hélas! comme ■— poète, non — que seules d'humbles glanes me restent dévolues.
Je ne saurais mieux faire que de lui emprunter sa définition de l'assonance — une des meilleures a mon gré : — : « dans le vers, l'assonance sera donc la parité du son de i la voyelle qu'offriront les syllabes rhythmiques d'un vers ou d'une suite de vers ». Il ajoute qu'il existe également des ( assonances entre syllabes toniques et atones; le sujet se ramifie donc à l'infini.
Nicolas Despréaux, qui d'ailleurs était le plus parfait / maroufle et le plus sot butor de son siècle, eut un jour une trouvaille de génie (l'attribuera son tempérament bilieux) dans ce vers :
Aux Sau)naises futurs préparer des tortures.
En ce vers grinçant, se résume tout le caractère de Boi-
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leau, caractère de mauvais rimeur envieux des vrais poètes, de plat aligneur de syllabes doué du seul grossier.bon sens, caractère, en un mot, de châtré. En ce vers dont s'exacerbe la sensibilité, grimacent des figures de tortionnaires, s'évoquent des pointes sanglantes de pals, d'aigres sifflements de plomb fondu. Et cela provient simplement de l'habile disposition de deux voyelles labiales : les u.
Jusqu'à ces derniers temps, les critiques incompréhensifs et les fabricants de prosodie considéraient l'assonance à l'intérieur du vers comme une discordance, et dans tous les cas comme un grave défaut. Actuellement, au contraire, on la tient pour ce qu'elle est, c'est-à-dire pour un des moyens d'expression de la pensée les plus parfaits.
En effet, je peux répéter exactement — de l'assonance interne — ce que j'ai dit del'assonance^Ha/e, savoir : qu'au moyen des combinaisons d'assonances il n'est pas une sensation, pas un sentiment, pas une idée qu'on ne puisse rendre dans ses nuances les plus délicates.
L'analyse subtile que Becq de Fouquières dans son Traité de versification française a fait des vers magnifiques de Racine :
Ariane ma sœur, de quelle amour blessée, Vous mourûtes aux bords ou vous fûtes laissée.
donnera mieux que toutes mes gloses l'idée exacte de ce qu'est l'assonance et l'allitération.
Car ayant parlé des phénomènes d'assonance, je ne dois pas laisser de côté ceux d'allitération, — intimement liés aux premiers. — Les mots étant composés de consonnes et de voyelles, il s'avère que par un habile usage des consonnes on accroîtra le plaisir musical des vers comme on fait avec l'assonance. Fut jadis proscrite l'allitération (succession des mêmes consonnes dans une suite de mots) comme principe destructeur de l'harmonie. Racine en usa cependant et fréquemment; Wagner en Ht un merveilleux emploi. J'ai remarqué dans la Walkiire des séries d'une douzaine de vers où les mots presque tous commencent par des //. Le rôle de Hunding en particulier se scande ainsi farouchement : on dirait d'un hùchcron énorme ahanant au fond d'une forêt sonore. Ailleurs elle fut admise en tant qu'harmonie imitative : de cette représentation des sensations physiques à l'élucidation sensorielle de /'/Jt'f (telle on comprend aujourd'hui l'allitération) il n'y avait qu'un pas On le lu. Et désormais l'allitération vient en aide à l'assonance pour modifier, étendre, ou compléter l'Idée.
Je prends un exemple chez un poète où l'art de la musique du verbe est poussée jusqu'à la magie, Stuart Merril :
La vieille vohiptc de rêver à la mort
A Ventonr de la mare endort l'dme des choses.
Comme la phrase s'alanguit dans ces deux vers, jusqu'à en mourir, et chante l'ondulation des vagues d'étang qui déferlent silencieusement vers les berges (redoublement des /) ; comme se balancent et palpitent les ramées frôlées d'ailes d'oiseaux (les trois v du premier vers), et soudain dans le lointain éclate la fanfare sombre des cors {dort, mort) et se prolonge la plainte altière et virginale d'une qui se meurt d'avoir été chaste. Et tout bruit s'étouffe (choses).
Citons encore le vers merveilleux d'Adolphe Retté :
La câlinante cantilene monotone
L'étudié le lecteur pour son plaisir.
Et maintenant peut-être quelque vieux classique murmurera-t-il, ayant lu ces notules et ce livre : Qu'on nous rende Corneille !
Mon Dieu! cher monsieur, nous ne sommes plus au XV ni^ siècle, nous sommes en pleine Décadence, et je le dis avec fierté, car si les poètes d'aujourd'hui n'ont plus les grandes âmes des poètes d'autrefois, du moins ont-ils la noblesse de s'être — loin de l'odieux troupeau — cloîtrés dans l'orgueil de leur Rêve.