Jonathan et son continent; la société américaine
Depuis le jour où j'ai publié John Bull et son Ile, lu m'as souvent demandé d'écrire un volume d'impressions sur l'Amérique et les Américains, et tes journaux ont eu Tobligeance de me suggérer comme titre :
Le litre est bon et je Taccepte.
Quant au livre... puisque tu l'as voulu, le voilà. Seulement laisse-moi te prévenir que si jamais il te prend fantaisie de voir dans ce petit volume une
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Il A JONATHAN
élude sérieuse et approfondie de ton grand pays et de tes ainiables compatriotes, ta réputation d'humoriste est flambée.
Pour sauvegarder mes droits aux États-Unis, je me suis adjoint pour collaborateur un citoyen américain.
ET
L'Amérique. — Sa population. — Découverte de l'Amérique. — Une anecdote sur le soleil. — Où est le centre de l'Amérique? — Jonathan n'en revient pas encore, ni moi non plus. - L'Amérique est de la fantasmagorie toute pure. — Une lettre de Jonathan me décide à partir aux États-Unis.
L'Amérique compte aujourd'hui soixante millions d'iiabitants... colonels pour la plupart.
Si la terre est petite, l'Amérique est grande, et les Américains... immenses!
Ce gigantesque pays fut découvert, au xv« siècle, par Christophe Colomb, qui avait déjà fait preuve d'un génie d'invention extraordinaire en
faisant tenir des œufs debout sur les tables.
Voici, audire d'un célèbre bumoriste américain, comment l'Amérique fut découverte.
Le roi d'Espagne causait un soir avec Colomb. Tout à coup, frappé d'une idée lumineuse, Sa Majesté dit à Colomb :
Colomb, pourquoi ne vas-tu pas découvrir
l'Amérique ?
— Mais, j'irai, Sire, si Votre Majesté veut bien me donner un vaisseau.
Christophe Colomb obtint un vaisseau et fit voile du côté où il pensait que se trouvait l'Amérique. Les matelots, après plusieurs jours de voyage, commencèrent à se plaindre, et déclarèrent qu'ils ne croyaient pas qu'il y eût un tel pays que l'Amérique.
Colomb tint bon.
Après de longs jours en mer, le pilote vint dire au grand navigateur :
— Colomb, je vois la terre !
— Ce doit être l'Amérique, s'écrie Colomb.
— En es-tu bien sûr?
— Rien n'est plus simple que de s'en assurer, dit Colomb avec calme; je vois sur le rivage une quantité d'indigènes, nous allons le leur demander.
Colomb descend immédiatement dans une barque avec quelques matelots et se dirige vers les sauvages.
— lié, là-bas! s'écrie Colomb, est-ce ici l'Amérique?
— Parfaitement, répondirent les sauvages.
— Et vous êtes tons Américains, je suppose?
— En effet.
Puis le chef de ceux-ci de dire à Colomb :
— Et toi, serais-tu par hasard Christophe Colomb?
— Juste ! tu Tas deviné.
Alors le chef, se tournant vers ses camarades, leur dit :
— Mes amis, il n'y a pas à nous le dissimuler, nous sommes découverts.
Colomb, heureux du succès de son entreprise, s'en retourna en Espagne pour faire part au roi de sa découverte.
Un Anglais se vantait un jour devant un Français de l'immensité de l'empire britannique : — Oui, monsieur, s'écria-t-il en guise de pé-
roraison, le soleil ne se couche jamais sur les possessions des Anglais,
— Gela ne m'étonne pas, répondit tranquillement le Français, le soleil est obligé d'avoir toujours l'œil ouvert sur ces gredins-là !
Le soleil peut cependant aujourd'hui faire le voyage de New-York à San-Francisco et éclairer sur son passage une nation libre qui, en 1776, pria l'Angleterre de vouloir bien à l'avenir s'occuper de ses propres affaires.
De l'est à l'ouest, l'Amérique s'étend sur une longueur de plus de dix mille kilomètres. Ici il est bon de mettre le lecteur sur ses gardes, dans le cas où Jonathan viendrait à lui poser une de ses questions favorites : «Où est le milieu de l'Amérique? » Vous pourriez, en effet, vous imaginer que, partant de New- York et poussant vers Touest, vous atteindriez l'extrémité de l'Amérique en arrivant à San-Francisco. Pas du tout, c'est là que Jonathan vous attend. Il sait que vous allez vous tromper, et si vous tenez à lui faire plaisir, trompez-vous, parce que vous le mettrez au bonheur en lui donnant l'occasion de rectifier votre erreur. A San-Francisco, il paraît que vous n'êtes pas tout à fait à moitié chemin, et que le centre de l'Amérique est en réalité dans l'océan Pacifique. Jonathan a plus que
doublé la largeur de son continent en 1867, époque à laquelle, pour la somme de quatre millions de dollars, il acheta l'Alaska à la Russie.
Non content de ces immensités, Jonathan se plaît à contempler son pays à l'aide de verres grossissants, et il faut admirer son patriotisme qui lui fait voir tout double.
Population, progrès, civilisation, tout ici avance à pas de géant. Les villes semblentsortir de dessous terre. Telle ville de vingt mille âmes, avec ses églises, ses bibliothèques, ses écoles, ses hôtels, ses banques, était, il y a un ou deux ans, un marais ou partie d'une forêt. Aujourd'hui les modes de Paris y sont suivies comme à Londres ou à New- York.
Tout est grand, immense, en Amérique : le juste orgueil des citoyens de la jeune République est alimenté par la grandeur de ses monts, de ses déserts, de ses cataractes, de ses ponts suspendus, de ses cités babyloniennes.
Jonathan pa§se sa vie dans l'extase de tout ce qui est américain. Il n'en peut revenir.
Moi je reviens d'Amérique, mais je n'en reviens pas non plus. Je suis essoufflé, sens dessus dessous. C'est de la fantasmagorie toute pure, c'est du
Robert floudin... c'est bien aussi quelquefois du Robert Macaire... mais n'anticipons point. Donnez-moi le temps de respirer et de mettre mes idées en ordre. Ces Américains sont ruisselants d'inouismey voilà ce que je peux vous dire pour commencer. Mes idées font la culbute dans ma pauvre cervelle d'Européen. Il n'y a plus rien "d'impossible, et les contes de fées sont de la Saint- Jean auprès de ce que j'ai vu. Tout est grand, immense, à la vapeur, à l'électricité, c'est vertigineux, et je ne m'étonne pas que les Américains n'emploient les adjectifs qu'au superlatif.
Voici, comme exemple de ce que j'avance, certaine lettre que j'ai reçue d'un Américain au mois de mai 1887, et qui m'a décidé à partir aux États- Unis. Elle est datée de Boston.
(( Cher monsieur,
))J'ai été sur le point de prendre le paquebot de Liverpool à midi pour aller causer avec vous d'une idée qui m'est venue à l'esprit hier; mais j'ai déjà fait six fois cette année la traversée entre Boston et Liverpool, et dans un mois ou six semaines il me faudra partir en Russie et au Japon et rentrer à Boston par la Californie et le Mexique : tout
€ela pour vous faire comprendre que si je puis mettre à exécution avec vous le projet que j'ai dans la tête, je ne serai pas fâché de le faire par correspondance. »
Allons, m'écnai-je, Jonathan est un gaillard dont il faut faire la connaissance, et aussitôt que les circonstances me l'ont permis, j'ai bouclé mes malles, pris une cabine à bord d'un des magnifiques bateaux de la White Star Line Company, et je suis allé voir Jonathan et son continent.
Jonathan et ses critiques. — Un éminent Américain me donne un conseil salutaire. — Impressions de voyage. — Ce que le lecteur doit se contenter d'espérer y trouver. — Pourquoi Jonathan n'aime pas John Bull.
Quelques jours avant mon départ d'Amérique, je causais avec M. Whitelaw Reid, Téminent rédacteur en chef de la Tribune de New-York, j
— N'allez pas commettre une grande erreur, me dit-il, et vous imaginer qu'en six mois vous avez vu l'Amérique.
— Mais, lui répondis-je, je n'ai point cette prétention-là, et je ne m'imagine rien de la sorte. Quand un homme, d'une intelligence moyenne, rentre chez lui après avoir fait un voyage à l'étranger, il a formé un certain nombre d'impressions,
^C il a bien le droit d'en faire part à ses amis. Ce ne
sont que des impressions, des notes prises au vol, cliemin faisant, et s'il y a erreur commise par quelqu'un, c'est par le critique ou par le lecteur, quand celui-ci ou celui-là espère trouver dans le volume, au lieu de simples impressions de voyage, un tableau parfaitement fidèle des mœurs et des institutions du peuple que Fauteur a visité. Certes, s'il est au monde un pays qu'on ne saurait juger en six mois, c'est l'Amérique, et l'auteur qui se permettrait, en si peu de temps, de porter des jugements et à tout propos de s'ériger en Aristarque, serait un sot prétentieux. En six mois on n'apprend pas à connaître l'Amérique, on ne la voit même pas, on ne fait que l'entrevoir; mais, au bout d'une semaine, on est frappé de telle et telle chose et l'on en prend note. Étude approfondie et impression de voyage, monsieur, cela fait deux, et l'erreur est commise par celui qui prend l'une pour l'autre. Si, par exemple, en critiquant mon petit volume, vous vous écriez : « L'auteur bien certainement ne connaît pas à fond son sujet ! » c'est vous qui commettez une erreur, et pas moi. Je ne prétends pas connaître à fond mon sujet, je le dis franchement. Comment le pourrais-je? Comment pouvez-vous vous imaginer que je le puisse? Pour avoir une idée à peu
près exacte de l'Amérique, il faut avoir vécu vingt ans dans le pays, il faut être Américain, et je puis même ajouter que, selon moi, les meilleurs 1 ivres qui existent sur les différents pays du monde ont été écrits par les gens du pays même. Jamais auteur n'a parlé des Anglais comme Thackeray; jamais les Écossais n'ont été peints comme par Ramsay; et pour parler de Tartarin, il a i'allu non seulement un Français, mais un Méridional, presque un Tarasconnais. Tout cela, monsieur, pour vous dire que, si h. mon retour en Europe, je public un volume sur l'Amérique, ce ne sera qu'un petit volume d'impressions, etque,si vous voulez y voir autre chose que des impressions, c'est vous qui serez à blâmer, et pas moi. Du reste, je m'en rapporte à l'intelligence des Américains qui me feront l'honneur de me lire. Je serai entre bonnes mains.
— Vous avez raison, me dit le rédacteur en chef de la Tribune.
Il faut dire que Jonathan est un peu payé pour se méfier de ses critiques. La plupart des livres qui ont paru sur l'Amérique ont été faits par des Anglais. Or, les Anglais sont de tous les peuples ceux qui peuvent le plus difficilement se débar-
JONATHAN ET SON CONTINENT Jl
rasser de préjugés en parlant de l'Amérique. Ils sont bien obligés de reconnaître que les Américains ont assez bien fait leur chemin depuis qu'ils sont maîtres chez eux; mais John Bull a toujours une arrière-pensée quand il songe à l'Amérique ; il se rappelle que jadis il en fut mis à la porte, et son air semble dire à Jonathan : « Oui, oui, tout cela n'est pas mal... pour toi, aussi juge de ce que serait le pays s'il était resté entre mes mains ! »
Il regarde tout d'un air protecteur, avec ce calme arrogant qui le rend, lui si aimable chez lui, si insupportable quand il voyage. Il s'exprime sur ce qu'il voit avec une désinvolture des plus cavalières. Il trouve à redire à tout. Il est bien décidé à ne rien admirer en Amérique. S'il ne trouve rien à dénigrer, il se plaindra de ce que le pays manque de ruines et de vieilles cathédrales. Il va dîner chez Jonathan en costume de voyage, et croirait lui faire trop d'honneur en endossant son habit noir. Il a le talent, enfin, de se rendre désagréable en Amérique plus encore que partout ailleurs, et Jonathan qui, s'il a un petit travers, a celui d'aimer les louanges, a pour le noble insulaire une antipathie cordiale.
L'Anglais, lui, n'a point d'antipathie pour TAméricain. Du reste, l'Anglais n'a d'antipathie
pour personne. 11 méprise, mais ne hait point, ce qui est on ne peut plus impatientant pour l'objet de ses attentions. Quand on se sent homme de valeur, on tient à être aimé ou haï : être traité avec indifférence, c'est vexant. L'Anglais considère l'Américain comme un parvenu, et il sourit avec incrédulité quand vous lui dites que l'Amérique possède une société, non seulement brillante et spirituelle, mais tout aussi polie que la meilleure société européenne.
C'est ce mépris hautain qui exaspère les Américains.
Jonathan a oublié que l'Anglais était autrefois son oppresseur ; il lui pardonne la guerre de 181'2; il lui pardonne, sans toutefois l'oublier, qu'il a pris, de 1861 en 18C5, fait et cause pour les propriétaires d'esclaves ; mais il ne lui pardonne pas de venir dîner chez lui en petit veston gris à carreaux.
Traits caractéristiques. — Un gentleman et un malotru. — Différentes manières de discuter les mérites d'un sermon. — Contradictions et contrastes. — Profane et sacré. — Les joueurs de poker à bord du bateau. — Un humble et zélé disciple du Sauveur. — L' « Ouvre-toi, Sésame! » de New- York, de Boston et de Philadelphie. — Le côté enfantin du caractère américain, — Les trois questions faites par Jonathan à tout étranger qui débarque en Amérique. — Préconception. — Requête d'un journaliste américain. — Pourquoi l'Anglais et le Français ne font point à l'étranger qui les visitent de questions sur l'Angleterre et la France.
Un peuple, ayant à peine cent ans d'existence et composé des éléments les plus divers, ne saurait avoir de traits caractéristiques bien accentués.
Il y a des Américains, mais l'Américain n'existe pas encore.
L'habitant du nord-est des États-Unis, le Yan-
.keeS diffère autant de rAméricain de l'Ouest et du Midi que l'Anglais diffère de l'Allemand ou de l'Espagnol.
Par exemple, appelez un Yankee « menteur », il sortira de la chambre en vous disant : a C'est vous qui le dites, monsieur, mais cela ne prouve den. » Poussez vers l'Ouest, et appelez un Américain de la Pensylvanie « menteur », il sortira de son caractère et vous allongera un soufflet. Allez dans le Midi ou dans le Far West, et là traitez un habitant de menteur, il sortira son revolver et vous fera sauter la cervelle.
En sortant d'un des théâtres de New-York, je sautai un soir sur un tramway de Broadway. Nous étions bien soixante entassés dans le véhicule, debout, nous cramponnant à la rampe et cherchant à garder l'équilibre du mieux que nous pouvions. Un monsieur, fort bien mis et à l'air flistingué, fait signe au conducteur d'arrêter et cherche à s'extraire de la foule. A force de jouer des coudes, il arrive à la porte et allait sauter dans la rue, quand un individu, furieux d'avoir été poussé (il y a des gens qui, pour vingt-cinq
1. Le mot « Yankee » est la corruplion du mot n English », et ne s'applique qu'aux habitants de la Nouvelle-Angleterre.
oentimes, s'attendent à voyager avec autant de bien-être qu'en équipage), s'écria :
— Vous êtes un malotru, un goujat !
Le monsieur saute sur le trottoir.
— Vous êtes un malotru, je vous dis, crie l'individu à tue-tête, un malotru, entendez-vous?
Le gentleman — car c'en était un — se retourne, touche son chapeau, et répond :
— J'ai très bien entendu. Et vous, monsieur, vous êtes un parfait gentilhomme.
Le « parfait gentilhomme » resta cloué sur place pendant quelques instants. A une centaine de mètres plus loin, il fit arrêter le tramway et s'éclipsa.
Qu'un ministre se permette en chaire quelques remarques plus ou moins hétérodoxes, l'Américain 'de l'Est se contentera de hausser les épaules et, le dimanche suivant, il ira faire ses dévotions dans une autre église. Quand on n'est pas content de son fournisseur, on le change. L'Américain de la> Pensylvanie ouvrira une polémique violente dans les journaux de la localité ; l'Américain de Kansas * attendra le ministre à la porte de l'église
1. Je lis dans un journal de New-York, sous la rubrique de Kansas : « Un minisire de Kansas vient d'avoir le nez emporté
et lui administrera une bonne volée de coups de bûlon.
Le caractère de l'Américain est anglais au point de vue des contradictions et des contrastes, qui sont encore plus accentués chez lui que chez l'Anglais. Est-il, par exemple, rien de plus délicieux que la manière dont Jonathan sait concilier le profane et le sacré? Il est encore plus fort que John Bull, et c'est peut-être bien là la clef de son succès.
Nous avions, à bord du paquebot, cinq Américains qui passèrent leurs huit jours de traversée à jouer au poker. Le fumoir retentissait, du matin au soir, des jurons qu'ils lâchaient chaque fois qu'ils jetaient une carte sur la table, ils avaient le débit tellement aisé qu'il arrivait rarement que le même juron leur sortît deux fois de la bouche. Ils en avaient une provision inépuisable. Le dimanche, après déjeuner, une jeune fille vint s'asseoir au piano et se mit à jouer l'accompagnement de quelques cantiques monotones. Qu'arriva-t-il alors? Mes cinq joueurs de poker vinrent.se placer autour du piano, et pendant deux heures chantèrent des cantiques à l'édification des
d'un coup de dent par un membre de sa congrégation qui s'était formalisé d'une remarque faite en chaire par ce ministre. »
passagers qui se trouvaient réunis au salon.
J'étais ébahi.
En France, nous avons des gens qui jurent et des gens qui chantent des cantiques. La race anglo-saxonne est la seule qui fournit des gens qui l'ont les deux avec autant d'aptitude.
Dans quel autre pays que l'Amérique pourrait-on raconter une anecdote comme la suivante? C'est l'anecdote la plus américaine que j'aie entendu raconter aux Etats-Unis. On la doit, dit-on, à M. Ghauncey Depew. Du reste, quand une bonne anecdote court le pays et fait fortune en Amérique, on la place au crédit de M. Depew, de Mark Twain, ou de feuArtemus Ward.
Un ministre venait d'être nommé à la cure d'une petite ville dans le Kentucky. A peine fut-il arrivé qu'il s'empressa de faire mettre aux fenêtres de son église des vitraux aux couleurs riches et brillantes. Cet acte éveilla les soupçons de plusieurs paroissiens, qui s'imaginèrent que leur nouveau pasteur donnait dans le papisme. On tint meeting, et Ton décida d'envoyer au ministre une députation pour lui demander des explications et le prier d'enlever les vitraux.
En tête de la députation se trouvait un bon vieux presbytérien dont l'austérité était bien
connue dans la ville. Ce fui lui qui prit la parole.
— Monsieur le pasteur, dit-il, nous sommes venus pour vous prier d'enlever les vitraux au plus vite, et de replacer les carreaux de vitre de notre ■église. Nous sommes simples de mœurs, la lumière du bon Dieu nous suffit, et nous n'aimons pas à la voir interceptée par toutes ces images enluminées.
Le brave homme avait préparé un beau discours, et il allait le débiter jusqu'au bout, quand le ministre, impatienté, l'interrompit.
— Permettez, vous m'avez l'air de le prendre un peu haut ; qui êtes-vous pour me parler de la sorte?
— Qui je suis? fit le dévot presbytérien; je suis tout simplement un humble et zélé disciple de Notre Seigneur Jésus-Christ. Et vous, s. n. de D., qui êtes-vous, je vous le demande?
Sans voyager bien loin, sans même quitter la côte orientale de l'Amérique, vous verrez l'esprit de villes presque voisines changer entièrement.
A New-York, par exemple — je n'entends pas ici la société littéraire dont je parlerai plus tard — à New-York, c'est votre argent qui vous ouvrira toutes les portes; à Boston, c'est votre savoir; à Philadelphie et dans la Yirginie, c'est
votre généalogie. Si donc vous voulez réussir, faites parade de vos dollars à New-York, de vos talents à Boston, de vos ancêtres à Philadelphie et à Richmond.
Le côté enfantin est très prononcé dans le caractère de tous les Américains. En moins d'un siècle, ils sont parvenus à devancer les nations du vieux monde, ils sont étonnés de ce qu'ils ont fait, et, comme des enfants qui ont entre les mains un jouet magnifique qu'ils ont fabriqué eux-mêmes, ils vous disent : « Regardez, hein, est-ce beau tout cela? » Et le fait est que, pour celui qui veut regarder sans préjugés, l'œuvre est tout simplement merveilleuse.
Les Américains aiment les compliments et sont très sensibles à la critique. A peine un étranger a-t-il débarqué en Amérique qu'on lui demande ce qu'il pense du pays. Sur dix personnes que vous rencontrerez, neuf vous feront les trois questions suivantes :
i" Est-ce la première fois que vous visitez l'Amérique?
2' Depuis quand êtes-vous en Amérique?
3' Que pensez-vous de l'Amérique?
11 y en a qui poussent la curiosité plus loin et
qui n'attendront même pas que vous soyez arrivé en Amérique pour vous demander l'opinion que vous avez de leur pays.
Je venais d'arriver à bord du Germanie, qui devait me transporter de Liverpool à New-York, quand le purser vint me remettre une lettre d'Amérique. Je l'ouvris et je lus :
« Monsieur, — Pourriez-vous, pendant votre traversée, me faire un article sur les États-Unis? Je serais heureux de connaître l'opinion que vous avez formée d'avance sur l'Amérique et les Américains, afin de la publier dans mon journal aussitôt après votre arrivée. ^
Je ne crois pas commettre d'indiscrétion en disant que la lettre était signée de l'aimable et éminent rédacteur en chef du Critic, le premier journal littéraire des États-Unis.
J'en ris encore.
J'avais déjà, à cette époque, entendu dire que le cocher, qui venait vous chercher au bateau de New-York et vous conduisait à l'hôtel, vous demandait invariablement en vous ouvrant la portière de sa voiture : « Eh bien, monsieur, quelle est votre première impression de l'Amérique? » Mais me demander à Liverpool l'opinion que j'avais formée d'avance sur l'Amérique et les Amé-
cains, voilà qui surpassait tout ce que je m'étais imaginé sur le sujet.
Un Anglais ou un Français ne vous demandera jamais ce que vous pensez de l'Angleterre ou de la France. Et d'abord, je dois dire qu'ils ne font aucun cas de l'opinion d'un étranger. Le Français ne met point en doute que la France ne soit hors de concours. 11 sait que l'étranger est saisi d'admiration, qu'il n'en revient pas, et il le félicite d'être venu lui faire visite.
L'Anglais fait moins de bruit — ce qui le rend plus insupportable. Lui aussi est si convaincu que (( sa Angleterre il était le première nation du monde », que l'idée de demandera l'étranger ce qu'il en pense ne lui vient même point à l'esprit. Il trouverait si ridicule, si amusant, si grotesque, qu'on vînt lui dire que son pays n'est pas à la tète des nations, qu'il ne s'en formaliserait pas le moins du monde. Il vous plaindrait, et la chose n'irait pas plus loin.
Les types. — La beauté mâle. — Le type indien. — La seconde beauté des femmes de la Nouvelle-Angleterre. — Ce qui manque à là beauté des Américaines.
Les Américains sont généralement maigres. La figure respire rintelligence et l'activité, c'est en cela que consiste leur beauté. Je ne crois pas qu'il soit possible de voir un plus bel assemblage d'hommes que celui qui se réunit au Century Club de New-York tous les samedis. Ce n'est pas la beauté mâle telle que la comprenaient les Grecs, c'est la beauté mâle dans toute sa force intellectuelle. La chevelure, souvent abondante, est négligée, quelquefois même presque inculte; la mise est distinguée sans être recherchée ; le visage est pâle et sévère, mais s'illumine d'un sourire aimable : on devine que la résolution et la douceur
JONATHAN ET SON CONTINENT !>;i
vivent en harmonie dans le caractère de l'Américain.
Les traits sont osseux, le front droit, le nez angulaire et souvent effilé comme une lame de rasoir. Il semble qu'on reconnaît dans le visage quelque chose du type indien : les tempes serrées, les pommettes saillantes, les yeux petits, bruns, perçants et enfoncés.
L'Américain distingué est, selon moi, une heureuse combinaison du Français et de l'Anglais, ayant moins de raideur que celui-ci et plus de simplicité que celui-là.
Quant aux femmes, je n'hésite pas à dire que dans l'Est, à New-York surtout, elles ressemblent aux Françaises às'yméprendre. C'est le même type, la même tournure, la même vivacité, la même pétulance, la même ampleur de proportions.
La beauté de la femme, comme celle de l'homme, est due, en Amérique, à l'animation des traits beaucoup plus qu'à leur régularité ou qu'à leur délicatesse.
Les Américaines jouissent généralement de cette seconde jeunesse que la nature accorde aussi à beaucoup de Françaises. Elles prennent à quarante ans un embonpoint majestueux. La fleur s'épanouit. Les yeux conservent leur lustre et leur
piquant, les dents ne se déchaussent pas, la peau ne se ride pas, les mains, les épaules et les bras restent blancs et fermes. 11 est vrai qu'ici les cheveux blanchissent vite, mais loin d'enlever au charme des Américaines, cela leur donne un air de distinction aristocratique des plus attrayants.
Si les Américaines descendent des Anglaises, elles n'onthérité de leurs mères ni les dents, ni les pieds, ni les mains. J'ai vu en Amérique les plus jolis petites mains, les plus jolis petits pieds imaginables.
Les New-Yorkais et les Bostoniens prétendent encore que les fenimes de Chicago ont les pieds et les mains énormes. J'ai été assez bon pour le croire jusqu'au jour où je suis allé à Chicago. J'ai, au contraire, trouvé les femmes de Chicago, et de l'Ouest en général, jolies et plus fraîches que les femmes de l'Est; seulement beaucoup plus minces, pour ne pas dire maigres.
Ce qui manque aux Américaines de l'Est, c'est la fraîcheur. Le teint est pâle, et ce n'est que l'embonpoint qui les sauve après la trentaine. Quand elles restent maigres, elles s'étiolent vite; la peau devient couleur papier mâché ou poule au pot, et se ride comme une pomme cuite.
Si les Américaines s'adonnaient, comme les An-
glaises, à l'exercice de la marche; si elles laissaient pénétrer constamment Tair frais dans leurs appartements ; si elles renonçaient à vivre en serres chaudes, elles auraient quelques couleurs, et leur beauté ne craindrait peut-être aucune concurrence en Europe.
Tout ce qui brille n'est pas or, surtout en Amérique. - Le dollar est l'unité du système métrique. - Jonathan est positif. - Comment il juge l'homme. -Ce qui fait mordre à l'hameçon. - Le talent sans argent est un meuble inutile. -Boston et Kansas..
Jonathan admire tout ce qui brille, même ce qui n'est pas or.
Pour lui, le succès répond de la qualité, et le charlatanisme qui réussit est, à ses yeux, supérieur au mérite qui végète.
Le dollar n'est pas seulement l'unité du système monétaire, c'est aussi l'unité du système métrique.
Avant de se prononcer sur la valeur d'un homme, on lui demande, en Angleterre : a Qui est ton père? » en France : <( Qui es-tu? » en Amérique : (( Combien as-tu? »
Comme le professeur Teiifelsdrôckh du Sarlor Resarius de Carlyle, Jonathan juge les hommes avec une impartialité et un sans-gêne vraiment charmants. Il admire le talent parce que cela rapporte. Un succès littéraire ou artistique n'est un succès pour lui qu'à la condition d'être aussi un succès financier. L'homme, à ses yeux, possède avant tout une valeur commerciale, il vaut tant^ il le cote. Telle ou telle célébrité ne lui inspire pas de respect et d'admiration parce qu'elle a produit une œuvre de génie, mais parce que cette œuvre a rapporté une fortune. On ne dit pas en Amérique que madame Patti a une voix incomparable, on dit qu'elle fait salle comble.
Je causais un jour avec un Américain du f;imeux colonel Robert Ingersoll.
— C'est, je crois, votre plus grand orateur? lui dis-je.
— Oui, monsieur, répondit-il; Ingersoll peut n'importe quel jour remplir VOpera-House, et la recette est de 5000 dollars.
Certes, c'est là une curieuse façon de parler d'un grand orateur, d'un grand écrivain et d'un grand penseur.
Telle actrice fera fureur de New- York à San- Franscisco, non pas parce qu'elle possède un
talent incontestable, mais parce qu'elle voyage à travers les États-Unis dans un magnifique wagon qu'elle s'est fait construire elle-même par la maison Pullmann et 0\
J'ai vu les journaux américains annoncerl'apparitiondemademoiselleMinniePalmer— une jeune actrice de talent — dans les termes suivants :
a Minnie Palmer portera tous ses diamants au troisième acte. »
Dans l'après-midi le bureau de location fut assiégé, et le soir on. refusait du monde à la porte. Détail amusant : un bon quart des spectateurs arriva sur les dix heures pour voir les diamants au troisième acte.
Cette nécessité d'être riche est le revers de la médaille en Amérique où, plus encore que partout ailleurs, « le talent sans argent est un meuble inutile ».
L'Amérique souffre de cet état de choses. Le génie du pays, au lieu de consacrer tout son temps à produire des œuvres qui tendraient à élever les idées et les aspirations du peuple, est obligé de songer à faire de l'argent.
— Ah! mon ami, me disait un jour un des plus gracieux bardes de l'Amérique en se touchant le
front, il me semble que j'ai là quelque chose, que je possède le feu sacré et que je pourrais par mes écrits faire un peu de bien au genre humain. Mais comment faire de la poésie, quand il court dans l'air de Wall Street^ des rumeurs de débâcle?... Excusez-moi, je n'ai pas un instant à perdre, il faut que je coure à la Bourse.
Les écrivains de l'Amérique ne peuvent écrire, pour la plupart, que dans leurs moments perdus. Les affaires d'abord. Mark Twain est éditeur, Olivier Wendell Holmes est médecin, Edmond Clarence Stedman est agent de change, Robert IngersoU est avocat, Georges Gable est conférencier public, James Russel Lowell est diplomate. Les autres sont journalistes. Il s'en trouve fort peu qui vivent de leur plume, car certes le journalisme, en Amérique, n'est point de la littérature.
Peut-être, cependant, arrivera-t-il un jour que la loi, en Amérique, défendra auxéditeurs de voler les œuvres des écrivains européens et de les publier à vil prix, et que les auteurs américains, n'ayant plus à craindre cette concurrence injuste, pourront vendre leurs livres en assez grand nombre pour y trouver le moyen de payer leur