La rue de New-York où se trouve la Bourse
propriétaire et leurs fournisseurs. Ce jour-là la littérature américaine, qui a produit des chefsd'œuvre dans les conditions les plus défavorables, prendra son vol et atteindra à des hauteurs prodigieuses.
Dans un pays gouverné par des protectionnistes, il semble étrange que les produits nationaux soient tous protégés excepté les produits de l'intelligence. Pareille anomalie ne saurait exister longtemps. Le bon sens moral du peuple triomphera. Boston l'emportera sur Kansas.
Les diamants. — Comment les diamants se perdent et se gagnent en faisant un faux pas. — Pourquoi les Américains jettent l'argent par la fenêtre et aux oreilles de leurs femmes. — L'avarice est un vice peu connu en Amérique.— Jonathan n'est pas l'esclave du tout-puissant dollar autant qu'on se plaît à le dire.
L'homme a été perpétué pour racheter la faute d'Adam par un travail opiniâtre. Jonathan est là pour le prouver.
Il pioche et bûche, et la sueur de son front tombe sur les oreilles de sa femme et s'y cristallise sous forme de diamants.
Pour l'xVméricaine le diamant n'est pas un objet de luxe, c'est un objet de première nécessité. Une vieille fille anglaise se passerait plutôt de son thé qu'une Américaine de diamants.
Oh ! ces diamants en Amérique ! Quelle obses-
sien ! Pas une femme sur cent qui n'ait ses brillants aux oreilles. C'est un reste de sauvagerie.
Des diamants, en toilette de bal, le soir, aux lumières, c'est parfait; mais des diamants dans la rue, en toilette de ville, des diamants en robe de cbambre au premier déjeuner, des diamants aux oreilles, au cou, sur la bride du chapeau, aux bras, aux doigts, des diamants toujours et partout! Quoi, j'ai vu des diamants sur des boucles de souliers, en plein jour, dans un magasin ! « Voilà, me dis-je au moment, une femme qui ne craint pas de perdre ses diamants en faisant un faux pas; après tout, peut-être les a-t-elle gagnés comme elle pourrait les perdre. Bien certainement ce n'est pas une femme du monde. » C'en était une, cependant, et du meilleur, paraît-il, d'après ce que me dit le gérant du magasin qui, au moment, me faisait voir les trésors qu'il possédait en œuvres d'art.
Si la distinction consiste à ne pas faire ce que fait Je vulgaire, la distinction devrait consister en Amérique à ne jamais porter de diamants... à moins que ce ne soit la démocratie qui le veuille.
Les diamants sont portés en Amérique par les femmes du monde, les petites bourgeoises, les demoiselles de magasin, les ouvrières, les bonnes,
et si VOUS voyez une femme mal habillée qui n'en ait pas aux oreilles, soyez bien persuadé qu'elle les a mis au clou.
Naturellement tout ce qui brille en Amérique, comme partout ailleurs, n'est pas diamant.
Quand vous voyez des diamants aux oreilles de factrices et d'ouvrières, c'est du faux acheté avec de l'argent bien gagné, ou du vrai acheté avec de l'argent mal gagné.
J'ai vu de jolies femmes se défigurer complètement en s'affublant de pendants d'oreilles en diamants de dimensions énormes. Ces pendants avaient une valeur commerciale considérable, mais de valeur artistique, point. Il est un défaut qui semble exister partout en Amérique, défaut qui consiste à s'imaginer que la valeur des choses est en raison directe de la quantité.
J'ai vu des Américaines, au bal, porter pour près de deux millions de diamants dans les cheveux, sur les épaules, aux bras, aux doigts, aux oreilles et sur le corsage.
L'amour de la femme, inné chez l'Américain, n'expliquerait pasà luiseul le luxe que les hommes prodiguent aux femmes dans les États-Unis. L'Amérique n'est pas le seul pays où l'homme soit
dévoué à la femme et prêt à satisfaire tous ses caprices. Certes, le Français subit l'influence de la femme tout autant que l'Américain, sinon davantage.
Le luxe des Américains s'explique autrement.
L'argent se gagne facilement aux États-Unis et se dépense de môme. Le système des affaires lient plus du jeu que du commerce proprement dit.
Jonathan est dans la position d'un homme que je vis un jour donner un billet de cent francs à un mendiant dans les rues de Monle-Carlo.
« Si je gagne au trente-et-quarante, dit-il à quelqu'un qui lui demandait comment il pouvait commettre pareille folie, qu'est-ce que cent francs? Je puis me permettre de faire du bien à un malheureux; si je perds, c'est autant que les croupiers n'auront pas. »
Quand Jonathan couvre sa femme de diamants, il se dit : « Si je gagne, je puis faire plaisir à ma femme sans que cela me gêne; si je perds, c'est autant de sauvé de la bagarre. »
Ce n'est pas tout.
Si l'Américain a la soif de l'or, ce n'est pas pour l'amour de l'or, mais pour l'amour de ce que l'or procure. Autrement dit, l'avarice est un vice presque inconnu en Amérique. Jonathan n'amasse pas
For pour l'empiler, le regarder et le compter. Il l'amasse pour améliorer sa position et contribuer au bonheur de tous ceux qui l'entourent. Il débourse aussi gaiement qu'il empoche, surtout quand il s'agit de faire plaisir à sa femme et à ses filles, qui sont l'objet de ses attentions les plus assidues. Il est le premier à reconnaître qu'elles ont pour les diamants un amour aussi absurde que dispendieux, mais il est bon enfant, et il se dit : « Puisqu'elles les aiment, pourquoi n'en auraientelles pas ? »
On s'imagine à tort en Europe que Jonathan ne songe qu'à l'argent, qu'il passe sa vie à genoux devant le « tout-puissant dollar » . C'est là une erreur. Je crois qu'au fond il fait peu de cas de l'argent. Un millionnaire n'inspire pas de respect par ses millions, mais par l'activité et le talent qu'il a déployés pour les gagner. Un Américain, qui ne pourrait se vanter que de ses millions, verrait facilement les portes anglaises s'ouvrir devant lui, mais ses millions seuls ne sauraient lui donner entrée dans la bonne société de Boston et de New- York. Là on le prierait de produire quelque autre recommandation. Une Américaine riche, mais laide et sotte, trouvera toujours un duc anglais, un marquis français, un comte italien, prêt à
l'épouser, mais elle trouvera difficilement un gentleman américain prêt à considérer sa fortune ou sa dot comme une indemnité suffisante. A un dîner public, le millionnaire n'a pas, comme en Angleterre, sa place d'honneur réservée à table. Les places d'honneur sont réservées aux hommes de talent. Même dans la politique, l'argent ne conduit pas aux honneurs.
Non, les Américains n'adorent pas le veau d'or, comme on se plaît à le dire enEurope, ils n'adorent que la dépense.
Quant aux Américaines, c'est autre chose... mais nous parlerons des filles de Jonathan dans un autre chapitre.
Notes sur les grandes cités américaines. - New-York.- Boston.
- Visite à Oliver Wendell Holmes. - Washington. - Mount Vernon. - Philadelphie. - Chicago. - Rivalité entre ces villes.
- Plaisanteries auxquelles se livrent les habitants des grandes villes rivales.
Les grandes cités ne constituent pas la véritable Amérique. Pour se faire une idée du pays, il faut aller visiter ces centaines, ces milliers de petites villes florissantes qui naissent du jour au lendemain sur cet immense continent.
Je suis arrivé trop tard en Amérique, et j'en suis parti trop tôt pour pouvoir y admirer la nature. Les arbres étaient dépouillés de leur magnifique feuillage doré par l'automne, et je n'ai^'vu que forêts et prairies brûlées. Le mal n'est pas grand — pour le lecteur du moins. J'ai horreur de la
description, etje n'aurais pas SU faire jiisliceà mon sujet. Les hommes mMnléressent plus que les rivières, les pierres et les arbres. Je ne suis pas paysagiste; je m'en tiens au genre. De toutes les natures, c'est la nature humaine (jui m'attire le plus. Les grandes cités ont bien leur intérêt, surtout celles des Étals-Unis, qui ont chacune, à l'exception de New-York, leur cachet particulier.
La ville de New-York est bâtie sur une île d'environ douze kilomètres de longueur sur une largeur d'un demi-kilomètre à sa base méridionale et de trois kilomètres à son extrémité septentrionale. Cette île a la l'orme d'une langue.
La ville est bâtie comme une tranche de ruche à miel : douze grandes artères du midi au nord, traversées à angle droit par une centaine de rues de l'est à Touest formant un nombre immense de
blocs.
Excepté dans la cité proprement dite, où les rues ont des noms particuliers, les rues sont numérotées :!'% 2\.. 1-2.5^ Les grandes artères prennent lenomd'avenues(l"jusqu'àllO, indépendamment
de Broadway qui traverse la ville en diagonale.
Rien n'estplus facile, on le comprend, que de
trouver une maison située telle rue, tel numéro.
Tant de mes, tant de blocs, et vous êtes rendu à votre destination. Ce qui donnait à ma mémoire du fd à retordre, c'était de me rappeler l'adresse de mes connaissances : 15*' rue Est, n° 103; 26' rue Ouest, n" iU; S:]' rue Ouest, n" 134; 48' rue Est, n" 117; 72"= rue Ouest, n" 154; 5' Avenue, n" 400. Vous vous imaginez facilement la perplexité du malheureux étranger qui se trouve, au bout de quelques jours, en présence de cette difficulté et qui a une vingtaine de visites à faire.
En voyant les New-Yorkais mardi er dans les rues l'air soucieux, préoccupé, je me disais: a Voilà des braves gens qui cherchent à se rappeler leur adresse, et qni se la répètent en eux-mêmes tout le temps. »
Il ne faut pas chercher à New-York de monuments dans le sens que nous attachons à ce mot en Europe. Il y a des bâtiments solides, quelques jolies églises, mais rien qui puisse nous arrêter. Les maisons des beaux quartiers sont bâties en pierres d'une couleur brune monotone dans le style anglais. Dans les quartiers populeux, les maisons sont en brique rouge à volets verts. ,
Les rues sont horriblement mal pavées. De mes fenêtres, qui donnaient sur Madison Square, les voitures me faisaient l'eifet de bateaux suivant les
ondulations d'une mer houleuse. Les ivrognes ont eu à se corriger, ils ne pouvaient pas rentrer chez
eux.
Trois beaux squares viennent rompre la monotonie de tous ces parallélogrammes de rues : Washington Square, Union Square, et Madison
Square.
Au nord, le Parc Central, avec ses belles allées, ses collines, ses vallons, ses lacs et sa magnifique terrasse sur riludson,est de toute beauté. C'est le seul endroit où l'on puisse voir des arbres, des pelouses et des fleurs. New-York ne possède pas un seul jardin, si ce n'est les trois squares que je viens de nommer.
Ce qui frappe l'étranger à New-York, ce n'est point la ville, c'est l'activité fiévreuse qui y règne. Le ciel est obscurci par les fils télégraphiques et téléphoniques. On estime à plus de vingt mille kilomètres la longueur des fils télégraphiques suspendus dans les rues sur la tête des passants : de quoi faire le tour de la moitié du monde.
Les sifilets des bateaux qui font, sur VEastRiver, le service de New-York à Brooklyn, et sur l'IIudson le service deNew-Yorkà Jersey, font entendre jour et nuit (jusqu'à une heure du malin) un bruit ressemblant au rugissement de bètes fauves. C'est
le cri de la brute sous le joug de la civilisation. Vous croyez vivre au milieu d'une ménagerie.
Dans chaque rue, ou à peu près, des tramways passent toutes les minutes. C'est une procession incessante. Dans Broadway seulement il y en a plus de trois cents. Ces cars^ ainsi qu'on les appelle en Amérique, sont magiques comme tout ce qui est américain. Construits pour contenir vingt-quatre personnes à l'intérieur (il n'y a pas d'impériale), ils en accommodent soixante et davantage. Quand il n'y a plus de place il y en a encore. Le conducteur ne refuse jamais de vous laisser entrer. Vous vous cramponnez à la rampe près du cocher ou près du conducteur, ou vous vous arc-boutez comme vous pouvez en vous tenant aux lanières de cuir placées à l'intérieur ; vous étouffez, vous avez peine à mettre la main à la poche pour en tirer les vingt-cinq centimes que vous devez à la compagnie; le conducteur, avec un sang-froid imperturbable, vous crie d'un ton nasillard : « Avancez, serrez-vous!. » C'est à prendre ou laisser.
Les voilures de place sont peu nombreuses. En effet, sept francs cinquante pour une course, on y regarde.
Dans la troisième et sixième avenues, le chemin
de fer court au milieu de la rue à la hauteur du premier étage, sur une voie établie au moyen d'échaCaudages en fer. Cette compagnie transporte tous les jours le chiffre fabuleux de cinq cent mille voyageurs.
Tous ces moyens de transport sont reconnus insuffisants et l'on parle de construire une ligne soulerraine.Onvoyageraalorssous terre, sur terre, dans les airs. Pauvre Hercule, où es-tu avec ton nec plus ultra? Tu avais compté sans l'Amérique.
Les rues, sales et glissantes, sont dangereuses en hiver. Les cochers n'arrêtent pas leurs chevaux pour les piétons, sans toutefois chercher à leur faire du mal. C'est un juste milieu entre les cochers de Londres qui évitent les piétons, et les cochers de Paris qui les visent.
Au coin de chaque bloc se trouve une petite boîle aux lettres. Si vous avez des journaux, ou des lettres d'une dimension au-dessus de l'ordinaire, à mettre à la poste, vous les placez sur la boîte et vous vous en rapportez à l'honnêteté des passants. S'il vient à pleuvoir, tant pis. Si vous voulez des timbres-poste, il faut entrer chez le pharmacien et lui acheter des pilules ou quelque lotion pour faire pousser les cheveux, et profiter
de cette emplette pour lui acheter des timbres. Les bureaux de poste sont rares.
Les quartiers populeux, tels que le quartier chinois, le quartier italien, le quartier juif, avec les tenement housesy les casernes des pauvres que j'ai visitées un jour avec un ingénieur delà salubrité publique, mettent en mémoire les descriptions du Dante : c'est une descente, ou plutôt une ascension en enfer. Je fais grâce au lecteur des impressions que m'a laissées cette journée. Horrible ! une populace, composée du rebut de toutes les sociétés, des Irlandais, des Juifs, des Chinois, des Italiens, une tourbe immonde qui grouille dans un cloaque infect.
A côté de ces épouvantables misères, la 5« Avenue, avec ses palais, ses richesses amoncelées. . C'est l'histoire éternelle des grandes villes.
Comme à Londres, beaucoup d'églises et de tavernes (appelées ici salons à bière) : c'est le même ignoble mélange de spirituel et de spiritueux.
La ville de New-York est probablement la ville la plus cosmopolite au monde. Poureft donner une idée, je dirai qu'il s'y publie des journaux en anglais, en français, en allemand, en russe, en italien, en espagnol, en suédois, en hollandais, en hongrois, en chinois et en hébreu.
J'ai reçu un jour la circulaire d'un meeting des « Chevaliers du Travail ». Elle était imprimée en six langues différentes.
Les rues sont larges, gaies, animées; les magasins brillants. Dans Broadway et Union Square, les bijoutiers et les confiseurs font florès : c'est Paris plutôt que Londres, sans être cependant ni l'un ni l'autre.
Tout est ébauché, rien n'est fini avec soin; pour se réjouir les yeux, il faut pénétrer dans les intérieurs.
Boston est une ville parfaitement anglaise, élégamment et solidement bâtie, possédant à son centre un jardin public dont l'effet de nuit est merveilleux.
C'est la ville la plus lettrée des États-Unis, un des plus grands centres d'érudition au monde.
La société de Boston est plus simple que celle de New-York, les femmes n'y ont peut-être pas autant de chic, mais elles y ont plus de couleurs, et m'ont paru d'une distinction plus posée.
Rien n'est plus amusant, en Amérique, que d'entendre les gens de chaque grande ville débiner les habitants des autres grandes villes. Toutes ces sociétés presque naissantes sont jalouses les unes
des autres. A Boston, par exemple, on vous dira que les habitants de Chicago n'ont qu'une occupation, c'est de tuer des pourceaux, d'emballer du porc et de faire des saucisses. A Chicago vous entendrez dire que Boston n'est composé que de poseurs et de précieuses ridicules.
Supprimez l'exagération, la caricature, et il reste dans le tableau un certain fond de vérité.
L'anglais qu'on parle à Boston est plus pur que dans n'importe quelle autre ville des États-Unis. Les voix sont moins nasillardes, la langue cesse d'être vurry vurry Amurrican. Si vous vous croyez en Angleterre en parcourant les rues de la ville, l'illusion devient complète en entendant parler les gens de la bonne société.
Toutes les anecdotes qu'on raconte en Amérique sur Boston sont des satires sur le caractère présomptueux du Bostonien pour qui Boston est le centre du monde.
En voici une entre mille.
Un Bostonien a perdu sa femme. Aussitôt que les communications téléphoniques sont établies entre Boston et le paradis, il touche le timbre et crie :
— Hallo !
— Hallo!
— Est-ce toi, Artémise?
— Oui.
— Eh bien, ma bonne amie, comment te trouvestu là-haut?
— Pas trop mal; mais, mon pauvre garçon, ils ont beau dire ici ce qu ils veulent... ça ne vaut pas
Boston.
Boston etl'État deMassachussets, dont cette ville importante est le chef-lieu, sont le rendez-vous des principales célébrités littéraires de l'Amérique. Longfellow y demeurait; \Yhitlier, Lo\vell et Holmes y demeurent encore.
Avant de quitter Boston, j'ai eu le plaisir d'aller rendre mes devoirs au docteur Olivier Wendell
Holmes.
Le docteur m'a reçu dans sa magnifique bibliothèque qui donne surla rivière Charles, et au delà de laquelle il peut voir distinctement sa chère Harvard University.
M. Holmes a soixante-dix-neuf ans: mais l'expression de la figure est toujours jeune, le sourire fin, aimable, plein d'une gaieté entraînante. 11 est petit. Les sourcils épais couvrent des yeux pétillant d'esprit et de bonne humeur; la lèvre inférieure qui avance donne à la bouche une certaine fermeté. On lit dans le visage la présence du philosophe, du penseur, du poète et de l'humoriste.
Nous avons causé de la France. 11 se rappelle encore avec joie les jours heureux qu'il a passés dans sa jeunesse à Paris comme étudiant en médecine. Il revenait d'Europe où il avait passé cent jours. Son pauvre Paris, qu'était-il devenu?
Nous avons aussi causé littérature française.
— Qui dira encore que la France n'a pas d'humoristes? me dit-il; j'ai lu et relu avec délices le Tartarin d'Alphonse Daudet.
11 admire chez Zola le talent de l'artiste; mais il regrette, comme tout Français de cœur, qu'un si grand écrivain prostitue son génie.
J'allais sortir de la bibliothèque, quand une caricature du docteur, tirée de la collection Vanity Fair de Londres, attira mes regards.
— Je ne suis pas orgueilleux, comme vous voyez, me dit le docteur en riant de tout son cœur, autrement je cacherais cette horreur-là au fond d'une armoire.
Orgueilleux, non : Olivier Wendell Holmes est la personnification de la simplicité et de la bonne humeur.
Washington est la seule ville américaine dont les monuments puissent frapper l'Européen par leur beauté. Le Capitole, les ministères, les musées.
tous CCS édiûces publics bâtis au milieu de jardins magnifiques arrêtent l'œil du voyageur.
Le Capitole, tout en marbre blanc, s'étend sur une longueur de 751 pieds, avec son superbe dôme et ses majestueux perrons; c'est un des édifices les plus imposants, les plus grandioses qui soient au monde. Les souvenirs qui s'y raltaclient, les trésors qu'il contient le rendent cher aux Américains : c'est un monument qui leur rappelle les gloires du passé et les entretient dans l'amour de la patrie.
A l'une des extrémités se trouve la Chambre des représentants, à l'autre le Sénat. Quant aux trésors nationaux qui se trouvent amoncelés au Gapitole, je renvoie le lecteur aux guides.
Les Américains, voulant pour une fois être dans le vrai en employant un adjectif au superlatif suivi du traditionnel « au monde entier » {in the world), ont élevé, à la mémoire de Georges Washington, un obélisque qui atteint la hauteur prodigieuse de 555 pieds. C'est donc le plus haut monument du monde entier (sans guillemets).
La ville est gracieusement bâtie en forme de toile d'araignée. Les rues sont larges, les maisons coquettes, les jardins, surtout celui de l'hospice militaire, magnifiques.
La ville est enlièrement adonnée à la politique. Quand les Chambres sont en vacances, elle est morte; quand les Chambres siègent, elle a le délire.
Il s'y fait peu ou point de commerce.
On ne quitte pas Washington sans aller faire un pèlerinage à Mount Vernon, où se trouve la tombe du général Washington, et la maison où tout parle encore de celui « qui fut le premier dans la guerre, le premier dans la paix, le premier dans le cœur de ses compatriotes ».
Un bateau vous amène de W^ashington à Mount Vernon en une heure et demie. Le voyage est délicieux; à chaque instant, la rivière du Potomac découvre à vos yeux un panorama magnifique.
La maison, bâtie en bois, avec une jolie terrasse qui s'étend tout le long de la façade, est située sur un promontoire d'où la vue s'étend au loin, embrassant plusieurs kilomètres de rivière et de collines boisées. Vous êtes cloué d'admiration et de respect en présence de ce grandiose spectacle, que vous contemplez sur le seuil de cet asile de repos qu'habitait autrefois le fondateur de la grande République américaine.
De quels pieux souvenirs vous vous sentez Tâme assaillie en pénétrant dans la maison! C'est ici que
r>0 JONATHAN ET SON CONTINENT
vivait, comme le plus simple citoyen, celui qui fut le plus grand héros des temps modernes.
(iliaque pièce de la maison est entretenue aux Irais des trente-trois États de l'Améiique. Meubles, livres, objets de toilette, reliques, tout est préservé avec un soin religieux.
Dans le vestibule se trouve la clef de la Bastille, présentée en 1789, par La Fayette, au « grand ami de la liberté. »
A la salle des banquets se rattache une anecdote des plus piquantes. Le jeune marquis de La Fayette et plusieurs autres gentilshommes français étaient en visitechez Washington àMount Vernon. Un bal devait y avoir lieu. La salle venait d'être terminée, le papier destiné à la décorer était arrivé, mais le tapissier n'arrivait point, et madame Washington commençait à se livrer aux inquiétudes les plus sérieuses. ■
— Ne vous désespérez pas, madame, lui dit La Fayette, nous sommes ici trois gaillards vigoureux qui vous auront bien vite fait la besogne.
Et, sans plus de cérémonie, le marquis, aidé de <leux gentilshommes français et de Washington lui-même, se mit à coller le papier avec le succès le phis complet.
La tombe du général est des plus simples, mais
elle évoque des souvenirs autrement touchants que le magnifique sarcophage de Napoléon aux Invalides. Je ne me suis jamais senti plus vivement impressionné qu'à Mount A ernon.
Pliiladelphie, autrefois la capitale des États- Unis, est une ville de 800000 à 900 000 habitants, bâtie comme New-York en parallélogrammes. Son hôtel de ville est, après le Gapitole de Washington, le plus beau bâtiment de l'Amérique. Je ne connais que le bois de Boulogne qui puisse se comparer à son magnifique parc, dont les allées atteindraient, mises au bout les unes des autres, une longueur d'environ vingt lieues. En venant de New-York et de l'Ouest, la ville semble monotone. 11 s'y trouve cependant des fabriques de toute nature et en nombre infini.
Sur les bords dulacMichigan se trouvait naguère une ville assez insignifiante, bâtie en bois, et peuplée de quelques milliers d'habitants. Cette petite ville s'appelait Chicago.
Il arriva que, dans la nuit du 8 au 9 octobre 1871, une vache, qu'une femme était en train de traire dans une grange, renversa d'un coup de pied une lampe à pétrole et mit le feu à la masure.
L'incendie se répandit, et le lendemain la ville était brûlée à ras le sol. On montre encore à Chicago la seule maison qui échappa aux flammes.
Aujourd'hui cette ville, semblable au phénix dont elle est l'emblème vivant et gigantesque, est rebâtie en pierre de taille, et compte 800 000 habitants.
Telle est l'Amérique.
Avant vingt ans, Omaha, Kansas, Denver, Minneapolis seront autant de Ghicagos. Cincinnati, Saint-Louis et Louisville le seront dans quatre ou cinq ans.
Chicago est, selon moi, le véritable type de la ville américaine, l'exemple le plus frappant de ce que Jonathan appelle le go-aheadism.
Les rues sont deux fois plus larges que les grands boulevards de Paris, les maisons de commerce ont huit, dix, douze étages. La Michigan Avenue a dix kilomètres de long : on y demeure au numéro trois mille et quelque chose.
La ville a des parcs, des promenades, des statues, des monuments publics imposants par leur sévérité et leur solidité, des théâtres magnifiques, de belles églises, des clubs luxueux, des hôtels où les quatre plus grands hôtels de Paris pourraient danser un quadrille, etc., etc.
La Miclligan Avenue et la Prairie Avenue sont d'une élégance parfaite. Figurez-vous l'avenue du Bois de Boulogne prolongée de dix kilomètres. Le soir, l'effet est merveilleux. C'est ici que l'excentricité américaine fait des siennes. Les maisons sont bâties dans tous les styles possibles. Il y en a dans le style florentin, dans le style anglais, dans le style mauresque. Quelques-unes ressemblent à des temples grecs, à des petites églises gothiques; d'autres à des châteaux forts en miniature, à des mosquées; d'autres encore ont le cachet des villas d'Enghien ou de Montmorency, des chalets suisses ou des résidences de pachas sur le Bosphore. Il y en a pour tous les goûts. L'Américain peut être excentrique, ou tout ce que vous voudrez, mais il n'est jamais monotone.
Pénétrez dans l'intérieur de ces maisons-là, et vous verrez de beaux ameublements, non seulement riches, mais de bon goût. La richesse fait naître le goût des arts et de la littérature — peut-être fera-t-elle même un jour naître le goût de la simplicité — et je n'ai pas été étonné de voir à Chicago une société aimable, polie et instruite. Vous y trouvez plus de chaleur et moins de contrainte que dans l'est. Vous sentez que vous avez franchi les frontières de la Puritanerie. Ici plus de froideur,
:.i JONATHAN ET SON CONTINENT
on donne libre carrière à ses sentiments. Si j'avais à nommer l'auditoire le plus sympathique, le plus chaleureux, le plus prompt à saisir la signification d'un regard ou d'un geste, je nommerais l'auditoire auquel j'ai eu l'honneur de faire une conférence à Chicago.
A sept heures du matin, tout le monde est à l'ouvrage, millionnaire ou commis. Gomme je le dis ailleurs, il n'y a, à Chicago, que l'homme oisif qui ne soit pas respectable.
Le chiffre des affaires faites en Chicago est fabuleux. Il s'est élevé en 1887 à 5675 000 000 de francs; les virements de parties sont montés à 15 milliards 240 millions de francs. On y a abattu 2382000 têtesdebétailetimportél80millionsd'hectolitres de blé. Chicago est probablement la ville la plus florissante au monde. Je viens de donner des chiffres pour montrer aussi que la colère divine ne semble pas être descendue sur cette ville qui ouvre le dimanche ses théâtres et ses salles de concert.
Vingt lignes de chemin de fer — indépendamment des lignes de banlieue — ont une gare àChicago. En prenant le train dans cette ville, le voyageur peut faire près de iOOOO kilomètres en Amérique.
Je ne crois pas qu'on puisse, en Europe, se faire une idée de l'activité fiévreuse qui règne à Chicago.
— Vous inventerez bientôt, disais-je un jour à un habitant du Chicago, une machine qui permettra à un lapin d'entrer vivant à l'une des extrémités, et de sortir de l'autre sous forme de chapeau haute forme.
— Nous avons fait cela ou à peu près, me répondit-il.
Et le lendemain il m'emmena visiter la fameuse manufacture de porc de MM. Armour et C".
Figurez-vous une enfilade de pièces. Dans la première on tue 5000 pourceaux par jour; dans la seconde, on les épile au sortir d'une cuve d'eau bouillante ; dans la troisième on les décapite ; dans une autre on recueille le sang pour faire du boudin, dans une autre on reçoit les boyaux, et ainsi de suite. Au bout de l'établissement on vous présente les pauvres pourceaux sous forme de jambon, de saucisses, de galantine. Ces transformations se font avec une rapidité qui tient de la prestidigitation.
Que n'inventeront-ils pas à Chicago? Pendant mon séjour, on parlait d'utiliser comme moteur, dans les machines à coudre, la puissance de la pa-
rôle... chez la femme. En effet, en mettant le menton en communication directe avec les roues (le la machine, ça y est.
Comment quitter Chicago sans faire mention des adieux, qu'on me fit à l'hôtel une heure avant mon départ pour le Canada ?/)ingf, dinÇy ding^k chaque instant je fus appelé au téléphone.
— ïlallo !
— A bientôt, bonne chance!
— llallo !
— Bon voyage !
— Hallo!
— Adieu, nos compliments à John Bull!
YIII
Les maisons américaines. — L'ameublement. — Le luxe. — Les clubs. — Une soirée au cercle des hommes de lettres. — Un objet d'aversion reconnu indispensable aux États-Unis. — Un tireur de première force. — Pan, dans le noir !
Les maisons américaines sont meublées avec un luxe recherché et un goût exquis. Ici on voit l'influence de la femme dans les plus petits détails de la vie. En effet, à chaque pas que vous faites, vous voyez écrit : la femme a passé par là.
L'ameublement, à New-York surtout, est sombre, mais solide et artistique. Ce qui ajoute à la richesse des appartements, c'est l'emploi de portières. Même dans le vestibule, les vantaux sont enlevés et remplacés par des portières. L'effet est des plus heureux. L'œil se repose agréablement, soit qu'il examine les meubles, les murs ou le plafond. Les
.'>H JONATHAN Kl SON CONTINENT
])arqucts sont couverts de riches tapis, et lesplaiondssont invariablement sculptes ou décorés de peintures en harmonie avec les tapisseries.
Les salons sont au rez-de-chausséo, un rez-dechaussée élevé de deux ou trois mètres au-dessus du sol. L'enfilade de salons se compose de trois, quatre, cinq et six pièces communiquant les unes avec les autres par des portières. Chaque pièce a un cachet particulier. L'une contiendra des meubles et des teintures sombres, des tableaux à riniile, des objets d'art de grande valeur, des plantes tropicales majestueuses ; une autre en style oriental invitera le visiteur à la causerie intime, avec ses poufs, ses sièges contournés, ses coussins et ses paravents ; une autre contiendra des livres, des eaux-fortes, des antiquités de toutes sortes; une autre, dans le style boudoir, sera rempli de bibelots, d*objets d'art d'un caractère léger, d'aquarelles, de statuettes, le tout éparpillé avec art et un certain désordre; une autre pièce servira de salle de musique : ici point de tapis; le parquet est ciré, les murs sont presque nus; tout est prévu avec intelligence. Sur les cheminées, sur les meubles, sur le piano, partout, des fleurs répandent un doux parfum. Quand toutes ces pièces sont allumées et que les portières sont relevées,
l'efret est délicieux; et quand une vingtaine d'Américaines élégantes, jolies, spirituelles, viennent y causer, je VOUS assure que vous n'êtes pas pressé de regarder l'heure à votre montre.
Le luxe déployé dans les réceptions, les dîners et les bals, surpasse l'imagination. A un bal, donné à New- York au mois de février 1888, les murs des salons étaient tapissés de roses : il n'y en avait pas pour moins de cinquante mille francs. Quand vous vous prenez à songer que souper, rafraîchissements, tout était à l'avenant, vous vous demandez si vraiment il faut admirer ou condamner un pareil luxe. J'assistais un soir à un dîner dans la grande salle du restaurant Delmonico, à New- York. Nous étions quatre-vingt-sept convives autour d'une immense table ronde. Au centre de la table se- trouvait une gigantesque étoile de fleurs, composée de roses, de lis, et d'héliotropes. Les Américains présents à ce festin estimèrent cette étoile de fleurs à près de quarante mille francs. Gela ne m'étonne pas, quand je songe que, dans l'hiver, une rose se paye à New-York un dollar, soit plus de cinq francs, et qu'un orchis se paye de vingt à vingt-cinq francs.
J'ai vu, à un autre dîner, les menus attachés au moyen d'une chaîne composée de perles et de
diamants. Chaque menu avait coûte 1000 dollars, soit 5400 francs. Le nombre d'invités était de trente-deux.
Les principaux clubs des grandes villes américaines sont des habitations princières où se trouve réuni tout ce que le luxe peut imaginer pour le bien-être de l'homme. Les clubs américains sont aussi luxueux que ceux de Londres, mais c'est là la seule ressemblance qui existe entre eux. Les clubs des grandes villes anglaises sont tristes et solennels, ceux des grandes villes américaines sont gais et animés. Le club à New- York, à Boston, à Chicago n'est pas un lieu où l'homme se rend pour lire les journaux et prendre ses repas pendant l'absence de sa famille, c'est un lieu de rendezvous où l'on cause et où l'on trouve des distractions de tout genre. Tous les membres se connaissent presque intimement.
Les Américains ouvrent souvent aux dames les portes hospitalières de leurs clubs, excepté à Boston, me dit-on, où l'on fait preuve d'anglomanie chaque fois qu'on en a l'occasion. J'ai assisté à un bal magnifique donné par les membres de V Union Leaguc Club de New- York. J'ai pu, invité par les membres de V Union League Club de Chicago à
leur faire une conférence littéraire, voir dans l'auditoire plusieurs centaines de dames appartenant à la meilleure société de la ville.
Les Américains s'amusent gaiement : les femmes sont toujours de la fête. Les Anglais ont converti leurs plaisirs en services funèbres.
L'hospitalité des clubs américains s'étend, prévenante et généreuse, aux étrangers qui visitent les États-Unis. Il n'y avait pas quinze jours que j'étais en Amérique que j'étais nommé membre honoraire de la plupart des clubs de New-York. A Boston, à Washington, à Chicago, j'ai partout rencontré la même amabilité, le même empressement.
, Un petit cercle charmant, mais celui-là sans aucune prétention au luxe, est le club des hommes de lettres, il n'occupe que trois pièces, très modestement meublées, où les auteurs américains viennent jouer à la bohème, et causer en fumant. Tous lesquinzejours, il y a réunion. Un souper des plus simples est servi à dix heures : des poulets rôtis, des pommes de terre, des petits pois, du fromage et de la bière. Ces messieurs attendent que le congrès ait passé la loi internationale littéraire
avec l'Europe pour introduire le Champagne. On ne songe guère au menu dans la compagnie de toute cette aristocratie de l'intelligence américaine. Je dois à ces messieurs bien des heures délicieuses passées au milieu d'eux.
Une petite cérémonie fort intéressante a lieu au cercle des hommes de lettres à l'occasion du jour de Tan. Le 31 décembre au soir, les membres du club se réunissent en force dans leur petit appartement de la 24-' rue. A minuit moins deu\ ou trois minutes, on éteint toutes les lumières, et l'on chante en cœur Auld Lang Syne pour faire ses adieux à l'année qui va disparaître. Aussitôt que minuit a sonné S on rallume les lumières, on chante He is a joUy good fellow, pour souhaiter la bienvenue à la nouvelle année, on se serre la main et « on se la souhaite bonne et heureuse ». Puis chacun tire de son sac anecdotes, histoires, souvenirs, et la soirée se prolonge jusqu'à deux et trois heures du matin. Le soir où je me trouvais à cette petite fête de famille, Mark Twain présidait, et je n'ai pas besoin d'ajouter avec quel entrain, avec quelle verve intarissable, le célèbre humoriste américain fit les honneurs de la soirée.