‹ Jonathan et son continent [microforme]Chapitre 1 sur 16 · A JONATHAN · texte numérisé non relu

A JONATHAN

étude sérieuse et approfondie de ton grand pays et de tes aimables compatriotes, ta réputation d’humoriste est flambée.

Pour sauvegarder mes droits aux États-Unis, je me suis adjoint pour collaborateur un citoyen américain.

ET

L'Amérique. — Sa population. — Découverte de l'Amérique. — Une anecdote sur le soleil. — Où est le centre de l’Amérique ? — Jonathan n’en revient pas encore, ni moi non plus. — L'Amérique est de la fantasmagorie toute pure. — Une lettre de Jonathan me décide à partir aux États-Unis.

L'Amérique compte aujourd'hui soixante millions d'habitants... colonels pour la plupart. Si la terre est petic, l'Amérique est grande, et

les Américains... immenses!

Ce gigantesque pays fut découvert, au xv- siècle, par Christophe Colomb, qui avait déjà fait

preuve d’un génie d'invention extraordinaire en

faisant tenir des œufs debout sur les tables.

Voici, audire d’un célèbre humoriste américain, comment l'Amérique fut découverte.

Le roi d'Espagne causait un soir avec Colomb. Tout à coup, frappé d'une idée lumineuse, Sa Majesté dit à Colomb :

— Colomb, pourquoi ne vas-tu pas découvrir l'Amérique ?

— Mais, j'irai, Sire, si Votre Majesté veut bien me donner un vaisseau.

Christophe Colomb obtint un vaisseau et fit voile du côté où il pensait que se trouvait l'Amérique. Les matelots, après plusieurs jours de voyage, commencèrent à se plaindre, et déclarèrent qu’ils ne croyaient pas qu'il y eût un tel pays que l’Amérique.

Colomb tint bon.

Après de longs jours en mer, le pilote vint dire au grand navigateur :

— Colomb, je vois la terre !

— Ce doit être l'Amérique, s’écrie Colomb.

— En es-tu bien sûr?

— Rien n’est plus simple que de s’en assurer, dit Colomb avec calme; je vois sur le rivage une quantité d’indigènes, nous allons le leur demander.

Colomb descend immédiatement dans une barque avec quelques matelots et se dirige vers les SAUVAgCS.

— Hé, là-bas! s’écrie Colomb, est-ce ici l'Amérique?

— Parfaitement, répondirent les sauvages.

— Et vous êtes tous Américains, je suppose”?

— En effet.

Puis le chef de ceux-ci de dire à Colomb :

— Et toi, serais-tu par hasard Christophe Colomb?

— Juste! tu l’as deviné.

Alors le chef, se tournant vers ses camarades, leur dit :

— Mes amis, il n’y à pas à nous le dissimuler, nous sommes découverts.

Colomb, heureux du succès de son entreprise, s’en retourna en Espagne pour faire part au roi de sa découverte.

Un Anglais se vantait un jour devant un Français de l’immensité de l'empire britannique :

— Oui, monsieur, s’écria-l-il en guise de pé-

roraison, le soleil ne se couche jamais sur les possessions des Anglais.

— Cela ne m'étonne pas, répondit tranquillement le Français, le soleil est obligé d’avoir toujours l’œil ouvert sur ces gredins-là!

Le soleil peut cependant aujourd'hui faire le voyage de New-York à San-Francisco et éclairer sur son passage une nation libre qui, en 1776, pria l’Angleterre de vouloir bien à l’avenir s'occuper de ses propres affaires.

De l’est à l’ouest, l'Amérique s'étend sur une longueur de plus de dix mille kilomètres. [ci ilest bon de mettre le lecteur sur ses gardes, dans lecas où Jonathan viendrait à lui poser une de ses questions favorites : (Où est le milieu de l'Amérique”? » Vous pourriez, en ellet, vous imaginer que, partant de New-York et poussant vers l’ouest, vous atteindriez l'extrémité de l'Amérique en arrivant à San-Francisco. Pas du tout, c’est là que Jonathan vous attend. Il sait que vous allez vous tromper, et si vous tenez à lui faire plaisir, trompez-vous, parce que vous le mettrez au bonheur en lui donnant l’occasion de rectifier votre erreur. À San-Francisco, il parait que vous n'êtes pas tout à fait à moitié chemin, et que le centre de l’Amérique est en réalité dans l’océan Pacifique. Jonathan a plus que

JONATHAN ET SON CONTINENT o

doublé la largeur de son continent en 1867, époque à laquelle, pour la somme de quatre millions de dollars, il acheta l’Alaska à la Russie.

Non content de ces immensités, Jonathan se plait à contempler son pays à laide de verres rossissants, el il faut admirer son patriotisme qui lui fait voir tout double.

Population, progrès, civilisation, tout ici avance à pas de géant. Les villes semblentsortir de dessous terre. Telle ville de vingt mille âmes, avec ses églises, ses bibliothèques, ses écoles, ses hôtels, ses banques, était, il v a un ou deux ans, un marais ou partie d’une forèt. Aujourd’hui les modes de Paris y sont suivies comme à Londres ou à New- York.

Tout est grand, immense, en Amérique : le Juste orgueil des citoyens de la jeune République est alimenté par la grandeur de ses monts, de ses déserts, de ses cataractes, de ses ponts suspendus, de ses cités babyloniennes.

Jonathan passe sa vie dans l’extase de tout ce qui est américain. Il n’en peut revenir.

Moi je reviens d'Amérique, mais je n’en reviens pas non plus. Je suis essoufflé,sens dessus dessous. C'est de la fantasmagorie toute pure, c’est du

Robert Houdin.. c’est bien aussi quelquefois du Robert Macaire... mais n’anticipons point. Donnez-moi le temps de respirer et de mettre mes idées en ordre. Ces Américains sont ruisselants d'inouisme, voilà ce que je peux vous dire pour commencer. Mes idées font la culbute dans ma pauvre cervelle d'Européen. Il n’y a plus rien d'impossible, et les contes de fées sont de la Saint- Jean auprès de ce que J'ai vu. Tout est grand, immense, à la vapeur, à l’électricité, c’est vertigineux, et je ne m'étonne pas que les Américains n’emploient les adjectifs qu’au superlatif.

Voici, comme exemple de ce que j'avance, certaine lettre que j'ai reçue d’un Américain au mois de mai 1887, et qui m'a décidé à partir aux États- Unis. Elle est datée de Boston.

« Cher monsieur,

» J'ai été sur le point de prendre le paquebot de Liverpool à midi pour aller causer avec vous d’une idée qui m'est venue à l'esprit hier; mais j'ai déjà fait six fois cette année la traversée entre Boston et Liverpool, et dans un mois ou six semaines il me faudra partir en Russie et au Japon et rentrer à Boston par la Californie et le Mexique : tout

cela pour vous faire comprendre que si je puis mettre à exécution avec vous le projet que j'ai dans la tête, je ne serai pas fâché de le faire par correspondance. »

Allons, m'écriai-je, Jonathan est un gaillard dont il faut faire la connaissance, et aussitôt que les circonstances me l’ont permis, j'at bouclé mes malles, pris une cabine à bord d’un des magnifiques bateaux de la While Star Line Company,

et je suis allé voir Jonathan et son continent.

Jonathan et ses critiques. — Un éminent Américain me donne un conseil salutaire. — Impressions de voyage. — Ce que le liccteur doit se contenter d'espérer y trouver. — Pourquoi Jonathan n'aime pas John Bull.

Quelques jours avant mon départ d'Amérique, je causais avec M. Whitelaw Reid, l'éminentrédacteur en chef de la Tribune de New-York.

— N'allez pas commettre une grande erreur, me dit-il, et vous imaginer qu’en six mois vous avez vu l’Amérique.

— Mais, lui répondis-je, je n'ai point cette prétention-là, et je ne m'imagine rien de la sorte. Quand un homme, d’une intelligence moyenne, rentre chez lui après avoir fait un voyage à l’étranger, il a formé un certain nombre d’impressions, et il a bien le droit d’en faire part à ses amis. Ce ne

sont que des impressions, des notes prises au vol, chemin faisant, et s'il v a erreur commise par quelqu'un, c'est par le critique ou par le lecteur, quand celui-ci ou celui-là espère trouver dans le volume, au lieu de simples impressions de voyage, un tableau parfaitement fidèle des mœurs et des institutions du peuple que l’auteur a visité. Certes, s'il est au monde un pays qu’on ne saurait juger en six mois, c'est l'Amérique, et l’auteur qui se permeltrait, en si peu de temps, de porter des jugements et à tout propos de s’ériger en Aristarque, serait un sot prétentieux. En six mois on n'apprend pas à connaitre l'Amérique, on ne la voit même pas, on ne fait que l’entrevoir; mais, au bout d’une semaine, on est frappé de telle et telle chose et l’on en prend note. Étude approfondie et impression de voyage, monsieur, cela fait deux, et l'erreur est commise par celui qui prend l’une pour l’autre. Si, par exemple, en critiquant mon petit volume, vous vous écriez

« L'auteur bien certainement ne connait pas à fond son sujet! » c’est vous qui commettez une erreur, et pas moi. Je ne prétends pas connaître à fond mon sujet, je le dis franchement. Comment le pourrais-je? Comment pouvez-vous vous imaginer que je le puisse ? Pour avoir une idée.à peu

près exacte de l'Amérique, il faut avoir vécu vingt ans dans le pays, il faut être Américain, et je puis même ajouter que, selon moi, les meilleurs livres qui existent sur les différents pays du monde ont été écrits par les gens du pays mème. Jamais auteur n’a parlé des Anglais comme Thackeray; jamais les Écossais n’ont été peints comme par Ramsay; et pour parlsr de Tartarin, il a fallu non seulement un Français, mais un Méridional, presque un Tarasconnais. Tout cela, monsieur, pour vous dire que,si à mon retour en Europe, je publie un volume sur l'Amérique, ce ne sera qu’un petit volume d’impressions, et que,si vous voulez y voir autre chose que des impressions, c’est vous qui serez à blâmer, et pas moi. Du reste, je m’en rapporte à l'intelligence des Américains qui me feront l'honneur de me lire. Je serai entre bonnes mains.

— Vous avez raison, me dit le rédacteur en chel de la Tribune.

Il faut dire que Jonathan est un peu payé pour se méfier de ses critiques. La plupart des livres qui ont paru sur l'Amérique ont été faits par des Anglais. Or, les Anglais sont de tous les peuples ceux qui peuvent le plus difficilement se débar-

rasser de préjugés en parlant de l'Amérique. Ils sont bien obligés de reconnaitre que les Américains ont assez bien fait leur chemin depuis qu'ils sont maîtres chez eux; mais John Bull a toujours une arrière-pensée quand il songe à l'Amérique ; il se rappelle que jadis il en fut mis à la porte, et son air semble dire à Jonathan : « Oui, oui, tout cela n’est pas mal... pour loi, aussi juge de ce que serait le pays s’il était resté entre mes mains!»

IL regarde tout d’un air protecteur, avec ce calme arrogant qui le rend, lui si aimable chez lui, si insupportable quand il voyage. Il s'exprime sur ce qu'il voit avec une désinvolture des plus cavalières. [l trouve à redire à tout. Il est bien décidé à ne rien admirer en Amérique. S'il ne trouve rien à dénigrer, il se plaindra de ce que le pays marque de ruines et de vieilles cathédrales. Il va diner chez Jonathan en costume de voyage, et croirait lui faire trop d'honneur en endossant son habit noir. Il a le talent, enfin de se rendre désagréable en Amérique plus encore que partout ailleurs, et Jonathan qui, s’il a un petit travers, a celui d'aimer les louanges, a pour le noble insulaire une antipathie cordiale.

L’Anglais, lui, n’a point d’antipathie pour l'Américain. Du reste, l'Anglais n’a d’antipathie

pour personne. 11 méprise, mais ne haït point, ce qui est on ne peut plus impatientant pour l’objet de ses attentions. Quand on se sent homme de valeur, on tient à être aimé ou haï : être traité avec indifférence, c’est vexant. L'Anglais considère l'Américain comme un parvenu, et il sourit avec incrédulité quand vous lui dites que l'Amérique possède une société, non seulement brillante et spirituelle, mais tout aussi polie que la meilleure société européenne.

C'est ce mépris hautain qui exaspère les Américains.

Jonathan à oublié que l’Anglais était autrefois son oppresseur ; il lui pardonne la guerre de 1812; il lui pardonne, sans toutefois l'oublier, qu’il a pris, de 1861 en 1865, fait et cause pour les propriétaires d'esclaves ; mais il ne lui pardonne pas de venir diner chez lui en petit veston gris à Carreaux.

“Traits caractéristiques. — Un gentleman et un malotru. — Diffé- N rentes manières de discuter les mérites d’un sermon. — Contradictions et contrastes. — Profane et sacré. — Les joueurs de poker à bord du bateau. — Un humble et zélé disciple du Sauveur. — L’ « Ouvre-toi, Sésame! » de New-York, de Boston et de Philadelphie. — Le côté enfantin du caractère américain. — Les trois questions faites par Jonathan à tout étranger qui débarque en Amérique. — Préconception. — Requête d’un . journaliste américain. — Pourquoi l'Anglais et le Francais ne font point à l'étranger qui les visitent de questions sur l'Angleterre et la France.

Un peuple, ayant à peine cent ans d’exisence et composé des éléments les plus divers, ne aurait avoir de traits caractéristiques bien ac- “entués.

| Il ya des Américains, mais l'Américain n'existe as encore.

L'habitant du nord-est des États-Unis, le Yan-

kce', diffère autant de l'Américain de l'Ouest et du Midi que l’Anglais diffère de l'Allemand ou de l'Espagnol.

Par exemple, appelez un Yankee « menteur », il sortira de la chambre en vous disant : « C’est vous qui le dites, monsieur, mais cela ne prouve rien. » Poussez vers l'Ouest, et appelez un Américain de la Pensylvanie « menteur », il sortira de son caractère et vous allongera un soufflet. Allez dans le Midi ou dans le Far West, et là traitez un habitant de menteur, il sortira son revolver et vous fera sauter la cervelle.

En sortant d’un des théâtres de New-York, je sautai un soir sur un tramway de Broadway. Nous étions bien soixante entassés dans le véhicule, debout, nous cramponnant à la rampe et cherchant à garder l'équilibre du mieux que nous pouvions. Un monsieur, fort bien mis et à l'air distingué, fait signe au conducteur d'arrêter et cherche à s’extraire de la foule. A force de jouer des coudes, il arrive à la porte et allait sauter dans la rue, quand un individu, furieux d’avoir été poussé (il y a des gens qui, pour vingt-cinq

1. Le mot « Yankee » est la corruption du mot « English », et ne s’applique qu'aux habitants de la Nouvelle-Angleterre,

centimes, s'attendent à voyager avec autant de bien-être qu’en équipage), s’écria :

— Vous êtes un malotru, un goujat!

Le monsieur saute sur le trottoir.

— Vous êtes un malotru, je vous dis, crie individu à tue-tète, un malotru, entendez-vous ? … Legentleman— car c’en était un — se retourne, touche son chapeau, et répond :

| —— J'ai très bien entendu. Et vous, monsieur, “ous êtes un parfait gentilhomme.

Le © parfait gentilhomme » resta cloué sur place pendant quelques instants. À une centaine de mètres plus loin, il fit arrêter le tramway et Séclipsa.

# Qu'un ministre se permette en chaire quelques ‘emarques plus ou moins hétérodoxes, PAmécan de l'Est se contentera de hausser les épaules et, le dimanche suivant, il ira faire ses dévotions dans une autre église, Quand on n’est pas content de son fournisseur, on le change. L’Américain de la Pensylvauie ouvrira une polémique violente Mans les journaux de la localité ; l'Américain de Kansas ‘ attendra le ministre à la porte de l’église

1. Je lis dans un journal de New-York, sous la rubrique de Kansas: « Un ministre de Kansas vient d’avoir le nez emporté

et lui administrera une bonne volée de coups de bâton.

Le caractère de l'Américain est anglais au point de vue des contradictions et des contrastes, qui sont encore plus accentués chez lui que chez l'Anglais. Est-il, par exemple, rien de plus délicieux que la manière dont Jonathan sait concilier le profane et le sacré? Il est encore plus fort que John Bull, et c’est peut-être bien là la clef de son succés.

Nous avions, à bord du paquebot, cinq Américains qui passèrent leurs huit jours de traversée à jouer au poker. Le fumoir retentissait, du matin au soir, des jurons qu’ils lâchaient chaque fois qu’ils jetaient une carte sur la table. Ils avaient le débit tellement aisé qu'il arrivait rarement que le même juron leur sortit deux fois de la bouche. Ils en avaient une provision inépuisable. Le dimanche,

après déjeuner, une jeune fille vint s'asseoir au

piano et se mit à jouer l’accompagnement de quelques cantiques monotones. Qu'arriva-t-1l alors? Mes cinq joueurs de poker vinrent se placer autour du piano, et pendant deux heures chantèrent des cantiques à l'édification des

d'un coup de dent par un membre de sa congrégation qui s’était formalisé d’une remarque faite en chaire par ce ministre. »

passagers qui se trouvaient réunis au salon.

J'étais ébahi.

En France, nous avons des gens qui jurent et ‘ des gens qui chantent des cantiques. La race Wanglo-saxonne est la seule qui fournit des gens “qui font les deux avec autant d'aptitude.

ù Dans quel autre pays que l'Amérique pourrait-on “raconter une anecdote comme la suivante? C'est 'anecdote la plus américaine que j'aie entendu raconter aux États-Unis. On la doit, dit-on, à

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