‹ Jonathan et son continent [microforme]Chapitre 2 sur 16 · de fou Artemus Ward · texte numérisé non relu

de fou Artemus Ward

. Un ministre venait d’être nommé à la cure M'une petite ville dans le Kentucky. À peine fut-il “arrivé qu'il s'empressa de faire mettre aux fenêtres ac son église des vitraux aux couleurs riches et drillantes. Cet acte éveilla les soupçons de plusieurs paroissiens, qui s’imaginèrent que leur ‘ ouveau pasteur donnait dans le papisme. On tint . mecting, et l’on décida d’envoyer au ministre une Hiéputation pour lui demander des explications et “le prier d'enlever les vitraux.

? En tête de la députation se trouvait un bon (vieux presbytérien dont l’austérité était bien

connue dans la ville. Ce fut lui qui prit la parole.

— Monsieur le pasteur, dit-il, nous sommes venus pour vous prier d'enlever les vitraux au plus vite, et de replacer les carreaux de vitre de notre église. Nous sommes simples de mœurs, la lumière du bon Dieu nous suffit, et nous n’aimons pas à la voir interceptée par toutes ces images enluminées.

Le brave homme avait préparé un beau discours, et il allait le débiter jusqu'au bout, quand le ministre, impatienté, l’interrompi!. |

— Permettez, vous m'avez l'air de le prendre un peu haut ; qui êtes-vous pour me parler de la sorte ?

— Qui je suis? fit le dévot presbytérien; je suis tout simplement un humble et zélé disciple de Notre Seigneur Jésus-Christ. Et vous, s. n. de D., qui êtes-vous, je vous le demande ?

Sans voyager bien loin, sans même quitter la côte orientale de l'Amérique, vous verrez l'esprit de villes presque voisines changer entièrement.

À New-York, par exemple — je n’entends pas ici la société littéraire dont Je parlerai plus tard — à New-York, c’est votre argent qui vous ouvrira toutes les portes; à Boston, c’est voire savoir; à Philadelphie et dans la Virginie, c’est

votre généalogie. Si done vous voulez réussir, faites parade de vos dollars à New-York, de vos talents à Boston, de vos ancètres à Philadelphie et à Richmond.

Le côté enfantin est très prononcé dans le caractère de tous les Américains. En moins d’un siècle, ils sont parvenus à devancer les nations du vieux monde, ils sont étonnés de ce qu'ils ont fait, et, comme des enfants qui ont entre les mains un jouet magnifique qu’ils ont fabriqué eux-mêmes, lils vous disent : « Regardez, hein, est-ce beau tout “cela? » Et le fait est que, pour celui qui veut regarder s sans préjugés, l’œuvre est tout simplement merveilleuse.

# Les Américains aiment les compliments et sont tri ès sensibles à la critique. À peine un étranger

à- -t-il débarqué en Amérique qu'on lui demande ce

qu il pense du pays. Sur dix personnes que vous srencontrerez, neul vous feront les trois questions suivantes :

1° Est-ce la première fois que vous visitez l'Amérique ?

2 Depuis quand êtes-vous en Amérique?

3° Que pensez-vous de l'Amérique ?

[yen à qui poussent la curiosité plus loin et

qui n’attendront même pas que vous soyez arrivé en Amérique pour vous demander l'opinion que vous avez de leur pays.

Je venais d'arriver à bord du Germanic, qui devait me transporter de Liverpool à New-York, quand le purser vint me remettre une lettre d'Amérique. Je l’ouvris et je lus :

« Monsieur, — Pourriez-vous, pendant votre traversée, me faire un article sur les États-Unis ? Je serais heureux de connaître l’opinion que vous avez formée d’avance sur l'Amérique et les Américains, afin de la publier dans mon journal aussitôt après votre arrivée. »

Je ne crois pas commettre d’indiscrélion en disant que la lettre était signée de l’aimable et éminent rédacteur en chef du Critic, le premier Journal littéraire des États-Unis.

J'en ris encore.

J'avais déjà, à cette époque, entendu dire que le cocher, qui venait vous chercher au bateau de New-York et vous conduisait à l'hôtel, vous demandait invariablement en vous ouvrant la portière de sa voiture : « Eh bien, monsieur, quelle est votre première impression de l'Amérique ? » Mais me demander à Liverpool l'opinion que j'avais formée d’avance sur l’Amérique et les Amé-

ains, voilà qui surpassait tout ce que Je m'étais

“imaginé sur le sujet.

“À Un Anglais ou un Français ne vous demandera jamais ce que vous pensez de l’Angteterre ou de la France. Et d’abord, je dois dire qu'ils ne font aucun cas de l'opinion d’un étranger. Le Français he met point en doute que la France ne soit hors de concours. Îl sait que l'étranger est saisi d’adration, qu'il n’en revient pas, et il le félicite d'être venu lui faire visite.

L’Anglais fait moins de bruit — ce qui le rend plus insupportable, Lui aussi est si convaincu que æ sa Angleterre il était le première nation du 1 onde », que l’idée de demander à l’étranger ce qu'il en pense ne lui vient même point à l'esprit. A trouverait si ridicule, si amusant, si grotesque, u'on vint lui dire que son pays n’est pas à la t te des nations, qu’il ne s’en formaliserait pas le Moins du monde. Il vous plaindrait, et la chose dirait pas plus loin.

Les types. — La beauté mâle. — Le type indien. — La seconde beauté des femmes de la Nouvelle-Angleterre. — Ce qui manque à la beauté des Américaines.

Les Américains sont généralement maigres. La figure respire l'intelligence et l’activité, c'est en cela que consiste leur beauté. Je ne crois pas qu’il soit possible de voir un plus bel assemblage d'hommes que celui qui se réunit au Century Club de New-York tous les samedis. Ce n’est pas la beauté mâle telle que la comprenaient les Grecs, c’est la beauté mâle dans toute sa force intellectuelle. La chevelure, souvent abondante, est négligée, quelquefois même presque inculte ; la mise est distinguée sans être recherchée; le visage est pâle et sévère, mais s’illumine d’un sourire aimable : on devine que la résolution et la douceur

vivent en harmonie dans le caractère de l’Amériain,

Les traits sont osseux, le front droit, le nez an-

vulaire et souventeffi'"" :‘omme une lame derasoir. 1! semble qu’on reconnait dans le visage quelque ghose du type indien : les tempes serrées, les pomeltes saillantes, les veux petits, bruns, perçants étenfoncés.

L'Américain distingué est, selon moi, une heufeuse combinaison du Français et de l'Anglais, âyant moins de raideur que celui-ci et plus de Simplicité que celui-là.

© Quant aux femmes, je n'hésite pas à dire que dans l'Est, à New-York surtout, elles ressemblent aux Françaises à s’y méprendre. C'est le mème type, à même tournure, la même vivacité, la même jétulance, la même ampleur de proportions.

La beauté de la femme, comme celle de homme, est due, en Amérique, à l'animation des raits beaucoup plus qu’à leur régularité ou qu’à @ur délicatesse.

Les Américaines jouissent généralement de cette ‘Scconde jeunesse que la nature accorde aussi À jeaucoup de Françaises. Elles prennent à quarante ans un cmbonpoint majestueux. La fleur s’épajouit. Les yeux conservent leur lustre et leur

piquant, les dents ne se déchaussent pas, la peau ne se ride pas, les mains, les épaules et les bras restent blancs et fermes. Il est vrai qu’iciles cheveux blanchissent vite, mais loin d’enlever au charme des Américaines, cela leur donne un air de distinction aristocratique des plus attrayants.

Si les Américaines descendent des Anglaises, elles n’ont hérité de leurs mères ni les dents, ni les pieds, niles mains. J'ai vu en Amérique les plus jolis petites mains, les plus jolis. petits pieds imaginables.

Les New-Yorkais et les Bostoniens prétendent encore que les femmes de Chicago ont les pieds et les mains énormes. J’ai été assez bon pour le croire jusqu’au jour où Je suis allé à Chicago. J'ai, au contraire, trouvé les femmes de Chicago, et de l'Ouest en général, jolies et plus fraiches que les femmes de l'Est; seulement beaucoup plus minces, pour ne pas dire maigres.

Ce qui manque aux Américaines de l'Est, c’est La fraicheur. Le teint est pâle, et ce n’est que l’embonpoint qui les sauve après la trentaine. Quand elles restent maigres, elles s’étiolent vite; la peau devient couleur papier mâché ou poule au pot, et sc ride comme une pomme cuite.

Si les Américaines s’adonnaient, comme les An-

vlaises, à l'exercice de la marche ; si elles laissaient pénétrer constamment l’air frais dans leurs appar-tements ; si elles renonçaient à vivre en serres chaudes, elles auraient quelques couleurs, et leur beauté ne craindrait peut-être aucune concurrence en Europe.

Tout ce qui brille n’est pas or, surtout en Amérique. — Le dollar est l'unité du système métrique. — Jonathan est positif, — Comment il juge l’homme. —Ce qui fait mordre à l'hamecçon, — Le talent sans argent est un meuble inutile. — Boston et Kansas,

Jonathan admire tout ce qui brille, mème ce qui n’est pas or.

Pour lui, le succès répond de la qualité, et le charlatanisme qui réussit est, à ses yeux, supérieur au mérite qui végète.

Le dollar n’est pas seulement l’unité du système monétaire, c'est aussi l’unité du système métrique.

Avant de se prononcer sur la valeur d’un homme, on lui demande, en Angleterre : « Qui est ton père? » en France : «Quies-tu ? » en Amérique : « Combien as-tu ? »

Comme le professeur Teufelsdrückh du Sartor Resartus de Carlyle, Jonathan juge les hommes avec une impartialité et un sans-gêne vraiment charmants. Il admire le talent parce que cela rapporte. Un succès littéraire ou artistique n’est un

succès pour lui qu’à la condition d’être aussi un | succès financier. L'homme, à ses veux, possède avant tout une valeur commerciale, il vaut tant, il le cote. Telie ou telle célébrité ne lui inspire pas de respectet d'admiration parce qu’elle a produit } une œuvre de génie, mais parce que cette œuvre

Ê rapporté une fortune. On ne dit pas en Amérique que madame Patti a une voix incomparable, on

dit qu’elle fait salle comble.

Je causais un Jour avec un Américain du fa- .ineux colonel Robert Ingersoll,

… — C'est, je crois, votre plus grand orateur ? lui “ dis-je.

— Oui, monsieur, répondit-il; Ingersoll peut n'importe quel Jour remplir l'Opera-House, et la recette est de 5000 dollars.

Gertes, c’est là une curieuse façon de parler d'un grand orateur, d'un grand écrivain et d’un orand penseur.

Telle actrice fera fureur de New-York à San- Franscisco, non pas parce qu’elle possède un

talent incontestable, mais parce qu’elle voyage à travers les États-Unis dans un magnifique wagon qu'elle s’est fait construire elle-même par la maison Pullmann et Cr.

J'ai vu les journaux américains annoncer l’apparition demademoiselle Minnie Palmer —une jeune actrice de talent — dans les termes suivants :

« Minnie Palmer portera tous ses diamants au troisième acte. »

Dans l'après-midi le bureau de location fut assiégé, et le soir on refusait du monde à la porte. Détail amusant : un bon quart des spectateurs arriva sur les dix heures pour voir les diamants au troisième acte.

Cetie nécessité d’être riche est le revers de la médaille en Amérique où, plus encore que partout ailleurs, «le talent sans argent est un meuble inutile ».

L'Amérique souffre de cet état de choses. Le génie du pays, au lieu de consacrer tout son temps à produire des œuvres qui tendraient à élever Îles idées et les aspirations du peuple, est obligé de songer à faire de l’argent.

— Ah! mon ami, me disait un jour un des plus gracieux bardes de l'Amérique en se touchant le

front, il me semble que j'ai là quelque chose, que je possède le feu sacré et que je pourrais par mes écrits faire un peu de bien au genre humain. Mais comment faire de la poésie, quand il court dans l'air de Wall Street! des rumeurs de débâcle? Excusez-moi, je n'ai pas un instant à perdre, il laut que je coure à la Bourse.

Les écrivains de l'Amérique ne peuvent écrire, pour la plupart, que dans leurs moments perdus. Les affaires d’abord. Mark Twain est éditeur, Olivier Wendell Holmes est médecin, Edmond Clarence Stedman est agent de change, Robert In-

TS

gersoll est avocat, Georges Cable est conférencier public, James Russel Lowell est diplomate. Les autres sont journalistes. Il s'en trouve fort peu

qui vivent de leur plume, car certes le journalisme, en Amérique, n'est point de la littérature.

Peut-être, cependant, arrivera-t-il un jour que . la loi, en Amérique, défendra auxéditeurs de voler les œuvres des écrivains européens et de les

. publier à vil prix, et que les auteurs américains, n'ayant plus à craindre cette concurrence injuste, pourront vendre leurs livres en assez grand nombre pour y trouver le moyen de payer leur

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