Même le matin, alors qu’une trentaine de personnes out
passé la nuit dans le wagon-lit, il est fort difticile de faire ouvrir les ventilateurs pour changer l'air.
êtes supposé tout savoir en Amérique, et personne ne vous aidera, à moins que vous ne vous adressiez à des gens du monde.
Si vous demandez à un passant ie plus court chemin qui mène à la station, il fait semblant de ne pas vous comprendre. Le mot slalion est anglais, mais ici il faut parler américain et dire dépôt.
Quand un employé a réussi à vous insulter de la plus belle façon, il est fier, il se rengorge, il regarde ses confrères et semble leur dire : « Hein! as-tu vu comme je lui ai parlé à celui-là? » [croirait déroger en étant poli. Pour lui la politesse est une forme de servilité, et il s’imagine qu’en étant grossier avec les gens bien élevés, il se place à leur niveau, et met en pratique le plus grand principe de la démocratie : l'égalité. Autant un Américain de la bonne société est aimable, obligeant, prévenant, autant un Américain dela basse classe est malhonnèête, bourru, grossier.
Vous allez dans un bureau de chemin de fer chercher un billet. Peut-être pouvez-vous vous rendre au lieu de votre destination par dillérentes lignes. L’employé vous dira, sans vous regarder :
— Quelle ligne? B. et O.‘ou S. F.et W.R.R.; ou bien C. [. L. et C.?
— Je veux un billet pour Chicago.
— Je vous demande si vous voulez y aller par le.
Et ici il vous répète quelques portions de l’alphabet, en vous jetant un regard de pitié. N’allez pas croire qu'il va vous traduire en anglais ses A. B. CG. D..., c’est à vous de le comprendre.
Ne vous fâchez pas, cependant, prenez la chose en riant. C’est le conseil que m'ont donné les Américains. C’est le conseil que je vous donne, si jamais vous allez en Amérique.
Je faisais un jour la sieste dans mon fauteuil, Le conducteur du train arrive et m’administre un renfoncerment formidable dans les côtes, et me crie de l’air le plus sauvage :
— Votre billet!
Je m'empressai de le satisfaire, et je lui fis des excuses : |
— J'aime à croire, lui dis-je, que je ne vous ai point fait attendre.
[I me quitta tout penaud. Il était démonté, désarticulé.
1. Nous imitons les Américains, quand nous disons P.-L.-M, pour Paris, Lyon, Méditerranée.
D'ailleurs, en Amérique, il faut être poli avec tout le monde, autrement à chaque instant vous pourriez vous exposer à manquer de respect à un futur président des États-Unis.
Une autre fois, je me trouvais dansun des trains qui desservent la banlieue de New-York. Ces trains n’ont point de voitures-parloirs avec fumoir. Ni première, ni seconde, ni troisième classe :
toutes les voitures sont pareilles. Je m’adressai au conducteur, et lui demandai où se trouvait le compartiment des fumeurs. Il murmura entre ses dents quelques paroles inintelligibles. De ma voix la plus tendre et la plus humble, je lui dis :
— Excusez-moi, je n’ai pas entendu.
Il me cria à tue-tête dans les oreilles :
— Der-riè-re-la-lo-co-mo-tive, avez-vous cntendu cette fois-ci?
Mon premier mouvement fut de lui allonger un soufflet, Je me rappelai immédiatement le conseil qu'on m'avait donné, et je lui dis en souriant :
— J'ai parfaitement entendu. Je vous fais mille excuses. Vous êtes d’une obligeance vraiment délicieuse.
Une actrice américaine très connue dinait un soir dans le compartiment salle à manger d'un train de New-York. Pour tuer le temps elle man-
geait lentement et faisait durer le plaisir autant que faire se pouvait. Le conducteur, à qui pareille audace déplut, se mit à faire sur l'actrice les remarques les plus grossières, et cela assez haut pour qu'elle pût entendre.
L'actrice tira de son portefeuille une carte de visite sur laquelle elle griffonna quelques mots :
— Conducteur, fit-elle, voici une carte; si vous la présentez demain soir à l'Opéra, on vous donnera un fauteuil, Je regrette vivement de ne pouvoir vous offrir une loge... cela fait tant de bien le rencontrer un conducteur poli !
J'ai pourtant quelquefois rencontré des conducteurs polis — dans la proportion de un à dix.
Les noms des stations sont cachés. N’espérez pas que le conducteur éclaircira le mystère.
Le train venait de s'arrêter à quelques lieues de Richmond,
— Quel est cette station ? fit un voyageur er s'adressant au conducteur.
Celui-ci haussa les épaules et lui tourna le dos.
Je me trouvais tout près de ce conducteur :
— Ÿ a-t-1il des gens qui sont curieux tout de mème ! Jui dis-je.
Si vous aviez le caractère mal fait, la grossitreté
des employés du chemin de fer et des bonnes d'hôtel parviendrait à gâter le plaisir du voyage; mais les Américains sont bons enfants, et n’y font point attention. J'en connais même que cette grossièreté amuse beaucoup, et qui partent en voyage avec ample provision d'humour pour là circonstance.
Le nègre qui fait votre lit est beaucoup plus poli; mais sa politesse n’est point désintéressée. (Quelques minutes avant l’arrivée du train à votre destination, il vous donne un coup de brosse pour lequel il reçoit invariablement la somme de vingtcinq cents (un franc vingt-cinq) pour sa peine. Ces nègres, indépendamment du salaire qu’ils reçoivent de la compagnie, se font de trente à quarante francs par Jour en pourboires, soit de douze à quatorze mille francs par an.
Que de blancs se feraient nègres à ce prix-là !
Il est un autre ennui en voyage, ennui que vous ne sauriez endurer avec philosophie.
Il se trouve, dans le train, un commerçant infatigable qui tient boutique dans le dernier wagon.
À peine le train est-il en marche qu’il ouvre sa boutique. Il commence par y prendre un paquet
de journaux, puis il fait sa première tournée, en ayant soin d'ouvrir et de fermer les portes avec fracas. Cela fait, il retourne à sa boutique, y replace les journaux qu’il n’a pas vendus, prend un panier, y met des pommes, des oranges et des bananes, et le voilà reparti. Les portes se rouvrent et se referment avec le mème bruit. Il crie à tue-tête : € Oranges, pommes, bananes! » Vous lui faites signe de la tète que vous ne désirez rien, et il passe. Puis il rentre à sa boutique. Vous croyez que peut-être vous allez pouvoir faire un somme. Vous comptez sans votre hôte. [1 reparaît bientôt avec des jujubes, puis avec des calottes de voyage. Viennentenst ite les photographies. Il vous force à examiner ses albums dont il vous vante la qualité avec un zèle digne d’un meilleur sort. Vous l’envoyez promener, mais, hélas, pas pour longtemps. Il reparaît bientôt avec les revues mensuelles, puis enfin avec des livres. Que vous soyez endormi ou non, il en place un ou deux sur vos genoux, et vous réveille pour vous demander si vraiment vous allez voyager pendant cinq ou six heures sans rien lui acheter. La colère vous monte à la tête, et vous avez envie de lui jeter sa marchandise à la figure, ou plutôt par la fenêtre, et de l'envoyer suivre ses calottes de voyage et ses livres. Vous
prenez patience, et vous vous dites : « Bah! quand il aura épuisé son stock, j'aurai la paix. » Illusion. Cinq minutes plus tard, il recommence ses tournées avec les pommes, les cranges et les bananes. C’en est trop, et vous lui dites — en vous-mèêmes : « Non, non, non, va-t'en à tous les diables, animal, avec tes pommes, et tes oranges, et tes bananes, et tes jJujubes, et tes calottes de voyage, elles journaux, et tes bouquins, et toute ta damnér boutique ! »
Les Américains ont des patiences d’anges. Je les ai vus, pendant cinq et six heures de temps, refuser par un signe de tête des plus polis les différents articles de ces bazars ambulants. Ils semblaient dire : « Cet être-là est bien assommant, mais enfin il faut que tout le monde vive. »
Voici comment j'ai pu voir un Jour cet industriel à l’œuvre.
En revenant de Saint-Augustin à Jacksonville, j'oubliai de retenir ma place dans le wagon-parloiret fus obligé de me caser dans une des voitures ordinaires. Le mal n’était pas grand, le trajet est d'environ cinquante minutes.
Indépendamment du wagon-parloir, le train se composait de trois voitures, dont deux étaieni
presque pleines. Je m'installai dans la troisième qui était vide.
Arrive le conducteur.
— Sortez d'ici, me dit-il, vous ne pouvez pas voyager dans ce wagon-ci.
— Pourquoi donc? demandai-je.
— Parce que c’est le wagon des nègres.
— Eh bien, est-ce que Je ne les vaux pas”?
— Je vous dis que vous ne pouvez pas rester 1CI.
— Je regrette pour une fois de ne pas être nègre, dis-je, c’est le plus propre de vos wagons.
J’allai prendre place dans la dernière voiture, juste en face de la boutique aux pommes, aux bananes, aux jujubes et aux calottes de soie noire.
Là je pus contempler l’activité du négociant dont j'ai tout à l'heure entretenu le lecteur.
Pendant cinquante minutes ce fut une allée et venue continuelle.
Quand sa dernière tournée fut faite, 11 remit en place les marchandises qu’il n'avait pas vendues, enleva son uniforme, endossa un paletot, mit un chapeau noir et attacha sa cravate avec une “pingle en diamants. Maître Jacques ne se transforma pas plus vite de cuisinier en cocher. Je ne perdis pas un seul de ses mouvements. Cela fait.
il se tourna vers moi, et voyant que je le regardais, il me lança un regard protecteur en me toisant des pieds à la tête. Je crus qu’il allait me dire :
— Qu'est-ce qu'il vous faut à vous ?
— Eh bien, hasardai-je, les affaires prospèrent, hein? |
— Mêlez-vous de ce qui vous regarde ! me dit-il, et, sans ajouter autre chose que deux ou trois mots qui me firent l'effet d’un juron rentré, il alla rejoindre les autres employés.
Les domestiques de Jonathan. — Duchesses en disponibilité. —- L'égalité mal comprise. — Làcheté des hommes. — Les dame du plumeau. — Le cuisinier de M. Vanderbilt. — Les nègres. — Mariage de Pompée. — Où est mon habit? — Ces dames jouent du piano. — Les charges du Charivari enfoncées par la réalité. — Une dame désire position comme laveuse de vaisæ selle, — Pourquoi il est indispensable de ne pas se brouiller avec vos bonnes quand elles vous quittent. |
Les domestiques de Jonathan m'ont tout bonnement l'air de gentilshommes décavés et de duchesses en disponibilité.
Quand vous vous adressez à un valet, avant de vous répondre, il vous toise des pieds à la tête et semble vous dire : d
— Qui êtes-vous ? faites bien attention à la façon dont vous me parlez. Nous sommes un peuple libre, monsieur : tous égauxici,etje vaux autant que vous.
Et vous avez envie de lui répondre :
— Je vous félicite, mon ami, d’habiter un pays libre; mais puisque nous sommes tous égaux Ici, et que je vous parle poliment, pourquoi diable n’en faites-vous pas autant?
Cet individu manque de logique.
Chez la servante l'air est différent, c’est un air de mépris et de profond dégoût. Elle semble soupirer:
— Faut-il, mon Dieu, que les hommes soient jâches pour permettre aux femmes de travailler ! Sont-ils assez lâches !
En vous servant elle fronce les sourcils, et en se retirant elle vous lance à la dérobée un regard qui respire la vengeance. C’est surtout dans les hôtels de province, où le service de table est fait par des femmes, que vous observerez le phénomène décrit plus haut.
Impossible de se faire une idée exacte des travaux pénibles qu’entreprend la bonne américaine à moins de l'avoir vue, plumeau à la main, faire un salon ou une salle à manger.
Le charbon que l’on brüle en Amérique est l’anthracite. Ce charbon est excellent; il chauffe bien et dure longtemps ‘, mais en un jour il couvre les
!. Mon domestique faisait le feu de ma chambre à coucher :
meubles et les tapisseries d’un pouce de poussière blanche et épaisse.
En voyant la femme de chambre secouer les rideaux le matin et faire voler dans la pièce des nuages de poussière à obscurcir le jour, j'avais toutes les peines du monde à me retenir et à ne pas lui crier :
— Ma brave fille, vous vous donnez trop de mal pour rien, laissez la poussière tranquille, elle est bien où elle est!
Grâce au plumeau, mon salon était fait en an clin d'œil; mais avant dv pénétrer, j'étais obligé d'attendre que la poussière se fût remise en place.
Il est toujours bon de consulter les journaux comiques d’un pays pour y étudier les us et coutumes. La vérité qu’on dit en riant est presque toujours la plus vraie.
Jouvre Puck, et jy recueille la boutade suivante.
Sarah fait le salon. Entre madame qui pense être asphyxiée par la poussière qui vole dans toutes les directions.
neuf heures du soir; le lendemain atin à huit heures, je le trouvais en trèe bon état.
— Sarah, qu'est-ce que vous faites ?
— Je pousselle, madame.
— Je le vois bien. Veuillez épousseter au plus vite.
Les domestiques se payent de mille à quinze cents irancs par an — j'entends, bien entendu, dans les bonnes maisons bourgeoises, et non pas dans la société plutocratique. M. Vanderbilt paye son Cuisinier cinquante mille francs. J'écris cela en toutes lettres de peur que le lecteur ne s’écrie :
— Bien sûr, 1l v a ici une faute d'impression, le compositeur à mis un zéro de trop!
Malgré ces gages fabuleux, les bons Américains ont tellement de peine à se faire servir qu’ils désertentleurs maisons, dont ils sont pour ainsi dire chassés, et vont chercher refuge dans les hôtels et les maisons meublées ; ou bien ils se résignent à se faire servir par les nègres qui sont les seuls domestiques un peu polis et ayant de temps à autre un sourire sur le visage. D’ailleurs, ces nègres font de bons domestiques. Ils ont un talent particulier pour trouver ce qui n’est pas perdu ; de plus, ils savent rompre la monotonie de l’existence en s’affublant des vêtements de leurs maîtres pendant leur absence.
Un Américain de ma connaissance allait dinet en ville. Il monte s’habiller, ouvre sa garde-rolsé pour y prendre son habit. Point d’habit. Il se doute de ce qui est arrivé. Il monte dans la chambre dé son nègre. Là il trouve habit et gilet. Il sonne le coupable :
— Pompée, dit-il, j'ai trouvé mon habit et mon gilet noirs dans tachambre, comment cela se fait-il?
— J'ai oublié de les remettre en place, massa.
— Tu les as mis, gredin. |
— Oui, Massa. fi
— Et pourquoi, je te prie?
— Massa, je me suis marié hier, dit le bon et honnête Pompée en riant d’une oreille à l’autre,
Toutes les charges du Charivari, de Punch, et autres journaux comiques français et anglais, sont enfoncées par la réalité en Amérique.
Voici, non pas des caricatures, mais des faits:
Une bonne refusera d’entrer à votre service si, dans son parloir, il n’y a point de piano ou d’harmonium.
Une autre insistera pour que vous lui donniez un lit pliant‘ qu’elle puisse relever dans la journée.