‹ Jonathan et son continent [microforme]Chapitre 5 sur 16 · M. Grover Cleveland s’y est soumis une fois · texte numérisé non relu

M. Grover Cleveland s’y est soumis une fois

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— Messieurs, fait le président, j'ai l'honneur de porter le premier toast de la soirée. Remplissons nos verres jusqu'aux bords et buvons à la santé de mon voisin de droite, l'honorable représentant au Congrès national. Je ne doute pas que vous ne poussiez l’amabilité et le courage jusqu’à écouter dans un respectueux silence le discours qu'il va prononcer. Îl sera fier d’avoir un auditoire ce soir. Nous savons tous que, lorsque l’honorable député se lève pour prendre la parole à Washington, les bancs de la Chambre des représentants se vident comme par enchantement.

A la santé de M. le député !

Le député prend admirablement la plaisanterie, et commence ainsi son discours :

— Gentlemen, excusez-moi si je me sers de ce mot en m’adressant à vous, mars c’est l'habitude de commencer ainsi un discours. Veuillez bien croire que je ne lui attache aucune portée.

Les membres du club empochent la satire, et rient à gorge déployée.

Arrive le tour du deuxième. Celui-ci parle à mi- VOIX.

— Plus haut! crient les membres du club.

— Si vous ne pouvez pas m'entendre, J'en suis lâché, approchez-vous de moi.

— Plus haut! continue-t-on à crier.

— Plus haut? pas du tout, remarque l’orateur. Je parle bas afin d'atteindre le niveau de vos intelligences.

J'étais ahuri.

Comment, pensais-je, est-ce que ces bons Américains ne vont pas se fâcher? La plaisanterie est drôle et nouvelle, mais je crains qu’on ne la pousse trop loin. Si pareille chose se passait en France, on trouverait les hôtes et les invités, dans les endroits retirés du voisinage, occupés le lendemain matin à se rendre raison des insultes et des soufflets de la veille.

Enfin la santé d’un troisième convive est portée, dans des termes aussi grolesques que les précédents. Celui-là est un Américain dont la fille a épousé un membre de l’aristocralie anglaise. A la manière dont il se lève et prend la parole, on reconnaît un homme habitué à ces genres de tournoi. Ïl commence :

— Messieurs, lorsque, l’année dernière, j'assistais à votre banquet.

— L'année dernière! s’écrie un Cloverite, comment se fait-il qu’on vous ait encore invité cette année ?

— Pourquoi? Parce que vous ne pouvez pas vous

passer de moi. Il vous faut quelques personnes respectables à votre table. Moi je fréquente l’arislocratie, messieurs (rires ironiques); mais je ne suis pas fier, vous le voyez; je viens m’asseoir à votre table. Ce n’est pas que j'aie pour vous la moindre estime, mais je ne veux pas qu’on dise que, parce que je fréquente des ducs, des marquis, des comtes.

— As-tu fini, poseur ? hurlent les Cloveristes en chœur.

— Ne m'interrompez pas. Songez à l'honneur que Je vous fais.

Les rires redoublent, mais l’orateur ne se laisse pas intimider.

— En venant ici, j'ai une idée.

— Une quoi?

— Une idée.

— Allons donc!

Ici les membres du Clover Club applaudissent, tapent des pieds, poussent des cris. L'orateur reste debout et fait face à l'orage. En guise de péroraison, voici ce qu’il offre à ces hôtes :

— Messieurs, j'avais préparé un discours, quelque chose de fin que vous ne sauriez apprécier. Je ne vais pas jeter mes perles à des... (Très bien! Très bien.) Je m'’assieds. Peut-être

l’année prochaine vous trouverai-je plus civilisés.

— L'année prochaine ? n’espère pas être invité, animal!

Le président se lève.

C’est mon tour.

À peine ai-je dit « Messieurs » qu’un concert de sifflets, de huées, se fait entendre.

— Permettez, messieurs, dis-je; peut-être feraije bien de commencer par vous expliquer pourquoi j'ai accepté votre invitation. Puisque me voilà en Amérique, je tiens à faire quelques observations

.sur les coutumes du pays. Avec cet objet en vue, vous comprendrez facilement que je me sens obligé d'aller un peu partout, dans la bonne société comme dans.

— C'est cela, continuez sur ce ton, me glisse à l'oreille mon voisin de table, vous êtes dans le mouvement.

Pendant des heures les discours allèrent leur train, entremèêlés de musique, de récitations, de chansons et d’anecdotes.

A deux heures du matin, hôtes et convives se séparèrent, en déclarant qu'ils avaient passé une soirée délicieuse.

Ilexiste plusieurs autres clubs de ce genre, où k

l'hospitalité consiste à s'amuser aux dépens des invités. L'idée est drôle et naïve. Le Gridiron, ou Gril Club, de Washington, a été fondé sur les mêmes principes que le Clover Club de Philadelphie. Le soir où j’assistais au banquet mensuel du Gridiron, un membre de l’ambassade chinoise répondit en chinois au toast qui avait été porté en son honneur. Moi je répondis en français. J’eus la satisfaction de lire, dans les journaux du lendemain, que les deux discours, chinois et français, « avaient été fort appréciés par les membres du club ».

Allons donc!

L'esprit, qui brille aux réunions dont je viens de parler, ne semble pas être du meilleur alor. Ces plaisanteries, ces apostrophes, qui font les délices des Américains, paraissent à l'étranger quelque peu brutales.

Je ne connais pas l’origine deces tournois; mais Je crois y voir le désir qu'ont les Américains de se perfectionner dans l’art de la repartie. En ellet, on acquiert au Glover Club la vivacité et la prompütude qui sont les caractères essentiels de la répartie dont on fait tant de cas en Amérique.

Le journalisme. — Entreprises prodigieuses. — En-têtes mirobolants. — « Expédié à Jésus. » — Madanie trouve que son mari ne l’embrasse pas gentiment. — Jacob et l'échelle mystérieuse. — Nouvelles à sensation. — Comment un journaliste devint célèbre. — Potins. — L'assassin et les reporters. — Journalistes mouchards. — Maitre Satan le bec dans l’eau. — Dix minutes d'arrêt au purgatoire. — Journaux français, anglais et

américains. — Visite aux grands journaux. — Les journaux du dimanche, — Les journaux de province. — Tire-l’'œil renversants. — Polémiques. — « Pulitzer et Dana. » — Journaux comiques et mondains. — Le Detroit Free Press et Omaha

World. — Les revues américaines.

En découvrant l'Amérique, Cristophe Colomb a fourni au vieux monde une source inépuisable d'inventions divertissantes. Vous passez du curieux au merveilleux, du merveilleux à l'incroyable, de l'incroyable à l'impossible. |

C’est au journalisme américain, toutefois, qu'il M

faut donner la palme : c’est le dernier mot de la fantasmacorie.

Je parlerai tout à l'heure des journaux du dimanche, ces productions phénoménales à vous faire tomber bras et jambes.

Prenons les journaux de la semaine : huit, dix et douze pages, et des pages à huit et neuf colonnes, imprimées en caractères fins, le tout pour la somme de deux ou trois sous. Voilà pour la quantité.

Ce qui attirera tout d’abord votre attention, c'est le titre des articles. Les moindres entrefilets ne sauront vous échapper, grâce à ces merveilleux en-têtes. C'est un génie spécial qu'il faut pour imaginer de pareils tire-l’œil.

En voici quelques-uns que j'ai recueillis à New- York et à Chicago.

La mort de madame Garfield, mère du feu président, est annoncée avec l’en-tête :

Mort de grand'maman Garfield.

Le mariage de M. Maurice Bernhard :

Le garçon à Sarah mène sa fiancée à l'autel.

L’exécution d’un criminel est annoncée ainsi par un journal de Chicago :

Un assassin expédié à Jésus (jerked Lo Jesus).

Deux comptes rendus de la cour du divorce à Chicago sont intitulés respectivement :

Faliquée de William.

. Madame Carter trouve que son mari ne l’embrasse pas gentiment.

Les nouvelles de feu l’empereur Frédéric d’Alle-

magne avaient pour titre :

Notre Fritz.

Le jeune comte de Cairns avait été fiancé à plusieurs jeunes filles. La nouvelle de son mariage est annoncée aux Américains, ou plutôt aux Américaines, de la façon suivante :

Enfin Cairns est pincé.

M. Arthur Balfour, ministre d’Irlandé, ayant refusé de répondre à des attaques du parti national irlandais, un grand Journal de New-York annonce

ainsi la chose :

Balfoui*s'en f... comme de l'an quarante.

M. Joseph Chamberlain, envoyé extraordinaire du gouvernement de Sa Majesté Britannique, avait

été invité à un banquet par les membres d'un cercle de New-York. Au dernier moment, l’honorable gentleman, retenu par des affaires d’État à Washington, dut s’excuser. Le lendemain je lisais dans le New-York Herald :

Un diner de moins pour Joe.

Pendant mon séjour aux létats-Unis, les journaux s’occupaient beaucoup d’un certain financier, nommé Jacob Sharp. Accusé de banqueroute, ce financier avait été arrêté, puis relâché, et la presse de grogner et de s’écrier, assez spirituellement du reste, que tous les Américains avaient leurs trials excepté les financiers.

Or, un beau jour, les journaux durent se taire : le pauvre Jacob venait de passer de vie à trépas.

Ce jour-là même, Je rencontrai le rédacteur en chef d’un des grands journaux quotidiens.

— Eh bien, lui dis-je, voilà une belle occasion pour un fameux en-tête demäin matin, vous n'allez pas la manquer, j'espère ?

— Que voulez-vous dire”?

— Comment, vous me le demandez? Jacob parti au som'nel de l'échelle, parbleu !

— C'est une idée sublime.

— Pendez-vous, mon cher journaliste, vous n'avez pas trouvé celle-là !

— Je prends l'en-tête, combien voulez-vous ?

— Rien du tout, je vous en fais cadeau.

La mort du financier, racontée en deux colonnes, paraissait le lendemain, intitulée :

Jacob parti au sommet de l'échelle.

Si jamais je me propose de devenir journaliste en Amérique, ce haut fait sera le plus beau titre que je puisse faire valoir auprès de mon futur rédacteur en chef.

Le journalisme américain est avant tout un journalisme à sensation. Si les faits rapportés sont exacts, tant mieux pour le journal; sinon, tant pis pour les faits. Figurez-vous un pays jonché de Pall Mall Gazelltes, contenant des articles signés, non pas par « celui qui connaît les faits », mais souvent par « celui qui ne les connaît pas ».

Pour réussir comme journaliste, il ne s’agit pas d’être homme de lettres et de savoir faire l’article de fond à la John Lemoinne, à la Henri Fouquier ; il faut uméresser et amuser le lecteur coùle que coûte : tous les genres sont admissibles, excepté l'ennuyeux.

Les comptes rendus de cour d’assises et de police correctionnelle éclipsent les romans de Gaboriau et de M. du Boisgobey. Moi qui ne lis jamais les comptes rendus de tribunaux dans les journaux anglais, je me suis plus d’une fois surpris, en Amérique, enchainé au récit d’un meurtre, suivant les débats de l'affaire, incapable d’en perdre un mot. Tour à tour ému, frappé d’horreur, j'allais jusqu’au bout, puis, me passant la main sur le front, je me disais : « Que tu es bête, cela n’est pas arrivé ! »

Le journaliste américain doit être piquant, pimpant, brillant. IL faut qu'il sache, non pas rapporler, mais raconter, un incendie, un accident, un procès, et au besoin tirer parti de l’incident le plus insignifiant et en faire une ou deux colonnes intéressantes, readable, comme disent les Anglais avec raison. Il faut aussi qu'il ait constamment l’œil ouvert, l'oreille au guet et le nez au vent, car, avant tout et surtout, il faut qu'il arrive premier dans cette course à la nouvelle ; s’il lui arrive de se laisser devancer par un confrère, il est flambé.

Mais, allez-vous vous écrier, que voulez-vous que le malheureux puisse faire quand il n’y a pas de nouvelles? Que faire”? Eh bien, et l'imagination,

cela ne compte-t-il donc pour rien? S'il n’a pas d'imagination, il n’a que faire d’être journaliste en Amérique, on le lui fera bientôt voir.

Voici comment un Journaliste américain devint célèbre ; on est encore fier à Chicago de raconter la chose.

Un journaliste se promenait un soir dans un des quartiers retirés de la ville, à la recherche de quelle aventure, l’histoire ne le dit point. Tout à coup, une forme humaine, couchée immobile sur le trottoir, attire les regards de notre héros. Le journaliste s'approche, se baisse : c’est un cadavre qu'il a devant lui. La première idée qui lui passe par la tête est d'aller immédiatement prévenir le commissaire de police pour lui faire part de sa découverte.

La seconde idée est pratique, et il adopte. La voici. Son Journal parait le soir à deux heures. Or, s’il court à l'instant chez le commissaire de police, l'affaire va s’ébruiter et fournir à la gent reporter une ou deux colonnes pour les Journaux du lendemain matin. C’est une trouvaille que ce cadavre, et quand on en fait une pareille on la garde pour soi. Que faire? C’est bien simple. Notre journaliste traine le cadavre dans une masure inoccupée et le cache soigneusement. À onze heures, le lendemain

matin, 1l le découvre par hasard, va au plus vite faire sa déclaration au commissaire de police, et court au Journal muni des deux colonnes préparées la veille. À deux heures, le journal fait crier par la ville : « Assassinat mystérieux à Chicago, découverte de la viclime par un des rédacteurs ! »

Les journaux du matin étaient refaits, et les confrères du soir étaient enfoncés.

Voilà le genre de talent qu'il faut posséder en Amérique pour avoir chance de faire son chemin dans le journalisme.

Lescrimes, les divorces, lesenlèvements, les mésalliances, les potins de toutes sortes fournissent aux journaux les trois quarts de la matière. Une affaire mystérieuse fait la fortune d’un journal.

Voici, comme exemple, une jolie histoire de mésalliance. ;

Pendant des semaines entières‘, les journaux américains s’occupèrent d'une jeune fille, appartenant à la haute société de Washington, qui, paraît-il, s'était fiancée à un Indien, nommé Chaska, un Indien de la plus belle eau, de la tribu des Sioux. Descriptions du farouche sauvage, des fêtes qui allaient se célébrer en son honneur au

1, Février et mars 1888.

camp du grand chef, Oiseau Rapide, des ornements mirifiques dont allaient s’orner les membres de la tribu, rien n’y manquait. Désespoir d’une famille, menaces d’un père indigné, larmes d’une mère affligée, rien, paraît-il toujours, ne touchait le cœur de la belle aventurière, excepté les yeux perçants de Chaska.

Enfin le mariage a lieu, non seulement au grand jour, mais à l'église. Ce n’est point Oiseau Rapide qui bénit les jeunes époux, c’est le ministre de la paroisse. Le roman fait place à la vérité, et, sans se déconcerter le moins du monde, les journaux annoncent, en quelques lignes seulement cette fois, que la demoiselle vient d’épouser un employé au bureau des « Affaires Indiennes ».

Tout cela n’est rien. C’est quand il s’agit d’affaires criminelles que le journalisme américain devient tout simplement sublime.

À peine lecriminelest-il arrêté que les reporters se pressent dans sa cellule et lui font subir cette opération curieuse, aujourd'hui connue du monde civilisé sous le nom d’interview. On le traite avec tous les égards dus à sa position : « M. un Tel, rédacteur au Tremblement de Terre, présente ses compliments à M. l'assassin et le prie de vouloir

bien lui accorder quelques moments d'entretien. » C’est une position sociale, en Amérique, que d’être accusé d’un crime important. Plus le crime est atroce, plus l’inculpé est intéressant, et colonnes sur colonnes racontent au public ses moindres paroles, ses moindres faits et gestes. C’est le héros du Jour. De la prison, les reporters se rendent chez les témoins, qu’ils énterviewent à leur tour. De véritables interrogatoires que ces interviews. S'il v a dans l'affaire quelque histoire d’amour, quelques détails piquants, vous pouvez facilement vous imaginer si le public en a pour ses deux sous!

Les Américains sont galants, et quand la victime est du genre féminin, je vous assure que l’inculpé est dans ses petits souliers.

Le journalisme américain pousse l’esprit d’enreprise encore plus loin; il ne se contente pas de faire le procès des criminels, il les recherche et les amène à la justice. Commissaire de police, Juge d'instruction, avocat général, juge, le journaliste est tout cela.

Je connais plusieurs journaux américains qui entretiennent tout un personnel de mouchards, oui, de mouchards. Quand un criminel échappe aux poursuites de la justice, ou qu’une affaire reste entourée de mystère, ces journalistes d’un

nouveau genre sont lâächés en ville tous les matins à la recherche du criminel, ou à la découverte de quelque incident qui puisse aider à éclaircir le mystère. Ces mouchards sont employés, non seulement dans les affaires criminelles, mais dans les cas de divorce, d'enlèvement : c’est le journalisme transformé en loge de concierge,en agence Tricoche et Cacolet. Tel journal qui peut se vanter, devant le public, d’avoir amené un criminel à la justice, découvert la cachette d’une épouse infidèle, ou la piste d’un ravisseur, voit le nombre de ses abonnés orossir à vue d'œil.

La moindre occasion est saisie au vol pour rendre le journal attrayant. Ces en-têtes, dont je parlais tout à l'heure, sont mis en réquisition pour les choses les plus ordinaires, et il n’est pas jusqu'aux simples annonces qui ne suggèrent à l'esprit du rédacteur toujours en éveil un tire-l’œil mirobolant. C’est ainsi que le samedi, la liste des prédicateurs pour le lendemain est annoncée, dans le New-York Herald :

Salut pour tous ! ou bien : Au secours des Pécheurs! ou bien encore : Maître Satan le bec dans l'eau.

Un journal annonce les naissances, les mariages etles décès sous les titres respectifs de : Le Berceau,

l'Aulel, la Tombe. Un autre, plus facétieux, emploie pour les naissances et les décès les deux rubriques : Éclos, Enclos.

Je lis, dans un journal de potins, dit journal de société, les nouvelles du monde élégant distribuées sous les titres suivants :

Berceau (liste des nouveau-nés) ;

Flirlation (liste des jeunes gens soupçonnés de se faire la cour);

Engagements (Promesses de mariage);

fiançailles ;

Bouderies ;

Ruptures;

Mariages;

Divorces et Séparalions;

Décès.

C’est toute la comédie de la vie.

Quel dommage que les journaux américains ne puissent avoir de reporters dans l’autre monde et y prendre note des entrées au paradis, des chules en enfer! Dix minutes d'arrêt au purgaloire serait bien dans le mouvement.

Comparés aux journaux quotidiens français el anglais, les journaux américains n’ont ni la valeur

littéraire de ceux-là ni l'autorité de ceux-ci en

matière de correspondance politique étrangère.

Les journaux français sont, pour la plupart, des productions littéraires d’une valeur incontestable, mais à l'exception d’un ou de deux articles de fond, et des critiques littéraire, musicale et dramatique, il n’y faut rien chercher de bien sérieux en fait de renseignements. La correspondance étrangère est à peu près nulle, et se compose de quelques lignes fournies par lagence Havas : ( L'empereur d'Allemagne va un peu mieux », ou: € La reine Victoria est rentrée au château de Windsor », etc.

M. Georges-Auguste Sala a dit spirituellement que les journaux français portaient la date du lendemain et les nouvelles de la veille. La satire est un peu sévère, mais elle est juste. Il aurait dû, toutefois, profiter de l’occasion pour rappeler à ses nombreux lecteurs que, si les correspondances des journaux de Paris sont inférieures à celles des journaux de Londres, les articles sont bien supérieurs. Nous n'avons plus, il est vrai, comme journalistes, Roqueplan, Kurr, Mérvy, Janin, Prévost-Paradol, Girardin, Taine, About; mais nous avons encore John Lemoinne, Weiss, Sarcey, Rochefort, Wolf, Lockrov, Vacquerie, Scholl, Fouquier, Bergerat, et bien d’autres encore qui, tous les matins, offrent

au public des articles empreints de génie, ou tout au moins pétillants de verve et d'esprit; oui, nous en avons encore, et des pléiades.

Les journaux anglais, eux, n’ont d'autre attrait, pour l’homme intelligent et sérieux, que l’exactitude de leurs correspondances intérieure et étranoère. Ce sont des faits dans toute leur aridité, mais enfin ce sont des faits. Quant aux articles, peu de gens lisent ces productions écrites, à quelques exceptions près, dans le style filandreux, sec et pédagogique de l'essai, tel qu'on le comprend et qu'on le compose en quatrième, et qui méritent souvent la note suivante, favorite de feu M. Lemaire, professeur au lycée Charlemagne : « Lourd, pâteux, délayé dans le vide. »

Les journaux américains sont un ramassis de nouvelles politiques; littéraires, artistiques et mondaines, de comptes rendus d’affaires eriminelles, d’anecdotes amusantes, de potins de tous senres, d'interviews, de « nouvelies à la main », de chronique scandaleuse, le tout écrit dans un style qui choque quelquefois l’homme de goût, mais qui intéresse souvent et qui amuse toujours.

Une célébrité littéraire de Boston me disait un Jour :

— La presse américaine me.fait honte, nous

n'avons en ce pays que deux journaux, l’Evening Post de New-York, et le Post de Boston, qui ne me fassent pas rougir. |

Je dois dire que si vous voulez entendre un jugement sévère porté sur l'Amérique et tout ce qui est américain, vous n'avez qu’à aller à Boston. Là on loue Boston et l'Angleterre, et l’on débine l'Amérique à C‘re d'experts.

— Etes-vous Américain ? demandai-je un jour à un monsieur que je rencontrai à New-York.

— Hum! fit-1l après quelques moments d’hésitation, je suis de Boston.

Être né à Boston, et n'être qu'Américain, ces du guignon.

Le publie américain ne se compose pas seulement de la société littéraire de Boston et de New- York, et la presse est obligée de plaire au public.

Quand le publicse sera formé le goût, les journaux se réformeront d'eux-mêmes; tout porte à croire que l'amélioration aura lieu sous peu, et peut-être un de ces jours le Times de Londres cessera-t-1l d'être le journal le plus ennuyeux du monde.

Quand il s’agit de nouvelles politiques, envoyées d'Europe, 1l faut prendre sous bénéfice d’inventaire ce qu'on lit dans les journaux américains ;

mais il est impossible de ne pas louer l’activité qui pousse le Journalisme américain,

Ainsi, par exemple, je me trouvais à New-York le jour où M. Victorien Sardou fit représenter la Tosca à la Porte-Saint-Martin. Cette première représentation eut lieu un samedi. Le lendemain malin, mon journal me donnait un compte rendu analytique de la pièce des plus complets : deux colonnes de descriptions. C'est-à-dire que les Américains étaient à même de lire les détails du dernier triomphe de Sarah Bernhardt avant les habitants de Lyon et de Marseille.

Grâce à leur journalisme, les Américains ont au moins une idée de ce qui se passe en Europe : ils connaissent nos nouvelles pièces, ils ont lu nos derniers livres, ils sont au courant des événements tout comme s'ils étaient nos voisins. Et comment ne pas dire un mot à la louange d’un journalisme qui sait exciter, aussi bien que satisfaire, la curiosité d'un grand peuple?

Allez demander aux cent premiers Français, que vous rencontrerez dans les rues de Paris, quel est le nom du président des États-Unis, vous en trouverez quatre-vingt-dix-neuf qui seront incapables de vous le dire. Le Français est exclusif jusqu’à la stupidité, et ce qui n’est point français ne l’intéresse

aucunement. Enveloppé dans cet exclusivisme, il ne sait rien : en fait de questions étrangères, c'est l'être le plus ignorant du monde, et le journaliste français, obligé d'étudier ses goûts, ne lui sert que des plats du pays.

Il faut aller le soir visiter les bureaux des grands journaux de New-York pour se faire une idée de ces entreprises colossales !. Une £inquantaine de reporters sont là, nouvelles toutes rédigées à la main. Chacun passe à son tour de rôle devant le chef des départements politique, littéraire, dramatique et autres.

— Qu'avez-vous ? fait celui-ciau premierreporter qui se présente.

— Une entrevue avec Sarah Bernhardt.

— Bon. Une demi-colonne. Et vous? dit-il au second.

— Un compte rendu du procès de John Smith, le banquier.

— Parfait. Une colonne. Et vous? |

— Moi, j'ai un récit du voyage du président.

Quand tous Les reporters ont passé, 1ls vont au bureau de la coupure réduire leurs articles aux dimensions requises.

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