‹ Jonathan et son continent [microforme]Chapitre 6 sur 16 · Visite au New-York World · texte numérisé non relu

Visite au New-York World

Plus de six cents correspondants, répandus sur toute la surface du globe, envoient leurs dépêches !, la plupart par lignes particulières. Et la conversation qui, naguère, avait lieu au bureau, recommence entre New-York et Washington, Chicago, Boston, San-Francisco, Paris, Londres, Berlin, etc.

— Qu'avez-vous ce soir? dit le rédacteur en chef à son correspondant de Berlin.

— Bismarck menace l’empereur d'envoyer sa démission.

— Une colonne entière.

— Boulanger vient de recevoir une ovation à Lille. On craint une émeute à Paris.

— Excellent! envoyez deux colonnes.

— Scandale à Rome. La marquise de N°* vient de s'enfuir avec le secrétaire de son mari.

— Bon. Où sont-ils partis ?

— Personne ne le sait.

— Cela ne fait rien. Allez toujours. Une bonne colonne bien tournée.

— Chose, le financier, a disparu, crie-t-on de Uhicago.

— Une colonne. Envoyezrapport, etlancez-vous à la piste du fugitif.

4, J'ai vu, dans les journaux américains, des dépèches euro le à :

péennes de 2000 et 3000 mots, à un franc le mot,

Quand les lignes télégraphiques ont cessé de marcher et que la cohue de reporters s’est retirée, le rédacteur en chef du journal, pareil au capi-. taine d’un navire, reste le dernier sur le pont. Il relit tout, oui, tout : passe au tamis, corrige, supprime, ajoute, mel en ordre, et vers deux heures du matin donne son bon à lirer.

Mais tout cela n’est rien encore. Les numéros du dimanche, voilà le comble de l’entreprise journalistique : desnuméros de trente el de trente-deux pages, contenant dépèches, articles, essais, Nouvelles politiques, dramatiques, artistiques et littéraires, causeries, anecdotes, entrevues, histoires pour les enfants, morceaux de poésie, biographies, articles scientifiques, articles de modes; le tout illustré de cinquante à cent portraits, croquis de lieux intéressants mentionnés dans le texte, caricatures, ete. Tout cela pour la somme de quinze centimes, trois sous. Et ce n’est pas tout. Gomment faire circuler dans les différents États de l'Amérique ces énormes productions? Comment” Oh! c’est bien simple. Le New-York Herald et le New-York World ont des trains spéciaux. Ditesmoi s’il n’y a pas là de quoi vous couper la respiration. Mais, direz-vous, comment un Journal peulil publier un pareil numéro pour trois sous? De

trente à quarante colonnes d'annonces, telle est la solution du problème.

J'admire plusieurs grands journaux, notamment le New-York Herald, qui mettent leur immense publicité à la disposition des bourses les plus plates. Les gens en quête de serviteurs ont à payer un franc vingt-cinq la ligne ; mais les domestiques mâles, en quête d’une place, ne payent que cinquante centimes, et les femmes vingt-cinq centimes. Voilà dela philanthropie bien comprise, de la philanthropie chevaleresque.

Les grands journaux que vous vovez entre les mains de tout lemonde à New-York sont, le matin : la Tribune, le Times, le Herald, le World, le Sun et le Star.

Les deux premiers sont les journaux de prédilection des classes lettrées, les plus populaires sont les deux suivants. J’omets, avec intention, une feuille d’un sou qui, tous les matins, donne à sa quatrième page le nom et l'adresse des prineipales filles publiques de la ville, sous l'en-tête de Traitement magnétique. Ces demoiselles payent naturellement fort cher l'annonce en question et lont ainsi vivre le journal.

L’après-midi paraissent cinq ou six Journaux importants, le Post (le plus respectable et le plus respecté des journaux américains), le Commercial Advertiser, excellente feuille littéraire, politique et financière, le Mail and Express, le Telegraph, le Sun et le World.

Boston, Philadelphie et Chicago possèdent des journaux dont l'importance ne le cède en rien à celle des journaux de New-York. Tels sont le Globe, le Post, le Herald, le Transcript, le Journal, à Boston ; le Ledger, la Press, à Philadelphie ; la Tribune, le Herald, l’'Inter-Ocean, le Journal, à Chicago. Washington, Saint-Louis, San- Francisco, Cincinnati, Pittsburg, et bien d’autres villes encore, possèdent des journaux de la première importance.

Toute petite ville de mille à quinze cents habitants a ses deux journaux, l’un démocrate, l’autre républicain. Il faut lire ces journaux pendant la lutte électorale qui se termine par l’arrivée d’un nouveau président à la Maison-Blanche. Les noms de ces journaux seront suffisants pour vous faire juger du style et du contenu, ce sont : Le Paralysateur, l'Effroi, l'Ouragan, le Tremblement de Terre, l’Avalanche, le Cyclone, le Châtiment, Lucifer, le Tonnerre. J'en ai vu et lu un qui s'appelait le

Paquet de Verges (the Bundle of Slicks). Le premier article contenait un conseil donné à un cerlain Joseph Miller qui, au lieu de travailler, prèchait dans les rues et priail à domicile. « Nous donnons quinze jours à Joseph Miller pour trouver un emploi honorable. Si, au bout de cette période, Joseph est encore dans l’oisiveté, nous lui procurerons une position élevée. » La plaisanterie fait frémir, quand on songe que si Joseph persiste à faire la sourde oreille, il est bien sûr de se voir pendre par les habitants à la branche la plus élevée de quelque arbre de la ville.

Les mœurs s'adouciront dans l'Ouest, comme elles se sont adoucies dans l'Est, ct dans vingt ans le Tonnerre et l’Avalanche seront remplacés par le Temps et le Héraut.

Le trait caractéristique des sociétés nouvelles est la franchise, en paroles comme en actions. Je lis dans un Tonnerre quelconque les lignes suivantes à l'adresse du rédacteur en chef du Fulminant, l'autre journal de la ville : « Nous voulons user de modération envers le rédacteur du Fulminant, et rester dans limites du bon ton. Nous nous contenterons de dire que personnellement c’est un sournois ; comme journaliste, c’est un menteur et un coquin, » Le Fulminant répond dans des termes

analogues, et la population s'amuse pour la très modique somme d'un sou.

L'abonnement de ces journaux du Kentucky, de Texas et des autres États de l'Ouest, peut ètre payé en espèces ou en nature. Je lis l’entrefilet suivant dansle Herald de Hazel Green (Kentuckv):

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