OBIIT ANNO (1745) MENSIS (OCTOBRIS) DIE (19) ^TATIS ANNO
Si rhomme ne vivait que pour lui-même, et s'il fallait juger toutes ses actions par le profit qu'il en tire, le passage de Swift en ce monde ne serait qu'une rigueur inutile de la destinée, et ce serait à bon droit qu'il demandait compte au ciel de cette existence, qui avait com- ' mencé dans les dégoûts , langui dans les déceptions, et qui devait finir dans les tortures. Et nous oe connaissons qu'une partie de ses épreuves ; nous comptons aisément ce que le neveu négligé de Godwin, ce que l'ami mal récompensé d^Oxford, ce que le courtisan trahi du prince de Galles, a enduré d'humiliations et nourri de ressentiments ; mais nous ne saurons jamais ce qu'a souffert par un juste retour le meurtrier de Vanessa, l'indigne époux de Stella, ni quels fantômes l'ont hanté pendant dix années de folie.
C'est de plus haut qu il faut juger de telles existences, puisqu'elles laissent des traces qui intéressent le genre humain. Ni la vie de Swift, ni ses douleurs ne nous sont
inutiles, car ce n'est que d*on tel lumime et que d*iine telle vie qne MIimt poaTtit sortir.
Le monde et la vie humaine peuvent %tre envisagés de
deux façons bien différentes, et il n'est guère d'homme qui oe les ait considérés tour à tour sous deux aspeols. Prendre au sérieux le inonde et les grandeurs du monde, la vie et les occupations de la vie, la science, la politique, les passions» les plaisirs; se plaire dans cette mêlée, désirer et craindre avec enportenient, voilà un des pencbanlB de râme hamaine, une des habitudes de sa pensée» et In mouvement perpétuel du monde en déooule. Mais les maux de la vie, le sentiment de sa brièveté, des échecs irréparables, parfois un penchant naturel de l'âme donnent, pour nous, au monde et à la vie une tout autre figure. Nous n*eo voyons plus que les misères, et par une cott« templation assidne do l'indignité de l*<Ajetde nos poorsnltes, nom asplronsà noas en détacher. Q«l ne sait akm que nous allons diereher du seconra auprès de cens qui ont éprouvé le même sentiment, et qui l'ont communiqué d'une façon durable au genre humain. Nous nous rneUons en quête de ces asiles qui dominent le monde et qui.en délivrent ;
Edita doctrina sapieotum templa serena.
Il en est de plusieurs sortes. Une vue complète de la nature, de ses lois, de son tranquille et immense empire, réduit à leur juste valeur les agitations du monde, sans les avilir, par le seul rapprochement de leur mobile petitesse et de [ ensemble des choses. On s'élève vers un autre de ces asiles par la certitude d'une vie meilleure et infinie, . qui réduit celle d'ici-has à une courte épreuve, indigne de nous intéresser outre mesoTe, indigne surtout de nous
plaire : «Et comment, dit V Imitation de Jiius-Chrùl, peuton aimer une vie remplie de tant d'amertumes, sujette à tant de calamités et de misères... Mon âme, repose>toi toujours dans le Seigneur, par-dessus toutes choses et en toutes choses, parce qu'il est le repos éternel des saints (1). » Mais une àme, ulcérée et incapable de ces pensées pacifiques, cherche le détachement du monde dans cet autre asile où on le méprise pour lui-même, sans avoir besoin de contempler, pour l'avilir, quelque chose de plus grand ou de meilleur que lui. Ce mépris, plus complet et plus profond que les autres , puisqu'il enveloppe les idées mêmes qui servent de fondement aux autres, ce mépris amer et désespéré a aussi sa grandeur et son triste repos. C'est lui qui perce par intervalle dans Candide^ et qui s'y déguise sous tant d'images légères ; il éclate librement dans Gullivtr, il y a toute sa force ; parce qu'il part d'un cœur déchiré aussi bien que d'un esprit sceptique, parce que ce contempteur de l'humanité doit être compté parmi les plut malheureux des hommes.
* (i) Imitation de Jésus-Christ. III. — 20, 21.