‹ Jonathan Swift: sa vie et ses œuvresChapitre 1 sur 3 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Ce court Essai sur la vie et les œuvres de Jonc^ ihan Swift a été traduit du français eo latin pour répondre, aux exigences du doctorat ès-lettres. J^ai évité de le répandre sous cette forme, me défiant d^une traduction incomplète et imparfaite, et craignant de demander aux personnes <]ui veulent' bien s^occuper de mes écrits un jugement prématuré. Mais, peu de- temps après^ j^ai lu cet essai, sous sa première forme, à TAcadémie des sciences morales et politiques; il y fut écouté avec une* attention bienveillante qui m'encourage et dont je* nâ^honore.

Je me suis servi,, pour ce travail, d'une édition récente des œuvres de Swift,, publiée-a Londres en deux volumes grand in-8^, à 2 colonnes, et précédée d^une notice de Thomas. Roscoe. i^ai consulté avec fruit . Ton vrage si connut de Walter^Soott sur Swift, Fessai historique de Craufurd ^ un excellent article de la revue d^Edimbourg de septembre >! 8>l 6 , et la beUe étude de Al. Ilfecaulay sur William Temple.

Si je ne cite aucun des écrits plus récents qui ont pu paraître sur Swift, c'est que je n'ai trouvé dans ceux que j'ai pu lire que la collection habituelle de ces anecdoctes, que d'innombrables notices sur Swift ont déjà répandues dans le public, et parmi lesquelles j'avais déjà choisi le petit nombre de celles qui me semblent nécessaires pour la parfaite intelligence du caractère de ce grand écrivain ; et celleslà, Craufurd, Walter-Scott, et les œuvres mêmes de Swift me les avaient fournies. C'est plutôt par diP jugements et par des pensées, par mes idées et par leur forme qu'en ce travail, comme partout^ je m'efforce bien ou mal, d'être assez neuf ou aasf^ intéressant pour mériter Tattwtion des quelques lecteurs dont l'c^pprobation m'est chère. Je ne fais donc nulle difficulté de. dire que je dois aux bîo- ^phes de Swift ou à son propre témoignage les événements de sa vie, mais je sais que je ne dois qu'à moi-même l'étude de sob caractère, Fapprèciation de ses œuvres et les sentiments qu'elles m!ont inspirés.

Ces saatiments sont très-ancieifê et de beaucoup antérieurs à l'occaaioii qui me les a fait éclairetr et développer. Le hasard m'a mis entre les mains, à l'âge où ks contes de fées nous amusent, une édition complète de QuUiver^ animée par un crayon spirituel. Je ne puk peindre, quoi^pie je les sente encore, les ravissements que me fit éprouver ce

simple et grand conteur d'aventures extraordinaires. Mais déjà, j'ose le dire, 1- objet de Swift était rempli ; il avait exercé sur mon imagination enfantine Finfluence qui! voulait produire sur eeile des hommes ; le miel don^ il avait entouré sa coupe me Tavait fait vider tout entière. Je goûtais moins rextrênoe petitesse d'un peuple, la taille gigantesque d'un autre , File volante et les chevaux raisonnables, que ce tableau si vif de ringratitude et de la légèreté lilliputiennes, du calme mépm des géants pour nos misères, des vaines- recherches où s'égaraient les sages de La* puta et de l'horrible dégradation où rampait chez les. ffi)uyhnhnms rhutnanité dégénérée. Je ne rendrai jamais qu'imparfaitement l'impression que firent sur moi les amènes beautés de cet ouvrage; elle n'a pas vieilli, mais elle s'est depuis confon: due avec tant d'impressions diverses, qu'il me £aut un effort pour la ressaisir avec- ses premiers ' charmes et sa vigueur première;

Lorsque plus tard l'étude de Ik littérature de nos voisins me rapprocha du. libre et puissant génie qui avait si fortement ëmn mon enfance^ bien que l'ouvrage qui me l'avait révélé, fût le moins imparfait de ses écrits, rien de ce qui lui était échappé pendant une vie de luttes politiques et religieuses, ne diminua la grande idée que je m^'étais faite de son art et de ses passions.

Cette idée je ne la trouvai nulle part exprimée comme je Taurais voulu ; je remarquai parmi ses juges plus d'admiration^ ou plus de haine, ou plus de pitié que de véritable justice. II me parut imparfaitement compris, et je ne parle pas ici des' parties obscures de sa* vie malheureuse, mais de ce qui en est incontesté^ et surtout de son âme encore toute vivante dans des œuvres impérissables. Je cherchai donc, à mon tour, a Taide des données communes , et sans inventer ce que je ne pouvais découvrir, à retracer en quelques pages cette existence dont une ambition constamment déçue fait Tunité, à exposer et à étudier ces œuvres dont Tépanchement d'un cœur blessé fait là principale grandeur, et je soumets maintenant cet essai , avec une juste défiance, à ce petit nombre de personnes qui me récompensent amplement de

mon travail en voulant bien me juger.

Aix, janvier 1856.

EXTRAIT DU COMPTE-RENDU Wté FAeadépiile dM Seienee» moraloi ei i^Ullqne»,

RiDIGB PAR H. CHARLES YERGÉ, Sous la direction de M. le Secrétaire perpétuel de .rAcadémie.

La réyolutiOD de 1688, consécration da gouvernement constitutionnel en Angleterre, eut longtemps dans le pays et en Europe des adversaires redoutables, dont Tavénement de la maison de Hanovre put seul détruire les dernières espérances. Le respect de la nation pour la loi avait soutenu Jacques II trois années malgré lui-même, etrAngleterre, poussée à bout, Fa vait moins renversé qu'elle ne Ta vait laissé tomber. Aussi, les partisans de cette maison malheureuse virent-ils avec joie succéder à Guillaume une reine qui pouvait, en laissant la couronne à son frère, accomplir pacifiquement une restauration nouvelle , qu'on s'engageait à rendre sage et qu'on espérait rendre durable. D'un autre cAté, l'avènement de la reine Anne, à l'exclusion du prétendant, paraissait à la ferme sagesse des Wbigs la conséquence légitime de la révolution et une garantie suffisante des libertés publi-

— loques. JLes Tories enûn espéraient beaucoup d'une princesse amie déclarée de Téglise établie, et plus favorable au maintien de la prérogative royale qu'au développement du gouvernement parlementaire. C'est aux destinées^ de ce parti qui, mattre des derpières années de la reine Anne, se jetant entre TEurope et la France, permit à Louis XIV de mourir en paix, et qui, se laissant entraîner ducAté où il penchait, faillit ra|]|)eler les ^tuarts^ c'est aux luttes ardentes de ce parti contre les défenseurs de la liberté religieuse et contre les promoteurs ambitieux de la liberté politique qu'est demeuré attaché le grand nom de Jonathan Swift.

Des commencements difficiles» une fin cruelle, des espérances renaissantes et toujours trompées, une ambition sans scrupule et en même temps sans prudence, le funeste privilège d'inspirer des passions profondes et de ne les point ressentir, de connaître et de peindre, avec une force incomparable, les misères de la nature humaine, el de pouvoir Être cité soi-même comme un vivant exemple de la vérité de ces peintures, telle fut en ce monde la destinée de Swift qui s'y réégna d'autant moina qu'il la comprit davantage, et qui prit l'amère habitude de relire, chaque fois que l'année ramenait le jour de sa naissnnise, le chapitre de l'écriture où Job déplore la sienne et maudit cette nuit fatale où l'on annonça dans la maisra de s^^ père qu'un enfant mftle était né«

Bien qu'on ait longtemps montré à Dublin la maison^ où naquit Sw|ft , bien qu*il ait passé la plus grande parti» de sa vie en Irlande et y soit devenu populaire, Swift n'avait rien d'Irlandais» ni dans le sang, ni dans le caractère. Son grand-père, vicaire de TËglise anglicane, ûan^

le comté d*Hereforâ et tout dévoué à la cause royale peodant lea guerre» civiles, avait eu quatorze enfants. L'aiaé de ses dix fils, Godwio, nommé procureur-général en Irlande, y avait attiré quatre de ses frèrea. L'un d'eux, Jonatlian, s'était marié dans le comté de Leicester. Il amena $a femme à Dublin, et après deux ans de mariage, y mourjiit au mois d'avril de l'année 1667. Le 30.novem^ bre de la même année, sa veuve, déjà mère d'une fille, mit au monde Jonathan Swift.

Godwin, qui consumait ses ressource» et aa vie en vainef entreprises, et qui expiait par une gène continuelle uv désir immodéré de faire fortune, ne secourut qu'impar* faitement sa belle-sceiur et son neveu. Lorsque après avoir passé huit ans dans une petite école, Swift entra à qua<^ torze ans dans Tuniversité de Dublin, il sentait d^à virement la différence que mettaient entre lui et la plupart de $es camarades la pauvreté et 1 -abandon. Il ne parla Jamais qu'avec ressentiment de ces longues années de collège et des épreuves qu'y subit son orgueil. Rien ne relevait sa situation parmi ses condisciples^ et les succès classiques qui l'eussent rendue meilleure et plus douée, lui firent complètement défaut. Il prit en haine les exeiw cices du collège et particulièpement ceux auxquels ses maîtres attachaient la plus d'tmportanee. Il garda contre la logique et surtout contre les commentateurs d'Âristote, une rancune qui a laissé dans ses écrits des traces nombreuses et impérissables. Dans Plie des sorciers, Gulliver obtient de son hôte l'évocation et l'entretien des morts les plus illustres : «Je demandai, dit-il, que l'on fit apparaître Homère et Aristote à la tète de tous leurs commenta* leurs; mais ceux-^ci étaient si nombreux qu'il y en eut plusieurs centaines qui furent obligés d'attendre dans les antichambres et dans les cours du palais. Au premier

coup d*oril, je distinguai ces deux grands hommes, non seiriement de la foule» mais l'un de l'autre". Homère était plus grand et de meilleure mine qu*Aristote ; il se tenait très-droit pour son flge, et ses yeux étaient les plus vifs et les plus perçants que j'eusse jamais vus. Aristote se courbait beaucoup et s'appuyait sur un bâton. Son visage était maigre, ses cheveux lisses et rares, sa voix creuse. Je m'aperçus bientôt qu'ils étaient l'un et l'autre parfaitement étrangers au reste delà compagnie, et n'en avaient jamais entendu parler. Un spectre, que je ne nommerai pas, me dit è l'oreille que ces commentateurs se tenaient toujours le plus loin qu'ils pouvaient de leurs auteurs dans le monde souterrain, parce quMIs se sentaient honteux et coupables d'avoir si indignement défiguré la pensée de ces grands é<^rivains aux yeux de la posérité. Je présentai à Homère Didyme et Eusthathius, et je Tinduisis à les traiter mieux qu'ils ne le méritaient peut-être, car il reconnut bientôt qu'ils manquaient du génie nécessaire pour pénétrer un poète. Mais Aristote perdit patience quand je lui rendis compte des travaux de Scot et de Ramus, en lui présentant ces deux savants, et il leur demanda si tout le reste de leur espèce était composé d'aussi grands sots qu'eux-mêmes. )»

Après avoir échoué une première fois à son examen Boehétor-^f'^rU ^ l'indocile écolier fut reçu le 18 février 1686, avec cette mention tpeciali gratta. Pendant toute la durée de son séjour à l'Université, il fut en état de révolte contre la discipline, et fut frappé sans cesse de punitions dont ses adversaires et ses défenseurs discutent trop gravement le nombre et l'importance. Il passa encore trois années au collège, de plus en plus inquiet de l'avenir, à mesure qu'il approchait du monde, appauvri, s'il était possible, par la mort de son oncle Godwin, secouru

de meilleur cœur, mais avec aassi peu d'efficacité par son oncle William. En 1688, il quitta le collège et Tlrlande, et vint à Leicester où le spectacle de la pauvreté de sa mère aigrit encore sa tristesse. Elle se souvint enfin; heureusement pour son fils, que le célèbre sir William Temple avait épousé une de ses parentes; elle engagea Swift à tenter de ce côté la fortune. Il s'y décida et parut bientôt devant le spirituel vieillard qui, abrité à Sheen, laissait s'accomplir et se consolider la révolution de 1688.

Temple avait traversé les pires années de la restauration, toujours prudent et toujours heureux, habile et intègre négociateur à l'étranger, dans son pays amateur ^ discret du bien public, gardien vigilant de sa réputation et de sa fortune, et paraissant dédaigner un pouvoir dont il redoutait Texercice. Il n'avait jamais résisté ni aux passions royales, ni aux passions populaires, mais il ne leur avait jamais servi d'instrument. Peu enclin à remonter le courant ou à le suivre, il se tenait volontiers sur la rive^ Les trahisons d'autrui donnaient à son habile indécision un air de persévérance, et Timmoralité publique élevait an-dessus de son prix son inactive vertu. Mais Fart suprême de Temple était de paraître agir et de sembler nécessaire. Il lassa le roi Charles, en refusant plusieurs fois le ministère, sans cependant Tirriter; et lorqu'en 1679, le roi voulut lui imposer ce fardeau, il céda, mais en faisant échouer son élection au parlement, il sut rendre impossible cette embarrassante élévation. Pendant les brûlants débats de l'Acte d'Exclusion , qui devait fermer au duc d'York le chemin de la couronne, il était membre de la chambre des communes, mais il se garda d'y paraître, et laissa le monde et ses amis aussi peu éclairés que la chambre sur son opinion. L'avènement de Guillaume, qu'il avait connu en Hollande pendant les négociations

de ia paix de Nimègue» le réjouit sans le décider à prendre part au gourerneaient. Il offrit volontiers au nouveau souverain ses conseils et son espérance, mais Guillaume dut les venir chercher dans ce délicieux séjour de Moor- Park, où Temple vieillissant s*abandonnait aux lettres et goAtait là politique, ne voulant se sentir ni trop loin, ni trop près de Londres. «

Il accueillit Swift avec bonté, le fit son secrétaire, et n'eut pas de peine à reconnaître sous cette éducation incomplète une vive et forte intelligence. Des lectures nombreuses, le commerce habituel de cet homme supérieur, donnèrent à Tesprit de Swift, avec l'instruction qui hii manquait, une étendue et une solidité qui le distinguèrent plus tard des hommes de lettres engagés comme lui dans la politique sans y avoir été introduits, comme lui, par la main expérimentée d'un homme d'État. Mais en revanche, rien n'était moins propre affermer les blessures, qu'avaient laissées dans Vktne de Swift les épreuves de sa jeunesse, que le scepticisme de Temple, que sa prudence intéressée, que cette mauvaise opinion des hommes, qu'on rapportait inévitablement de la vie publique sous les deux derniers des Stuarts.

Swift souffrait, en outre, de sa dépendance, et d'autant plus vivement que son ambition s'éveillait avec son esprit, et que sa nouvelle connaissance du monde lui donnait le désir d'y briller. Les apparentes bontés du roi Guillaume, qui causait familièrement avec le secrétaire desîr Temple, semblaient lui assurer la protection royale. Cependant lorsque, après être allé, en 1692. se faire recevoir à Oxford docteur (1), il revint à Moor-Park, plein d'espérance, il trouva sir Temple beaucoup plus disposé

(1) Master of arts.

à le garder près de lui, et à oser de sea services, qu'à seconder ses projets d'élévation. Deux aas plus tard« n'ob* tenant de lui d'autre promesse que cell(5 d*an emploi fort modeste dans Tadministration de Tlrlande, il prit le parti de le quitter et d'entrer dans l'Église. Il reçut les ordres i Dublin au mois d'octobre 1694, et au mois de janvier 1695, fut nommé à la prébende de KUroot dans le diocèse de Connor. Swift ne put supporter plus d'une an^ née la médiocrité de cette vie, et surtout cet isolement complet de son intelligence, qui lui fit toujours considérer l'Irlande comme une terre d'exil. D'ailleurs, il manquait à sir Temple autant que sir Temple lui manquait, et leur réconciliation fut facile. C'est à Moor*Park, en 1696, (pUl résigna son bénéfice de Kilroot, et non pas à Kilroot même, ni en faveur d'un père de famille, flgé et pauvre, comme on l'a sauvent répété. Ce fut l'enmii et* non ta bienfsùsance qui le ramena en Angleterre, et loin de sacrifier Kifa-oot, il s'en débarrassa. Il ne quitta plus Temple^ qui mourut le 27 janvier 1699, laissant à Swift le soin de publier une édition complète de se& œuvres. Swift; publia l'édition, la dédia au roi, ne reçut aucune réponse de Guillaume, et se décida à lui adresser un mémoire dont il attendit inutilement ïefteU Oublié du roi, sans res^ sources, il accepta la place de secrétaire et d'aumônier de lord Berkeley, nommé à de hautes fonctions en Irlande* Après de nouvelles déceptions et quelques démêlés avec ce nouveau maître, il obtint par son entremise le bénéfice de Laracor, dans le diocèse de Meath. En 1700, il s'y établit et jouit pour la première fois d'une certaine aisance et de la liberté.

Ce fut alors qu'il attira près de lui Estber Johnson» l'infortunée Stella. La fille de l'intendant de sir Temple n'avait que quatorze ans lorsque Swift l'associa aux le-;

^ns qu'il donnait à la nièce du chevalier. Il s'attacha bientôt à la charmante élève dont il voyait croître l'intelligence et la beauté, et qui témoignait de jour en Jour plus d'affection à «on maître. Elle se laissait aller à raimer ; il le vit» il le souffrit, il la paya de retour, et alors s'établit entre eux cette intimité douloureuse qui ternit la renommée de Swift et qui est le mystère de sa vie. Les épreuves de Stella ne commencèrent pas le jour où elle se vit trahie pour une autre femme; elle souffrit dans son honneur, bien avant de souffrir dans son amour. Voisine de Swift en Irlande, habitant sa maison pendant les voyages qu'il faisait chaque année en Angleterre, elle le voyait sans cesse, mais toujours en présence d'une Madame Dingley, qui ne servait qu'imparfaitement à couvrir ce que cette situation avait de défavorable aux yeux du public. Pourquoi Swift n'épousait-il pas Stella ? II ne pouvait dès lors alléguer sa pauvreté, comme il l'avait fait naguère, en repoussant le consentement de miss Jane Waryng, après l'avoir sollicité. Bientôt après, son revenu s'accrut encore; il refusa toujours è Stella cette grftce, ou plutôt cette Justice. Lorsqu'on 1716, la voyant s'éteindre dans sa douleur, il eut consenti à un mariage secret , ce secret devint une torture pour Stella, et il refusa de le rompre. Il est vrai qu'il avait alors en Irlande un autre amour, et qu'il pouvait désirer que les deux rivales continuassent de s'ignorer, mais lorsque cet obstacle eut disparu, lorsque cette autre femme elle-même eut succombé, abreuvée de jalousie, de honte et de douleur, pourquoi refusa- t-il d'avouer la suppliante Stella pour sa femme? Pourquoi de 1722 a 1728, laissa-t-il six cruelles années s'écouler, et conduire pas à pas Stella vers la mort? Pourquoi accrut-il par d'absurdes refus l'horreur de son agonie, et la laissa-t-il mourir désespérée, hors de la maison où elle

«vaille droit d'habiter, où elle lui demandait la grâce de iHQQrir ? La conduite de. Swirt avec Vaoessa ne sera ni loyale, ni humaine» mais elle peut s'expliquer par les mauvais sentiments du ccoiir humain ; Stella fat victime d'une obstination cruelle et déraisonnable que rien n'exidique, et que la folle peut à peine excuser.

Mais au temps même où elle fut le plus aimée» Stella p'occupait dans i'flme de Swift que la seconde place ; Tambitton était sa passion dominante, elle fut la plus durable et décida de sa destinée* C'est elle qui d'abord échauflà son génie, et en fit sortir des œuvres admirables ; c'est elle qui plus tard, rebutée et désespérée, assombrit son intelligence et détruisit sa raison. La pauvreté et l'obscurité lui étaient insupportables, et il se sentait la force aussi Uen que le désir d'en sortir. Au sommet de. la hiérarchie dans laquelle il était entré, brillaientcomme le prix du talent et de l'activité, aussi bien que comme le privilège de la naissance, l'épiscopat et la Chambre des kurds. La politique était le grand chemin de ces hon^ aeurs et de cette puissance; on n'y arrivait que parla main de l'un des deux partis, qui influaient tour à tour sur les destinées de la nation» et sur la fortune des ambitieux. Swift pouvait choisir entre eux et, après avoir ohoisi, l'indulgence du siècle et sa propre conscience ne lui interdisaient pas de changer. Et comme les institution» libres ont ce beau privilège, que l'art de persuader en est l'àrae et que, même corrompues, elles ne peuvent se passer du talent, son amitié et sa hainç ne pouvaient être indiiTérentes è personne et, dans cette arène où luttaient les plus heureux génies de l'Angleterre» la nature l'avait jeté tout armé.. Mais elle avait d'avance limité sa fortune, par l'excès même de sa force. Cette ironie puissante qui, une fois déchaînée, n'était plus maîtresse d'elle-même

et ne lalnait rien sans blessure, entnifa Tambition qu'elle devait servir. Prudent par calcul, improdent par tea^péraoïenty téoaéraire par génie, Swift ne put jainais épar^ goer oeui même qu'il voulait défendre. Ses coupa dé*' passent la mesure, reviennent sur eux-^nièBBes* fout le vide autour de lai. Il attaque les adversaires de sea église par des armes, qui ne laissent subsister aucune église; il porte aux adversaires de son parti des atteinte^ qui intéressent le genre humain. Mais par là même il échappe i la condition passagère des luttes d'église et de parti ; la postérité Técoute encore, et ce qui fut un obstacle à sa fortune est le fondement de sa gloire*

A l'Université, et surtout pendant son séjoar chez sir Temple, Swift avait beaucoup écrit, mais il avait lui<^mème jugé et condamné la plupart des essais de sa Jeunesse. Il ftit cependant plus indulgent pour ces Odes, qui firent dire à Dryden : « Swift» voos ne serein Jamais un poète. » Il se sentit la même indulgence , mais cette fois plus Justifiée, pour la BatailUdet Livret (1) et pour l'esquisse de ce Cofila du Tcmneau (2) qui devait éclater quelques années plut tard et tenir une si grande place dans sa vie. Sir Teamile s'était jeté, avec une témérité' qui ne lui était pa» ordinaire, dans cette vaine polémique sur le mérite comparé des anciens et des modernes, qui avait traversé la France et qui occupait en Angleterre des esprits dUtingués. <f Homme de lettres parmi Les gens du monde, homme du monde parmi les gens de lettres (3) d, Temple a*était pr^ nonce pour les anelens et appuyait leilr inoonteatable

(1) The baiUe ot ihe books.

(â) A uleofa ttab.

(d) A man of world amofig men of lettars, à man of letteia among men df world. -r- Macaulay. '

aûpériorité sur les Uttresde Pkalarii. Woottan et Bentte} s'égayèrent aux dépens de Thomme d^Ëtat qui, fort em-barrasse de leur répondre, déclara qu*il ne se commettrait pas davantage arec la grossièreté des érudits. La Bata^ dei Itofff ne réparait pas Terreur de sir Temple, mais elle payait avec usure les incivilités des adversaires. Déjà Swift S'abandonne à son génie pour iMnvective ; il revêt la satire d'une allégorie qui n^Ate rien i sa violence. Il cher-' ebe les comparaisûos familières et ne répugne nullement aux images avilissantes. Dès le début, attribuant à Tànta* gonisme de l'abondance et de la pauvreté toutes les dissén^ sions humaines , il fait remarquer que la république des chiens vit en paix Jusqu'à ce qu'un os ou une chienne y suscite les rivalités et la discorde.

Ce fut dans des luttes plus sérieuses que Swift acquit sa première renommée en donnant des gages au parti qu'il devait abandonner plus tard. Au commencement de cette année, 1701, qui fut la dernière et la plus agitée du régné de Guillaume, Swift vint à Londres et y treuva tous les esprits émus. Les ministres whigs, Halifax, Orford, Somefs, et Tami de Guillaume, Bentinçk, comte de Portland, venaient d'être mis en accusation par la Chambre des Communes, pour avoir signé le traité de partage de la monarobie Espagnole, 4ue le testament de Charles II venait de donner tout entière à la France. Les accusés devaient être sauvés par Tiiiquiète Jalousie qu'inspiraient à la Chambre des lords les envahissements de là Chambre das Gommi»es et par le mouvement de t'oplnton publique, plus disposée à seconder GuHlaume contre là poli-^ Uqae ambitieuse 4e la France qu'à pdunulvre ses amis. le^teoufi sir U$ éùmuién» d'MhêMê et 4$ Rom$ (1), où

(1) A discourse of the contests iind dissensions iu Athens and Rome.

Swift défendait soas les noms de Mtltiades, d* Aristide, de Tbéntistocle, de Ptiocion* les illustres accusés^ et instruisait le Parlement, par l'exemple des républiques antiques, dtt péril que fait courir aux États la rupture de l'équilibre entre les pouvoirs publics et Tavengle acharnement des actions, s'accordait avec le sentiment général aussi bien^ qu*avec les intérêts du parti -Whig. L'antiquité est bien comprise dans cette étude» qui abonde en \ives et en fortes images. Attribuant quelque part à Taltération de Téquilibre entre les patriciens et les plébéiens la chute de la république romaine, Swift s'écrie : « Ce n'est pas l'ambition des particuliers qui causa cette grande lutte; les guerres civiles donnent en effet plus de prise et plus de feu à l'ambition particulière, qui devient l'instrument destiné* à trancher ces grandes querelles et qui est assurée de recueillir le butin. Mais un homme sensé, qui voit des bandes de vautours planer sur deux armées près d'en Tenir aux mains, ne fait pas retomber sur eux le sang versé dans la bataille, bien que les cadavres soient leur partage. » Sans cette altération des principes de la constitution, ajoute Swift : « Un misérable comme Antoine, un enfant comme Octave, auraient-ils osé rêver qu'ils donneraient des lois à un tel empire et à un tel peuple! » Considérant l'état de son pays, il en marque le danger dans les accroissements du pouvoir de la Chambre des Communes; il la requiert de se limiter, elle aussi, par une Magna Charia comme dut le faire la royauté, lorsque l'équilibre des pouvoirs commença de $*étabiir« S'élevant enfin contre la* discipline des partis, si «ontrâire à la liberté de la raison. Il engage les membres du Parlement dissous à s^en aiban* çbir et à regagner la faveur de leurs commettants, irrités au plus haut point contre la Chambre, inquiets de ses empiétements, et indignés de voir un roi, qui a rendu de si

Af^S-

grands, senriees au pays, despotiquement opprimé par tes infidèles représentants de la nation.

Le succès de cet écrit, attribué au célèbre Burnel puis^ aox écrivains les plus distânf ués du parti Whig, et avoué par Swift, quand il crut pouvoir le feire avec honnear et sécurité, introduisit Tauteur dans la société^ d'AddIson deSteele» d'Arbuthnot^ de Pope et des hommes d'Etat qu'il avait défendus. La mort de Guillaume et Tavénement d'Anne Siuart, en 1702 , concoararent avec le mouve-* ment de Topinion à favoriser le succès des Whigs. Fille de lacques II, fidèle à l'Église établie, qui redoutait les Wbigs, Anne eût incliné vers les Tories, si Tinfluence de lady Malborougb sur son esprit, et si la fermelé-du duc, qui ne voulait pas commander l'armée, à moins que GodolpMn ne fui grandr-tr4sorier, n'eussent imposée la reine le choix d'une partie de ses ministres.. Cette administration mélangée ne pouvait être défavorable à* Swif), qui se déclarait Whig ea politique et Tory en a&ires religieuses; qui,. d'une part, se disait dévoué i la succession protestante et aux libertés pationaies, et qui, de Fautre, défendait les intérêts de la Haute-Église (1] contre la^ Basse-Église (2)a alliée desi Whigs et contre les Dissidents (3). Swift pouvait ainsi par-* venir à l'épiscopat par ses relations politiques avea les Whigs* et parles sympathies particulières que son dévoue ment à la Haute-Église devait lui ménager du cAté de la reine et des évéques. Mais il avait compté sans son génie emporté, sans son aveoglement sur lui-même. En 1704, il publia, en faveur de la Haute*Église contre les Dissidents^, le CofUe du Tonneau,

(1) High-Church.

(2) Low-Church.

(3) Dissenters.

« il étail aoe fois, dit<*il, un bomnie qui aTtil M trois Jumeaux de sa femme, et la sage^fenune elle-même e&t été embarrassée de désigner Tatoé. Leur père mourut qu'ils étalent Jeunes eueore, et les assemblant autour de son lit de mort, il leur dit : Mes fils, Je n*ai acquis aucune propriété et Je n*at bérilé d*auoâiie ; J*ai longtemps pensé i TOUS laisser quelque bon héritage, et enfin avec beaudoup de soins et de dépense, J^ai acquis pour chacun de ¥ons un habit neuf ; les Toici. Sachez que ces habits ont en eux deux vertus particulières. Si vous les portez comme il faut, ils seront solides et neufs toute votre vie; de plus ib croîtront en même temps que votre corps de manière à vous aller tot(Jours bien. Voyons» que je vous les voie mettre avant de mourir. Voilà qui est bien ; enfants, gardez-les propres et brossez-les sourent. Vous trouverez dans mon testament que voici des instructions complètes et particulières sur la fhçon de porter et de conserver vo^ tre habit ; suivez-les exactement afin d'éviter les châtiments quej*8i attachés aux moindres transgressions et négligences. Votre fortune à venir en dépend. Je vous ai aussi ordonné, dans mon testament, de vivre ensemble dans la même maison, en frères et en amis, seul moyen de pros-pérer. s

Qui ignore Timmortel rédt des aventures de ces trois frères ; comment devenus amoureux de la duchesse d'Argent (1), de madame de Grands-Titres et de la comtesse d*Orgueil, ils se virent obligés de suivre les modes et se trouvèrent déchirés entre les huaniliafiens du monde et rimmuable testament de leur père. Les voki réunis au^ tour de ce testament et le relisant en vain pour y trouver

(1) The Duchess d^Argent, madame de Grands-tiires, snd (he couDtess d'Orgueil.

la permission de porter ces fumêds^'épaitk (f), sans Fèsqoei» ils ne peuTent plu$ décemment paraître dans le monde.

« Après y avoir beaucoup p^isé, dit Svift, un desfrèrea, ^ lroay|»t plual^ré que lesàutres, dit qu'il avait trouvé nu fnoy^n» Il est vrai qu'il n*y a rien dans <ee testament qui fesse mentfoo de nCBOds-d'épaule êaêiém terbir; niiais j^bse coQieeturer que nous le&y trouverons eont^us Midêm lyK ioiM. Tous approuveront la-distnetioa^ et les voiiàde aeuvemi à Touvri^e^ liais teup.mauif aise étoâle fit que la première syllabe ne pût être rencontrée dans touile testèrent. Sur cette déception» ^lui quiavaU trouvé le premier échap. paloire, reprit ccmr et dit : Mes frères, il y aencose de Tespoir^ nous né pouwns tromper ces nçnuds-d'épaule ni to^fiemverbiê niMidem 9yj,labi$^ mais i'ose affirmer que nous les trouverons l#rito modo oa Mii^m limtù. La dér couverte Ait fort applaudie ejtia recherche commença. Us eurent bient^ trié S> &, O» U, L, D, £, R. quand la même planète ennemie de leur repos fit ce miracle qu*un K fût introuvabie. C'était une difficulté de poids ;. mais le frère à distinctions, que nous nommerons plus tard, maintenant qu'il avait mis la main à l'ouvrs^e, proui» pai^un argu* ment pérempt^re- que K était une lettre récente, îllégi* .time»; inconnue aux âges savants et ignorée <buis les an* aiens manuscrits. U est vrai, ditTil, que le mot calendes a^ été quelquefois écrit Q.V. CL (2) par un K, mais c'est uAe .faute, car dan&^les meilleurs exemplaires ce mot est toui<rars écrit par un <L^ En conséquence, e'est une erreur grossière que d'écrire dan& notre langue JTnol, par un K, et dorénavant on prendra soin de l'écrire par un C. Ainsi toutes ]»^

(1) Shoulder-knots.

(2) Quibusdam vcieribus codicîbus.

4iffic«illés s'évanbuireni, les* naeods-^d'épaule farént prou^ irés d'institetiOD paternellet jure paiemo, et nos trois jeunes gens s'étalèrent ayec les nœuds-d*épaule, les plus grands et les phis pimpants du monde. »

A partir de ce Jour, l'interprétation fleurit et fit des progrès parmi les trois ftàres. Les galons d'ordevenusè la mode et touchant au fond même de Thablt (1) leur ^mUèrent exiger un précepte positif: «Mes ft*ères, dit encore le lettré, sa*chez que les testaments sont de deuY sortes : traditionnels et écrits ; que dans le testament écrit qui est là devant nous, il n'y ait ni précepte, ni mention au sujet de ce galon d'or, conciditur; mais si idem affirmetur de nuncupatorio, negaiur. Car, mes frères, ne vous souvenez-vous pas d'avoir entendu comme moi, quand nous étions enfants, quelqu'un dire qu'il avait entendu le domestique de mon père dire que mon père donnerait volontiers le conseil à ses «nfants de porter des galons d'or, aussitôt qu'ils auraient de l'argent pour en acheter? Par Dieu, cela est vrai, crie l'autre ; je m'en souviens parfaitement bien, dit le troisième. Et sans balancer davantage , ils achetèrent les plus larges galons d'br de la paroisse et se promenèrent beaux comme des seigneurs. »

Le testament fut soumis è d'autres épreuves ; il fut allongé d'un codicille qui autorisait une doublure en satin couleur de flamme. Mais le jour vint enfin où les trois frères trouvèrent dans le testament autre chose qu'une lacune sur les embellissements imposés par la mode. « L'hiver suivant, dit Swift, un comédien payé par la corporation des passementiers, parut dans une pièce nouvelle couvert de franges d'argent, et selon une louable coutume, il les mit par là même à la mpde. Là-dessus»

(I) Aliquo rnodo cssentise adbœrcre.

ies frères consultant ie testament paternel troanèfeol a Jeiur grand étonnement ces paroles : Item J^eiijoins et ordonne à mesdits trois fils de ne porter aucune espèce de frange d'argent sur ou autour de leurs habits.... Suivait une pénalité en cas d'infraction, trop longue pour l'insérer ici. Cependant après une pause, le frère, souvent identionné pour |on érudition, et très-versé dans la critique, dédara qu*il avait trouvé dans un certain auti^ur, qu'il ne nommerait pas, que le mot de frang$ écrit dans le testament» signifiait aussi un manche à balai (1); et que sans aucun doute c'était le sens de ce mot dans ce paragraphe. Un des frères ne goûta pas cela, à cause de cette épithète d'argent qui, selon lui, il le hasardait humblement, ne pouvait être appliquée avec propriété dans les termes et d'une &çon raisonnable, à on manche à balai. On lui répliqua que cette épithète devait se prendre daus un sens métaphorique et allégorique. Il fit encore cette objection : Pourquoi leur père aurait-il défendu de porter on manche à balai sur leurs habits, prescription peu naturelle et peu .convenable ; sur quoi il. fut arrêté court comme parlant avec irrévérence d'un mystère qui sans aucun doute était très-utile et plein de sens, mais qui ne devait pas être pénétré trop curieusement ni soumis à un raisonnement riil^oureux. »... « Quelque temps après , fut ressuscitée une vieille mode, depuis longtemps éteinte, déporter des broderies représentant des figures indiennes d'hommes, de femmes et d'enfants. Ils ne se rappelaient que trop, cette fois, combien leur père avait toujours abhorré cette mode; et comment dans plusieurs paragraphes de son testament il avait tout exprès menacé ses fils de son aversion extraor* dinaire et de sa malédiction éternelle s'ils venaient Jamais

(1) A broomsiick.

à porter ces broderieg.... Mate ils résoloreol ees difflooltés en disaDt que ces figures n'étaient pas du tout les mêmes que celles qu'on portait autrefois et dont il était question dans le testament. En outre, ils ne les portaient pas dans le

sens interdit par leur père, etcetc Mais les inodes^

s'altérast sans cesse à cette époque, le frère seolastique devint las de chercher des éeliappatoires et de résoudre defr contradictions renaissantes. Décidésà suivre, à tout basant; les modes do inonde, ils s*aecordèrent unanimenient à e»^ fermer le testament de leur père dans une cassette solidr, acbetée en Grèce ou en Italie , et à ne plus se donner la fNnae de le consulter, mais à en appeler à son autorité

toutes les fois qu*ils le Jugeraient à propos »

Nous ne suivrons pas Swift dans l'histoire du frère lettré, qui se fit appeler Mgr Pierre, de son ascendant croissant sur les deux autres Jacques et Martin, de ses inventions ingénieuses, et de la despotique infatuation qui amène une rupture définitive entre lui et ses deux frères. « Il avait, dit Swift, une abominable facilité à dise de gros mensonges palpables» et non-seulement il Jurait qu'ils étaient vrais ^ mais il envoyait toute la compagnie au diable si on faisait les moindres façons pour le croire. » L'histoire de Martin et de Jacques, en inimitié déclarée avec leur frère et bientôt en- discorde entre eux-*mêmes, est revêtue d'une allégorie aussi ingénieuse et animée de la même vie» Martin réforme son habit avec toute la sagesse de l'Église angti* fsane , enlevant point par point les embellissements successifs de la mode et en laissant même subsister quelques, uns, plutôt que de courir le risque de déchirer l'habit pour le ramener à laâpureté primitive. Jacques , au contrairov pressé surtout de ne pas ressembler à Pierre , arrache les broderies et met en même temps l'habit en lambeaux^ se frotte contre les murs pour effacer les dernières traces de

éês odieui orneilkeiits et, Inlérieureineiit hooteux de lié deilractioD de son habit, maudit la modération de Martin: liais il sent afec désespoir que plos il déeliire ses habita pins il ressemble à Pierre, « car de loin, dit Swift, dan^ l'obseurilé, ou pour les personnes qui ont la vue basse,' rien de plus semblable è des parures que des haillons. » L'Intempérante exaltation de Jaoques, ses longues prières, sa brutalité, sa reeherche affectée de la persécution, l'abus qu'il fait du testament de son père, sans cesse appliqué aux plus vils usages et employé comme une panacée universelle, enfin son alliance désespérée avec Pierre contre Martin, donnent au type des INssidents une vie et und réalité admirables. Mais en revanche, l'histoire de Martin, devenu le type de TËglise anglicane, élevé par Harry HufT, affermi par Bess, mis en danger par les gens venus du Nord, asservi un instant par Jacques, relevé par des amis secrets de Pierre, bientôt menacé par eux et appelant contre eux des étrangers, redevenu enfin le maître et né rêvant plus que la destruction de Jacques, compensait, pai^ sa vigueur railleuse, le plaisir que pouvait donner aus! amis de TÉglise anglicane la peinture satirique des égarerements de leurs adversaires.

L'apparition de cet ouvrage et son prodigieux succès eurent sur la vie de Swift une influence décisive et irréparable. Il acquit, pour ne plus là perdre, la réputàtiou d'infidèle (infideï) comme on disait alors, ou d'incrédule {unhe(iever)y et rËglIse établie prit en horreur celui qui l'avait ainsi défendue. « L'auteur, écrivait le judicieux Atterbury, a raison de se cacher, car les touches profanes dé cet ouvrage nuiraient plus à sa réputation et à son intérêt dans le monde que son esprit ne peut lui faire de bien. » Plus tard, Voltaire en jugea de même. C'est le Conte du 7bfmeattt|ui lui fit dire : « Que j*aime la hardiesse an-

glaise ! » Pour Swift, il ne comprit pas ou feignil de ne pa» comprendre les alarmes deTÉglise et n*y vit qu'un mélange dlneptie et d'ingratitudo : «c Je voudrais, écrivit-il, que ce corps respectable n'eût pas donné d'autres preuves de cette inhabileté, que j*ai souvent remarquée chez lui, à distinguer ses ennemis de ses amis. » Et c*est la reine Anne qu*il a plus tard représentée dans cette reine de LilUput» qui ne peut pardonner à Gulliver d'avoir éteint, d^une façon inconvenante, rincendie qui menaçait son palais. Swift, qui ne vit jamais dans la religion qu'une partie importante de la politique, était porté à oublier qu'elle était considérée par un grand nombre de personnes comme une institution divine, en dehors et au-dessus de la politique. Il la discutait comme une affaire, sans voir qu'on la respectait comme une croyance. Qu'importait aux yeux des hommes religieux de l'Église établie que Martin fût un peu moins ridicule que Pierre et que Jacques, lorsque 1^ croyances communes de Pierre, de Jacques et de Martin étaient avilies sous les plus indignes images, lorsque leurs débats, où leur dignité commune était engagée, devenaient une comédie grossière, iorsqu'enfin le surnaturel, ce fond commun et indispensable de toutes les sectes religieuses, n^apparaissait plus dans leur histoire que sous la forme des inventions indescriptibles de Pierre et des repoussan* tes aberrations de Jacques. Quand l'archevêque d'York , s'opposant plus tard à l'élévation de Swift à l'épiscopat, disait à la reine Anne a que sa Majesté devrait être sûre que l'homme dont elle allait faire un évèque fût un chré* tien, » il n'exprimait pas seulement l'opinion de tous les hommes religieux de l'Angleterre, mais celle que laisse à tout juge impartial la lecture de ce CorUe du Tonneau, qui est, si l'on veut, l'œuvre d'un ami de l'Église anglicane, mais qui, à coup sûr, n'est pas l'œuvre d'un chrétien.

L^eDsemble des œurres religieusesde Swift, écrites aux époques les plus diverses de sa yie, confirme notre opinion sar le caractère eiclnsivement politique de son interfenlion constante en faveur de FÉglise établie. Soit qu'il la défende contre les incrédules, affirmant son indépendance contre Tindal, parodiant amèrement le célèbre Dùcourê âur la liberté de penser de Collins (1), soit qu'il maintienne^ en toute occasion, le serment du Test contre les attaques des Dissidents, combattant, jusqu'aux extrémités de sa vie et de sa raison, pour les biens de l'I^lise, et la ven-* géant par le Légion dub des attaques du Parlement d'Ir-» lande, soit que dans son Projet pour le progrès de la reli^ gion (2), il engage la cour à renfermer les faveurs et les emplois dans le cercle des personnes dévouées à l'Église établie, il est toujours, dirigé dans cette conduite par des considérations étrangères à la râleur intrinsèque de la religioo, et sa pensée, partout reconnaissable, est particu-* lièrement claire dans les Sentknef^s d'un membre de l'Eglise anglicane (3) , et dans son Argumentation povrprotioer que VaboUtion du christianisme en Angleterre aurait quelques inconoénientê et moins d'avantages qu'on ne suppose (4).

a C'est le devoir d'un membre de TÉglise anglicane (5),

(1) M' CoUId's discourse of free thinking put iato plaio Englisb.

(2) Â Project for the advaDcement of religion and the reforroatioD of manners. «v.- .

(3) The sentiments of a church-of-£ogland-man with respect to religion and government.

(4) An argument to prove that the abolisbing of christianity in England may, as things now stand, be attended with somes inconveniences, and perhaps not produce those many good effects proposed thereby.

(5) Ought to believe.

dit SwUlt dans }» premier de ces deux écrite, de efotre en Pieu, en sa providence, eivla religion révélée^ et en la di^ viniié du Christ. » Pour l'épîscopat, « sans défcerminef 8*11est* ou non d'institution divine, » c'est une institution tràs« utile à la religion et à TËtat, et le membre de TÉgl^e « la défendrait, même par les armes, contre tous ies pouvoir» de la terre» excepté contre la législature (1) , aux décisioiia de laquelle il se soumettrait comme à une disette ou à to peste. » Il fout bien tolérer les sectes à cause de leur exten*v sion, bien que TÉtat doive les arrêter à leur origine ; mais quant à les admettre aux emplois publies par le rappel du Test, Swift croit réduire aisément à Tabsurde les défe»* searsde ce principe en leur montrant que cette admission, péolamée par les Dissidents protestants, devrait logique* ment s'étendre «c aux Papistes, aux Athées, aux Mabo* métans, aux Païens et aux Juifs* » Les Whigs compro-* mettent leur cause en s'aliénant la Haute^Église , qui a été si forme contre Jacques II, tandis qu'on a vu des offi^ oiers de Gromwell dans les rangs de Tarmée do roi catho* Uque> Il est très-vrai que le clergé a de la haine et du. mépris pour les sectes a comme les médecins pour les empiriques, comme les hommes de loi pour les gens de chicane, comme les marchands établis pour les colporteurs, i> mais c'est aussi et surtout Tintérét de TÉtat qui le touche. Dans la partie politique de ce remarquable ouvrage, Swift parle en Whig éclairé, tolérant, attaché à la révolution de 1688, justifiant par d'excellentes raisons la déposition de Jacques, mais en même temps incliné vers les Tories en ce qui touche la conservation de l'Église, et

(i) Against ail powers on ibe earth, excepl our owo legisla^ ture.

-rTr&....-rj>..-

peu éloigoé de se joiodre à leor parti pour la nàmm défeodre.

La 8pjritiieUe.irgnfiiMii^alten oontre TabolitioD daebriatianiaoïe est écrite par SMill dans ce too d'imperlorlMbla plaisanterie, où U eicelle; mais soos cette plaisaDterle mèoiet son opinion et surtont sa, métliode en matière de polémiiiiie religieuse se reconnaissent aisément. Il m craint pas* dit^il, d'aller contre Topinioa commune, etdAt*' il être poursuivi par TAttorney^énéraly ilafouera que dans la situation extérieure et intérieure du pays^ il ne yoit aucune nécessité absolue d'extirper le christianisme en Angleterre. 11 ne développe qu'avec ménagement un tel paradoxe ; qu'on ne croie pas surtout qu'il s'agisse de ce phristianismerétf^qul serait le renrersement delasoelété anglaise et comme un retour à l'état de nature, mata bien de ee christianisme nominal qui fait partie de la so-ciété politique (1). Pourquoi rqeter le nom et le titre de chrétiens? Discutons les avantages de cette résointtoo violente. Ne faut-il pas une religion nommale parmi noua pour exercer l'activité belliqueuse des gens d'esprit? 8*ila n'ont plns^de Dieu à insulter, n'esl-il pas à craindre qu'ila ne s'attaquent au gouvernement, au ministère ? Il ftiat on aUment à la critique. On assure, il est vrai, que le reveno d'environ 10,000 gens d'églisedans le royaume. Joint àeelul desévéqueSf entretiendrait convenablement au moins 200 élégants libres penseurs (2) qui serueut l'ornement de la cour etdupaya» Mais ce revenuserait insuffisant. D'ailleun,

(i) 1 hope DO reader imagines me so weak to statid up in Ihe dafeoce of real Ghîstianitj..* evory candid reader vrilt eaêily uadenland my diiDourse ta be intended only in defeoee of Qomiaal chrisliaaisiy

(%) GeoUemen of wit and freethinkiog.

q4ii régénérerait la race anglaise, compromise par les rejetons misérables des hommesd'esprit et 4e plaisir, si Ton sopprimait ces 10,000 prêtres que la prudence de Henri VIII a soumis à un régime sain et léger ? On se plaint de l'observation du dimandie, mais on oublie Tatilité des églises pour les marchés, les rendez-*voas d'affaires et d'amour, et surtout le sommeil. Mais, dit-on, cela ferai|; disparaître les pariis parmi nous, on ne parlerait plus de Haute et Basse-Eglise, etc... Si Ton effaçait dans le dictionnaire, répond Swift, avec un admirable bon sens, les mots ûedébauche^ ivretse^ w>l, serions^nous le lendemain chastes, tempérants et honnêtes, ou sains, si Ton effaçait les mots de pierre et de gouiti. Otez aux Whigs et aux Tories les dénominations politiques et religieuses, et Torgueil, TenTie, Tavarice et Tambition en fabriqueront d'autres. L'on ne manquera jamais de mots convenus ou créés pour distin* guer ceux qui sont au ministère de ceux qui veulent y arriver. Laissez la religion vous les fournir. On se plaint de ce que des prédicateurs soient payés par l'État, pour tonner un Jour sur sept contre la poursuite des richesses , du plaisir et de la grandeur, qui occupe tous les hommes vivants pendant les' six autres jours. Mais quel est le libre penseur que cette contradiction ne chatouille? Les choses défendues ne semblent--elles pas plus douces; la soie prohibée fait les délices ' des femmes, et le vin de contrebande celles des hommes. Augmentons les prohibitions de tout genre,. pour chasser le spleen par Tattrait du dé-* fendu. Pour le peuple même, la religion n'est pas inutile; i) n'y croit pas plus que les hautes classes ; mais il s'en sert pour faire tenir les enfants ^nquilles, et s'en amuse pendant les longues soirées d'hiver. Enflnon prétend que cette abolition ferait disparaître les sectes religieuses, et unirait toutes les communions protestantes. Mais es^c•

bien le chrislianisme qui faitdes fanatiques, des fondateurs de sectes, des gens atides de se singulariser? nullement, ily a dans chaque nation une portion d'enthousiasme qui a beMln de s'épancher quelque part ou de mettre tout en feu (1). C'est acheter la paix publique à bon marché que de laisser se déchirer . pour des rites religieux , des hommes qui autrement s'attaqueraient aux lois du pays. Cette peau de mouton remplie de paille qui leur est livrée sauve le troupeau. Ce que les couvents font sur le continent où ils absorbent les natures excentriques et maladives, les sectes le font chez nous» et il faudrait à leur défaut inventer autre chose. Ouvrez toute grande la porte de la croyance publique, ily aura toujours des gens qui se piqueront de rester dehors. Abolir le christianisme, c'est peut-être faire place au papistoe, car le peuple li* vré à lui-même cherchera quelque nouveau culte, et tombera dans la superstition. Toland, cet oracle des antiehrétiens, est. un prêtre irlandais, fils d'un prêtre irlandais; Tindal a été catholique. Enfin, si cette aboliiion est utile, il vaudrait mieux la remettre à la paix, nos alliés se trouvant tous, par hasard , être chrétiens. Si nous comptons, pour les remplacer, sur l'alliance des Turcs, eUe est incertaine, car non-seulement ils sont at^ tachés à leur religion, mais croient en Dieu, ce qui est •plus qu'on ne nous demande pour conserver le nom de «brétietts. Pour conclure, le commerce ne profiterait pas, comme il l'espère, de cet acte pour Pextirpation du christianisme, et six mois après le vote, la banque et les actions de la compagnie des Indes orientales baisseraient au

(1) There is a portion of enthusiasm assigned to every nation which if it has not propef objecta to work on, will burst oui aud set ail in a flame.

ftMtns d*ttil pour cent. GomÉie ôelte perte est einqoaoié fol» trop grande pour que la gagesse du siècle Juge ft propos de s'y exposer dans rtntérèt du saldt du ohris« tfanlsme/ il n'y a aiMUne raison de s'y exposer, pour la Seule satlsfaetion de te détruire.

• £n(lii, parpti ses. pensées sur ia religion (1) et sur Té* giise^ nous trouvons ces pa9sages : <x Attaquer les of^niont fondamentales d'une religton vraie oo fausse ost un acte criminel, à moins que votre dessein avoué ne soit d'aboHr entièrement cette religion. Par exemple la Cbu meuse doctrine de la divinité du Christ a été reçue universellement par toutes les communions chrétiennes, de-* puis la condamnation de l'Arianisme» soiis Constantin et ses successeurs; les efforts des Sociniens sont donc vains et inexcusables puisqu'ils ne pourront Jamais établir leurs propres croyances et ne parviendront qu'à exciter des doutes et des désordres dans le monde. L'absenee de fM est un défaut qoMl faut cacher quand on ne peut le vain<ère. La religion chrétienne, dans son origine, fut présent 4ée aux Juifs et aux païens sans cet article de la divinité du Christ; ce qui autant que Je me le rappelle est observé par Erasme; il dit que c'était une nourriture trop lîûtté pour des enfants (2). Peut-«ètre que si les mission- «iair«s adoucissaient encore cet artide aux Chinois, ils prouveraient moins de difficulté à les convertir, et le jCoran nous démontre qu'il est la plus grande pierre d'à* ehoppoment des mahométans. Mais agiter un article de (M aussi fondamental, dans un pays où le christiaidsme ^t déjà établi, ne peut qu'avoir des conséquenoea perni«cieuses pour la morale et la tranquilité publique. )»

' (1) Thoaghts on religion.

(2) Too strong a meai for babes.

— SS- II semblerait qaé Montesquiea eût voulu résomer toute te polémique religieuse de Swift et le fond de son argumen-* Ration ordinaire, lorsqu'il éeritit cette page, que le doyen de Saint^atriisk eût signée ; «Quel peut être le motir û*9l' taqaer la religion révélée en Angleterre. On l'y a tellement purgée de tout préjugé destructeur, qu'elle n'y peut li^re de mal et qifelle y peut faire au contraire une înflnité de biens.... En Angleterre, tout homme qui altaqtie la religion, Tattaque sans intérêt; et quand même il aurait raison dans le fond, il ne ferait que détruire une infloité de biens pratiques pour des vérités purement spéculatives, r^

Mais en parlant, en toute occasion, avec la mâle liberté de Montesquieu, Swift oubliait quMI était membre et membre ambitieux de l'Eglise anglicane. Des édiecs s«c^ tessils le lui rappelèrent. Il fut impossible aux Whigs, qtil désiraient se rattacher, d'obtenir pour lui une àfUiation lucrative et honorable. Il fût question tour k tour du secrétariat de l'ambassade de Vienne , de Tévêché de Virginie, d*une prébende de Westminter. Tout échoua , et en 1709 Swift retourna en Irlande, aigrr contre ses amis politiques et très-disposé à tenter la fortune du cêté de leurs adversaires. Les mêmes déceptions l'attendaient dans ce nouveau camp, moins libre encore que le premier dans son action sur f Église.

En 1710, Swift r^int dlrlaode, chargé parles évêques de solliciter da ministère la suppression de cet fmpêt du tO»"" et des pr$mkri'frmu (1), dont le clergé d'Angle terre était délivré^ que celui dlrtande supportait encore. Il trouva les Whigs dans les plus vives alarmes ; Ils occupaient encore cpi^qoes positions dans le ministère, mais il

(1) The payment of iwentieth part» and first^fruits.

chancelaient dans le payg. En poursuivant arec acharnement le docteur Sacheverell qui afatt déploré dans un sermon rabaissement de Tautorité royale, Finfluence des Whig9 et les périls deTEglise établie, Ils araient soulevé en Angleterre ce sentiment de résistance qu'y éveillent toujours les excès d'un parti, même le plus populaire. Les Tories étaientportés au pouvoir par la reine et par Topinion, et Swift allait leur tendre la main, malgré les efforts de ses anciens amis. Il écrivait, dans ce précieux journal qu'il rédigeait pour Stella: «Les Wbigs s accrochent à moi comme des gens qui se noient, à une branche, et tous leursgrands hommes me font de plates excuses. Il est amusant de les voir tous confesser lamentablement qu'ils m'ont maltraité. » Swift ne songeait guère à s'associer à ladéfaite d'un parti qu'il avait inutilement servi dans sa puissance. La défection fut éclatante. Le 1*' octobre il écrivait contre lord Godolphin, grand-trésorier, la JBa* gmtte de Sid-Hamet, et le 4 octobre, introduit auprès de Harley, qui était avec Saint-Jean, le chef des Tories, et qui touchait au pouvoir, il s'engagea à servir le ministère qu'il allait former et conduire. Le bâton du grand-trésôrier, disait le poète, était devenu un serpent entre les mains de Sid-Hamet au rebours de la verge de Moïse ; ce bftton était attiré par les trésors cachés et par les bourses pleines; Il servait aussi à SId-Hamet de ligne à pécher, ligne merveilleuse qui prend le poisson et garde l'appât (1) (Swift l'avait éprouvé lui-même). Une guerre sans ménagement suivit cette rupture sans dignité. Les Tories avaient fondé contre une feuille Whig que rédi-* ge^ient l'évèque Burnet, Addisofi, Steele ef quelques aur très, ï Examiner rédigé par Saint-Jean , Atterbury, Prior.

(1) He caught his flsh and sared his bait.

Du mois de noyembrelTlO au mois de juin 1711, VExaminer fut abandonné à Swift, quiy défendit éncrgiquement le ministère, et y déchira iQsWMgs ayec une yiolence devant laquelle Âddisonerut devoir se retirer. DdiUsT Examiner et dans un grand nombre de pamphlets, vendus à bon marché, Malborough, et sa célèbre avidité (1), lord Wbarton et son impiété, Walpoleet savénaHté, étaient attaqués avec une ironie intempérante; les doctrines des Whlgs exagérées et signalées à l'indignation publique , les maximes des Tories adoucies et revêtues d*une tolérante sagesse. Tl établit plusieurs fois les différences qui séparent ces deux partis Jeu rs reproches mutuete : ce Nous les accusons, écrit-il dans le numéro 40, de vouloir détruire l'Eglise établie, et introduire, à sa place, le fanatisme et la liberté de penser ; d'être ennemis de la monarchie, de vouloir miner la présente forme da gouvernement pour élever une répu«blique ou quelque autre établissement de leur goût sur ses ruines. D'un autre côté, leurs clameurs contre nous peuvent se résumer dans ces trois mots redoutables : le papisme, le pouvoir absolu, le prétendant (â). » Eternelle tactique des partis; certes les Whigs avaient derrière eux

(1) Désignant Malborough sous le nom de Marcus Crassus , il lui écrivait : ce Vous êtes le plus riche citoyen de la république; vous n'avez pas d'enfant mâle, vos filles sont toutes mariées à de riches patriciens; vous touchez au déclin de la vie, et malgré tout cela, vous êtes profondément atteint de cet odieux et ignoble défaut de l'avarice.... Je n'en citerai pour exemple que celte fameuse paire de bottes que toute l'éloquence du monde vous décida è peine à laisser couper, pour vous en délivrer, lorsque vous ne pouviez les garder mouillées et glacées comme elles Tétaient, qu'au péril de votre vie. (Examiner n° 28.)

(2) Popery, arbitra ry power and the pretender.

leseanemîBde régUëe el de la rtionarchte; certes «nsi les Tories avaient derrière eux, et eetle fois à leur tèle, des amis du papisme» du pouTOir absolu et du prétendant. Mais la oation qui maiotenait réquiiibre eufcfe les deut partis, et qui leur prétait tour à tour sa foroe, ne voulait ni de Tan ni de Tautre excès» et renversait à temps eeiix qui prétendaient Ty conduire. Elle s'est révolté* contre là tendance républicaine do procès de Sacbeverell, elle ap* plaudira à la cbute du ministère Tory, trop ami de la France, à Texil et à la condamnation de lk>lingbroke et d^Ormond, trop disposés à favoriser Tavénement du pré«* tendant.

Une grande tâche était imposée par le ministère à ceux qui avaient entrepris de le servir, celle de préparer les esprits à la paix qu'il voulait conclure avec la France ; et un grand secret leur était caché, celui des relations des plus importants de ses membres avee le prétendant. Bans de nombreux écrits, principalement dans la Conduiit dm ailié$(l)^ dans les ReoMrques sur le traité des barriéret, Swift s'efforçait avec succès de détourner l'opinion pu^ blique d^une guerre qui dorait depuis dix années, et qu'il déclarait infructueuse. L'empereur et surtout les Hollandais profitaient seuls des défaites de la France, et l'Angleterre succombait sous d'inutiles victoires. Swift racontait l'histoire d'un duc qui, jouant à un jeu de hasard, entassait devant loi des monceaux d'or, et tout entier au jeu, n'apercevait pas derrière lui un voleur qui, passant la main sous son bras, faisait tomber l'or dans son chapeau. Tout le monde voyait cet homme et le prenait pour le do* mestique du duc. Quand le jeu fut terminé on le félicitait de son gain : «c J ai cru beaucoup gagner, dit-il, mais Je

(1) The conduot of the alhes.

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ta» que €'^ peu 4e chose, i^Oa fafertit que sou do^ meitique afaît emporté le reste, ^t il comprit qu'il était volés. Voilà ce que Swift voulut fair^ comprendre au peuple anglais peodant qu'Harley devenu lord Oxford (ji7il), Saiqt-Jean deyenu lord BoUogbroke (1712)« condiusaieiit, à travers milie obsia^tef . oea négociation! difliciles qui aboutirent, en avri)11713, au traité d'Utrecht. On sait que le traité a peine conclu fut attaqué avec vio-* lence; Swift qui Tavait facilité , eut encore à le défendre» Au pamphlet de Steele,1a Cri$e (1), îi opposa cet Effrit Public des Whig$ (2), qui oflTensa les lords écossais. Peor dant que la Chambre des communes excluait Steele. pour avoir publié la Cri$e. les lords écossais obligèrent le ministère à offrir ?00 livres au dénonciateur de VEspri^ PMic des Whigs. Nul n'ignorait que lé paipphlet était de Swift, mais il ne fut ni dénoncé ni poursuivi.

Gepeodant ce traité laborieusement achevé, accrut les divisions a^sst bien que la confiance des Tories. Maintenir Tunion parmi les membres de ce ministère, qui n'éiaienl; pas tous également fidèles à Tacte de la succession à la cpuh ronne, était l'une des tftches les plus actives de Swift. D^à dans son Avis auo^ membres du club d* octobre (3) Swift avait tenté de modérer l'emportement de cette fraction des To^ ries qui, en abusant de sa victoire, eût prématurément alarmé la nation et ébranlé le ministère* L'année 1714 vit éclater ces divisions, et la partie extrême du ministère en (exclut les modérés. Bolingbroke et le duc d'Ormond se rirent tout puissants. Lord Oxford succomba. Presque aussitôt la reine Anne mourut le l*'aoûl 1714, et toutchan-

(1) The crisis.

(2) Publie s piiit of ihe whigs.

(3) Some advice lo tfie mead^ers of the october dut).

fçea de face. Le parti Whîg revint au pouvoir avec la maison de Hanovre. L'ancien ministère fut accusé de trahison. Ormond , Bolingbroke , Justifièrent l'accusation par leur fuite et par leur réunion avec le, prétendant ; tandis que lord Oxford, moins coupable, attendait son procès à la tour de Londres. Il l^altendit jusqu'en 1717. L'apaisement de- la colère publique, et une contestation, habilement soulevée par un de ses amis entre les deux chambres, le firent acquitter par la Chambre des lords.

La carrière politique de Swift était terminée, mais il rapportait de cette époque agitée de sa vie une conquête qui eût pu le satisfaire, s'il n'avait sans cesse désiré et souvent espéré davantage. Ënl711, Harley, ravi ilu succès de V Examiner^ avait envoyé & Swift un billet de banque (1). Swift avait renvoyé avec indignation un aussi indigne paiement de ses services. Se mettre humblement à la solde du ministère, c'était renoncer à profiter d^une façon plus util^ et plus durable de sa victoire. Swift voulait un évéché, et les ministres épuisèrent vainement leur influence pour faire un évéque de l'auteur du CoiUe du Tonneau, Aux t^eprésentations de l'archevêque d'York et aux scrupules de la reine se Joignait contre Swift Tinfluence de la duchesse de Somerset qui, aimée de la reine et alliée aux Whigs, s^était attirée de Swift les sanglantes attaques de la Prophétie de Windsor (%), où elle était accusée d'avoir les cheveux rouges et d'avoir fait assassiner son mari. Les larmes de la duchesse l'emportèrent sur les instances des ministres, qui n osèrent exiger de la reine le sacrifice de ses scrupules.

(1) A bank-bill.

(2) The Windsor prophecy. — They assassine when young aod poison wbon old. — Root oui thèse Garrots...

JaoMiift d'ailleun, mipistère n'eut môios d'influenoe sar ie souverain que cette administration Tory qui, à force d'avoir accusé les Whigs, d'encbatner la volonté royale , âe.troavait àson tour les mains lié^ devant les caprices de la reine. Elle tournait contre eux leurs principes, et faillit plusieurs fois faire échouer l'œuvre di£9c|le de ia paix, en fovorisant Les partisans de la guerre. Le 7 décembre 1711, après avoir assisté à une séance de la Chambre des lords» où te duc de Somerset avait parlé contre le ministère et contre la paix, elle refusa le bras du lord-chambellan pour prendre le sieu. Les Wbigs triomphèrent et les ministres se crurent perdus jusqu'au 29 décembre, où la reine ren* dqe à leur influence, créa 12 nouveaux pairs partisans delà paix. On sent combien des ministres, si peu maîtres de la reine sur les questions générales, étaient impui^ sants sur lesf questions de personnes. Swift, lui-même, dans VEsMminerAa 14décembre 1710, accusant les Whigs d'asservir la reine, avait écrit : « Voici leur langage habituel : Madame, je ne puis vous servir, si un tel est employé. — ie désire humblemeot donner ma démission, si un tel reste secrétaire d'État. -^ Je ne puis répondre que la citéprète de l'argent au gouvernement (1], à moins que mylord utf tel ne soit président du conseil, etc. Vculà le langage que, pendant les dernières années, les sujets

tenaient à leur prince Cette façon de faire capituler le

souverain, était déjà répandue de telle sorte que le moindre serviteur commençait à lever la tète et à prendre de l'importance. Il lui fallait un régiment ; son' fils de*

(1) That ihe ciiy will iend money, unless {Eseaminêt,

T«U étw Mt iiia}or, ton frère pereeptour; «olrement il RieBaçaît de voter félon sa conscience (f ). »

Bb refusant d'imposer à la reine l'élévation de Swift à Vé-^ pisoopat , les ministres devaient donc lai paraître exeosa-^ blés; mais il ne les excusa pas, et en 17i5, après la conclu* sîoD de la paix d^Utrecht, voyant trois doyennés vacants; remplis sans qu'il fût question de lui, il menaça les minis^ tteê de son départ Le 23 avril 1713, il fut nommé ei> doyenné de Saint-Patrick, qui rapportait près de 1000 1. (25,000). La séparation d'Oxford et de Bolingbroke ne rempécba pas Tannée suivante de rester fidèle à ses deat anus. Il priait Oxford d'obtenir pour lui une gratiflcation de 1000 1. pour ses frais d'installation ; Oxford, toujours lent, tomba avant de l'avoir obtenue; Swift s'adressa k Bolingbroke qui, pendant sa courte domination, obtint cette fav^r lucrative. Hais la mort de la reine et la fuite du ministre rendirent inutile la persévérante activité du doyen.

Sinft se retrouva donc dans cette ce terre d'exil, » et bien qne sa condition y fût très^supportable, la perte de toute influence politique, la nécessité de renoncer h toute asiiMtioa, Téloignement offensant qu^ lui montrait la pù^ piilation protestante, animée contre les Tôriee et contitè les Stuarts, rendirent très^pénibles. les premiers moments de sa ohute« Il réfléchit amèrement sor sa destinée et com^ prit que son génie avait nui à sa fortune. On ne peut lire sans émotion ce court Esgai stir la dêtUnie d$$ gens d*^ gli$9 (2), où il OMMlre, avec tant d'esprit et tant d'ameiw

(1) He expected a régiment or his son must be a major; or bisèrotber a coUector; else be «breatened lo vote aeoording to his conscience (id-id).

(2) An Essay on ihe fales of clergymen.

É» te soecès SBsvé et b mMioerité aerrile et immr^ sellemont bleoTeillante de (iorosodes el TabusieiBeiit d'fiiH genio, opprioié par son Ulent. Il tooIuI renoneer i tont eflèrt d'espril et s'aocoatamer i son sort: c Je oe lis et je n'écris qae des iNigatelles, écritait^ i 6ay ; le chefil, le sommeil et la promenade me prennent dlx-liuit heons war Tîûgt-qnalrer »

D*aatres soneis rassalllaient en Irlande, et son eoNU^v sa eonscience, son honneur y subissaient de perpétnellea épreuves. Il rerenait auprès de Stella, la pensée remplie d'une autre femme, de Miss Yanhororigh, qui eut à souf* frir tout ce que Stella avait souffert, mais qui en soullrit moins longtemps. C'est en 1710, que Swift connut àLoo* dres Madame Yanbomrigh, veuye d'un nMrcband d'Ams«« terdam, et dirigea les études de Tatoée de ses deux filles. Le charme qui ayalt entratné Stella vers son matbre, agit ayec autant de force sur l'esprit élevé, sur le cœur aioiant de Miss Vanhomrigb. Au commencement de 1113« elle avoua son amour i Swift et lui offrit sa main. U n'est pas douteux que Swift Taimait ; maïs rompre avec Stella et épouser Miss Tanbomrigh, était au-dessus de ses forces; il voyait aussi dans cette action la ruine de sa réputation^ et une prise offerte aux sévères Jugements du monde* Sans ce poème de Cadpnm$ €t Fanesia, plein de tristes beautés, où il exhorte Yanessa à une sorte d'amour pia^ tonique, lui offk*ant, dit-il, a un perpétuel délice d'esprit» appuyé sur la vertu, plus 4arable que les séductions de l'amour, ei qui échauffe sans brAler ; » dans ce poème où l'on a pu voir un aveu d'intimité à travers ce passage équivoque: ce Mais quel succès Yanessa a-t-elle remporté? est-elle restée, pour plaire à son adorateur, dans ces hautes régions romanesques, ou descend-il pour elle à agir avec une fin moins séraphiquc, ou pour tout concilier, asso-

cient'ils les livres et Tamour ? On De le dira jamaiB ni genirè humain, et la mose qui le sait ne le dévoilera pas; ry dans ce poème, il donne à Tinfortanée Yanessa , à définit de la plus forte raison qui lui fasse refuser sa main (ston engag^emeht avec Stella), cette autre raison puissante irassi ^r son esprit : « Que dira le monde P.. La ville jurera qu'il a trompé par des paroles magiques la jeune fille sans défense; tous les fats en riront, et diront que les savants ne valent pas mieux que les autres

hommes Quel soin paternel de cette jeune fille;

cinq mille guinées dans sa bourse, le docteur aurait pu imaginer pis (1). »

En 1714, la mère de Miss Vanhomrigh mourut; elle accourut en Irlande avec sa sœur, et le supplice mérité dé Swift commença. Il n'eut jamais le courage de lui enlever tout espoir, et la désespéra lentement par une froideur inexplicable pour elle, par les brusques changements de son humeur. Il restait souvent longtemps sans aller la voir, et les lettres de Yanessa nous apprennent combien ses vi** sites étaient souvent cruelles : « Je vous prie de me voir et de me parler avec douceur, car vous ne condamneriez personne à souffrir ce que j'endure; putssiez-vous seulement le savoir. Je vous écris cela parce que je ne pour« rais vous le dire si je vous voyais ; car lorsque je commence à me plaindre, vous vous fâchez, et il y a alors dans vos regards quelque chose de terrible qui m'impose silence. r> De son côté, Stella, se sentant une rivale sans la connaître, se mourait, et en 1716, Swift, vaincu par sa douleur, l'épousa secrètement. Sans oser avouer cette union à Yanessa, il se conduisit de telle sorte avec elle^.

(1) Five thousand guineas in her purse.

The doctor might bave fancied worse.

-^rrm

f u'eHe se ictin à aimante, toQjODis eftayée et Swift. Elle lolécriTait en 1120 : cDixi se soDt écoulées depuis que je Toas ai n, ci pas i lettre.... Yoos Toulei à force de ifcaeur TOUS.... Je Yous coigme par Mea mteie, de ma dire ce qui a pn causer l'exlrème diaogMûent que je troote m TOUS. » GependaDl elleeiit enoora i Celihridge qoeiqDm jours heureux. On moidrait, longtemps après cette in* Bcste Instoire, le berceau entouré de Hencs, et rafiraldn par un ruisseau, on Swift et Yanessa Tenaient souTcnt s'assecMr avec des liTres et passaient de longues heures » toqj<Mm trop courtes pour l'amante dâaissèe. Swift l'ei^ coorageait dans ses lettres à TiTre au jour le jour,, et k ne rien désirer au-delà dit présent. « Lm sages de tous les temps (5 juillet 1721) ont pensé que la meilleure .bmthode est de prendre les minutes comme elles Tolent» et défaire un plaisir de toute action innocente.... Ëcrifeamol galment» sans plaintes et sans prières ; autrement Gadeous le saura et tous punira. )» Un an plus tard (13 Juillet 1722), il écrirait : « Montez à cheral, faites-YOUS ^vre de deux domestiques, et allez yoir ros voisins, les plus petits de préférence ; il y a du plaisir à être respecté, et TOUS le pouvez toujours par votre esprit et votre fortune. La meilleure métbode que je connaisse en cette vieest de preadre son café quand on peut, et de s*en passer gatment quand on ne le peut pas ; tant que vous aurez le spleen, vous pouvez être sûre que je vous prêcherai. » Il Q*eut pas à lui faire longtemps ces injustes et inutiles reproches. Avant la fin de cette année même, Yanessa, qui avait perdu sa soeur et qui était livrée, sans consolatioof au sentiment de son abandon, se décida à chercher le véritaMe secret de la conduite de Swift. Elle écrivit h Stella

et lui dânaiMia la viérité. CeÛe*ci répondit à son infortunée rivftle qu'elle était la femme de Swift, et elle envoya à ce dernier la lettre de Vaoessa» eo quittant Dublin. Aussitôt &wifi partit avec cette lettre pour Cellbridge, entra ches Vanesaa, jeta cette lettre sur la table, et sorfit sans lui dire un seul mot. 11 ne revit plus c^le qu'il avait frappée de ce coup movteL Trois semaines après, elle mourait, révoquant le testament qu'elle avait fait en faveur de ^ift, et léguant une partie de sa fortune au docteur Berkeley. Swift alla errer deux rams dans le sud de llr^ lande, laissant ses «mis dans rinquiétude, et revint à Do- Min, où de nouvelles luttes politiques et des efforts supfémes d'ambition devaient effacer pour un temps de son esprit Timage vengeresse de Vaoessa.

L'accablement où Swift avait langui pendant les pre^ mières années de son exil en Irlande, ne pouvait durer toujours. L'état déplorable de ce pays, Toppression poli^ tique et industrielle de ces popiUatioBS misérables, Vî»* digndrent et lui offrirent une nouvelle occasion de jouer un grand rAle dans le monde. Dès 1720, son court pann pUet exhortant l'Irlande à ne consommer que ses produits «anufbctoriers, i l'exclusion de ceux de l'Angleterre (1), avait excité l'esprit public et éveillé les inquiétudes de l'administration anglaise. Swift aflh^malt que fétat des landais c était devenu pire que oeini des paysans de Frenoe^ des serfs. d'Allemagne et de Pologne, v a Qui** conque, disait-*il« voyage dans cepays et y considère l'aspect de la nature, t'aspect, Textérieur et les habitatioqs des hommes, ne se croira pas dans une contrée où la lol^ la religion» ou la plus vulgaire humanité soient respectées. » L'Imprimeur de cet écrit fut accusé. Whîtshed,

(1) A proposai for the ttuirersal use of Iridi naBufaeluré.

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^hMf^u9tiUt retint le jary 11 lieares et le renioyà 9 fois daos le Heu de set délibératioii», sans obtenir la eondamnation désirée. On désespéra de raccusiilion, et la pour^ mtefat abandonnée.

. $wift connaissait maintenant rirlande et savait qnel point d'appui on pouvait troarer dans ses sonfflrances et d^BS ses passions. Quatre ens après cette tentative, il sai^ sis«Mt avecQne audace inouïe et un art admirable l'ooea-^ sion de la soulever tout entière. La monnaie de cuivre fflisait défaut en Irlande et le petit oommeroe s*]r faisait difficilement; les ouvriers y étaient payés en kanê repré* sentant des fractions du sbelling et échangeables. Parmi les diverses offres faites au gonveriœmeffl Anglais, c^e de William Wood, déjà fermier de toutes les mines de la couronne, parut la plus avantageuse. Une patente lui ftil accordée pour frapper 108,000 ttvres st. de monnaie de euif re et pour les écouler en Irlande dans fesptfce de 14 ans. Il était aisé de rendre difficile rexécution d*one me^ eure si simple et si nécessaire. La Jalousie du Parlement jdlrlande, Qui n'avait pas été consulté, la défiance nato-^ folle des populattons pour toute monnaie nouvelle et sur* ioutpour une monnaie venant d*Anglelerre, olfrafei^ les il^menls d'une résistance que le talent pouvait rendre iur surmootable. Les deux Chambres du Parlement d'iriande avaient oommenoé contre cette mesure une opposition peu ^redoutable en eUe-*mème; grAoe à Swift, elle allait deve<- Air invincible.

. Arec sa merveilleuse facilité à prendra tous les rôles «t iè les Jouer, au naturd, Swift se fit drapier (1] i»our ètie mieux entendu des commerçant» et du peuple, et jamais

(1) £o anglais DrapÊr, mais Swift écrivait Dra^pier. — * Tke Drapier*s (etUrs,

la crédulité populaire, la peur, Fiiitérét n*ont été mis eo ceuTre avec plus de chaleur et d'habileté que dans ces célèbres Lettres. « Ce que Je vais vous dire est, après Totre devoir envers Dieu et le soin de votre salut, du plus grand futérêt pour vous et pour vos enfants; votre pain, votre habillement, toutes les nécessités de la vie en dépendent. Je vous supplie donc comme hommes, comme chrétdms, comme pères, comme amis de votre pays, de lire cette feuille, avec la plus grande attention, ou de tous la faire lire par d'autres; et afin que vous le puissiez faire à moins de frais, j*ai ordonné à Timprimeur de le vendre au plus bas prix, d Après ce début admirable, il transforme audacieusement Wood en un aventurier, et déclare que la valeur intrinsèque de sa monnaie ne vaut pas un huitième de sa valeur nominale. Il affirme encore que Wood dépassera rémission fixée par sa patente, qu'il remplacera tout Tor et tout l'argent de l'Irlande par sa fausse monnaie. Mais Wood est appuyé par les Anglais, il veut imposer cette monnaie ; il la fera donner en solde à Farmée et alors il croira son alfaire faite «c et ce sera pour vous, dit Swift, une grande difficulté, car le soldat ira olfrir cette monnaie au marché et au cabaret, et si on la refuse, il menacera de tout ravager, de battre le boucher et la cabarettère , et prendra les marchandises en vous Jetant la pièce fausse. Voici alors ce qu'il suffira de flaire. Que le boutiquier, que le marchand de comestibles, que tout autre commer^ çant demande dix fois la valeur de sa marchandise, si on veut le payer en monnaie de Wood. Par exemple, 90 deniers pour un quart d'ale (au lieu de 2) (1), etc.... Pour moi qui ai une bonne boutique pleine de drap, J*échangerai

(1) For example 20 d. of 4hat money fort a quart of aie and so in ail things else.

afec mes voisins marchandises pour marebandises, plulAi qae de prendre le mauvais cuivre de M. Wood. . . . Nos mendiants même seroni ruinés par son projet ; leur donner un denri-<(]fenny, cela apaise leur soif ou les aide à remplir leur ventre, mais leur donner un demi-penny qui vaut le 12* â*ufl demi-penny, c'est comme si J'Atais trois épingles de ma manche pour les leur donner. ... En un mot, ce demi* penny c'est a la chose maudite » que selon rËcritore « il est interdit aux enfants d'Israël de toucher. »

' Encouragé par le succès de cette première lettre, il est plus hardi dans la seconde. Mais la monnaie de Wood a été essayée, disait-on. a Tai entendu parler d'un homme, dit Swift, qui, voulant vendre sa maison, portait «n morceau de brique dans sa poche et le montrait comme échantillon pour encourager les acheteurs, o Mais, disait* on racore, la monnaie de Wood ne passe que comme appoint; onnepeut en offrir plus de 5denierslf2àhifois(l). « Bon IMeu, s'écrie Swift, quels sont les conseillers dece misérable t que sont ses soutiens, ses complices, ses excitateurs, ses associés? M. Wood m'obligerait à recevoir 5 deniersl^ de soncuivredanschaquepaiement ; et moiJeb#û' lerai la cervelle à M. Wood et à ses agents comme à des voleurs de grands chemins s'ils osent m'ofoliger à recevoir un liard de leur monnaie sur un paiement de 100 liv. (2). Il n*y a point de dommage pour Thonneur à se soumettre à un lion ; mais quel est Tètre à figure humaine qui se laissera manger vivant par un rat ? Cet homme a mis une taxe de 17 sh.par livre, sur le peuple dlrlande; une taxe

(1) La pièce de six pence est en argent.

(S) Iwill shoot W Woed and his deputies throogh ihe head lObahighwaymen or boosebreakers if tbey dare fo force ooe farthing of Ibeir coin on me in Ihe paymeot of 100 1.

qui frappe iioa>*fiealtoMDt les terres, mais Tiiilérét de l'argent, les marchandises» les manuCaetnres, le salaire des maneeofres, desdoaiiestiqiies...«BoutiquierB, prenez garde à vous (1). 8i le fameux Hampden aima mieux aller en prison que de payer quelques shellings au roi Charles P^ sans Tautorisation du Parteodent , J'aime mieux être pendu que 4e payer sur tout mon hien une taxe de 17 s. par liv. selon le bon plaisir du vénérable M. Wood. . if>

Que pouvait la raison contre ces éloquents mensonges? En vain le gouvernement flt^il pubUer TexceUent rofpwrt deê Iari9 du eomml frivi sur Taffaire de Wood (2), réfurtation pbis quesuflteante des Lettrée du Drafi$r. On avatt, disait ce rapport* engagé le Parlement d'Irlande et en gé^ néral les opposants au privilège de Wood, à porter devani le comité leum arguafients et leurs griefs. Après Toniver** selle olaflMur de VIrlande, personne nlavait o^é compa*^ raltre pour une pareille cause, quoique le gouvernement offrit les ft*ais du voyage et les indemnités des témoins*' J)evant ce silence^ le comité fit son enquête. L^essai de la monnaie déjà frappé lot largement lliit par sir Isaao Newton, sir Southwelltet J. Scrope: répreuve avaitété décinve et le contrôle devait être permanent; la monnaie de Wood était plutét supérieure qu'inférieure à la monnaie anglaise et aux stipulations de sa piÉsnte, que Newton avait rédigée* i.e droit du gouvernement d'assurer l'exactitude d'un eon* tiet fiit selon la loi était parfaitement établi; etcepen*** dant,«avec une sagesse vraiment aqglaise, le conseil privé, considérant que Wood n'avait encore frappé que 17,000 liv*

(1) Shopkdepers look to yoorselvss. ,

(3) The report of the commitlaeoltbcKirdsofhisMaîesiy's molt honouraUe pnvy coundl, in rslatioa Co MWeecPs half^ pence and farthings.

— siée sa iDdimaie, et n*avait ettoore préparé du cuivre qiie pour 23.000 lif. proposait de limiter Féi^issîon de cette mon^ naie à 40,000 liv., et cette ooMeci^on une fois Mie, d'asivrer Teiéeutiou de la loi. Gela méiiie allait être impôsafble.

Swift, dans um troisième lettre, eicNa rhydignation de hi noblesse dlrlaode centre le toi» dominateur du conseil priîé : « Appeler dcHnetir (1) les adresses des deui Glram-^ bres du Parletnent dlrlande ; d To» parlait dans ce style au Parlement d*Angletepre, Je voudrais savoir combien de mises es aecûsatiODS en seraient la suite. » Sans sHnquÉéter de répondre an conseil, Swifl continue dW** finner, sur Tautorité «<rune personne très-habile , d qaA la moimaie de Weod est de mafavais aloi , et à déplorer rMaervIssemeitt de la nation Iftrée à un valeur. « Il est îUftttile d^argumenier plus longtemps. Sa Majesté, selon la loi, èi laissé le diamp libre à Wood et au royaume dlrlaMè. Wôod peat oCTrlr sa monnaie, et nous avons pour la reflisery la loi, la raison, la liberté et la nécessité. Je seiw bfe» que la tâelle<iué J^ai entreprise demanderait une mell- Mure plume, mais quand une maison est attaquée par des voleurs, il arrive souvient que o*est le plus faible de ht famille qui court lepremier<fermer et soutenir la porte. . . . Hors d*état deporterrarmurede Safll, J'aime mieux attaquer ce Philistin Inefroonds (5^, oe Wood, avec ma pierre et ma fronde,... eeCroMath qui était, comme M. Wood, toutco»vert de bronze et défiait les armées du Meu vivant. Les conditions deGoHath pour son combat sont ceUesque nous ftiit M. Wood : «i S11 nous vainc, nous serons tonsses servi* teurs. » Mais sMI arrive que je triomphe de lui, Je renonce

(1) A nnifianal dameoffi

(2) Tliis uncircumcised Philisiine.

à Tavantage que me fait cette condition ; il ne sera jamais mon serviteur; je ne crois pas bon de lui confier la boutî-que d'aucun honnête homme. »

Cependant le gouvernement anglais persistait Le duc de Grafton fut remplacé dans le gouvernement de Tlrlande par lord Carteret, muni d'instructions plussévères. JLa quatrième lettre du drapier élevait le débat jusqu'aux proportions d'une lutte entre Tlrlande e|; TAngleterre» limitait le pouvoir royal, prêtait à Wood Todieuse yanterie de réduire les Irlandais à a manger leurs sabots (1), » et absolvait Walpole de toute complicité, par cé'paragraphe à double entente : « Je démontre au-delà de toute contradiction que M. Walpole est contre le projet Wood et àmi de rirlande par cet unique et invincible argument. L'opinion universelle est que c'est un homme sage, un ministre habile, cherchant le véritable intérêt du roi dans toutes ses actions, au-dessus de toute corruption par son ii^grité, et de toij^te tentation par sa fprtune. ^ Exclu de la Chambre des communes le 17 juin 1711, pour concussion notoire dans Tadministration de la guerre, rentré en 1713 dans la vie publique , devenu le chef du gouvernement de George P', diffamant ceux qu'il ne pouvait pas acheter en les faisant passer pour vendus, Walpole supporta impatiemment le cruel éloge de Swift. 300 livres furent inutilement offertes par une proclamation au dénonciateur de rauteur de la quatrièpae lettre du drajri^, parfaitement connu de tout le monde. Il fallut se contenter de poursuivre imprimeur, et Swift Tint lui-même reprochera Carteret cette poursuite contre un honnête

(1) That we must either take those haUpence or.eat our brogues.

coniBierçaDt, ami de son pays» lui demaDdani sHI espérait one statue de ettivre pour ce service rendu à Wood (1) :

Res dar^ et regni noYiias me talia cogunt Moliri....

répondit spirituellement Carteret. Non-seulement le grandjury refusa de mettre Timprimeur en accusation , mais il rédigea une yiolente remontrance contre le projet de Wood. Le gouvernement se sentit vaincu, résilia le contrat conclu avec Wood, lui paya une indemnité considérable. Swift avait fait reculer de 13 années rémission indispensable d*une monnaie de cuivre en Irlande, mais il était apparu de nouveau sur la scène, plus important et plus redouté que jamais.

En 1726, il alla Jouir de son triomphe à Londres et eut avec Walpole une entrevue qui fit croire à un marché entre Thomme d'Etat et Técrivain qui venait de prouver ce que valait son influence. Malgré la bienveillance affectée de sir Walpole et Téloge compromettant qu*il faisait de Swift dans le monde, celui-ci ne devenant pas évèque et ne pouvant même réussir à échanger son doyenné de Saint- Patrick contre une position équivalente en Angleterre, donna peu de prise à cette accusation. En même temps, Swift noua des relations étroites et entretint de grandes espérances du côté du futur roi d'Angleterre. Le prince de Galles, sa fenune Caroline, sa favorite Miss Howard, attirèrent Swift dans leur petite cour et lui firent un accueil qui semblait devoir réparer toutes les déceptions antérieures du doyen de Saint-Patrick. Mais au milieu de ces succès et de ces familiarités royales, Swift fut rappelé

(1) En français 6otfv

en Itlande par les plus Iristes nottvelles de la «até de Stella. Elle approebail de sa fio et ne roiriait pas mcom loin de lui ; elle espérait mourir publiquement sa femme. Swift revint en Irlande au mois d'août 1726, et y fut reçu avec plus d'acclamations et d'honneurs que n'en eût obtenu le souverain. Au commencement du mois de novembre, Gulliver éclatait à Londres (1).

<x II y a environ dix jours, écrivait Gay à Swift, le 17 novenibre 1726, fut publié ici un livre sur les voyages d*un certain Gulliver, qui depuis fait l'entretien de toute la ville ; toute l'édition fut vendue en une semaine , et rien n^est plus divertissant que d'entendre les opinions différentes de tout le monde sur ce livre , que tout le monde cependant s'accorde à goûter au dernier point. On dit généralement que vous en êtes Tauteur, mais le libraire déclare qu'il ne sait pas de quelle main il l'a reçu- Du haut en bas de la société, tout le monde le lit , du cabinet des ministres jusqu'à la chambre de la nourrice. Vous voyez qu'on ne vous fait pas injure en vous l'attribuant. S'il est de vous, vous avez désobligé deux ou trois de vos meilleurs amis, en ne leur donnant'pas le moindre soupçon. Peut-être que, pendant tout ce temps, je vous parle d'un livre que vous n'avez jamais vu , et qui n'a pas encore touché l'Irlande. S'il en est ainsi, je crois que ce que j'en ai dit suffit pour vous donner l'envie de le lire et que vous me prierez de vous l'envoyer... o

« .... Gulliver ira aussi loin que John Bunyan, » lui écrivait Arbuthnot. Pope félicitait Swift sans détour : a Je prédis, écrivait-il, que ce livre fera désormais l'admiration

(i) Travels into several remote nalions of the world by Lexnuel Gulliver, first a surgeon and tben a captain of several ships, in four parts.

do loi» leiboaimea« )» Swift, lui-inAoïe, avatt le lenliinettt de la grandeur de lOo œorre, lorsqa'aa mois d*août 1727 » répondant à une lettre oà Tabbé Deifontainea s'excosail d'afoir altéré GulUver pour le rapprocher du goût de la France , il écrivait au timide traducteur : « Si les lifres du sieur GuUif.er ne sont calculés que pour les lies britanniques, ce Toyagear d^t passer pour un très-pitoyable éerîTain. Les mêmes fices et les mêmes folies régnent partout; du moins dans tous les pays civilisés d'Europe ; et Fauteur qui n'écrit que pour une ville , une province » un royaume ou même un* siècle , mérite si peu d'être traduit qu'il ne mérite pas d'être lu. Les partisans de ce Gulliver, qui ne laissent pas que d'être en fort grand nombre chez nous, soutiennent que son livre durera autant que notae hmgue, parce qu'il ne tire pas son mérite de certaines modes ou manières de penser et de dire , mais d'une suite d'observations sur les imperfections, les folies et les vices de l'homme »

C'est à l'homme, emeffet^ qu'en veut Gulliver et à tout ce que l'on voit de plus excellent en lui-même et dans le monde où^ il domine. La politique , rabaissée dans le voyage de Lilliput aui débats d'une fourmilière, disparaît, devant la calme sagesse des habitants de Brobdingnag et de ce roi philosophe qui , prenant dans sa main et caressant doucement le panégyriste éloquent des Institutions et des mcrars de TAngleterre , lui dit , sans émotion , que d'après ses propres peintures, ic la plupart de ses compatriotes sonila plus pernicieuse vermine à qui la nature ait jamais permis de ramper sur la surface de la terre. )>• Laputa est le théêtre décourageant et ridicule de nos sciences, de nos inventions, de noe eflbrts pour rendre le aéjourde la terre plus supportable» et abaisse les plus^ nobles occupations de l'esprit liumain. Mais l'tle des^

HoujhnhDmS est TaMme où l'fauniamté s'englouM toitt entière ; le» arts, les lois, les mœurs, la religion, la raison même, tout succombe ; la beauté s'avilit, l'amour fait borreur, et après cette universelle dégradation de tout ce gui peut occuper, charmer, élever !*homme sur la terre, on n'est plus surpris de voir le voyageur qui est rejeté' parmi le genre humain, au sortir d'une telle épreuve, se. voiler la face et refuser de voir des hommes.

L'art profond de Swift, pour prendre et soutenir un personnage, apparaît ici consommé et arrivé à sa dernière perfection. L'astrologue Bickerstaff, qui, en 1708, prédisait comme «(Une bagatelle (l)»la mort de son rival Par«tridge, et soutenait, au point d*embarrasser le vivant luimême, que sa prédiction s'était accomplie ; le valet-secré* taire de Prior, qui, en 1713, racontait avec tant de naturel le voyage de Prior en France et ses entretiens avee Madame de Mainienon (2) ; le drapier, enfin, qui voulait échanger marchandises contre marchandises et qui n'eût pas voulu de Wood pour garçon de boutique : tous ces

(i) My first prédiction is a trifle, yet I will mention it to show how ignorant thosesottishpretendersto astrology are in their own concerns; it relates to Pardridge the almanack-maker. I bave consulted the star of his nativity by my own rules and find hè will infallibly die upon the 29*^ of march oext, about eleven at night of a ragiog fever; therefore I advise him to oonsider of it and settle his affaire in t^me. (Prédictions for the year 1708). ^ Et peu après il publia : The accomplishment of the first of M' Bickerstaff*s prédictions, being an accoont of the death of M' Partridge the almanack-maker, etc..

(2) A new journey to Paris, together with some secret transac tions between the french king and an English gentleman, by the sieur du Baudrier, translaled from the french.

. ètUBs imagiaaires , tfi vivants et &i réels , le cèdent encore aa parfait naturel et à la véracité ingénue de Gulliver. Le monde où il nous conduit est hors du nôtre, mais c'est un monde animé où nous nous sentons mouvoir et respirer. C'est une autre vie que la nôtre , c'est encore la vie. En nn mot , la raison nous défend seule contre des récits auxquels Timagination se rend sans efforts, et, selon le langage des philosophes, c'est à priori que nous refusons d'y croire.

Nos misères mêmes qui sont le fond de ce livre, y sont moins exagérées que séparées de toat ce qui , dans le ^monde, les atténue au point de les faire parfois oublier. Ce quQ Lucrèce appelle les Postscema vitœ, voilà le théâtre où Swift nous conduit et nous enferme, et la vue prolongée de. cette moitié de la réalité nous remplit d'horreur et de •pitié sur nous-mêmes. C'est en ce sens qu'une de ces fiUe^d'honneur, si maltraitées par Swift, se plaignant de cet avilissement de la femme et de Tamour, a pu dire « qu'il était impie de déprécier ainsi les œuvres du Créateur, d

Swift revint en Angleterre en 1727. Toujours désireux de s'y établir et d'échanger son doyenné, il avait cependant rompu ouvertement avec Walpole, qui , traité froidement par le prince de Galles , semblait disgracié d'avance à Tavénement du nouveau souverain. Aussi, lorsque la mort de George I*' (11 juin 1727) fut annoncée à Londres , les amis de Swift Texhortèrent à y attendre les bienfaits du règne qui commençait. Il avait été question d'une union des Whigs et des Tories contre Walpole; le prince y semblait disposé, et c'est ce que Swift avait indiqué en donnant à l'héritier du trône de Lilliputun talon > haut et un bas talon. Mais Walpole fut plus puissant sous George II que sous George I". Le roi d'Aoglet^re, sa

femine, sa maîtresse, oublièrent parraitemeat fe- bim accueil que Swift avait reçu du prince de Galles, et ce ftil la dernière déception du dojeu de sahit Patrick. Il araft écrit à Pope en 1726 : <k Aller en Angleterre, serait une chose excellente , si elle n -était toujours accompagnée de cette filaine circonstance qu'il faut retourner en Irlande, a Il retourna dans cette terre d'exil, en 1721, pour n'en plus sortir.

En 1728, Stella mourut. Les deux récits qui nous sont laissés de sa mort sont tous deux aussi déchirants et aussi accablants Tun que l'autre pour la mémoire de Swiflv Que, selon Sheridan, Swift, supplié par cette mourante d^ la déclarer publiquement sa femme, soit sorti sans rien dire et ne Tait plus revue, que, selon Madame Whiteaway, il ait jQni par céder, et qu'elle ait répondu : « il est trop tard, r> Swift n'en reste pas moins chargé de la plus cruelle et de la plus inexplicable conduite.

Cette mort, le livrant tout àfait à lui-même, augmenta sa disposition à la folie et assombrit encore à ses yeux l'aspect des choses humaines. Deux années après, il écrivait ces petits poèmes de la Toilette étwu Dame (1], de Casiium $t Peter, de Strephon et CUoé, qui ne sont qu'un triste développement de ces vers de Lucrèce :

Et miseram tetris se suffit odoribus ipsa

Qttam famultt longe fagitant fortimqaecaèhintraDt.

Rien ne serait plus propre que cette tendance de Swift, dans les dernières de ses œavre^, à confirmer l'oplDion d'une infirmité naturelle, qui aurait aigri aoB esprit etqtti

(!) The Lady's dressÎDg roora.

Taurait attiré vers les images les pluscapo^les d'émousser ses regrets et de Ten consoler.

Quelques éclairs traversaient enoore cette intelligence qui , bientôt, allait complètement s^obscurcir. La famille royale et Waipole furent impitoyablement raillés dans cette Mhafsodie sur lapoém (1), qui tnt été poursuivie,*si les Jurisconsultes ne l'eussent jugée inattaquable. La verve de Swift s'épanche encore dans cette brillante satire , écrite sur sa propre mort (2) ; amer développement de cette maxime de La Rochefoucault : a Dans Fadversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chose qui ne nousdéplatt pas. ï> Il met en scène, avec une vivacité admirable, ses amis, ses ennemis, les indifférents parlant sur sa mort, et jamais comédie n'eut plus de vraisemblance ni une plus sombre gatté. Jusqu'au bout, enfin , il s'indfgna des atteintes portées par le Parlement d'Irlande aux intérêts de TEglise, et une série de pièces satiriques atteste son inutile ressentiment.

Vers 1736, il se sentit, avec désespoir, survivre à sa raison ; il ne la recouvra plus qu^i de rares intervalles. H se brouillait et se réconciliait sans cesse avec ceux qui Tentouraient, et perdait par degrés, avec le commerce du monde, les consolations qui se tirent de la mémoire et de la pensée. Cette longue agonie , dont ses meilleurs amis souhaitaient la fin, se prolongea jusqu'au 19 octobre 1745. n consacrait, par son' testament, toute sa fortune à la fondation d^un hôpital pour les aliénés et les idiots. Il fut enterré dans la cathédrale de Saint-Patrick, et sur une plaque de marbre noir fut gravée cette inscription qu'il avait lui-même composée :

(1) On poetry,*a Rhapsody.

(2) On thedea^iofD' Swift.

Hic DBPOSITUM EST GORPU&

HUJUS BGCtBSIA GATfiEDRALlS

DEGANI

UBI SiBVA INDIGNATIO

ULTERIUS COR LAGERARE NBQUIT ;

ABI YIATOR

ET IMITARE SI POTERIS ,

STRENUUM PRO VIRU^I LIBERTATIS VINDIGBM.

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