‹ Jonathan Swift: sa vie et ses œuvresChapitre 2 sur 3 · OBIIT ANNO · texte numérisé non relu

OBIIT ANNO

MENSIS (OGTOBRIS) DIE (19)

JSTATIS ANNO (78).

SrrbommeneTivaitque pour lui-même, et s'il fallait Juger toutes ses actions par le profit qu'il en tire, le passage de Swift eu ce monde ne serait qu'une rigueur inutile de la destinée, et ce serait à bon droit quMl demandait compte au ciel de cette existence, qui arait commencé dans les dégoûts , langui dans les déceptions, et qui devait finir dans les tortures. Et nous ne connaissons qu'une partie de ses épreuves ; nous comptons aisément ce que le neveu négligé de Godwin, ce que Tami mal récompensé d'Oxford, ce que le courtisan trahi du prince de Galles, a enduré d'humiliations et nourri de ressentir ments ; mais nous ne saurons jamais ce qu'a souffert par un juste retour le meurtrier de Yanessa, l'indigne époux de Stella, ni quels fantômes l'ont hanté pendant dix années de folie.

C'est de plus haut qu'il faut juger de telles existences, puisqu'elles laissent des traces qui intéressent le genre humain. Ni la vie de Swift, ni ses douleurs ne nous sont

inutiles, car ce n'est que d'un tel homme et que d'une telle vie que Gulliver pouvait sortir.

Le monde et la vie humaine peuvent être envisagés de deux façons bien différentes, et il n'est guère d'homme qui ne les ait considérés tour à tour sous deux aspeoU. Prendre au sérieux le monde et les grandeurs du monde, la vie et les occupations de la vie, la science, la politique, les passions, les plaisirs; se plaire dans cette mêlée, désirer et craindre avec emportement, voilà un des penchants de rame humaine, une des habitudes de sa pensée» et le mouvement perpétuel du monde en découle. Mais les maux de la vie, lé sentiment de sa brièveté, des échecs irréparables, parfois un penchant naturel de Tàme donnent, pour nous, au monde et à la vie une tout autre figure. Nous n'en voyons plus que les misères, et par une con-^ templation assidue de l'indignité de l'objet de nos poursuites, nous aspirons à nous en détacher. Qui ne sait alors que nous allons chercher du secours auprès de ceux qui ont éprouvé le même sentiment, et qui l'ont communiqué d'une façon durable au genre humain. Nous nous mettons en quête de ces asiles qui dominent le monde et qui en délivrent :

Edita doctrina sapieotum templa serena.

Il en est de plusieurs sortes. Une vue complète de la nature, de ses lois, de son tranquille et immense empire, réduite leur Juste valeur les agitations du monde, sans les avilir, par le seul rapprochement de leur mobile petitesse et de l'ensemble des choses. On s'élève vers un autre de ces asiles par la certitude d'une vie meilleure et infinie, . qui réduit celle d'ici-bas à une courte épreuve, indigne de nous intéresser outre mesure, indigne surtout de nous

plaire : «Bl commeiil, dit VImi$aiia»deJé$ui''Ckriit, peoton aimer une vie remplie de tant d'amertusieft, sujette h tant de calamitéset de misères... Mon âme, repose*toi toujours dans le Seigneur, par^dessus toutes choses et en toutes choses» parce qu*il est le repos étmrneldes saints (1). » Mais une ftroe» ulcérée et incapable de ces pensées pacifiques» cherche le détachement du monde dans cet autre asSie où on le méprise pour lui-même, sans aYOir besoin de contempler, poiur TaTilir, quelque chose de plus grand ou de meilleur que lui. Ce mépris, plus eon^j^letet plus profond que les autres , puisqu'il enveloppe les idées mêmes qui servent de fondement aux autres, ce mépris amer et désespéré a aussi sa grandeur et son triste repos. C'est lui qui perce par intervalle dans CMdid$, et qui s'y déguise sous tant d'images légères ; il éclate librement dans GuUiver, il y a toute sa force ; parce qu'il part d'un cœur déchiré aussi knen que d'un esprit sceptique, parœ que ce contempteur de l'humanité doit être compté parmi les plot malheurrax des hommes.

* (i) ImikalioD de Jésus-Christ, 111. — 20, 21.

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