‹ Jongkind, raconté par lui-mêmeChapitre 11 sur 58 · AT -E = À PA · texte numérisé non relu

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MUSÉES DE. RENNES, 20. Quai. Émile Zola

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Sano fit davantage. Il régla toutes les dettes que la vente n'avait pas suffi à éteindre. Puis, il expédia au malheureux fugitif les subsides qui lui étaient nécessaires. C’est Jongkind lui-même qui nous l’apprend. « Sano, mon bon Sano m'a sauvé, écrit-1l à Smits le 27 avril 1856, de Rotterdam où il a fins par se fixer. Depuis mon départ, il m’a soutenu avec des conseils et de l'argent. [Il m'a sauvé mon honneur, [de sorte] que je n’ai pas quitté Paris comme criminel, mais comme dupe. » La véritable cause de l’exode du pauvre hère s’enveloppe d’un certain mystère. Ses déboires de l'Exposition Universelle y furent assurément pour quelque chose ; mais le déréglement de sa vie lui a occasionné d’autres ennuis non moins graves. La boisson l’a conduit à de lamentables esclandres. Isabey, scandalisé, l’a tancé vertement. Cette semonce sévère a certainement contribué à sa fuite. Il en garde encore rancune à son maître quand il ouvre son cœur à son confident.

Oui, c’est ainsi! Mons’ Isabey m'a proprement arrangé. [Il m'a dit que] je crèverais dans l'hôpital. I1 m'a répété cela plusieurs fois en présence des autres. C'était, [prétendait-11l], pour mon bien! Maïs j'ai assez de ce genre de protexion. Voilà des Jésuites !..

A Rotterdam, le malheureux s’est remis au travail. Mais ses compatriotes lui battent froid. Ne lui reproche-t-on pas d’avoir renié son pays en exposant à l’Universelle parmi les Français? « Il paraît, fait-il, (car on m'a fait sentir cela ici, et rudement), que j'avais hautement péché. On m'a fait sentir tout ce que l'Enfer seulement a pu inventer ». Aussi son désir est-il de « revenir le plus tôt possible » parmi ses camarades parisiens. « Je travaille maintenant, ajoute-t-1l ; mais je n'ai pas des amis ici. Je pense toujours à Sano; et puis, à vous, [à] Prouha, [à] Seigrac (lisez : Sieurac) et au grand ami de Mesmay ». Il va envoyer deux tableaux au « Salon de Rotterdam ». S'il les vend, il s’en trouvera « un peu mieux à son aise ». Autrement, il n’a

que Sano pour l'aider à vivre. Par l'intermédiaire de Smits, il lui réclame, à tout hasard, un billet de 100 francs. Loin de l’accueillir à bras ouverts, les Hollandais ne lui témoignent que méfiance. On le regarde de travers. « Je crois, dit un post-seriptum de son message, qu'on a voulu me faire passer pour un politik. La comédie! Mais, je compte, en me voyant desiner sur les ports, qu'on verra que je suis qu’un peintre. »

Bientôt, ce triste corps, que sa patrie a reçu avec si peu d'empressement, ne se supporte plus à Rotterdam. Il plante là le sieur Schot, chez qui 1l s’est logé sur le Slandswerf,“etsle voilà gagnant le foyer de sa sœur. Son beau-frère Smelzer lui ouvre de bon cœur son logis de Klaaswaal. I1 y passe plusieurs semaines. C’est pendant le mois de mai 1856. Une petite aquarelle datée de ce lieu et de cette époque est passée de mes mains dans nos collections nationales (Fig. 32). Elle y voisine avec une autre, de même origine, qui fut peinte à Rotterdam le 26 juillet de la même année (Fig. 33). C'est que, dès le mois de juin, la grande ville l'avait vu revenir. Il y logeait au Kruyskade, chez le sieur Alers junior. De 1à, il avait adressé une première lettre à Smits le 12 juin, pour remercier son ami d'être « sorti de son coin de silence». On y lisait la nostalgie de Paris et de ses relations d'autrefois.

.…. Laissez-moi vous dire que j'aurais voulu savoir un peu vos abitude pendant mon absence. Je voye bien que vous fréquentez bien toujours ensemble. Où dînez-vous? Va-t-on au café Faucol ? Joue t-on un parti [de] billard? Vous-même dites : « Du repos après l'ouvrage ». Mais le repos, ce n’est pas dormir, mais se permettre des distractions honnette. Répondez-moi un peus. v. p. sur tout cela.

Loin de Paris, ce Parisien de cœur ne cache pas sa mélancolie.

Moi,.mon bon ami, j'ai beaucoup de contrariété et de peines. Je travaille, mais sans amis, sans conseilles. Je crois que cé le bon moyen à

travailler avec conviction de savoir ce qu'on veut et indépendant ; mais, vous savez bien, à Paris, en travaillant, on éprouve une choce qu’on retrouve nulle part: je veux dire se restauré ce qu'il faut pour faire toujours mieux. On se trouve pour cela aidé par la critique, par la misère même jusqu’au bonheur ainsi par degré, etc. Je regrette l'absence de tous mes amis...

Le « bon et grand Smits » est chargé par son correspondant d’affectueux souvenirs, non seulement pour ses amis, pour Sano, pour Prouha, pour Rousseau, Sieurac, Mesmay et Pelloquet, mais encore pour sa « vieille bavarde » de portière ellemême. Le bon Jongkind, dont l’amertume est guérie, après avoir envoyé ses compliments aux gens de l'avenue Frochot, c'està-dire à M. et M O’Connell ainsi qu’à Van Kuyk, annonce qu'il écrira incessamment à son maître Isabey.

Reprenant la plume le 8 juillet, l'hôte de M. Alers junior se livre à de mélancoliques commentaires sur son existence auprès de ce personnage, bureaucrate incapable de comprendre la peinture, qui regarde les tableaux en mettant le nez dessus. Il évoque avec regret le bon temps d’autrefois. Et puis, il se met à parler des Hollandaises et laisse entrevoir encore une fois quelques velléités pour le mariage. Voici le morceau.

Rotterdam, mardi 8 juillet 1856.

Mon bon Smits!

Je vous écrit deux mots; car il me semble un soulagement de esprit et de cœur de pouvoir vous-parler, et pour que je dis que je pense à vous, au passé et à mes bons amis. Jusqu'à présent, je suis seul et j'ose dire sans amis ici. Cependant, à la maison où je suis logé, c'est un jeune homme mariée fort honnête. Malheureusement, il est absorbé dans les cifres (lisez : chiffres), les classifications de tant de notes et calculs de son bureau qu'il ne sent rien de l’existance du peintre et de sa peinture aussi. Sa visite journelle me fait plaisir quand je lui voye; mais, de l’autre côté, il tombe avec le nez sur mes travaux et me fait des observations ou des demandes pour moi bien décourageant. Or, en général, l'esprit hollandais n’est pas

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