STADE
répondait : « J’écrirai à Martin pour lui apprendre son tort de vendre trop bon marché mes tableaux. » Mais 1l ajoutait : « Je le ferai de la façon la plus honnête; car Martin est un brave homme). » Martin avait trouvé le chemin de son cœur. Un jour qu'il lui envoyait de Hollande un Souvenir du vieux port de Rotterdam, « Mon bon Martin, lui disait-1l, vous êtes mon trésor, mon aide, mon espérance (?). »
Les toiles que Sano recevait de Rotterdam ou que le peintre livrait à ses intermédiaires patentés étaient parfois de ces effets de lune où 1l excellait et dans lesquels on l'avait poussé, on lé sait, à se spécialiser. C’étaient aussi des vues du port de Rotterdam ou de la campagne environnante, sans artifice d'éclairage nocturne. Il les peignait « d’après nature », mais 1l faut s'entendre sur ce que signifie cette expression dans sa bouche ou sous sa plume. Un tableau de Jongkind « d’après nature » n’est pas la copie directe du motif qu'il s'est proposé. C’est la reproduction du même sujet traité sur place à l’aquarelle. Son œuvre de premier jet, c'est une aquarelle. C'est avec son pinceau d'aquarelliste qu'il saisit directement l'impression de la nature. Parlant un jour à Smits de deux vues des environs de Rotterdam dont l’une est terminée et l’autre en voie d’exécution, «Je les ai faites d’après nature, écrit-1l. Bien entendu, j'ai fait des aquarelles, [d’] après lesquelles j'ai fait mes tableaux 6). » Pour éclairer cette pratique, 1l est intéressant de rapprocher d'une des toiles du peintre l'étude initiale de l’aquarelliste dont elle est sortie. L'œuvre que j'ai choisie pour cette compars:ison a pour sujet un canal dont les eaux charrient du bois et au bord duquel se dressent deux moulins actionnant une scierie. La peinture (Fig. 39) est une de celles qui portent la date de 1857.
(1) Lettre à Beugniet, de Rotterdam, 28 août 1856. (2) Lettre à Martin, de Rotterdam, 21 juillet 1857. (3) Lettre à Smits, de Rotterdam, 24 novembre 1856.
Fig. 32. — Canal à Klaaswaal (1856).
. — Canal à Rotterdam (1856).
Fig. 33
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Port de Rotterdam (1856).
Fig. 34.
Fig. 35. — Patinage en Hollande (1858).
Fig. 37. — Canal aux environs de Rotterdam (1857).
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Fig. 38. — Canal près d’Overschie (1857).
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Fig. 39. — Canal près d’Overschie (1857).
L’aquarelle qui l’a inspirée (Fig. 36) fut dédiée un peu plus tard par l’auteur à son ami Mastenbrock. Dans le fond du tableau, on aperçoit un clocher, absent dans l’aquarelle, qui ressemble à celui d'Overschie. |
Cette église d’Overschie, une des plus pittoresques de la région avoisinant Rotterdam, avec les eaux dans lesquelles elle reflète sa tour de brique chargée d’un large cadran d’horloge, Jongkind l’a peinte au mois de novembre 1856. Il en a tiré une de ses œuvres les plus parfaites (Fig. 36). Martin la vendait au comte Doria. Il procurait à M. Henri Rouart une autre toile de la même époque représentant une rive de canal à l'entrée d'un village, animée de quelques maisons, de deux bateaux, d’un moulin et d’un pêcheur cheminant sur la berge (Fig. 37). Jongkind affectionnait les motifs de ce genre. Mais l’un des sites qui captivaient le plus souvent son pinceau, c'était le port Iuimême de Rotterdam, avec son encombrement de vaisseaux de haut bord et d'embarcations pour la pêche (F79. 34). Volontiers, il faisait surgir à l'horizon un campanile dont l’élégante silhouette s'était mariée depuis le xvi° siècle à celle des mâts et des vergues, gracieuse relique que ses contemporains venaient de faire disparaître. Une fois qu'il en avait fait le sujet principal d’un tableau, il écrivait à Martin, en lui envoyant la toile :
Je vous envoie aujourd’hui une marine. C’est en même temps un souvenir du vieux port de Rotterdam. La construction de cette maison ou monument est démolie depuis six à huit mois. Enfin, j'ai fait mon possible
pour en faire un tableau et je serais bien heureux que vous le trouviez bien.
Le pittoresque des vieux monuments exerçait, on le sait, sur Jongkind un impérieux attrait. Après la Notre-Dame de Paris et le Pont-Neuf de 1850, l’ancien Campanile de Rotterdam a rencontré en lui un fervent amoureux, résolu à le sauver de l'oubli. Peu à peu, d’ailleurs, la nature hollandaise a reconquis
le cœur de cet enfant de la Hollande. Il en a subi l'attrait puissant; il en proclame l'originale beauté. Sa plume trouve des expressions touchantes malgré leur gaucherie pour traduire à cet égard ses sentiments ().
.… Je suis heureux, mon bon Smits, par la nouvelle que tous mes bons amis ont regarder mes tableaux avec bienveillance. Chaque tableau, c’est un souvenir de Rotterdam ou de tout près. Ainsi, le tableau que je viens d’expédié, c’est encore de Rotterdam, avec des navires, des arbres, des maisons, des moulins. Si vous venez en Hollande, j'espers que vous [vous] rappellerez la Hollande dans mes tableaux. Le pays est Beau par son intelligence nationale ; je dis nationale, parce que des moulins, des ports, des allées, des arbres, tout a un caractère d’une nationalité Hollandais, que je crois qu’on ne retrouve nulle part.
L'hiver avec ses glaces fait prendre à la Hollande un aspect que son peintre ne pouvait négliger. Marchant sur les traces de Schelfhout, son premier maître, il s’intéressait aux ébats des patineurs et son pinceau promenait sur les canaux blanchis le gracieux balancement de leur course glissante (F19. 35). Ses patinages achevaient d'exprimer l’âme de son pays, déjà peinte d'une façon siintense dans ses autres paysages.
Qu'on ne croie point toutefois que la Hollande l'avait entièrement ressaisi. Il avait fini par se faire à Rotterdam quelques amis. Deux d’entre eux étaient des « peintres amateurs », avec lesquels il prenait plaisir à travailler, dans les campagnes avoisinantes, « d’après nature ». Mais ces «charmants bons garçons », comme il les appelle en parlant d'eux à Smits 6), ne remplaçaient pas dans son cœur ses autres amis et camarades de Paris. Retourner à Paris était son plus ardent désir. Plusieurs fois, 11 s'était rendu à l'Hôtel de Ville pour y solliciter un passeport. On faisait, je ne sais pourquoi, de grandes difficultés pour le lui accorder. Mais il intéressait à sa cause « quelqu'un
(1) Lettre à Smits, de Rotterdam, 2 février 1857. (2) Lettre à Smits, de Rotterdam, 28 mai 1857.
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d’influent » et, après maintes démarches, il voyait enfin la route s'ouvrir devant lui. Par l'intermédiaire de Smits, 1l donnait déjà rendez-vous à son « grand Prouha » pour manger une matelote à Saint-Ouen (1). « Qu'on tienne la grille chaude pour une côtelette et la bouteille tout près pour boire du vieux Médoc de Bercy ! » s’écriait-il après avoir annoncé à Martin qu'il allait bientôt revoir « la belle France () ». Lebon Jongkind, qui avait donné, une fois pour toutes, son cœur à la France, parlait de notre pays et de sa capitale avec un culte passionné.
.… La Hollande est beau à peindre ; mais pour exploité ce qu’on fait comme étude, ce n’est que Paris, [ainsi que] pour se fortifié, pour apprendre à savoir faire un bon tableau. Pour l’art, il y a beaucoup de caprise; mais, dans sa côté sérieuse, il n’y a que Paris où on trouve les juges Les plus terminés pour encourager et pour dire ce qu'il faut et ce qu’il manque (3).
À Paris, Jongkind avait laissé de bons amis qui ne lui étaient pas infidèles. L'un d’eux, qui écrivait dans les journaux, déplorait son absence au Salon de 1857. Dans un article du Figaro, relatif aux « absents », après avoir consacré quelques lignes à Delacroix, à Ingres, à Decamps, à Isabey, à Ary Scheïfer, à Diaz, à Troyon, à Rosa Bonheur et à plusieurs autres artistes notoires, Jean Rousseau donnait un souvenir ému à RecHéde Rotterdam. [Il écrivait 4) :
Jongkind.— L'une des absences qui laissaient le plus un vide ; car la qualité de M. Jongkind est une des plus rares : — c’est la sincérité. Il traite l’art en artiste; nul souci des exigences bourgeoises. Sa toile est-elle à l'effet ? — elle est finie ; il pose le pinceau; il ne perdra pas son temps à la lécher, à la peigner, à l’endimancher, pour lui procurer l'entrée des salons. — Au reste, cette peinture en négligé n’en plaît pas moins, tant elle est juste, et dans des nuances si délicates. — J'ai vu une vente de M. Jongkind
(1) Lettre à Smits, de Rotterdam, 13 juillet 1857.
(2) Lettre à Martin, de Rotterdam, 21 juillet 1857.
(3) Lettre à Beugniet, de Rotterdam, 14 octobre 1856. (4) Figaro, dimanche 13 septembre 1857.
où les artistes disputaient ses toiles au public: dites-moi un éloge qui vaille ce simple fait ? — Comme spécialité, M. Jongkind n’a pas son égal dans les Vues de Paris et les Effets de lune.
Après Jean Rousseau, c'était Achille Jubinal, l'écrivain empressé, on s'en souvient, à saluer les débuts de Jongkind à Paris, qui regrettait son absence à l'exposition parisienne de 1857. Dans l’Abeille impériale, à laquelle il envoyait plusieurs lettres sur le Salon de cette année-là (1), Jubinal adressait un souvenir sympathique à l’ancien pensionnaire du roi de Hollande, rentré momentanément dans son pays natal, au préjudice de Paris privé du spectacle quotidien de ses « grands progrès ». Quelques rares Parisiens avaient gratifié Jongkind de leur visite. Après celle de Beugniet, accompagné de Lambinet et d'Anastasi, les notes rétrospectives du peintre consignées dans ses carnets mentionnent l’apparition successive, en sa retraite de Rotterdam, du docteur Piogey, puis de Nadar. Les mêmes carnets parlent du voyage de l'artiste à Paris en 1857. Ils donnent celui-ci comme ayant eu lieu du mois de juin au mois d'octobre. Mais, à trente ans de distance, la mémoire de Jongkind ne le servait plus très exactement. En réalité, 1l n'avait quitté Rotterdam qu'à la fin de juillet, puisque, le 21, 1l expédiait encore à Martin une lettre du Kruyskade. Un des événements de son séjour à Paris, ce fut un dîner auquel il avait été convié chez un certain Picard, ami de son camarade Mesmay, en compagnie de ce dernier et de Prouha, où il fit la connaissance de son fameux confrère Gustave Courbet. Ce dîner, dont le souvenir est gardé par ses tablettes, avait eu lieu le 2 août. Malheureusement, nous manquons de détails sur l’entrevue des deux peintres. Nous ne savons pas grand’chose, d’ailleurs, sur l'emploi des quelques semaines passées à Paris par son visiteur
* temporaire. Il est fort probable qu'une bonne partie de son
(1) L’Abeille impériale, 16 octobre 1857.
temps fut consacrée aux ateliers de l’avenue Frochot, aux boutiques des marchands de tableaux et surtout à celle de l’ami Martin, où 1l rencontrait, entre autres habitués du lieu, le petit père Cals, ce brave cœur dont les circonstances lui feront éprouver par la suite l’amical dévouement et la délicate assistance. Plût au ciel qu'il n’eût pas fréquenté d’autres lieux! Il n'est que trop certain que les cafés de Montmartre le happèrent au passage et qu'il y succomba à un vice dont la Hollande ne l'avait point guéri. I1 y perdit plus d’une fois la raison.
1 quittait de nouveau Paris en fugitif, sans dire adieu à ses amis, comme en témoigne sa correspondance avec Smits après son retour à Rotterdam. « J’espers beaucoup, lui écrivait-1l GO), que vous me pardonnerez que j'ai quitté Paris sans d’avoir eu le temps de vous voir. On m'a conseillé de repartir pour la Hollande le plus tôt possible, [d’] autant plus comme je n'étais pas du tous bien portant.» Et encore &): È
.… J'étais malade et je ne vous dirai pas comment je me trouve à présent. Cé comme {si] je suis moralement tué. Je ne me sens pas fort visiquement (lisez : physiquement). Espérons le mieux. Ici, en Hollande, je suis plus tranquille, et c’est pour moi très heureux et grande consolation qu’on trouve bien mes tableaux que j'envoye en France ; et ainsi, je n’ai qu’à travailler.
Avec un touchant repentir de ses faiblesses, le malheureux, victime de s1 néfastes habitudes, ajoutait G) :
Mon bon Smits, je sais bien que j'ai dû vous inspiré du chagrin ainsi [qu’] à Prouha ; et c’est donc encore une raison de plus d’avoir bien fait mon retour en Hollande. Dites à Rousseau s. v. p. bien mes compliments ainsi [qu’] à de Mesmay, Seigrac (lisez : Sieurac), et à mon bon Prouha. Je n'oublierai jamais ce bons temps de promenades et toutes les bontés qu’on a eu pour moi...
(1) Lettre à Smits, de Rotterdam, 17 novembre 1857.
(2) Lettre à Smits, de Rotterdam, 3 janvier 1858. (3) Lettre à Smits, de Rotterdam, 3 janvier 1858.
Dès le retour du personnage à Rotterdam, 1l s'était remis bravement au travail. Annonçant à son correspondant l'envoi à Martin de deux toiles de sa façon, il disait : « Vous voyez que j'ai repris la peinture, malgré que je me porte pas encore bien () ». Le fait est que le nombre de ses œuvres datées de cette époque témoigne d’un grand acharnement au travail en dépit des traverses de son existence. Effets de lune, soleils couchants, moulins, bateaux ou patineurs, 1l exploite tour à tour tous les sujets familiers à son pinceau et goûtés de ses amateurs. Martin est son intermédiaire préféré. C’est lui qui se charge de répondre pour lui aux invitations pour les expositions de province; lui qui lui transmet une médaille d'argent qui lui fut accordée en 1858 après sa participation à celle de Dijon; lui encore qui s'occupe, en 1859, de son envoi au Salon parisien. Le livret porte : |
JonGkiND (/ohan-Barthold), né à Latrop (Hollande), élève de M. Eugène Isabey. Méd. 3° classe (Marine), 1852. À Paris, chez; M. Martin, rue Mogador, 20.
1634. — Paysage hollandais ; effet de soleil couchant.
C'est Martin qui sera bientôt le confident de la détresse de l’infortuné Jongkind. Peu à peu, en effet, son cruel défaut s’est emparé de lui au point d’altérer gravement sa santé, de troubler sa vue et de lui rendre le travail difficile. Le pauvre diable se sent perdu. C’est au début de l’année 1860. Il aspire à quitter la Hollande, où 1l se débat dans des difficultés pécuniaires inextricables. Dans sa peine, il implore l’aide de « son bon Martin ». I1 le supplie d’intéresser à son sort non seulement ses vieux amis, mais les artistes en renom capables de lui tendre une main secourable. C’est l’objet d’une lettre qu’il lui adresse de Rotterdam le 16 janvier 1860, dont voici les termes.
(1) Lettre à Smits, de Rotterdam, 17 novembre 1857.
Rotterdam, 16 janvier 1860.
Mon bon Martin,
J'ai reçu cents francs par votre lettre du 13 janvier. C’est une avance pour le tableau que je suis commencé et que je vous envoyerai aussitôt fait. Maïs, j'ai beaucoup [de] peine pour travailler et, dans ce moment, ma vue laisse beaucoup à désiré, et tout l’état de ma santé. Maintenant, je crois que le dernière tableau, c'est toujours un bon tableau, bien compris dans son ensemble et comme sentiment de couleur pitoresque, malgré que je sais qu'il laisse à désiré par finesse de exécution ; c’est la suite que j'ai beaucoup [de] peine pour voir à peindre. En attendant, j'espers et je ne doute pas qu’il se présentera pour l’acheté toujours des amateurs.
Mon bon Martin, je vous ai écrit que j'ai besoin à votre protection et au secours de mes amis. Je comprends aussi que mes amis ne sont pas riche pour disposer des fonds. J'implore tout [de] même votre aide. Alors, je crois que je reviens en France pour vous revoir et pour revoir toutes mes nobles amis, et pour rétablir ma santé.
Je vous prierai de vous intéresser pour moi, en vous adressant à Mons’ Diaz, [à] M" Troyon, Dupré, Rousseau, [à] M' Dumas fils, [à] des nobles artistes Français distingués, et je ne douterai pas qu'on vous aiderait pour vous remettre la somme plus que double par une protection généreuse, et pour me rendre plus heureux.
Si je retourne, j'aurai besoin à un appartement, d’avoir de [la] tranquillité et que je n’attendrai (lisez: entendrai) pas les bruits, les tappaje et les ennuyes des autres. Aussi, je compte, si ma santé revienne, par ma conduite et travaille de pouvoir [me] montré digne [de] la protection que je demande.
Je vous souhaite bonne santé et du bonheur dans vos affaires et je suis votre reconnaissante ami
Weena plein. Wyk 14, n° 317 20, chez Mons’ de Jager.
P. S. Ayez la bonté de me faire réponse, s’il vous plaît, dans peu de jours.
A cette lettre, Martin répondait par un nouvel envoi de 100 francs. Tout en le remerciant, son correspondant renouvelait sa demande d'intervention auprès de ses amis et de ses con-
PTE
frères. « Il faut qu'on vous aide, disait-1l, et que vous puissiez avec succès venir à mon secours. Vous parlerez à mon ami Sano, à Mons’ Philippe Rousseau, à Willems, à Stevens, au père Isabey, et j'espers ainsi que vous aurez bientôt de l'argent et que je pourrai faire convenablement le voyage pour mon retour en France. » A l'appui de sa requête, il donnait le détail de ses dettes.
… En somme, j'ai à payer :
ici,monchambDre Etat ee 20 florins.
dans MONA AN AREAS ..15400"14enr.
DOUFADOINICAEN ES NMNRSSERS TER 15 idem.
pPOourMmOon DO DOCIOTE EE 64 idem.
Mais il me dit que cela ne presse pas. Plus tard, en faisant un petit tableau, ce noble homme sera content...
Le message se terminait par un pressant appel à la diligence du « bon Martin ». « Je vous prie, écrivait l’impatient solliciteur, de me faire réponse aussitôt [que] possible, et que je peut revenir à Paris aussi aussitôt [que] possible. »
C'était le 7 février 1860. Martin renvoyait bientôt à Rotterdam deux nouveaux billets de 100 francs, dont on lui accusait réception (1), Mais, quoique nanti de ce viatique, Jongkind ne se mettait point en route. Il prétextait des difficultés pour l’obtention d’un passeport ; puis, invoquait le mauvais état de sa santé pour différer son voyage. À Paris, les amis qui s’intéressaient à lui, et à la bourse desquels Martin avait fait appel en sa. faveur, s’inquiétaient de ce retard et craignaient une rechute du malheureux artiste dans ses fâcheux errements, favorisée par l'argent qu'il venait de recevoir. L'un d'eux émettait l'avis qu'il fallait aller le chercher et le ramener, coûte que coûte. C'était le comte Doria. Cet excellent cœur, qui hébergeait alors en son
(1) Lettre à Martin, de Rotterdam, 27 février 1860.
château d’'Orrouy le brave « petit Cals », obtenait de celui-ci qu'il se chargeât de la mission et le dépêchait à Rotterdam.
Entre temps, sur son initiative, une souscription et une vente s’organisaient au profit de cette manière d'enfant prodigue, auquel il s'agissait de procurer une vie plus douce au sein de ses amis. Cals, qui avait déjà été pris pour intermédiaire MCettohaiiaire, sen ouvrait atMartin dans unetlettre écrite d'Orrouy, dont on va lire les termes.
.… M. Doria est un des meilleurs hommes que je connaisse. Nous causons quelquefois jusqu’à 3 heures du matin. Avant-hier, il me parlait de Jongkind. Il a pensé qu'il serait peut-être possible de lui être utile, en se réunissant pour faire un effort en sa faveur.S'il a des dettes, on les paieraït. Enfin, on tâcherait de le mettre dans une position matérielle meilleure et, en lui prouvant un véritable intérêt, on arriverait peut-être à influer un peu sur son moral. « Car enfin, ajoutait-il, il ne suffit pas de profiter du talent d'un artiste; il faut tâcher d’être utile à l'artiste lui-même. » I1 m'a chargé
de m'’entretenir de cela à Paris avec vous et notre bon M. Hadengue. Il propose cent francs pour sa part et un tableau, si on fait une vente. Je vous en écris de suite, afin que vous soyez déjà préparé quand je vous verrai.
Quelques souscriptions s'étaient ajoutées à celle du comte ” Doria‘ét formaient un total de 360 francs. Quant à la vénte, Martin avait lancé un pressant appel dans les ateliers, et cet appel n'avait pas été infructueux. Quatre-vingt-dix artistes environ y avaient répondu, et les œuvres offertes par eux étaient mises aux enchères par le ministère du commissaire-priseur Boussaton le samedi 7 avril 1860. Les plus grands talents de l’époque figuraient dans cette vente; mais, on pouvait acheter alors un Harpignies pour 50 francs, un Isabey ou un Daubigny pour 98, un Corot pour 185, un Diaz pour 330, un Théodore Rousseau pour 460. Une aquarelle de Ziem ne faisait que 56 francs, un dessin de Decamps 41, et un de Troyon 54. Le total des enchères dépassait à peine 7.000 francs. Encore fallait-1l en déduire le montant de la note fournie par l’'encadreur Détri-
mont, qui atteignait environ 1.200 francs. Tout compte fait et tous frais payés, il restait tout juste 5.686 francs, 8o centimes, qui, ajoutés aux 360 francs de la souscription, formaient une somme de 6.046 francs, 80 centimes à remettre au bénéficiaire (), Le compte établi par Martin était approuvé le 27 avril 1860 par le comte Armand Doria, M. Hadengue et Cals. Mais, les dévoués amis de Jongkind n'avaient pas attendu jusque-là pour lui faire sentir les effets de leur généreuse assistance. Aussitôt
(1) Voici la transcription du catalogue et de son supplément, avec les prix atteints par la plupart des œuvres mises aux enchères.