‹ Jongkind, raconté par lui-mêmeChapitre 24 sur 58 · RE EE · texte numérisé non relu

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prolongea jusqu'aux premiers jours d'octobre. Le 1° octobre, 1l rendait compte de sa campagne à Boudin, en lui écrivant :

... Je vous dirai que les pluies et les vents.m'ont beaucoup dérangé de pouvoir peindre et travailler d’après nature. Ensuite, pour pouvoir profiter de mes études d’après nature, il m'aurait fallu au moins deux mois de plus. J'espère pouvoir m'arranger pour l’année prochaine et être plus heureux ; je veux dire de venir plus tôt et de rester plus longtemps...

Malgré les contretemps qu'il avait subis, Jongkind rapportait cependant d’'Honfleur un joli bagage. Avec son port encadré de verdure, théâtre d’un va-et-vient incessant de voiles et de mâtures variées, avec l’animation de ses jetées et le pittoresque de ses vieilles habitations plantées autour de la plus originale des églises, avec ses chantiers de constructions maritimes, ses plages aux vastes horizons et les frais herbages d’alentour, le heu avait exercé sur lui une séduction particulière. Il s'était senti captivé. Ses albums et ses cartons s'étaient remplis de croquis nerveux et de savoureuses aquarelles (Fig. 56 à 62). Honfleur avait trouvé son peintre et allait payer d’inspirations fécondes l'inclination qui avait attaché Jongkind à son sol (Fig. 52 ef 53).

C'était dans un intérieur nouveau que celui-ci rentrait à l’automme. Avant de partir, 1l avait déménagé sans changer de maison. [l était monté du 1" étage au 3". Or, ce déménagement, opéré pour le terme de juillet, prenait une importance capitale du fait que l'artiste n'était plus seul à son foyer. M" Fesser partageait désormais son logement, devenu aussi le sien. Elle s'était instituée sa compagne de tous les instants. Elle prenait en mains la direction de sa vie matérielle et la défense de ses intérêts contre l’exploitation de son talent par le commerce. C'était la fin du règne de Martin chez son « ami », dont il n’accaparerait plus désormais la production. Sur les instances

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de sa compagne, Jongkind lui réclamait son compte et celui-ci, un peu piqué, lui répondait : « Il n’y a rien de plus facile que de te relever ton compte, et c'est ce que je fais dans cette lettre, comme je n'ai nul intérêt à ce qu'il en soit autrement. Quand tu viens, n'importe le jour ou l’heure, tu peux ouvrir le livre à la page de ton compte, et tu seras toujours renseigné selon ton désir ». « L'avoir en tableaux » du peintre, qui était de 785 francs, se trouvait inférieur de 449 francs aux avances du marchand, qui se montaient, depuis le 5 août 1862 jusqu’au 21 décembre 1863, date de la lettre en question, à 1.234 francs. Répondant sans doute à un désir de se libérer entièrement avec sa peinture exprimé par Jongkind, Martin ajoutait : « Quant à ton désir de ne rien me devoir,je le comprends parfaitement; mais comprends bien qu'il est beaucoup plus dans ton intérêt que je n'achète pas des tableaux qui ne sont pas très vendables que de prendre encore des tableaux qui ne pourraient que sortir difficilement du magasin, et que je serais obligé d’écouler avant d’en prendre d’autres ». Ce n'était pas.encore la rupture; mais on s’y acheminait. Te

Obligé de chercher d'autre débouchés, Jongkind s’adressait à Martinet, dont la galerie du boulevard des Italiens était un marché fort bien achalandé. I1 lui demandait l'hospitalité pour son « Effet d'hiver avec patineurs » récemment rentré du Salon en passant par les mains de l’encadreur, qui venait d'en restaurer le cadre. « Je ne doute pas, lui disait-1l (), que vous connaissez mon tableau, et je me rapporterai à votre bienveïllant jugement pour le prix >. Martinet répondait qu'il n’avait plus de place pour exposer l’œuvre dans sa galerie; qu'il fallait attendre. L'expert Francis Petit était plus accueillant. Il faisait passer deux toiles de l’artiste dans une de ses ventes; mais les

(1) Lettre à Martinet, de Paris, 17 novembre 1863.

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enchérisseurs faisaient défaut et, faute d’avoir trouvé amateur, elles rentraient à l’atelier (). Par bonheur, les vitrines de la rue Laffitte, où les paysages de Jongkind s'étaient fait apprécier avant leur accaparement par Martin, recommençaient à leur donner asile. On les revoyait chez Beugniet et chez Détrimont; 11s entraient également chez Brame. Ils arrêtaient le public, qui He tMMénasCalt point, Sa faveur. Témoin dece succes, Achille Jubinal, le fidèle soutien du débutant d'autrefois, lui en témoignait sa joie et lui écrivait avec gentillesse () :

... J'ai vu l’autre jour de vous, rue Laffitte, un bien joli tableau. Il y avait vingt personnes devant, qui l’admiraient. J'ai fait chorus.

Sur ces entrefaites, en dehors des marchands, Jongkind rencontrait un client dans la personne d'un négociant charentais nommé Théophile Bascle. Ce Bascle était venu à lui par le canal de Prouha, son compatriote. Il se passionnait à tel point pour Jongkind qu'une grande partie de la production de celui-ci passait à cette époque-là entre ses mains. Grâce à cette aubaine, l’été de 1864 venu, le peintre et sa compagne pouvaient s'offrir une villégiature de saison sans recourir à la bourse d’autrui. M" Fesser songeait un instant à rendre visite à sa mère et à revoir le pays de son enfance. Jongkind, qui ne la quittait plus, en aurait profité pour passer quelque temps dans sa propre patrie après un arrêt en Belgique, où 11 comptait de bons amis. À la réflexion, le voyage était jugé trop coûteux. D'ailleurs, Honfleur exerçait sur son peintre de l’année précédente un attrait supérieur. « S1 J'étais rentier, écrivait-1l à Boudin 6), je trouve Honfleur un pays admirable pour y vivre; j'aime beaucoup le cidre et le bon pain de Normandie. » Escomptant sa prochaine installation dans le voisinage de son confrère,

Deto nr (1) Lettre de F. Petit à Jongkind, du 13 décembre 1863. (2) Lettre de À. Jubinal à Jongkind, du 9 avril 1864. (3) Lettre à Boudin, du 6 août 1864.

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