‹ Jongkind, raconté par lui-mêmeChapitre 23 sur 58 · F. MARTIN · texte numérisé non relu

F. MARTIN

Dès les premiers mois de 1862, l'artiste, dont les tableaux se plaçaient avec tant de difficulté, avait eu l’idée de chercher un débouché dans l’eau-forte. Un mouvement se dessinait alors en faveur de ce procédé de gravure que des éditeurs entreprenants cherchaient à faire pratiquer par les peintres eux-mêmes, en poussant ces derniers à prendre le cuivre pour interprète direct de leurs créations au lieu d’en confier la reproduction à

l'intermédiaire d’un traducteur. Ces éditeurs, nommés Cadart et Chevalier, fondaient une Société d'Aquañfortistes, dans” laquelle Jongkind était invité à prendre rang à côté de confrères de marque tels que Méryon, Corot, Daubigny, Millet, Bonvin, Whistler, Seymour-Haden, Bracquemond, Ribot, Legros et Manet, pour ne citer que les adeptes les plus originaux de ce groupement composé des talents les plus variés (F19.55). La première livraison mensuelle de l’œuvre collective qui se préparait paraissait le 31 août 1862 : elle se composait de quatre planches, dues à Daubigny, à Legros, à Bracquemond et à Bonvin. Mais certains collaborateurs, devançant la participation à la publication commune, avaient déjà donné des « cahiers » particuliers de leurs productions séparées. Tels Whistler, Bonvin et Legros. Tel aussi Jongkind. Dès le mois de février 1862, ce dernier avait fait tirer par Delâtre les épreuves d’une série de six eaux-fortes représentant des Vues de Hollande (Fig. 54), dont Cadart était devenu le dépositaire (). Ce début dans l’eau-forte lui valait de chaleureux éloges de la part d’un. écrivain émérite doublé d’un pénétrant appréciateur des œuvres d'art. J'ai nommé Charles Baudelaire, qui, consacrant, le 14 septembre 1862, dans Ze Boulevard, un long article à la renaissance de l’eau-forte sous la pointe des peintres, parlait de lui avec une sympathie ardente. Estropiant un nom exotique que plus d’une plume française a défiguré comme la sienne ou autrement, il écrivait :

… Chez Cadart, M' Yonkind (sic), le charmant et candide peintre hollandais, a déposé quelques planches auxquelles il a confié le secret de

ses souvenirs et de ses rêveries, calmes comme les berges des grands fleuves et les horizons de sa noble patrie, — singulières abréviations de sa

(1) Une épreuve du n° 1 de ce cahier, gardée par Jongkind dans ses cartons, est datée, de sa main, du 18 février 1862. Une du n° 2, également conservée par l’auteur du recueil, porte la date du 27 février.

peinture, croquis que sauront lire tous les amateurs habitués à déchiffrer l’âme d’un artiste dans ses plus rapides gribouïillages. Gribouillage est le terme dont se servait un peu légèrement le brave Diderot pour caractériser les eaux-fortes de Rembrandt; légèreté digne d’un moraliste qui veut disserter d’une chose tout autre que la morale.

Le « cahier d’eaux-fortes » de Jongkind lui valait aussi les félicitations de son confrère Eugène Boudin. « Je vous remercie de vos bons compliments sur l'ouvrage de mes eaux-fortes », lui écrivait-1l le 3 décembre 1862. C'était dans une lettre dont quelques autres passages sont à citer; car ses cruels embarras matériels l’ont empreinte d’une mélancolie poignante.

Mon bon ami Boudin,

PHEPnice quitresaitde lésafiaires, je nentends qué des” plaintes. Cependant, on espère que les affaires reprendront. J'ai placé quelques tableaux, dont l’argent n’est pas encore rentré.

… Je vous trouve fort heureux dans ce beau pays où il y a tant à peindre et où on peut vivre si tranquillement.

… Maintenant, je vous dirai que je regarde votre lettre comme un article de grande poésie et de rêverie; que vous n'avez pas encore trouvé le secret de bien des choses en vous promenant avec un morceau de pain sec. Je vous engage d’embrasser le positif de ce que l’on voit et d’en comprendre la vérité philosophique.

Il me reste à vous dire que j'ai conservé bon souvenir de notre séjour au HÂâvre et de votre accueil d'ami à Trouville et à Honfleur. Je désire que vous receviez celle-ci en bonne santé et que vous trouviez la paix en faisant de la peinture avec amour...

Dans cette lettre, Jongkind disait encore : « Jusqu'à présent, je ne sais pas à quelle date l'ouverture de l'exposition prochaine de Paris. » Il ne tardait pas à apprendre que le Salon ouvrirait ses portes le 1° mai 1863. Il préparait ses envois. C'était l’occasion d’un nouveau déboire. Le jury se montrait d’un aveuglement inouï sur les qualités de certaines peintures conçues en

dehors des habitudes routinières de ses membres. IL rejetait Jongkind aussi bien que Manet, que Legros, que Bracquemond, que Fantin-Latour, que Whistler et que tant d’autres talents originaux. Les rigueurs étaient si grandes qu'elles amenaient l'Empereur à douter de l’impartialité des juges. Le souverain décidait que le public serait pris pour arbitre et que les toiles refusées pourraient être exposées, en regard des autres, dans un Salon annexe voisin de l'exposition officielle et sous le même toit. À ce Salon des Refusés, qui s'ouvrait dans le Palais de l'Industrie le 15 mai, Jongkind était représenté par trois tableaux, décrits par le livret de la façon suivante :

1° Effet d'hiver. Paysage hollandais avec patineurs. 2° Canal hollandais, soleil couchant (appartenant à M. Hadengue). 3° Ruines de Rosemont, Nivernais (appartenant à M. Martin).

Le dernier de ces tableaux était un de ceux que l'artiste avait rapportés de sa campagne de 1861 dans les environs de Nevers (Fig. 44). Le Salon des Refusés, qui comptait parmi ses adhérents l'élève aussi bien que le maître en la personne de M" Fesser, avait reçu la Vue de Chautay produite par elle pendant la même saison {Fig.43). Les « patinages > de Jongkind sont trop nombreux pour qu'il soit possible de savoir au juste lequel eut l'honneur de le représenter dans cette réunion de « réprouvés » devenue fameuse dans l'histoire. Toutefois, j'incline à supposer que c'en était un, daté de 186», qui a pour cadre un canal bordé par les maisons d’un village du pays natal de l’auteur, que domine la pointe d’un clocher (Fig. 48). Une douzaine de patineurs, isolés ou par couples, évoluent sur la nappe de glace sous un ciel chargé de neige, que traverse à l'horizon le vol d’une bande d'oiseaux fuyant une terre inhospitalière. Quelles qu'elles fussent, les toiles de Jongkind furent bien accueillies par le public. « Mes tableaux

Fig. 48. — Patinage en Hollande (1862).

Fig. 49. — Notre-Dame de Paris (1863).

Fig. 50. — Fardier sur un boulevard extérieur (1861).

Fig. 51. — La barrière de Vanves (1863).

Fig. 53. — Chantier de construction à Honfleur (1863).

Fig. 54. — Canalhollandais. Eau-forte(1862).

de Maasluis. Eau-forte (1862).

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Fig. 55.

sont parmi les refusés, écrivait-1l à Boudin, et j'ai du succès). » En effet, la critique se montrait généralement bienveillante à son égard. Dans son Salon de 1863, Arthur Stevens écrivait : « Les tableaux de M. Jongkind brillent par une allure de maître. Il y a une nature dans cet artiste. » Théodore Pelloquet, son vieux camarade de Montmartre et du « café Faucol », lui consacrait un long article dans l'Exposition ou Journal du Salon de 1863. I] le chicanait à propos de « certaines bavochures dans les contours et dans la touche» qui, selon lui, nuisaient à l'aspect de ses tableaux. Mais, malgré ce défaut, 1l le proclamait l’unique continuateur des vieux maîtres hollandais d'autrefois, dont 1l reproduisait, selon lui, sans les pasticher, « l'accent » particulier et le « sentiment » à part.

Depuis son retour de Hollande, tout en cultivant les souvenirs de son pays natal et en exploitant les motifs rencontrés soit dans le Nivernais, soit aux environs du Havre, Jongkind s'était laissé reprendre par le charme des sites parisiens. En 1863, il peignait une fois de plus l’abside de Notre-Dame, qu'il prenait du quai de la Tournelle (Fig. 49). Et puis, c'étaient des sujets fournis par son nouveau quartier : les boulevards voisins de sa demeure avec leurs alignements de grands arbres mêlés aux constructions faubouriennes et aux cheminées d'usines, les maisons lépreuses, les chantiers, les cabarets ou les guinguettes : le tout animé de quelques passants, d'ouvriers se rendant à leur travail, de petits bourgeois promenant leur désœuvrement, ou bien encore de chariots et de fardiers (Fig. 50) circulant lentement le long des chaussées paisibles. Parfois, il poussait jusqu'aux fortifications, les dépassait un peu et s’amusait du pittoresque spécial de ce commencement de banlieue, peuplé de tonnelles et de restaurants vaguement

(1) Lettre à Boudin, de Paris, 6 juin 1863.

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champêtres, aux écriteaux séduisants pour un ami comme celui-là de la bouteille et de la bonne chère. Un jour — c'était le 9 mai 1863, — on le voyait à la barrière de Vanves. Une rencontre de cette espèce l'avait captivé. Il dépliait son album et crayonnait le site, en bordure de la rue de San-Francisco. Des rouliers étaient attablés devant un marchand de vins, et leur attelage attendait sur le chemin que leur soif fût étanchée. À côté, on apercevait l’entrée d’un bosquet qui était celui d’un « traiteur » et l'annonce alléchante d'un restaurant avec « salon de société, billard, estaminet et tir en plein air ». L’aquarelliste habillait prestement son croquis; il fixait en quelques’ touches la bigarrure savoureuse des colorations variées dont s’animait le motif, et rapportait dans sa poche un tableau tout fait (Fig. 51).

Jongkind s’épanouit dans les sujets de cette espèce. Toutefois, quand vient l'été, Paris n’est plus son élément. Il lui faut le grand air et la campagne. En cette année 1863, le mois d'août venu, il songe au-Nivernais, où M"° Fesser a toujours les mêmes attaches. Mais, ce projet n’est pas du goût de Martin, qui lui refuse tout net des subsides pour le voyage. Malgré des protestations d’amical dévouement, sa réponse dénote un refroidissement de plus en plus marqué de ses sentiments à l'égard du pauvre Jongkind. Voici le billet. |

Le 11 août 1863.

Ami Jongkind,

Ma caisse est tout à fait vide aujourd’hui. Si tu as de quoi payer ton voyage, pars; je m'arrangerai à t'envoyer 100 fr. le plus tôt que je pourrai et, si je peux, avant ton retour, un autre envoi. Mais, comme je ne compte pas sur ce que je vends pour te faire ces envois, il me faudra faire des rentrées, et ce n’est pas facile dans ce moment. Les clients ne sont pas ici. Je croyais pouvoir aller te voir ce matin, mais j'attends quelqu'un et ne sors pas, crainte de le manquer.

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Quant au voyage du Nivernais, cela sera très bon pour ta santé probablement; mais, comme tableaux, c’est du paysage qui n’est pas marine. Il n’y a à Paris que M. Isabey qui fait des plages et cinquante peintres de talent qui font du paysage, et que l’on ne vend pas. Maïs, je vous ai déjà entretenu de cela : vous croyez que le mieux est de faire ce que vous faites ; je n’ai rien à vous dire que de t'aider si je peux. Fais-moi réponse si tu pars demain et ce qu’il me restera à faire. Je te serre la main et compte-moi toujours pour ton bon ami. MaRTIN.

Mes amitiés à Madame Fesser de notre part.

Le peintre avait tant besoin de l’aide de son marchand que, sur cette lettre, 1l abandonnait son projet de villégiature dans le Nivernais et que, deux jours après, 1l écrivait à Boudin pour lui faire connaître son intention de s'installer à Honfleur et lui demander de l'aider à y trouver un gîte.

Paris, 13 août 1863.

Mon bon Boudin,

.… La principale raison pour laquelle je vous écris aujourd'hui, c’est que, Madame Fesser et moi, nous voulons faire le voyage de Normandie et, après réflexion, nous installer pour six semaines ou deux mois à Honfleur.

Ma position financière n’est pas brillante. Mais, pour être tranquille et faire des études, et pour voir la mer et la belle nature, je serais heureux de trouver à Honfleur une ou deux chambres convenables et pas cher. Enfin vous connaissez cet endroit et je vous prie de vouloir bien, par retour de poste, m'envoyer, si vous pouvez, quelque adresse de bourgeois où nous serons bien. Vous savez probablement par expérience, quand on descend à l'hôtel ou à l'auberge, que tout revient trop cher, tandis que, Madame Fesser et moi, nous ferons notre cuisine.

Mon bon Boudin, si je peux arranger mes affaires d’après mes désirs, je compte alors sur le plaisir de vous revoir bientôt. Dans tous les cas, ayez la bonté de m'écrire aussitôt que possible. En attendant, je vous envoie le souhait le plus heureux pour vous et pour Madame Marianne.

Votre ami JONGKIND.

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Boudin s'empressait de fournir les renseignements demandés et, aussitôt en possession de sa réponse, Jongkind se mettait en route. Il arrivait à Honfleur vers le 25 août; il y

trouvait un logis à sa convenance et, tout de suite, 1l se mettait au travail. C’est ce qui ressort d’une nouvelle lettre écrite par lui à Boudin quelques jours plus tard.

Samedi 5 septembre 1863.

Mon bon ami Boudin,

Voilà déjà une dizaine de jours que nous sommes à Honfleur et que je remets chaque jour de vous donner de mes nouvelles. D'abord, je vous dirai que j'ai reçu votre bonne lettre avec les adresses de vos amis à Honfleur. J'ai vu M. Dubourg:; il a été fort honnête pour nous. J'ai voulu voir M. Hamelin, mais il était toujours sorti.

Enfin, le principal, c’est que Madame Fesser et moi sommes de retour en Normandie et installés à Honfleur, rue du Puits, n° 31. Nous sommes bien logés. Votre ancienne maison de l’année passée était occupée.

Avec tout cela, j'ai pensé et parlé d’aller vous voir [à Trouville|; mais, avant tout, [il faut] prendre bien ses mesures. Je veux dire, mon intention est d'aller au Hâvre un matin par le bateau et loger la nuit dans notre chambre de l’année passée et, le lendemain, partir pour Trouville, de façon à pouvoir revenir le soir, en se promenant, à Honfleur.

Cette année, c’est encore la même histoire que l’année passée; faute d'argent, je me trouve obligé, sur la moindre dépense, de faire mes calculs et réflexions. En attendant, j'ai dessiné quelques bateaux et quelques croquis sur Honfleur. Je tâcherai de mettre mon talent en pratique et je serais fort heureux de pouvoir placer mes tableaux ici pendant mon séjour.

Dans tous les cas, je ne tarderai pas à aller vous voir et Madame Marianne. Je vous prie de prendre l'assurance que je serais bien heureux de vous voir et de causer de beaux-arts, etc., etc.

Recevez ainsi les souhaits les plus heureux de votre ami

Le séjour du peintre et de sa compagne à Honfleur se

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