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On le voit, le succès n'avait pas fait de Jongkind un ingrat. Peu à peu, cependant, le prix de ses tableaux, fort demandés, avait doublé. « Des tableaux comme je vous [en] ai fait jusqu'à présent, écrivait-il à Beugniet G), sont aujourd’hui de 4 à 500 francs. » Il vendait une de ses démolitions de Paris 700 fr. ; un Dordrecht 800, et 8oo également un lever de lune. Aussi, à la belle saison, s’empressait-il de retourner faire provision de motifs dans son pays après en avoir glané quelques-uns, dès le printemps, sur les bords de la Seine. Cette fois, c'était Dordrecht
(1) Lettre à Beugniet, du 13 décembre 1869.
qu’il élisait pour résidence. Il y arrivait le 23 août 1869, après deux arrêts, de vingt-quatre heures chacun, à Bruxelles, puis à Anvers. Il consacrait son automne à la vieille cité si alléchante, avec la tour gothique de son église et l'animation de son port égayé par le tournoiement des moulins parmi le va-et-vient des carènes et des voiles (Fig. 96 à 98). À peine la quittait-il une dizaine de jours en septembre (1) pour reparaître à Rotterdam, chez Guilliams, et prendre en ce lieu plusieurs points de vue nouveaux. Une autre fugue de quatre jours le menait à Bois-le- Duc. M'"° Fesser avait laissé dans cette ville de très anciens souvenirs. Elle y retrouvait la maison habitée autrefois par elle avec le major Snell, son beau-père. Son compagnon s’empressait d'en prendre un croquis (), puis d’en faire une aquarelle qu'il lui dédiait amicalement (F19.95). Ën dehors de ces déplacements de courte durée, le couple restait tout le temps à Dordrecht et ne quittait ce séjour fécond en inspirations que le 23 octobre. Le 25, la rue de Chevreuse recouvrait ses habitants.
Les envois de Jongkind au Salon de 1870 se ressentaient du pays choisi par lui pour sa dernière villégiature. C’étaient la vue d'un canal à Dordrecht et un tntérieur de port du même Dordrecht (F19. 94). M"° Fesser participait à la même exposition avec un paysage du Nivernaïs (effet du soir). Déjà, l’année précédente, elle avait exposé un site de la même région : la route de Moisse, près de Nevers. Son pinceau vivait des réminiscences d'autrefois. Car, depuis 1861, elle n'avait pas revu le pays qui continuait à inspirer ses toiles. Son mari lui-même avait abandonné les environs de Nevers en 1868. Cette année-là, Alexandre Fesser avait pris congé du comte de Montsaulnin et était entré chez le marquis de Virieu. Cette condition nouvelle: le conduisait pendant les six mois d’été au château de Pupe-
(1) Du 7 au 18.
(2) Le 25 septembre 1869.
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tière, près de Châbons, en Dauphiné. Il passait l'hiver à Paris, partageant alors le logement de son épouse et de Jongkind, rue de Chevreuse, n° 5 (M). Le peintre et son amie étaient seuls à l’occuper lorsqu'au début d'août 1870, la guerre venait à éclater. Quelques jours auparavant, dans le courant de juillet, Jongkind avait été se faire photographier place Saint-Sulpice, chez le, photographe Samson (Fig. 90 et 91). Sa mine est encore meilleure sur ces portraits que sur celui qui a été fait de lui en 1865. Elle est plus reposée aussi que dans une autre image prise de sa personne, le 13 juillet 1867, par un certain Dujardin, successeur ‘de Thiboust’ (Fés:160); à ‘quitte mèmemous M"° Fesser a présenté également ses traits (Fig. 81). L'homme de 1870 est transformé par le succès et par le débarras des soucis d'argent qui, pendant tant d'années, assiégèrent son esprit et épuisèrent sa santé. C’est un Jongkind plus serein qui s'offre à présent à nos yeux. |
Le coup de foudre qui s’abattait alors sur notre pays atte1gnait l'artiste, depuis si longtemps son hôte et de tout cœur attaché à lui, dans le plein épanouissement de son talent et dans la maturité heureuse d’une production de plus en plus appréciée. La défaite de nos armées le jetait dans le plus douloureux émoi. Il n'avait pas quitté Paris jusqu’à l'approche de l'ennemi et jusqu'à la menace d’un investissement de la ville. Le 13 septembre, 1l se décidait à la fuite. Il partaitavec M"° Fesser pour Nantes, où, après une nuit d'arrêt à Chartres, 1l arrivait le 15. Une aventure qui aurait pu fort mal tourner l’attendait à peine débarqué. Comme 1l s'était tout de suite mis à dessiner sur le premier quai venu, la foule le regardait de travers. Son type accusé d'homme du Nord et l’origine étrangère que trah1ssait son accent achevaient de le rendre suspect. Le mot d’espion
(1) Depuis 1865, la maison avait changé de numéro et était devenue le 5 au lieu du 9 de la rue dont elle faisait partie.
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Fig. 96. — Dordrecht (1869).
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Fig. 98. —— Dordrecht (1869).
Fig. 100. — Nevers (octobre 1870).
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Fig. 103. — Nevers (1870).
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courait de bouche en bouche; des menaces se proféraient autour de lui, et des énergumènes parlaient tout net de le jeter à l’eau. Heureusement, la police venait à son secours; maïs il fallait se sauver sur l'heure. Dès le lendemain, il reprenait le chemin de fer et se rendait à Nevers. Là, au moins, M"° Fesser était connue: il bénéficierait de sa notoriété : elle le garantirait contre les suspicions fâcheuses.
Une note d’un de ses carnets de poche nous le montre se logeant d'abord « rue du Rempart, en face de l'imprimerie de la Nièvre et de la place de la halle au blé () », puis déménageant le 16 octobre pour s’intaller rue de la Banque, dans la maison d'un relieur nommé Bresson. Les habitants de Nevers l’ont tout d'abord regardé de travers, comme les Nantais. Ne se sentant pas en sécurité parfaite parmi eux, 1l a jugé bon d'écrire au préfet, afin d'obtenir, par l'intermédiaire de ce fonctionnaire, soit un permis de séjour, soit un passeport lui permettant de regagner la Hollande. Le brouillon de cette lettre figure dans ses papiers. Afin de justifier sa présence auprès de M"° Fesser et leur cohabitation, il s’ÿ donne comme un « parent » de cette dame : cette invention reviendra sous sa plume toutes les fois qu'il s'agira, dans l’avenir, d'expliquer une situation susceptible de prêter à la glose. L’écrit est du 6 octobre 1870. J'en transcris textuellement les termes. |
Monsieur le Préfet,
J'ai quitté le dernier jour que le passage était libre pour sortir de la ville de Paris. Je suis venue avec une de mes parante connue etayant habitée très longtemps Nevers, et donc elle est parfaitement connu par M. Bouquiard, notaire de Nevers pour ses intérêts de famille.
Par les tristes événements dont toute la France estinquiété, j'implore, . Monsieur le Préfet, votre protection pour me faire délivré un permet de séjours ou passeport, et pour faire connaître mon origine, mon séjour et
(x) Chez M. Connot.