‹ Jongkind, raconté par lui-mêmeChapitre 29 sur 58 · LA GUERRE. NEVERS ET PUPETIERE · texte numérisé non relu

LA GUERRE. NEVERS ET PUPETIERE

ns l’époque où nous sommes parvenus, la situation matérielle de Jongkind est complètement transformée. Ses affaires sont assez florissantes pour que ce soit lui qui vienne en aide à un ami. Gêné pour entreprendre le voyage de Bruxelles, Jean Rousseau s'adresse à lui et, le 11 juillet 1865, l’homme qui fut si souvent obligé jadis de recourir à la bourse d’autrui sort de sa poche 150 francs pour les prêter à ce vieux camarade. L'artiste besogneux d'autrefois est presque devenu un personnage à son aise. L'état de ses affaires va lui permettre de satisfaire un désir qu'il caresse depuis son retour en France; c’est celui de revoir la Belgique, d’y faire quelques études et de pousser en même temps une pointe jusqu’en Hollande. Bien entendu, M"*° Fesser

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est de la partie. Un petit album que le voyageur a emporté dans sa poche reçoit une note commémorative de son départ de Paris et de son arrivée en pays flamand. On lit sur une de ses pages :

Quitté Paris lundi 19 août 1866. Passé la nuit à Douai jusqu’à mardi et arrivé à Anvers mardi 20 septembre (lisez : 20 août). Logé à l’estaminet de la Porte Rouge, place de la Grue.

Anvers ne gardait pas tout de suite son hôte. Il allait d’abord passer une vingtaine de jours à Bruxelles, où sa passion pour les bateaux trouvait à se satisfaire sur les quais des bassins et des canaux. Il courait la campagne voisine et datait plusieurs croquis du village suburbain de Boisfort. Et puis, on le voyait délaisser occasionnellement la nature pour ses interprètes et donner un coup d'œil, en passant, aux tableaux des musées. Naturellement, c’étaient les paysages qui avaient le don de le captiver. J'en aperçois plusieurs esquissés sur son calepin. C’est un « Claude », admiré le 5 septembre (la date est marquée) dans une visite à la Galerie Royale. Ce sont plusieurs marines hollandaises rencontrées le 1° du même mois au Musée Ducal. C'est encore un Gudin, appartenant à la même collection et aperçu le même jour. Le petit album s'est ouvert encore un peu plus tard à Anvers, en face d’un Van de Velde de son musée, en qui Jongkind a salué un frère aîné de ses propres tableaux. Mais les toiles de maîtres ne sauraient offrir qu'un délassement passager à un producteur de cette trempe. La véritable attraction pour lui est ailleurs. L'Escaut et sa rive où les bateaux fourmillent, voilà ce qui le séduit et le passionne. Il séjourne à Anvers quelque chose comme cinq semaines : du ro septembre au 26 octobre. Le meilleur de son temps se passe au bord du fleuve. Petites barques dont la voile s’enfle et se couche, steamers crachant leur fumée noire ou majes-

Fig. 75. — L’Escaut près d'Anvers (1866).

Fig. 77. — L’Escaut près d'Anvers (1866).

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Fig. 79. — Canal près de Rotterdam (1867).

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Fig. 78. — L'Eséaut près its ers (1866).

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Fig. 81. — M" Fesser en 1867.

Fig. 82. — Canal près de Rotterdam (1867).

Fig. 83. — La Meuse près de Rotterdam(1867).

Fig. 84. — Le port et la bourse de Rotterdam (18638).

tueux trois-mâts promenant sur les eaux leur imposante stature, le crayon rapide s'empare de toutes ces visions et l'aquarelliste, pour les traduire, varie à l'infini la gamme d’une palette dont la richesse est inépuisable (Fig. 75 à 78). Tantôt, l’air est calme et le courant reflète paisiblement le lent va-et-vient des embarcations; tantôt, le vent souffle et les nuages s’amoncellent un grain se prépare et les mariniers courent de rapides bordées sur les flots agités. Parfois, la rive est sans accidents et rien ne relève sa nudité que le passage d’une voile. Ailleurs, au contraire, la ville émerge de l'horizon et marie harmonieusement la silhouette de ses monuments aériens à celle des navires dont la mâture pointe dans le firmament. Près d’un mois durant, l'artiste se repaît des mêmes motifs. Il ne les quitte, avant le retour au bercail, qu’en faveur de la Hollande, qui sollicite, faute de mieux, une furtive visite. Voici comment celle-ci est rappelée sur ses tablettes.

Parti d'Anvers pour Rotterdam le mardi 16 octobre 1866 à ro heures 45. Le mercredi 17, promenade à Overschie. Le jeudi 18, promenade à La Haye. Le vendredi 19, promenade à Overschie. Le samedi 20, resté à Rotterdam et visite à Mastenbroek. Le dimanche 21, à midi 15, quitté Rotterdam, et de retour à Anvers vers 5 heures du soir.

La note se termine par la mention du départ d'Anvers. « Reparti d'Anvers le 26 octobre 1866 à 10 heures 15, et arrivé à Paris à 10 heures 45 du soir. »

Aussitôt rentré à Paris, une rude tâche attend notre homme à son atelier. Marchands et amateurs s’arrachent à l’envi sa production. Dix toiles se succèdent sur le chevalet en l’espace de deux mois. Le 14 décembre, celles-ci terminées et livrées, 1l en inscrit le sujet et le prix, ainsi que les noms de leurs acquéreurs, sur un des feuillets de l'album qui l’a accompagné en

voyage. On y lit :

Livré depuis le 20 octobre 1866 :

patineurs:

effet d'été;

toits rouges; soleil couchant; goëlette Hollande; moulin;

vue de Bruxelles; canal Bruxelles; Escaut.

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Et puis :

de 200 fr. pour Ottoz;

de 200 fr. pour Brame;

de 250 fr. id.

de 200 fr. pour Moureaux:; de 200 fr. pour Brame;

de 250 fr. id.

de 200 ff. id.

de 250 fr. pour Bascle:

de 200 fr. pour Martin.

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Il résulte de cette note que les rapports de Jongkind avec Martin n'avaient pas pris fin. Mais le marchand rencontrait désormais des concurrents qui permettaient à l'artiste de maintenir le prix de ses toiles et de ne plus les abandonner audessous de 200 où 250 francs chacune. Au Salon de 1866, le peintre s'était encore ressouvenu de la campagne précédente passée par lui sous le ciel de Normandie. Ses deuxenvois avaient été un Paysage normand près de Honfleur et une Sortie du port de Honfleur. En 1867, le Palais de l'Industrie voyait exclusivement le Jongkind de la Hollande et de la Flandre. Il y produisait un Canal à Overschie (effet d'hiver) et une Vue de l’'Escaut à Anvers (effet du matin). C’étaient aussi des paysages hollandais « avec des moulins » qu'il confectionnait à l'inten-

tion de son « cher ami Beugniet » et qu'il engageait celui-ci à venir voir par une lettre du 5 juin 1867. Le marchand de la rue Laffitte, dont il avait reçu autrefois, on s’en souvient, la visite à Rotterdam, restait un de ses fidèles clients; il lui témoignait de l'amitié et lui parlait de ses œuvres avec un naïf orgueil. « J’ai terminé, lui écrivait-1il, le petit tableau que vous avez vu commencé, et que je pense réussi. J’[en] ai un autre en train, que je pense de terminer aujourd’hui. Sans me faire des compliments, il n’est pas piqué des versU). »

Le succès croissant de ses paysages hollandais, qui gardaient les préférences du public et du commerce, poussait, l’été venu, cet enfant du Nord, à revoir le ciel natal. Il quittait Paris le 6 août 1867, à 10 heures du matin, et s’acheminait par étapes vers Rotterdam, où 1l arrivait le samedi 10. Il s’y installait à l'hôtel Guilliams, sur le Groote Markt; il y passait la fin d’août et la majeure partie de septembre, puis s’arrêtait ensuite quelque temps à Anvers avant de regagner Paris. Ses cartons s'étaient emplis de savoureuses aquarelles; ses albums, de croquis nerveux. Les moulins y reflétaient leur carrure massive et le gracieux tournoiement de leurs puissantes ailes. Les bateaux y glissaient l'élégance agile de leurs voiles ou l’échafaudage aérien de leurs mâtures et de leurs vergues (Fig. 79 et83). Dans l’officine de la rue de Chevreuse, ces esquisses se transformaient en tableaux (Fig. 82), et le Salon de 1868 devait à cette opération une Vue de la rivière d'Overschie ainsi que des Patineurs sur un canal. Fidèle aux habitudes contractées l’année précédente, Jongkind reparaissait le 2 septembre 1868 chez Guilliams, son logeur de Rotterdam. Il y demeurait jusqu'au début du mois suivant et, le 3 octobre, il terminait sa saison par une de ses aquarelles les plus réussies (Fig. 64), qu'il reprodu1-

(1) Lettre à Beugniet, du 30 mai 1867.

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sait, pour le Salon de 1869, dans un tableau intitulé Zntérieur du port et vue de la Bourse de Rotterdam (effet du matin) (Fig.93). À ce Salon, 1l donnait encore une Meuse à Dordrecht (effet de lune). Mais sa production de l’année 1868 se distingue de celle des précédentes par un retour fréquent aux vues de Paris. |

C’est d’abord sur les rives de la Seine que son pinceau cherche des motifs. Dans le courant de mai, il se plaît à peindre, de la berge du fleuve, avec des bateaux-lavoirs comme premierplan, le pont qui relie la Cité à la rive droite, accompagné par la tour du Palais-de-Justice se détachant sur l’or du couchant (Fig. 69). Le pont Royal l'occupe concurremment avec le pont Notre-Dame. La toile dans laquelle il en place les arches embrasse les deux quais : on y voit, à droite, le Pavillon de Flore et le bouquet d'arbres abritant un embarcadère de bateaux au pied des Tuileries; à gauche, la caserne d'Orsay et l’école de natation amarrée devant le quai Voltaire {Fig. 68). Pour n’en pas perdre l'habitude, 1l crayonne souvent, d’autre part, sur les boulevards voisins de sa demeure. En outre, un nouveau champ d’études fort alléchant s’est offert à lui du fait des transformations que Paris est en train de subir et des démolitions qu’elles entraînent. Les quartiers auxquels s'attaque la pioche l’attirent et l’inspirent. Il esquisse le marché des Célestins à l'heure même où il disparaît (1° février 1868), la rue des Fossés St-Marcel et sa voisine la rue des Francs-Bourgeois (17 avril et 2 mai 1868) pendant que leurs maisons tombent et que les tombereaux charrient leurs moellons (Fo. 85 ei 87). Il n'attend pas que la rue des Patriarches et la rue Daubenton aient subi une mutilation pareille pour fixer (28 avril 1868) l’aspect de leurs masures lépreuses dominées de côté par le clocher de St-Médard et le chevet de cette église (Fig. 86). Et puis, son goût pour les bâtisses faubouriennes le conduit

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Fig. 85. — Rue des Fossés-St-Marcel (1868).

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Fig. 87. — Rue des Francs-Bourgeois Saint-Marcel (1868).

Fig. 92. — Rue du Champ-de-l’Alouette (1868).

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Le port et la bourse de Rotterdam. (Salon de 1860.)

Fig. 94. — Le port de Dordrecht. (Salon de 1870.)

aussi dans l’humble artère encore à peine construite qui porte le nom poétique de rue du Champ-de-l’Alouette (24 avril 1868). Il y surprend, un cavalier s’avançant avec un couple de percherons en main au milieu de la chaussée déserte, tandis qu’un groupe de commères stationne sur le morne trottoir {Frg. 92). Autant d'études, autant de perles.

À l’occasion du jour de l’an, Jongkind avait reçu une lettre émanant d'un ami qu'il n'avait plus l’occasion de rencontrer souvent, mais qui restait cher à son cœur. Il conservait précieusement ces lignes, qui portaient la signature de Sano, son bienfaiteur des jours difficiles. Voici ce billet, retrouvé dans ses papiers.

5 janvier 68.

Mon cher Jongkind,

.... Je regrette beaucoup que les circonstances ne nous permettent pas de nous voir plus souvent. Si vous venez dans notre quartier, ne manquez pas de venir causer un peu au coin du feu.

J'ai vu plusieurs de vos derniers tableaux : ils sont excellents, et je constate avec plaisir que Jongkind, le grand Jongkind, est toujours le brave artiste que j'ai su deviner le premier.

Aussitôt que les jours seront un peu plus longs et le temps un peu plus clair, j'irai vous voir et vous me montrerez votre portefeuille de dessins de 1867.

Vous avez bien raison, mon cher ami, d’avoir des sentiments d’affection pour cette excellente dame : elle a été pour vous une amie bien dévouée, et c'est ce qu'il y a au monde de plus rare.

À bientôt, mon bon Jongkind.

| Votre vieil ami,

Emmanuel Saxo.

Cette lettre répondait à un message de Jongkind lui-même, dans lequel celui-ci s'était loué auprès de son ami des bontés DoMPHPeSser à son ésard. À lla veillé du 1"%janvier 1868; le brave artiste avait cru devoir se rappeler au souvenir de ses

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anciens camarades. Il avait écrit également à Cals, dont voici

la réponse.

3 janvier 68.

Mon bon Jonckind (sic),

Je te remercie et de ton bon souvenir et de tes bons souhaits. Accepte, je te prie, les miens pour cette nouvelle année. Bonne santé et bons travaux : contentements de toute sorte.

Moi aussi, je me rappelle toujours avec plaisir mon voyage à Rotterdam.

Je serai heureux d'aller, un jour, voir les belles études que tu as rapportées de Hollande. C’est un pays si pittoresque et que tu interprètes si bien !

Courage, mon bon Jonckind (sic); tu as du talent, un beau et vrai talent. Ne te tourmente pas de toutes les petites misères et souffrances qui sont attachées à la vie de ce monde. Travaille, travaille, et ne t’occupe pas du reste.

J'ai écrit à Monsieur Doria hier au soir. Il est à Cannes pour quelques mois encore; et je n'ai pas manqué de faire ta commission près dé lui. Quand je verrai M. Hadingue, j'en ferai autant pour lui, lui faisant tes compliments.

Au revoir, mon cher Jongkind. Encore une fois, bonne santé, bonne année et bons travaux. Et écris-moi bien toujours.

Tout à toi de cœur.

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