teinte neutre
Tel est l'outillage avec lequel fut exécuté, le 13 juillet 1880, un des morceaux les plus importants de l’aquarelliste depuis son installation-à la Côte-Saint-André. Je parle d’une vue de l’église de Gillonay plantée au milieu d’un vaste panorama, dont la majestueuse barrière des Alpes dauphinoises relève le lointain horizon (Fig. 151). Un peu plus tard en saison, Jongkind et sa compagne partaient en voyage. Ils allaient jouir du soleil de l’automne sur les rivages de la Méditerranée. Leur départ s’effectuait le 14 septembre. De Grenoble, où le couple s'était arrêté quelques jours, les enfants de M. Jules Fesser recevaient. un paquet contenant, pour chacun des garçons, un attirail de chasseur, c’est-à-dire un petit fusil accompagné d’une gibecière, et, pour la fillette, une poupée. « Ils auront cela pour se consoler de notre absence », disait, en écrivant à leur père, leur sentimental vieil ami. Il ajoutait, à propos des fusils, avec une sollicitude touchante: « Il faudra faire attention qu'ils ne se fassent pas de mal. Qu'on ne leur donne pas de capsules. » Après Grenoble, les voyageurs gagnaïient Avignon, d’où Jongkind, prenait encore la plume, le 20 septembre, pour rendre compte au « bon Jules » d’une visite faite avec sa mère à un parent de celle-ci habitant Sorgues, et annoncer l'expédition
par le personnage d’un « petite paquet » contenant des « greve Herpèche lisez “oreffes detpéchers) très rare et en renom». Cet arrêt à Avignon donnait lieu, le 22 septembre, à un croquis pris dans une de ses artères les plus animées. Grâce à une addition complémentaire recueillie par l'artiste le mois suivant pendant une dernière étape avant son retour à la Côte, ce rapide souvenir engendrait une aquarelle importante, qui est entrée dans les collections du Louvre (Fig. 156) GW), À Nîmes, où Jongkind se rendait en quittant Avignon, je n’ai pas connaissance qu'il ait sorti son album de sa poche. Cependant, 1l visitait « les bains romains ainsi que le canal et la promenade » ; 1l admirait « le grande cirque romain, bien en ruine, mais qui laisse encore le souvenir grandiose de ce temps.» Nîmes était sur la route de Narbonne, dont le voisinage offrait un attrait particulier pour M" Fesser et son ami, du fait de relations qu'ils y possédaient. Un beau-frère de M. Jules Fesser habitait avec sa famille dans le petit village de Tournebelle, près de Gruissan (Aude). Nos gens passaient une nuit à Cette, « logés dans le plus grand hôtel, mais en martyr par des moucheron et des punesse. » A Narbonne, qu'ils visitaient ensuite, « les lits et les chambres étaient mieux. » Avant de monter dans le train pour Mandirac, d’où une voiture allait le conduire à la « ferme de M. Messager», son hôte de Tournebelle, Jongkind esquissait, le 26 septembre Mianatin, Urievue dela vieille cité prise du « tour de ville » (Fig. 160), qui lui fournissait le sujet d’une aquarelle entrée, comme son aînée d'Avignon, dans notre musée national parisien (). Tournebelle offrait aux voyageurs un repos auquel ils aspiraient. « Votre mère, écrivait Jongkind au fils de M"° Fesser 6), compte de se reposer ici quelques jours, et moi
(1) Cette aquarelle est cataloguée par erreur comme une vue de Rouen (collection Camondo, n° 268),
(2) Collection Camondo, n° 273.
(3) Lettre à Jules Fesser, de Tournebelle, 27 septembre 1860.
aussi. Car, à force de promener et de regarder des monuments, des églises, et de flâner, nous en sommes fatigués. » Cette déclaration faite, la plume, continuant de courir, décrivait l’existence menée dans l’accueillant asile sous le ciel méridional, puis parlait du retour au logis.
… Le temps est beau et, ce matin, il fait frais, et une bonne vent,et beaucoup de l'air. On est commencer de vendanger. Le vin sera très bon. On craint la maladie ; mais à présent il n’y [en] a pas. Les enfants sont charmants. J'avais acheté des images de toute sorte, de petites histoires, et des papilions, et des oiseaux : cela a tout [de] suite occuper nos petits amis. La petite de 10 ans a voulu coucher dans notre chambre et a demandé ce matin à votre mère si elle a bien dormi. Enfin, toute l’ensemble [est] on ne peut plus heureux; maïs il y a énormément de moustique, que cela m'a empêché de dormir ou m'a réveillé 4 ou 5 fois la nuit. Il paraît que cé le moment de l’année d’avoir ces insectes volantes.
.…… Votre mère pense journellement aux petits enfants parce que ils font son seul bonheur et il me fait de la peine de penser [que], par notre absence, ils doivent souvent bien s’ennuyer. Je pense bien que ce [sera| notre dernier voyage. Je commence à être vieux. Quand on a 61 ans, il faut alors prendre son parti de reposé. Nous nous remettrons bientôt en route pour Marseille.
J'ignore si un autre motif que la curiosité de voir du pays amenait les deux amis à pousser jusqu à Port-Vendres et à s’arrêter ensuite à Béziers. Des croquis de Jongkind faits dans ces deux endroits sont datés, du 2 octobre à Port-Vendres, du 5 et du 6 à Béziers. D'autres œuvres nous font suivre leur auteur le 8 et 9 à la Ciotat {Fig. 159), le 10 à Toulon. Il est à Marseille le 14 et le 15, le 17 à Avignon, et rentre enfin à la Côte le 18.
Il y passe l'hiver ; mais, au printemps, Paris le réclame. Il y part en avril avec M" Fesser, et y demeure jusqu’en août. L'atelier de la rue de Chevreuse le revoit au travail. « Je vous dirai, écrit-1l à M. Jules Fesser (1), que, depuis mon retour, j'ai
(r) Lettre à Jules Fesser, de Paris, 21 avril 1881.
plusieurs tableaux à faire, et pas mal à travailler. Ce sont des vues de Marseille qu'on me demande. » Sa sollicitude d’aïeul in partibus pour les enfants de son correspondant lui fait ajouter : « J'espère les réusir et votre mère en est contant parce que Je compte de faire quelques argent, de façon, à notre retour, de pouvoir payer le beau cheval pour Coucou et Lhenlo, et votre mère payera le petit voiture. » Avant de quitter la Côte, l’artiste a été l’objet, de la part d’un des frères du pensionnat de la Côte-Saint-André, qui possède les enfants Fesser comme élèves, d’une attention qui l’a beaucoup touché. Ce frère, qui enseigne le dessin dans l'établissement en question, a profité d’une « fête de famille > donnée le jour de Saint-Joseph, patron de la maison, pour soumettre à l'appréciation de Jongkind les travaux qu'il dirige. Cette marque de déférence a vivement ému celui qui s’en est vu l’objet. Rentré chez lui, il a pris la plume pour en remercier le « cher frère », en même temps que pour se louer de la séance récréative à laquelle 1l a été convié. La minute de cette lettre a été retrouvée dans ses papiers. En voici la teneur.
21 marts 1881.
Au très cher frère professeur de dessin du pensionnat à la Côte Saint- André.
Veuillez recevoir mes remerciements. Madame Fesser, ma parente, se joint à moi pour vousdire notre grande satisfaction d’avoir assisté par votre bonne invitation à la fête patronale de votre pensionnat. Veuillez faire nos compliments au très cher frère lequelle a diriger avec tant de talent la musique de ses dignes élèves. Nous avons assisté avec grand plaisir aux différentes pièce de théâtre, aussi bien le drame que le comique, joué avec une intelligence remarquable. L'ensemble du chant fait honneur à la direction d’études de votre école. Je vous prie donc bien encore de faire nos remerciements, de ma part et de la part de Madame Fesser, aux très chers frères lesquelles ont diriger cette fête.
J'ajoute encore pour vous dire que je conserve le meilleur souvenir
de votre amitié d’avoir me faire voir l’école de dessin et de vos études, lesquelles sont précieux au point de vue de la perspective et de l’architecture, et ce qu’il est si nécessaire comme théorie pour l'instruction du dessin pour vos élèves.
Je me rappelle donc, mon très cher frère, au souvenir de votre bonne amitié, et recevez mes bons souhaits pour votre bonne santé et votre bonheur. M" Fesser, ma parente, se joint à moi avec mes sentiments sincère.
Toutes les relations de Jongkind à la Côte ne jouissaient pas d’un caractère aussi innocent que celle dont cette épître contient lereflet. D’autres fréquentations présentaient de graves dangers. Je parle des lieux où se débitait de la boisson. Le café Paillet ou celui de l'hôtel du Midi avaient, hélas, pour client assidu l’impénitent buveur d'alcool que l’homme demeurait toujours. On le voyait quotidiennement, à la terrasse de l’un ou de l’autre, partager l’absinthe de l'entrepreneur Bonnard ou de quelque autre compère adonné au même vice. Son équilibre mental pâtissait gravement de cette nocive habitude. L'abus des liqueurs fortes altérait trop souvent sa mansuétude naturelle et son humeur s’aigrissait. À brûle-pourpoint, on l’entendait proférer les plus désobligeants propos à l’adresse de telle ou telle personne de son entourage. Tantôt, c'était à la servante qu'il s'en prenait; tantôt, à M. Fesser lui-même. La soupcçonneuse expression de « mouchard » montait sans cesse à sa bouche, devenue amère et querelleuse. La vie avec lui devenait difficile. Le « grand enfant » était retombé dansses pires travers d'autrefois ; la famille qui lui avait ouvert son sein souffrait cruellement de cette nouvelle déchéance et la supportait avec la tristesse d'une impuissance résignée.
Les traits de l'homme ne trahissaient que trop ses déplorables excès. Une mélancolie douloureuse ternissait son œil. Cette troublante expression rend pénible la contemplation de
ses deux derniers portraits. L'un et l’autre sont dus à l’objectif de M:ijules Fesser. Tefpremier eén’date remonte! au dernier séjour du peintre à Pupetière (Fig. 166). Il est du 26 août 1877. Le plus récent fut pris le ro octobre 188r à la Côte-Saint-André, dans l'atelier où l’ancien cuisinier s’est avisé d'exercer le métier de photographe et où il fait poser ses clients {Fig. 167). C'est encore à la Côte que Jongkind passe l'hiver de 1881 à 1882. Mais la pensée de l’ancien Parisien s'envole souventelois vers Paris qui, loin d'oublier le transfuge, lui témoigne une sympathie de plus en plus chaude, un culte de plus en plus ardent. Détrimont prépare pour 1882 une exposition où figureront toutes les faces de son talent. On y verra, en regard du Jongkind de Hollande, de Honfleur et du Nivernais, celui du Dauphiné et même celui de la Provence, représenté par ses récentes vues de Marseille, parées du charme de l'inédit. Un succès éclatant attend cette manifestation. Les artistes s’y précipiteront comme à un fin régal. N'est-ce pas l'heure où Edmond de Goncourt attribue à Jongkind une influence prépondérante sur l'école française de paysage ? En sortant d’une visite au Salon, le 17 juin 1882, le pénétrant observateur écrira sur un feuillet de son journâl :
Une chose me frappe dans ce Salon : c’est l'influence de Jonkindt (sic). Tout le paysage qui a une valeur, à l'heure qu'il est, descend de ce
peintre, lui emprunte ses ciels, ses atmosphères, ses terrains. Cela saute Aux yeux, et nest dit par personne.
S1 Jongkind influençait les peintres, 1l passionnait les amateurs. La mort de son plus important acheteur, le Charentais Théophile Bascle, livrait aux enchères de l'hôtel Drouot une collection qui comptait 83 de ses toiles et 21 de ses aquarelles. La vente, qui comprenait également pas mal d’autres œuvres d'art et, en particulier, une quinzaine de Corot, avait lieu du 12 au 14 avril 1883. Pour Jongkind, c'était un triomphe. L'une
des toiles qu'il avait cédées pour 200 francs dépassait 9.000. Onze d’entre elles atteignaient ou dépassaient 4.000, ayant fait les prix suivants :
N° 52. — Paysage du Nivernais : attelage de vaches descendant une route.
(Daté 1608) ESEPENEOC PPRORER RER ONREN ARE RER RENE 9.100 fr. N° 64. — La route de Saint-Clair, près de Honfleur; effet du matin. (Daté 1004: SAIOR UE TOO) NS AIMANT 7.700 fr.
N° 122. — Vue de Notre-Dame prise de la berge, près du pont Saint-Michel. (Daté ESA AR STE Sr ER PE 7 :000 *ÎT:
N° 49. — Environs de Rotterdam, soleil couchant. (Daté 1858; Salon de 1859) ND ET, OR ne NE DRE 5.300 fr.
N° 48. — Environs de Rotterdam, soleil couchant. (Daté 1859). 5.200 fr. N° 88. — Patineurs, environs de Rotterdam. (Daté 1866). . . . 4.900 fr. N° 116. — Vue de l’église Saint-Médard de Paris. (Daté 1871).. 4.900 fr. N° 95. — Canal à Overschie, près Rotterdam; patineurs. (Daté 1867 ; Salon
de hote) TN RS EE A Lan 1e ie DURE 4.705000 N° 94. — Vue de la rivière l’Escaut, à Anvers ; effet du matin. (Daté 1867; Sal0n de 16067)". ee EE MERE 4.400 fr.
N° 46. — Schiedam ; effet de lune’ (Daté 1858) N° 66. — Vue de Hollande; patineursi(Daté 1864). MA OUI
Je relève ces prix sur un catalogue annoté par l'artiste luimême, d'après les renseignements qui venaient de lu: être fournis. En additionnant l’ensemble des sommes réalisées par ses peintures, il avait eu la joie de constater qu'elles avaient produit 189.070 francs, qui, avec 4.880 obtenus par ses aquarelles, formaient le total respectable de 193.950 francs. Corot, quoique tenant la corde, ne le battait pas de beaucoup dans l'estime des acheteurs. Son tableau le plus cher vendu n'avait pas dépassé 14.000 francs, et seize de ses toiles n'avaient fait, au total, que 71.465 francs. L'écart entre le maître et le confrère qui révérait en lui le plus éminent paysagiste moderne était si faible que Jongkind en éprouvait un juste orgueil. Il n’enregistrait pas avec moins de satisfaction les enchères obtenues le
— La grande route aux environs de la Côte-Saint-André (1880).
Fig. 157.
Fig. 160. — Narbonne (1880}. d
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Fig. 163. — L’Isère à Grenoble (1883).
Fig. 164. — La Côte-Saint-André : entrée du bourg (1884).