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ciel de misère, où les maisons isolées éveillent à la fois des idées de crime et de police ; — puis, les bonnes vieilles rues de la Côte où les maisons se penchent : cent pages peut-être où pointe toujours la silhouette du vieux clocher; puis, des environs de Grenoble, ou de Grenoble même, des aquarelles achevées, lumineuses, qui seraient l’orgueil du Musée. — Et encore, des moulins de Hollande, des patineurs, ses premiers succès; des navires qui entrent au port voiles déployées, à Anvers, à Honfleur, à Marseille. et c’est, avec les ciels, un des plus grands charmes de Jongkind, ces eaux trsnsparentes ou opaques, calmes ou agitées, toujours fluides, mouillantes. — Et encore des paysages du Nivernais, des paysages de notre Dauphiné, qu'il aimait, et qu'il trouvait beau...
Et, dans tout cela, une évocation de l’Âme des choses, qui les rend plus vivantes que dans la vie même,avec une perspective qui s’en va, profonde, infinie... C’est une des habiletés du talent de Jongkind, cette perspective qu’un mathématicien pourrait dire outrée, et qui lui permet de nous ouvrir des horizons immenses en quelques coups de crayon. Parfois, sans rien au premier plan, on voit la plaine s'étendre là-bas, jusqu'aux montagnes bleuâtres.
La touche est rude, grossière, volontairement imparfaite. Elle ne plaira jamais aux amateurs bourgeois ni aux artistes à prétentions. Il faut être initié à la cuisine de l’art pour comprendre que les observations les plus minutieuses et les plus patientes ont préparé tout ce désordre, exécuté avec des manches de pinceau, sur des papiers quelconques! Et qui supposerait que l'artiste capable d'évoquer la poésie d’un tas de pierres au bord d’un chemin, mît tant de soin à choisir sa place dans le paysage à peindre? Pourtant, un des mots bien drôles de Jongkind me revient, et je le cite parce qu'il n'avait rien de grossier dans son jargon : « Sais-tu, B... (B. est maintenant au Luxembourg, où Jongkind n’a jamais eu un tableau (1) ), tu fais mal : tu te poses au hasard, comme une mouche sur un m...»
Les derniers jours de Jongkind furent tristes. La fêlure au cerveau contractée au temps sombre de sa jeunesse parisienne, et que Goncourt signale dans son journal, s’était agrandie. Plus fréquemment, il s’interrompait au milieu d’un discours pour se plaindre de maux imaginaires. Ce n'étaient plus seulement des espions et des traîtres qu’il voyait dans les passants indifférents, mais des assassins à ses trousses. On voulait le tuer. On voulait le guillotiner comme Louis XVI ! Toute la nuit, la guillotine
(1) C’est de Boudin qu’il s’agit.
Rire
avait fonctionné dans la chambre voisine. Cran! cran ! ah! on en avait coupé, des têtes !1!
Maintenant, il dort dans le cimetière de la Côte-Saint-André, si loin de sa Hollande. Celle qui fut la compagne de sa vie lui a acheté une concession perpétuelle, pour qu’il ne soit pas dérangé. Elle y fera planter un tilleul, dont les sucs sont calmants et doux. Et quand, par hasard, son nom sera prononcé chez nos paysans, il évoquera l’image d’un grand bonhomme aux yeux bleus et bons, qui allait dans les chemins, son pliant sous le bras, en pauvre diable, avec un chapeau de feutre gris, les souliers éculés et la chemise ouverte, qui parlait familièrement à tous et, bâti pour vivre cent ans, se disait toujours malade ; qui marchait tout joyeux derrière le cortège officiel au 14 juillet, chantonnant notre Marseillaise en hollandais et, à chaque occasion, se mêlait joyeusement au populaire dans nos fêtes pu-
bliques.
Aucun des portraits de Jongkind que tracèrent des écrivains plus notoires ne vaut, selon moi, ce croquis vibrant des récentes et chaudes émotions subies au contact du modèle qu'il fait revivre. Il avait quelques semaines seulement de date ) lorsque la « vieille femme à cheveux blancs », que son auteur avait aperçue envoyant de sa fenêtre un dernier adieu « au cher mort qui s’en allait », suivait au cimetière le regretté compagnon de sa vie. Neuf mois après avoir pris Jongkind, le 23 novembre 1891,la mort emportait M" Fesser. Une tombe contiguë à celle du peintre (Fig.173) recevait ses restes, pieusement rapprochés par son fils de ceux de son ami.
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Pendant les trente années qu'il avait vécues auprès de cette compagne si dévouée et si « maternelle » pour lui, Jongkind n'avait cessé de réserver à M”° Fesser la meilleure part de sa production artistique. Cet hommage continu de son affectueuse reconnaissance se chiffrait par un nombre important de toiles
(1) Cet article avait paru dans Ze Gratin de juillet-août 1891.
et d'aquarelles. Aussitôt après la mort de la pauvre femme, bénéficiaire de ces largesses amicales, son héritier mettait en vente une partie des œuvres en question. Deux journées d'enchères sous le marteau du commissaire-priseur Tual, assisté de l'expert Détrimont, étaient consacrées à la dispersion de 66 tableaux ou études à l'huile et 121 aquarelles. C'était le lundi 7 et le mardi 8 décembre 1891. La vente produisait 286.955 francs. Plusieurs toiles avaient atteint un prix élevé. Une fuilerie à Honfleur, datée de 1865, avait été payée 8.000 fr. ; un quai à Honfleur, de 1866, 9.000 ; un canal de l’'Ourcq, de 1871, 10.800; un canal à Bruxelles, de 1870, 16.000. Enfin, un grand tableau représentant /a Meuse aux environs de Rotterdam avait été poussé par l'industriel Georges Lutz, un des clients les plus ardents de Jongkind, jusqu'à 27.605 francs. C'était l’œuvre rejetée par le jury de 1873, que son exclusion avait fait rendre à son auteur par son acquéreur primitif : retouchée l’année suivante, elle n’était jamais sortie depuis de l’atelier où elle avait été peinte.
Pour le catalogue de cette vente de 1891, une préface avait été demandée au critique d'art Louis de Fourcaud. Il avait répondu à cette demande en écrivant une importante étude sur Jongkind, dont j'ai reproduit quelques passages marquants. Le mercredi 15 mars 1893,l’hôtel Drouotvoyait exposer un nouveau lot d’aquarelles provenant du même fonds, que M° l'ual, assisté de M. Durand-Ruel, vendait le lendemain. Au nombre de 134, elles produisaient la somme totale de 21.860 francs, soit une moyenne de 160 francs environ chacune. Cette seconde vente avait été annoncée par un article enthousiaste de Roger Marx, publié dans le Volfaire; qui avait reparu en tête d’un modeste catalogue, dépourvu d'illustrations, consacré à la divulgation de cette nouvelle série d'enchères. À Ia suite de celles-ci, les aquarelles ainsi dispersées se répandaient dans les principales
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boutiques de la rue Laffitte, notamment dans celles de Diot et de Tempelaere, deux fervents divulgateurs de ces notations si brillantes et si suggestives. La vente après décès de Diot, survenue les 8 et 9 mars 1897, en remettait encore une trentaine sur le marché. Après quoi, l'héritier indirect de Jongkind recommençait, le 28 avril 1899, une nouvelle adjudication à son profit, comprenant 16 tableaux et 27 aquarelles. Le produit en était de 102.390 francs. Pour la première fois, des aquarelles avaient atteint des prix élevés, approchant ceux qu’on don-
nait pour les tableaux de l'artiste. L'une d’elles, représentant le Col de Balbins, avait été vendue 1.900 francs. D'une autre, ayant pour sujet /e Pont de Lesdiguières, près Grenoble, on en avait donné 2.000. Un /Zntérieur du port de Rotterdam près de la Bourse avait été payé 2.150. Enfin, l’Entrée du vieux port de lamême ville était montée jusqu'à 5.000.
En mai 1899, la dispersion de la galerie du comte Armand Doria, un des plus anciens appréciateurs de Jongkind, faisait sortir de la galerie Georges Petit, où elles avaient été vendues par le ministère de M° Paul Chevallier, 53 œuvres de l'artiste, c'est-à-dire 10 tableaux, 27 aquarelles et 16 dessins. Parmi les tableaux, quatre avaient dépassé 10.000 francs. C’étaient des Patineurs de 1858, vendus 10.100 ; un Panorama de Rouen vers 1850, vendu 11.000; une vue d'Overschie de 1856, dite l'Egliseau Cadran, vendue également 11.000, et, enfin, une Vwe de Delft. éclairé au schiste, de 1858, vendue 16.100. Parmi les aquarelles, plusieurs avaient atteint ou dépassé 2.000 francs; une, notamment, représentant un canal avec une femme sur un radeau avait été adjugée pour 3.300. Avec la vente de la collection réunie par le musicien Charles de: Bériot, un passionné plus tardif du peintre et de sa peinture, la progression des prix s'accentuait encore. Treize toiles, mises aux enchères le 11 mars 1901, produisaient la somme ronde de 128.630 francs.
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Une Enirée du port de Rotterdam au clair de lune, de 1870, avait été payée 12.700 francs. Un Canal à Dordrecht, daté aussi de 1870, avait fait 16.600; des Pafineurs, de 1874, 19.100. Une Vue de Maasluis, peinte en 1871 d’après un dessin de 1847, avait été poussée jusqu'à 31.100 par un amateur frappé d’un coup de foudre subit par les œuvres de Jongkind. M. Laurent-Barrault, ce nouvel et enthousiaste adepte, s'était également offert pour 7.000 francs, une Notre-Dame de Paris de 1849, dont il a éte parlé à son heure comme de la vue de Maasluis ; et puis, 1l avait donné 4.200 francs d’un Canal de l'Ourcg à l’aquarelle, du 16 juillet 1865. Un autre amateur féru de Jongkind ayant disparu deux ans plus tard en la personne de Georges Lutz, treize tableaux du peintre compris dans sa riche collection d'œuvres modernes passaient avec celle-ci, le 27 mai 1902, sous le marteau du commissaire-priseur : les prix montaient encore. Ces treize tableaux produisaient le chiffre énorme de 202.300 francs. Un port de Rotterdam de 1856 avait été payé 20.000 ; une autre œuvre de la même année, inspirée par le même port, s'était vendue 27.500. Enfin, la toile achetée par le défunt, en 1891, à la vente posthume de Jongkind, pour 27.605 francs, avait atteint, à ces nouvelles enchères, le prix de 42.000.
Profitant de la faveur croissante auprès du public d’un talent dont il détenait tant d’intéressantes manifestations, M. Jules Fesser envoyait, sur ces entrefaites, à l'hôtel Drouot un nouveau paquet d’aquarelles, que dispersait, le 17 décembre 1902, M° Paul Chevallier, assisté de M. Georges Petit. Ces aquarelles, au nombre de 45, étaient présentées aux amateurs par un catalogue illustré précédé d'une préface due, comme celle de 189r, à la plume de Fourcaud. L'écrivain y constatait le succès de jour en jour plus marqué d’un artiste qui « n’avait jamais été un méconnu », mais dont la mort seule avait révélé tout le mérite en étalant au grand jour une partie de son œuvre
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conservée jusque-là dans l'atelier où elle avait été produite. Après avoir rappelé le « vif éclat » des ventes posthumes de 1891 et de 1899, 1l se louait pour la mémoire et la gloire de l’homme, dont la maîtrise était désormais reconnue, de la consécration provenant de deux expositions récentes, la première exclusivement composée d’aquarelles qu’on avait vues rue Laffitte n° 20, à la galerie Laffitte, du 14 au 30 avril 1898, et la seconde ayant compris 131 tableaux réunis à 43 aquarelles, qui avait eu lieu, en mai 1899, dans les galeries Durand-Ruel. Cette troisième vente d'œuvres provenant de l'héritage de Jongkind, patronnée par la même voix écoutée que la première, se terminait par un triomphe éclatant de l’aquarelliste, gratifié d’une salve d’enchères particulièrement retentissantes. Le total montait à 85.110 francs. Sur les quarante-cinq numéros de la vente, treize avaient été adjugés au même enchérisseur et étaient passés entre les mains du comte Isaac de Camondo. Cet amateur, dont la collection d’aquarelles de Jongkind, formée depuis la mort du peintre et enrichie à toutes les ventes marquantes où 1l en avait paru, n'avait pas hésité à donner 9.900 francs pour une certaine vue d'Overschie ayant fait partie, le 13 mars 1901, d’une vente composée de vingt pièces provenant plus ou moins directement de l'atelier de leur auteur, comme dix-sept autres vendues séparément le 20 mars 1902. Le goût du comte de Camondo ne le portait point vers les œuvres à l'huile de Jongkind, qu'il délaissait en faveur de ses aquarelles. Pour les amateurs plus éclectiques, la vente de la collection de tableaux formée par M. Alexandre Blanc, qui avait lieu les 3 et 4 décembre 1906, était une mine d’acquisitions précieuses. Cet Alexandre Blanc n'avait pas réuni moins de 78 toiles de Jongkind, que les enchères dispersaient. Cette vente, qui avait été précédée, le 8 juin 1903, par celle de la collection Zygomalas, riche aussi en Jongkind, était suivie par mainte autre adjudication où la pein-
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ture et les aquarelles de l’artiste conservaient l’estime sonnante du public.
L'année 1907 leur ouvrait les portes du Louvre. L’admirateur passionné du maître dont la plume paie aujourd’hui un pieux tribut à sa mémoire fut celui qui eut l'honneur de procurer à son talent l’accès de notre Musée National. Le don qu'il faisait à l'Etat d’une réunion d'œuvres d’art, héritée en partie de ses ascendants et augmentée par ses acquisitions personnelles, introduisait dans nos collections publiques 15 ouvrages de Jongkind, savoir un tableau, douze aquarelles et deux dessins. À ce premier hommage rendu par un musée parisien à l’homme dont plusieurs musées de province possédaient des échantillons avant que Paris jouît du même avantage, une libéralité plus récente a ajouté 35 nouvelles aquarelles de cet aquarelliste incomparable. La jouissance de cette donation, provenant du legs fait à l'Etat, en mourant, par le comte de Camondo de la précieuse collection réunie entre ses mains, était offerte aux Parisiens en juin 1914. À l'heure où s’inauguraient les salles réservées à la magie de ces joûtes avec les subtilités de l’atmosphère, deux manifestations rivales du même génie éclataient à Paris, dans les galeries de MM. Bernheim jeune, et, à Grenoble, chez M. Emmanuel Fenoglio. La guerre n'arrêtait pas cet essor. À plusieurs reprises pendant le cours des hostilités, des expositions faisaient connaître des productions inédites de l’aquarelliste. On y offrait au public les dernières feuilles tirées de ses cartons et les débris de ses albums dépecés pour être mis en vente. L'artiste y apparaissait dans la franchise de ses impressions et dans la spontanéité de ses efforts pour les traduire. Vous pénétriez dans l'intimité de son art et vous l'en aimiez davantage.
En face d’une de ces exhibitions, je sentais renaître en moi le désir, caressé naguère, d'étudier la physionomie si captivante
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de l'individu qu'elle incitait à approfondir. Mis au courant par moi du vœu que je formais, M. Emile Bernheim, de la maison Bernheim jeune, qu’une importante affaire récemment conclue avec M. Jules Fesser avait fait pénétrer chez l'héritier de Jongkind, s’offrait à lui révéler mes desseins et à m'introduire auprès de lui. Le plus encourageant des accueils m'y était réservé. Reçu avec bienveillance et cordialité dans l'hospitalière demeure de la Côte-Saint-André où revit partout le souvenir de l'homme qui l’anima de son génie, j'apprenais de sa bouche que l’idée dont j'étais féru avait hanté avant moi un autre admirateur de Jongkind. Cet émule de ma jerveur s'était appelé. Adolphe Poitout. Professeur à Lyon, au collège de la Martinière, il avait eu pour élève un des petits-fils de la compagne de Jongkind. Le père de son disciple lui avait fait parcourir, quelques années avant la guerre, sa collection encore fort riche d'aquarelles du maître, contenue dans les cartons et les albums passés entre ses mains. [1 avait mis à sa disposition toutes ses archives documentaires, Le personnage s'était attelé à l'ouvrage. Il en était résulté un travail consciencieux et suggestif, tout prêt à partir chez l’imprimeur lorsque la mort avait pris son auteur un peu avant la grande tourmente de 1914. Devenu possesseur du manuscrit inédit de Poitout, M. Fesser s’en dessaisissait en ma faveur. J’y puisais une importante documentation, qui se complétait par la communication directe des papiers utilisés par l’auteur. Le livre dont tel était le point de départ bénéficiait de bien d’autres apports. Mais il n’est que juste de proclamer ce qu’il doit à ce fonds initial, sans lequel 1l n’aurait sans doute pas vu le jour. L’ayant entrepris en 1917, pendant une trêve momentanée de mes soucis pour mes enfants Jetés dans la mêlée depuis le début de la guerre, j'en écris les dernièreS lignes à l'heure la plus douloureuse pour moi de cette longue épreuve. Le fils chéri à qui je me plaisais tant à parler
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de mes travaux et que j'entretins si souvent, de près ou de loin, de la confection de celui-ci, ne tiendra pas dans ses mains le volume sortant de la presse. Mais j'entends que son souvenir sacré plane sur ses feuillets. Plaise au Ciel qu’au moment où 1l paraîtra, la paix, pour laquelle ont combattu les vaillants martyrs que nous pleurons, surgissant enfin de nos ruines et de notre sang, ait répandu sur nous les rayons bénis de son aurore. Puisse l'an 1919, qui amènera avec lui le centenaire du pacifique Jongkind, inaugurer un monde débarrassé des haines meurtrières et rallié, grâce à Dieu, après tant de cruels sacrifices, au régime idéal de l’humaine fraternité.
Paris, 30 juin 1918.
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