LA FAMILLE FESSER
ANR DONTILEUL LHÔTE ET LAMI FANS L'HOTE ET L'AMI,
re
Fig. 173. — Tombeau de Jongkind.
Cher Monsieur Lapeyre, Madame Fesser vous prie ainsi que moi
recevoir nos bons souhaits le plus sincère... JONGKIND.
Nous avons assister hier et avant-hier à la vendange. La récolte était superbe en abondance et en qualité. Monsieur Fesser fils a obtenu à l’exposition de raisin la 1° médaille, comme résultat de la récolte de ses vignes.
Monsieur Lapeyre, nous espérons de vous voir en bonne santé.
En donnant à son propriétaire le rendez-vous pour l'hiver contenu dans cettelettre, le malheureux valétudinaire comptait sans une défaillance définitive de sa trop précaire santé. Aussi bien, sa main, toujours alerte, avait attaqué quatre tableaux, qui prenaient place tour à tour sur le chevalet dans la petite chambre qui lui servait d'atelier. C’étaient une vue de la rue de l'Hôtel de Ville à la Côte Saint-André, un site pris à Sardieu ; puis, deux souvenirs de visions plus lointaines : /e polder de Zouteveen, près Delft et une galiofe normande sortant du port de Honfleur. Pendant qu'il se livrait à cette besogne, un beau matin, une attaque de paralysie le frappait. Il perdait l'usage de ses deux membres du côté droit. Puis, peu à peu, le mal progressait. Une dernière crise, survenue le 9 février 1891, mettait fin à ses jours. Le surlendemain, on le portait au cimetière, qu'une faible distance séparait de sa demeure. Un pasteur de la religion réformée avait été mandé de Vienne pour bénir ses restes avant que la terre les prît. Son deuil n’était conduit par aucun parent de son sang. C'étaient les descendants de la chère compagne associée depuis trente années à son existence qui l'accompagnaient à sa dernière demeure. C'était par leur mère et par eux qu'avaient été conviés les amis qui suivaient le cercueil de l'homme si étroitement uni à leur personne dans la vie. L'invitation à ses obsèques était conçue dans les termes suivants :
Madame veuve Fesser, M.et M" Jules Fesser et leurs enfants ont la douleur de vous faire part de la perte qu'ils viennent de faire en la personne
ass 154 ———
de leur ami Jean-Baptiste JONGKIND, peintre, décédé dans sa soixantedouzième année.
Francisé dans son nom de baptême à l'heure où le sol de la France allait recevoir la garde de son corps, Johan-Barthold Jongkind s'était vu octroyer un des prénoms les plus français, un de ceux qu'avait portés notre grand Jean-Baptiste-Camille Corot. Cette transformation in extremis de son état-civil ressemble à une adoption définitive par le pays auquel 1l avait donné le meilleur de son cœur.
Adopté parla France, Jongkind appartenait par ses dernières attaches à la province dauphinoise. Le plus touchant des hommages posthumes lui était rendu par une plume du cru, dans la gazette régionale intitulée Ze Gratin.1Il émanait d’un professeur attaché à un établissement scolaire de la Côte-Saint-André, qui avait su apprécier avec une rare perspicacité l'hôte apporté par le hasard à la petite cité et devenu l’un de ses meilleurs titres de gloire. Son article ressuscite si bien la physionomie de l'artiste qu'il faut le reproduire intégralement. Je cède donc la parole à M. Jean Celle.
La Côte-Saint-André. Mercredi 11 février 1891. Les funérailles de Jongkind. Le corbillard est arrêté à l’Esplanade. Au moment où j'arrive, on dispose les couronnes : une, aux vives couleurs françaises, éclate sur tout ce noir. La foule est assez grande pour un beau jour de semaine. Pas de bourgeois, mais des paysans et des ouvriers, qui, tous, connaissaient bien Jongkind, car il était familier et arrêtait volontiers les gens croisant son chemin pour leur causer de leurs petites affaires. Eux le jugeaient un peu toqué, — comme tous les artistes ! — mais bien bonhomme. D’imaginer qu’il ait eu quelque talent, quoique chacun l’ait rencontré cent fois, l'album à la main, assis sur son pliant, dans tous les sentiers des environs, depuis douze ans qu'il habite ici, — pas un ne l’a jamais fait ! Seulement, là-bas, Berlioz sourit de son piédestal.
Jongkind était protestant; le ministre de Vienne accompagne le corps, et les assistants semblent très curieux d’une cérémonie rare dans ce pays
catholique. Mais nous sommes bien peu, tandis que le petit enterrement va
au cimetière, en troupeau comme à l'ordinaire, à songer à la pitoyable existence du grand artiste.
Que de déboires dans sa vie, et comme ses confidences, qui me reviennent, me font mal! l
C’est sur la route des Crozes. Je l’entends encore me dire la misère de ses débuts à Paris, en jeu aux raïlleries des rapins, qu'égayaient ses allures étrangères et sa langue hollando-française, si pittoresque pourtant, et aussi parfois $ éloquente en sa bizarrerie ; ses études chez Isabey et dans l'atelier de Picot; ses maladies de jeune homme, isolé, en proie à tous les besoins ; sa détresse quand la pension que lui faisait le roi de Hollande fut supprimée et que, se voyant abandonné, il se crut persécuté, accusé de conspiration, surveillé par la police... ; ses ennuis avec les marchands de . tableaux, qui l’exploitaient indignement, qui l’exploitèrent pendant toute sa vie, payant d’un morceau de pain des toiles qui se sont vendues au poids de l’or à l'Hôtel Drouot trente ans après, achetées par des artistes. Ah! avec quelle ironie amère il en parle, de ces misérables qui abusaient de sa pauvreté et, tout en lui donnant cent sous d’un chef-d'œuvre, ajoutaient : « Si j'étais Jongkind, je voudrais avoir un équipage et des valets !»Il est resté bon, pourtant, et généreux et, quand il s’interrompt, c'est pour s’attendrir sur un mouton familier, qui partout l’accompagne ; 1l me dit : « Regarde ce joli petit bête. ».
.…… Tout cela me revient derrière son cercueil.
On arrive au chemin creux qui conduit au cimetière et, en passant sous la maison de Jongkind, je songe à un tableau qu'ila peint, l’un des derniers peut-être : un enterrement de pauvre, vu de la haut, de sa fenêtre. Hélas ! à sa fenêtre, où tout le monde regarde, c’est une vieille femme à cheveux blancs qui se désole, et dont on voit remuer les lèvres, parlant au cher mort qui s’en va... C'est M” Fesser, une Hollandaise du même village, qui garda plus de trente ans Jongkind ainsi qu’on garde un enfant, et que Jongkind aimait « comme une sœur. »
Au cimetière, le ministre protestant a choisi pour entretien les paroles de Jésus aux Juifs curieux qui lui demandent s’ils seront nombreux dans la demeure du Père, auxquels il répond que la porte de la demeure est une porte étroite. Il parle lentement, avec un léger accent du Midi, faisant des sautes de voix brusques, de l’octave aigu aux sons graves... Du reste, pas
un mot de Jongkind, qu’il ne connaissait pas, qu’il n’a jamais vu. Au retour, des gens disent : « Il parle mieux que notre curé. »
C'est toute l’oraison funèbre du grand artiste.
Moi, je retourne par la pensée à nos causeries anciennes. Il me parle de son art, une chose difficile, « qui fait suer du sang »; 1l dit qu'il commence seulement à savoir peindre, à voir la nature — (et je ne pense pas qu'il ait, en effet, de meilleures aquarelles que celles peintes ici dans notre Dauphiné, et qui lui donnent droit de cité au Gratin). Il parle aussi, mais peu facilement, des grands artistes qu'il a fréquentés : d’Isabey, son vénéré maître ; de Corot, un paysan comme lui, qui l’estimait beaucoup; de Diaz, d’autres encore. Il les admire sans envie,se sentant de leur famille, quoique les honneurs l’aient oublié. Il ne critique jamais d'ailleurs. Des médiocres même, il dit qu « il y a du bon.»
Puis, je me rappelle le bonheur que j'eus à feuilleter ces albums où Jongkind aura laissé le meilleur de son œuvre en ces dernières années... Je les feuilletai un soir pour la première fois, et cela remplit ma nuit de visions intenses. Jamais on n’a rendu avec plus de force la vie de la naturel, :
I1 y a des ciels pleins de colère, où l’on entend gronder la foudre, — et des ciels pleins de bonté et de poésie, encore baignés de la rosée du matin, ou magnifiquement diaprés par les jeux du soleil couchant au milieu des nuages. Il y a des arbres verts, forts, luxuriants, poussant dans l'air leurs frondaisons puissantes ; — et les arbres phtisiques des boulevards parisiens, qui tendent leurs bras suppliants. Il y a des coins de campagne charmants, — d’abord quand la nature s’éveille aux premiers groseillers des haies, — plus tard, quand elle se chauffe au grand soleil qui dore les moissons dans la plaine immense — plus tard encore, quand la vigne des coteaux teint ses feuilles de carmin et que les cerisiers flambent comme des torches au bord des chemins creux. Il y a, pour les heures tristes, des effets d'hiver pénétrants, où l’on rentre en soi pour psychologuer un peu à la façon des héros de Paul Bourget, mais pas bien longtemps, car... voyez ce soleil qui se lève sur la neige comme un sourire. Jongkind est un fort, lui pour qui la vie fut si amère, et sa peinture âpre est vaillante et saine, sans mièvreries.
Et, encore, dans les pages feuilletées, — des rues pleines de mouvement, des rues où grouille le Paris pittoresque des vieux quartiers, avec les grandes affiches murales multicolores : La maison n'est pas au coin du quai ! — des rues désertes et sinistres aux boulevards extérieurs, sous un