‹ Jongkind, raconté par lui-mêmeChapitre 9 sur 58 · RETOUR EN HOLLANDE. SÉJOUR À ROTTERDAM · texte numérisé non relu

RETOUR EN HOLLANDE. SÉJOUR À ROTTERDAM

Pressé de regagner la terre natale, Jongkind n'avait fait que traverser la Belgique. Il s’arrêtait quelques jours à Amsterdam, où de bonnes âmes s’empressaient de lui commander des tableaux; puis, 1l gagnait Utrecht, où son frère Guillaume lui tendait les bras et où, probablement, 1l embrassait aussi sa mère. De là, le 4 décembre 1855, il envoyait un affectueux salut à un ami de Paris, qui s'appelait Alfred Lebrun. Lebrun appartenait à la tribu artistique de Montmartre, parmi laquelle 1l avait quelque temps tenu palette avant de s’enfermer dans un bureau pour y gagner sa vie. Le jour où 1l avait renoncé à devenir lui-même un peintre, il n'avait pas rompu avec l'art, pour lequel il continuait à brûler d’un feu ardent. C'était un modeste acheteur de peinture, mais Jongkind le comptait parmi ses « clients » les plus fervents. L’amateur et l'artiste s'étaient plus d’une fois rencontrés chez l'original commerçant en tableaux qui avait nom Martin et qui tenait alors boutique rue

Mogador, n° 20. Ce Martin, chez lequel les toiles de Jongkind échouaient pour un ou deux louis les jours de détresse, était un drôle de corps. Faubourien éveillé, 1l avait quitté de bonne heure un atelier de sellerie pour monter sur les planches, et son verbe sonore avait débité des tirades de drame sur une scène populaire. Un beau matin, la peinture l'avait conquis. On l'avait vu dans les ateliers, emportant sous son bras des toiles dédaignées par les amateurs vulgaires. Le magasin qu'il avait ouvert devint le rendez-vous des raffinés, habiles à devancer le goût du public dans l’appréciation des talents nouveaux. On y vit avec Lebrun son ami Alfred Sensier; on y vit un autre bureaucrate passionné d’art nommé Charles Forget, qui s'était épris, lui aussi, de Jongkind. Le comte Armand Doria y formait son admirable collection, où Corot, Millet, /Davmiermetr Rousseau voisinaient avec Jongkind, Lépine et Cals. I1 disputait les pièces signées de ces noms encore méprisés de la foule aux Arosa, aux Hadengue-Sandras, aux Dollfus, ainsi qu’à son voisin de campagne, formé à son école, le meunier d’'Orrouy Hazard. Martin eut aussi occasionnellement pour client un des hommes dont je porte le nom, et ce fut une aquarelle de Jongkind qu’emporta de chez lui, en 1856, Adolphe Moreau, mon grand-père. (F19. 23) Mais revenons à Lebrun et transcrivons le billet que lui adressait d'Utrecht notre voyageur rentré au sein de sa famille.

Mon bon ami Lebrun !

Me voilà que je vous écrit deux mots. De plus, ayant l’abitude de vous voir journellement, je t'oublie pas. Mon voyage a été complet. Vous comprendrez seulement que tous ce que j'ai pu rencontré n’a pas beaucoup d'intérêt. Ainsi, je me borne de vous écrire que je me porte bien et, parmi les souvenirs qui m'arrivent, que je pense à vous.

D'abord, mon voyage a été jusqu'à Amsterdam, et c’est là que j’espers de faire quelques tableaux, qui m'ont été commandé, lesquelles je désire

beaucoup à commencé dans peu de temps, parce que, en voyageant en vlânant (lisez : flânant), le temps commence à être ennuyeuse. C’est ainsi que je vous écris d'Utrecht, mais j'espère d'y être demain à Amsterdam et, n'ayant pas encore une adresse fixe, vous m'écriverez deux mots s. v. p. poste-restant.

.… Si vous voyez Martin, rue Mogador, et Hocbour, dit leur que je vous ai écrit, ainsi [qu’] à tous ceux que vous croyez qui me connaissent. Si je ne serai pas revenu dans peu de temps, je compte de vous écrire plus détaillé.

Votre ami JONGKIND.

Utrecht, 4 décembre 1855.

Passez un instant à la maison pour savoir s’il y a rien de nouveau.

La dernière phrase de cette lettre et son post-scriptum prouvent que, malgré son mouvement d'humeur contre Paris, notre homme y gardait un logement et n'avait pas renoncé à y reparaître dans un avenir assez rapproché. 11 est probable qu'il avait laissé derrière lui pas mal de dettes criardes et de créanciers impatients. Martin était chargé d’éclaircir la situation et d'y faire face au moyen d’une liquidation des œuvres abandonnées par lui dans son atelier. Il-organisait une vente à l'hôtel des commissaires priseurs par le ministère de M° Boussaton, qui avait lieu le mardi 11 mars 1856. Cette vente, comprenant tableaux, études et dessins, ne comptait pas moins de 100 numéros, sous lesquels parfois plusieurs pièces avaient été réunies. Or, l’ensemble ne produisait que 2.848 fr., 25 centimes. Les prix atteints par les peintures étaient les suivants :

1. Reproduction du tableau de Ruysdael, du Louvre: 37 francs (acquéreur: Savignat.)

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