J. B. JONGKIND
Place Pigale n°4.
Paris, 20 septembre 1852.
Mon cher Smits!
… J'ai attendu [pour vous écrire] jusqu’à je vous pourrais écrire que j'ai reçu aujourd’hui ce matin ma médaille en or. Il possède une valeur de 240 ou 250 francs en argent, si je suis bien informer, et j'espers beaucoup à le;/conserver: | |
Je viens [de] voir Sano. Il m'a chargé de vous écrire mille de ses amitiés. Comme il a de connaissance avec une jolie dame, il sera obligé d'arrêté les frais. J'ai me dit aussi les billards et les belles dames de Paris sont très et trop cher.
On travaille beaucoup à l'atelier en construction pour moi. Ainsi, le 15 du mois prochain, je serai là installer. Dans ce moment-ci, le petit tableau pour Van Kuyk est terminé. J'ai fait une Claïr de lune. À propos, Sano, il vous écrira un de ces jours pour sûr.
Maintenant, pour me donner la vraie élégance, j'ai voulu vous dire avec peu de mots beaucoup.
Heureusement, ma santé est bon. Si j'avais eu le temps, j'’aurai[s] été heureux d’aller quelques jours à Rouen, tandis que je passerai l’été entièrement à Paris, en me donnant de temps en temps un peu l'air à Montmartre.
Je ne manquerai pas de vous informer d’autres choce heureuse qui pourront me survenir aussitôt que j'aurai un peu de l'argent pour mes tableaux.
Veuillez recevoir toujours celle-ci, que je pense comme toujours à
vous.
J. B. JONGKINp.
Place Pigale, n° 1.
Paris, lundi 14 décembre 1852.
Mon cher Smits,
Sano est mieux et j'ai eu déjà une visite de lui. Cependant, il manque encore de forces et, pour se rétablir entièrement, il faut qu’il va doucement, surtout après une forte maladie ; qu’il se garde avec son appétit. Me voilà au moins heureux de pouvoir vous écrire cette bonne nouvelle ; de plus, que jerne crains plus le danger.
.…. Pour ce que je sais, rien est changé dans le personnel de vos connaissances. De temps en temps, je suis allé au Divan, où j'ai vu Stevens, Willems et Van Kuyk. Sano ne sort pas encore le soir ; mais tous ces Messieurs sont bien portants. En attendant, je crois pouvoir vous écrire que je travaille beaucoup et, lorsque Sano est venu chez moi avant-hier, il était fort contant.
Beugniet, le marchand des tableaux, est venu me voir à l'instant et il m'emporte une Clair de lune déjà vendu; entre nous, pour un prix très bas, mais qui me donnerà l'assurance que je ne mourrai pas de faim. J’espers donc aussi de faire mes économies.
Il n’y a pas dans ce moment-ci un peintre des clairs de lune à Paris. Je tâcherai de me faire adopté sans abandonner mes combats navalles et mes [autres] tableaux que je veux faire un jour quand je serai plus heureux et quand j'aurai un peu de succès avec mes ouvrages.
L'atelier de Mons’ Dupuis n’est pas mieux fréquenter que l’année dernière. Il y a cependant autant de monde, et même plus. Enfin, cet endroit est très instructif pour moi, mais mal sain! IL fait là trop chaude.
Il y aura, vers le mois [de] mars prochain, une exposition comme l’année dernière, et je crois que tout le monde travaille beaucoup. Je vais de temps en temps dans l'avenue Frochot. Mons’ Isabey est supérieurement bon pour moi et me donne de ses conseilles, surtout pour que je fasse des claire de lune. Je ne crois pas qu'il faut faire seulement des clair de lune ; enfin, c’est orriginalité pour moi, mais je n'oublierai-pas le soleil.
… Depuis le départ de Mathilde, je n’ai pas encore songé à me faire une maîtresse, une jolie. Souvent que je pense à elle et, jusqu'à maintenant, je ne l'ai pas encore oublié ; et sa malheureuse position sur mer me donne souvent encore de inquiétude. Ainsi, pour me faire de nouvelle alliances et amitiés avec d’autres personnages de la belle sexes me donnerait d’autres tourments.
Mardi.
Ce matin, je suis allé voir Troyon. Il fait des beaux tableaux. Je suis allé lui rendre une visite. Il fait des tableaux dans lesquelle je voye une inspiration de la naturesupérieure, qu’il veut reproduire fidèle. Vous savez, ses tableaux sont toujours des torraux (1) et des vaches dans les prairies où on aspire la bonne air. Aussi, j'ai fait une visite à Willems et Stevens. Ils sont charmant. Probablement Stevens me prendra un tableau.
… Jusqu'à maintenant, je ne.suis pas encore dans mon atelier et je peint toujours rue Breda 21, à côté de Ziem. J'ai là l'avantage de demeurer dans la route et que quelques amateurs et marchands peuvent monter en passant chez moi. Aujourd’hui, j'envoye un Clair de lune rue Lafitte, chez Peyralongue, pour être exposé. Aussi je présenterai 2 tableau à l’embassade. En cas de besoin, Sano me avancera de l'argent quand j'aurai besoin à beaucoup de chose. Il me fera avoir une commande de 600 francs probablement.
Il n’y a pas un seul atelier à louer dans le cartier Breda et dans les environs; tous est prise.
Tous est tranquille à Paris et, pourvu qu'on se bat jamais et que je peux faire des tableaux, c’est tous [ce] que je demande. Je n'ai rien vu de tous les fêtes et cérémonies qui sont passé avec le nouveau Empereur ! Que seulement j'ai attendu (2) des coups de canon.
Je serai heureux d’avoir de vos nouvelle etje vous prie d’être content avec ma conversation. Pour une autre fois, je serai plus éloquent. Je me
recommande à vous comme toujours.
Rue Pigale, 60.
Ces lettres sont édifiantes à l’égard de l’évolution artistique qu’elles dénotent chez leur signataire. Nous l'y voyons encore occupé de ces vues de Paris qui ont eu le don de le passionner. Le « pont » dont 1l est question à deux reprises évoque à ma pensée « la passerelle de l’Estacade >» dont 1l a fait un tableau superbe (Fig. 27) et dont le croquis initial, appartenant à M. le comte Doria, est daté du 22 mars 18526). En 1851, 1l avait peint
(1) Lisez : taureaux.
(2) Lisez : entendu.
(3) Ce tableau à fait partie de la vente Doria, 4 mai 1899, sous le n° 160.
Fig. 19. — Montmartre vers
Fig. 21. — Joséphine (vers 1850).
Fig. 23. — Étretat (vers 1850).
déjà un pont de la Tournelle (1), œuvre également importante (Fig. 26), vendue, paraît-il (le fait est noté sur un de ses carnets), pour la modique somme de 25 francs à des clients qu'il appelle «les frères Gervais, de la rue Taitbout». Le Salon de 1853 verra de lui une Vue de Paris, prise au bord de la Seine, qu’aucune donnée ne permet d'identifier. Etait-ce une troisième toile différente des deux précédentes ? Peut-être. Leur auteur signait encore en 1851 une rive de Seine aux abords du pont Saïint- Paul@). Un de ses albums contemporain de ces différents ouvrages contient, d'autre part, un croquis pour certain Quai d'Orsay devant la caserne ef la Légion d'Honneur, avec une grue de déchargement au bord du fleuve (Fée. 30), dont je ne connais pas la réalisation en peinture, mais qui n’est certainement pas restée à l’état de projet. Le même album est intéressant à consulter au sujet des tentatives de l'artiste dans la marine « historique ». Il nous initie à ses recherches de « combats navals », préparées par la lecture de l'Histoire Maritime d'Eugène Sue. Un passage de cette histoire, copié par la main de son lecteur, relate une action engagée par Ruyter dans les eaux anglaises le 30 juillet 1666, tandis qu’en regard le crayon s'est donné carrière, jetant dans une mêlée tumultueuse caravelles et vaisseaux de haut bord (Fig. 31). Un tableau passé dans une vente publique récente 6) appartient à cet ordre d’évocations des choses d'autrefois. On y voit trois bâtiments de guerre aux carènes majestueuses balançant sur les eaux leur puissante assise plantée d'une gigantesque mâture ettendantau vent des toiles énormes. Cette flotte n'a pas encore engagé le combat; maïs sa fière expectative défie l'ennemi et sent déjà la
(1) Collection Blumenthal. Provient de la vente Guasco, 11 juin 1900, n° 40.
(2) Vente Alexandre Blanc, 3 décembre 1906, n° 63. Reproduit dans le catalogue.
(3) Vente Montaignac, 3 décembre 1917, n° 46. Une date (1864) accompagnant la signature est une addition récente. Il existe une photographie de l’œuvre avant cet anachronisme.
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poudre. Je n'ai pas rencontré jusqu’à présent d'autre exemplaire des essais du bon Jongkind dans ce genre « historique ». C’est que les « clairs de lune » l'y avaient arraché presque tout de suite sans retour. Ses habiles interprétations des effets lunaires le mettaient en passe de s’y spécialiser. C'était le conseil que lui donnaient les amis qui lui voulaient du bien.
En dehors de son cher Sano et de son maître Isabey, il en comptait de chaleureux en la personne des deux peintres belges de talent qu'étaient Florent Willems et le jeune Aflred Stevens. Stevens, comme Van Kuyk, s’employait à lui faire placer sa peinture; 1l lui en achetait lui-même pour son compte. Un autre confrère éminemment dévoué à ses intérêts, c'était Troyon, l’excellent animalier dont il appréciait avec une ingénuité touchante l’habileté à faire respirer dans ses tableaux « la bonne air >» des campagnes. Dans le courant de 1852, Troyon lui avait fait vendre une de ses œuvres exposée rue Laffitte, 27, chez Détrimont. Grâce à son opportune intervention, l'amateur bordelais Larrieu s'était rendu acquéreur de cette toile, représentant une vue du port d'Anvers, qu'il avait payée 400 francs. En outre, ses productions, si bien patronnées, s’étalaient dans les vitrines des marchands et commençaient à conquérir les faveurs du public. EÉcrivant à son cher Smits, le 17 février 1853, 1l se déclarait satisfait momentanément de son sort : « Je peux vous garantir, disait-1il, que tout va bien. On m'a fait deux petit command{es]. J’ai vendu le Clair de lune qui était chez le marchand et j'ai deux autres tableaux terminés. Aussi, j'ai loué un atelier dans la même maison où vous êtes venu me voir, pour 300 francs, pour le 8 du mois d'avril. » Il ajoutait : « J'ai envoyé mon tableau pour la Hollande dans le mois[de]janvier dernière, et jai reçu la nouvelle qu'il a beaucoup plu : rien [de] plus; non plus en rapport avec mon grand tableau. Je suis tout [de] même heureux. Et si tout va bien, j'ai l'espérance de sortir l'été
2} ne
prochain avec des bottes vernis, comme un vrai gentilman. » Une ombre passe sur le bonheur de ce pauvre Jongkind : c'est la crainte d’avoir froissé son ami Sano en vendant à autrui un tableau que celui-ci avait voulu lui acheter. Il a accepté une offre supérieure à la sienne et le lui a avoué tout net; mais Sano a semblé piqué : il n'a pas reparu chez son camarade.
… Depuis deux jours, j'ai rencontré Sano. Je peux vous assurer qu'il va bien. Cependant, c’est comme [si] il y a quelque choce. Et voilà pourquoi. I1 m'a offert 50 francs pour mon tableau qui était chez le marchand. Alors, j'ai répondu que je n'étais pas encore pressé et, heureusement, 2 jours après, j'ai vendu cette tableau au marchand pour 110 francs. J'ai raconté ma bonne aventure à Sano, maïs il n’est plus revenu me voir.
La lettre se poursuit par la mention d’une rencontre avec un confrère nommé « Lapati », sur lequel je manque absolument de renseignements. Il est ensuite question d’un projet de voyage à Londres et de la fameuse « Mathilde », qui garde toujours une place dans le cœur de son amoureux.
… J'ai rencontré Lapati un soir au boulevard. I1 m'a prié d’aller au café et, après, il m'a payer un cato (lisez : gâteau) à la vanille très bon, en bas de la rue Pigale, chez le boulanger. Son grand tableau est terminer.
Vous avez appris certainement les grand prix que on a donner à la vente des tableaux de la duchesse d'Orléans : une chose très encourageant.
Je suis invité d’aller voir Londre, cette ville géant, par un Anglais qui m'a promis de me montrer tous [ce] qu'il y a de curieuse et, en même temps, tous [ce] qu’il y a d’amusant. J'irai pour sûr quand j'aurai fait des progrès.
J'ai des nouvelles de Mathilde du 6 décembre, de Valparaiso (Chili). Jusqu'à cette jours, elle a été toujours malade, maïs allait un peu mieux, et continuera son voyage jusqu'à San Francisco. Elle m’a prié beaucoup d’écrire pour avoir mes nouvelles. Tout cela me donne d'incertitude et du chagrin. Je suis consolé par une dame qui retourne pour Californie, [qui dit] qu’on peut être très heureux. Elle se charge de prendre mes lettres et, en cas [de] besoin, d’être utile là-bas à Mathilde...
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La lettre qui suit celle-là est du 7 juin 1853. Jongkind a effectué le changement de résidence qu'il annonçait. Il a quitté le 60 de la rue Pigalle pour le 21 de la rue Bréda. I1 aura pour voisin son ami Smits, qui s’installe, de son côté, dans l’avenue Frochot. Avant de déménager, 1l a fait son envoi au Salon. Il y est représenté par deux toiles : une Vue de Paris au bord de la Seine et un Souvenir des environs du Havre au clair de lune. Plusieurs tableaux datés de 1853 répondent à cette dernière désignation (1) (Fig. 26 et 29). Mais rien ne permet de décider lequel fut exposé. En ce temps-là, le Salon était un champ de bataille où les réputations se disputaient avec feu et s’emportaient de haute lutte. Le combat se poursuivait dans tous les centres de réunions artistiques. Le héros du Salon de 1853, que de fervents adeptes défendaient avec passion contre les attaques de ses ennemis, c'était Courbet. Jongkind se fait l’écho de cet ardent débat et rapporte l'attitude de plusieurs artistes célèbres à l'égard du jeune novateur.
| … J'ai appris que Mons’ Decamps a visité l'exposition et qu'il a dit qu'il trouve, entre tous les tableaux de l'exposition, qu'il y a dans les tableaux de Courbet le plus artiste. Seulement, le peintre (Mons Courbet) se méprend. — Il y a eu une rencontre entre Mons’ Courbet et Couture au Divan, où étaient Stevens, Willems et quelques hommes savants ou des hommes de lettres. Moi, je n’était pas présent, mais, [à] ce qu'on m'a dit, la conversation est monté si haut que le public est resté devant la porte et la rue était accomblé de monde. Je crois que le résultat est que Mons’ Courbet et Mons' Couture se sont convenu qu'on parlera encore d’eux au bout d’une siècle.
La fin de cette épître est d’un homme assez content, somme toute, de ses affaires :
… Le claire de lune que vous avez vu chez moi est maintenant exposé chez le marchand, chez Beugniet. Il ne fait pas trop mal. Et puis, j'ai 2 ou 3 petit tableaux commander. J'espers ainsi me débarbouyé et, quand,
(rx) Citons, notamment, les n°% 29 et 31 de la vente de Bériot du 18 mai 1911.
par économie, [il] me reste quelques sous, d'aller dans le mois d’août faire une petite voyage et peut-être, en passant, prendre quelques bains de mer. Dans une autre lettre, j'espers de vous écrire plus particulièrement de mes idées sur mon voyage. En attendant, je serai heureux d’avoir bientôt des nouvelles de vous, et que vous avez compris le style de celle-ci... Je vais terminer 2 claire de lune et on m'a demandé une soleil couchant.
Même note de satisfaction dans quelques lignes écrites quinze Jours environ plus tard, le 20 juin 1853.
.… J'espers que votre santé est bon et que vous éprouvez assez de plaisir pour peindre. [D’] après mon idée, il faut se mettre coûte que coûte toujours à l'ouvrage. Pardonnez-moi, mais, aujourd’hui, je vous parle par expérience. Heureusement, je peux vous dire que j'ai vendu 2 petite tableaux et, après avoir payer et me liquidé mon logis et un peu d'argent où je dîne, il me reste encore 120 francs en caisse, que je compte de placer aussi. Vous voyez, tout va bien. À propos, j'oublie de dire que j'ai encore 250 francs à toucher chez M. le banquier pour le tableau que vous avez vu, et lequelle tableau a beaucoup plu.
Je viens de quitter le Divan. Il y avait Willems, Stevens et d’autres. On a lu le journal et tout me ferais croire qu’on crains la guerre :une choce pas amusante. Mon plus grand désir est qu’on tiens la tranquillité, la paix. Ou, sans cela, j'ai peur pour l'avenir. Enfin, du courage; voilà, mon cher; c'est le seul choce pour lequel je suis, dans ce moment, un peu inquiète.
.… J'étais encore hier très heureux, mon cher Smits. J'ai dîner chez M. Isabey. Il a donc beaucoup des bontés [pour moi], et il trouve que je fait beaucoup des progrès. Il m'a vendu un petit tableau pour 100 francs. J'ai rencontré une seule fois Lapati, et bien portant.
Pendant que je t’'écrit celle-ci, je fume une pipe ravissant.
Soyez heureux; pensé pas trop, mais désiné beaucoup. Bien attendu, des pensées tout [de] même. Je veux dire prenez pas tout trop sérieuse. Allez voir Kuytenbrouwer s’il y est pas à la campagne. Il parle bien...
Le 15 juillet 1853, le correspondant d’Eugène Smits lui écrit un mot relatif à son emménagement avenue Frochot, dont il s’est chargé et qu'il vient de faire opérer. Il Iui parle aussi des fatigues que lui a causées son propre déménagement.
— Je
… Depuis quelques jours, je n’ai pas beaucoup travailler. J'étais indisposé. Il faut savoir que j'ai déménager le 8 de ce mois. J'ai pretté mains fort, ce qui m'a donné une courbatture et un mal de tête assez solide. Cé passer maintenant, et j’espers de arranger 2 tableaux commander.
Le 29 juillet, un nouveau message relate le départ de Sano pour la Suisse et celui de Van Kuyk pour la Belgique, puis énumère les récompenses obtenues au Salon par les amis et connaissances.
… L'exposition des peintures est terminé et des récompenses ont été donné. Willems a été décoré. Stevens, il a eu un médaille de 3° klasse ; et
puis, Verlat et Hamman aussi. Du reste, j’espers que vous aviez lu et appris déjà tout ces nouvelles par les journaux.
La lettre se termine par une nouvelle mention du projet de voyage en Angleterre dont il a été déjà question.
… À propos! J'ai reçu une invitation très intime d’un ami d’aller à Londre, où je trouverai une chambre, un lit assez long pour mon court corps ; et puis, du porter et rosbif ; enfin, avec un domestique pour me faire la vie confortable.
« Avec tous ces avantages, ajoute le pauvre Jongkind, je ne crois pas de pouvoir [y] aller ». Les choses s’arrangèrent mieux qu’il ne le prévoyait. Car, écrivant un mot à Smits dans le courant d'août au sujet d’une question concernant son atelier de l’avenue Frochot, 1l ajoutait en post-scriptum: « Dans 2 ou 3 Jours, je pars pour Londres, pour 8 ou 10 jours ». Cette excursion d'Outre-Manche, sur laquelle nous manquons de détails, était bientôt suivie d’un gros ennui dont la correspondance avec Smits ne fait pas mention, mais dont je trouve l’écho dans un billet adressé par Jacques Jongkind à son frère Jean le 8 septembre 1853, d'Utrecht où Guillaume, leur autre frère, était établi épicier. Le royal protecteur de l'artiste venait de mettre un terme à sa libéralité envers lui, en cessant de lui servir sa pension. Sa famille en ressentait une peine très vive; sa vieille
mère installée désormais à Utrecht, auprès de son plus jeune fils, s'en affligeait tout particulièrement.
Privé d’un secours fort utile pour l'aider à vivre, Jongkind serait tombé dans un grand dénûment sans l’assistance dévouée de son cher Sano, qui, aussi prodigue de sa bourse que de son cœur, le soutenait puissamment dans cette passe difficile, tant par des achats opportuns de tableaux que par des encouragements à produire malgré tout. « Je m'amuse pas toujours », mandait de la rue Bréda à son confident habituel la victime de cette dure épreuve. « Mais, ajoutait sa plume résignée, je tâche de me faire plus et plus philosophe, s'il y a moyen. » (Lettre à Smits, du 21 mars 1854.) Trois autres lettres, adressées au même personnage dans le courant de 1854, montrent un homme besogneux s’ingéniant à placer ses ouvrages par l'intermédiaire de ses amis, tantôt à Paris et tantôt en Bélgiquevou 11, a/1a déception de se voir refuser un tableau présenté à une exposition. Mais les contre-temps et les difficultés de l’existence ne rebutent point son courage. Il s’est fait de bons camarades en la personne des ‘sculpteurs Prouha et de Mesmay, associés dans son intimité aux littérateurs Jean Rousseau et Théodore Pelloquet. Il se console de ses déboires dans le commerce de ces compagnons, qui partagent sa vie à l'atelier, puis au café, et dont l’un ou l’autre l’accompagne parfois dans ses pérégrinations champêtres en banlieue.
Ce sont de gais lurons, qui l’assistent joyeusement contre les humeurs noires, mais avec lesquels il s’enlise dans une dangereuse bohème. Ecoutons-le plutôt.
Paris, 26 juillet 1854.
Mon cher Smits, Je vous remerci pour votre lettre, et encore plus pour la bonté et la peine que vous avez vous donner pour se informer après mes tableaux. Enfin, comme c’est vous qui commence de me dire d'amener devant mes
tableaux quelques-uns qui ont le sac, j'ose me donc recommander à votre bienveillance. En attendant, je peut vous dire que O’Connell m'a dit : « Je vous ferai vendre vos tableaux » ; et Stevens m'a dit autant. Je ne sais pas à quelle bon résultat cela peut me conduire. Dans tous les cas, c’est bon que ces Messieurs me sont dévoué. Maintenant, quant au tableau refusé, je [le] comprend, comme ce tableau est plutôt exquisse et étude que autre choce. Cependant, cé dommage qu'il a été refuser. En exposant, j'aurais pu toujours espérer le vendre. Enfin, je me console et, quand le tableau me revient, comme il est bien encadré, je l’envoyerai rue du Croissant dans le mois d'octobre prochain.
… 1 va sans dire que je ai fait vos salutations à Prouha, de Meymé (lisez: de Mesmay), Péroquet (1) et Rousseau. Je suis déjà monter 2 fois dans votre atelier pour voir Rousseau. Il me semble drôle votre absence. Enfin, le principal, ce que je désire, [c'est] que votre santé sera complet; et puis, que vous soyez heureux près de votre famille et amis avec une bonne livre et une bonne promenade. Prouha m'a proposer d'aller avec lui pour 8 jours à la campagne, tout près de Paris, aussitôt qu'il aura le sac et quand j'aurai le sac aussi. Enfin, en attendant, je me propose de sortir de très bonne heure pour aller à S'-Thoin (lisez: Saint-Ouen) ou Asnière, pour faire là quelques études [d’] après nature. De Mesmay m'a promis d'aller avec moi pour peindre aussi. Cela fait que je ne serai pas seul.
Voilà du beau temps. Je commence à penser de mettre mes bottes vernis et ma pantalon blancs très chicar. Il fait une chaleur remarquable, surtout dans mon atelier. J'ai envie que de dormir, la nuit et le jour. Je me dit [que], quand il y a des rematisme et du mal dans le corps, il faut que
ça sorte maintenant...
Votre ami
rue Breda, 21.
P.S. La demande au ministère m'a été refusé. Le chef de bureau m'a adresser une lettre avec le regret, dans ce moment, de ne pas avoir pu m'accorder ma demande. Ainsi, cela sera bon jusqu’à une autre ordre.
Paris, 3 septembre 1854.
Mon cher Smits,
… Je vous remercie de vous avoir voulu se intéressé pour moi et mes
tableaux à Bruxelles. Hier, Rousseau est revenu à Paris. Il est bien por-
(1) C’est Pelloquet que cette plaisanterie désigne.
Fig. 24. — Jongkind,par Nadar (1852).
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Fig. 25. — Jongkind, par E. C
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Fig. 31. — Combat naval. - | pe Li:
tant et très content de reprendre ses affaires ici. Pelloquet a dîné avec nous, rue Fontaine, comme [d’| ordinaire. Madame Louploup était présent. On a versé du Bordeau. On a causé ;: les dames ont raisonné, discuté, chanté, disputé, pleuré, et puis s’embrassé. Tout les mondes se sont retiré de bonne amitié. Voilà dans peu de mots tout ce que je peut vous dire. Par vos souvenirs, vous comprendrez bien les situations des choces...
.… Rousseau m'a donné un douce espoir que je vendrai au moin mon petit tableau à Bruxelles. 8 jours passer, Sano est venu me voir en revenant de Bruxelles. J'ai dîner avec lui, et aujourd’hui il revient de Dieppe pour partir demain pour Bruxelles. Il m'invite de dîner avec lui.
15 jours passer, j'ai été avec Prouha à Pontoise, où nous sommes resté 8 à 10 jours. J'ai fait là une paysage du pays. Avec peu de choces je le terminerai pour faire de l'argent. Je prends toujours du courage dans l’espoir que ça ira toujours mieux. Malheureusement, je sent toujours une malaise. Sans d’être malade, je me sens abruti.
Malgré comme je me souviens [de] mes bons temps, je n’ai même pas le temps de pensé à mes amours. Je commence, je crois, à venir très vieux.
… J'aurais voulu que vous auriez été avec nous à la campagne. Nous avons passé 8 jours de bonheur. Nous étions mal logé, mais très pitoresque. Quand vous reviendrez à Paris, j'aurai encore bien quelques histoire à raconté de ces jours de campagne. Il y a dans ces pays — ce que j'ai observé — beaucoup d'ênes. J'ai vu dans une petite chemin une paysanne sur un âne. Pendant le petit traget, l’âne a continué de faire la musique ; que j'ai demandé à la paysanne ou c'était elle ou son Âne qui faisaient cette bruit. Vraiment, en parlant d’autre choce, cet pays c’est une petit Paradis. I1 y avait encore des cerises, des arbres pleines, etc. En lisant celle-ci, vous allez dire : « Jongkind perd la boule ». C’est vraie; mais 1l m'a toujours beaucoup plu de vous raconter des blaque, des histoires, etc. etc. Mais surtout maintenant je vous prie de vouloir regarder celle-ci comme preuve que je ne vous oublie pas. |
Tout à vous; votre ami
Je vendrai bien probable mon paysage. J'ai trouvé un amateur.
Paris, 26 septembre 1854.
Mon ami Smits!
… Sano est venu me voir 2 fois, chaque fois sur une dimanche, à
peu près 15 jours passé, et il est maintenant en Allemagne. Son mariage est rompu. Il m'a écrit une lettre de Spa.
.… Prouha et de Mesmay m'ont commander 2 tableaux (des pendants) pour un ami d'eux; des vue de Paris ; maïs ces dificile à contenté tous les monde. Enfin, je fais mon possible. Si les tableaux plaireront, on les prendra; on me les payera 200 francs chaque. Si non, je les vendrai d’ailleurs. Vous comprenez, cé la protection etc. Il faut être filosophe. C'est dommage que ça ne fait pas aller la marmite etc. Le principal, cé que je conserve le cœur content et la bonne santé surtout. Et puis ainsi, avec un peu de bonne sens, on peut encore bien du monde envoyer à promener.
Encore je veux vous dire : si je vend mes tableaux que j'ai aujourd’hui dans mon atelier, je serai encore sauvé, et cela me donnera du courage. Je vous engage aussi de conservé du courage, le cœur contant et de bonne appétit. Avec cela on vit longtemps...
Tout à vous. JONGKIND.
rue Bréda, 21.
Sur ces entrefaites, l’idée du mariage entre dans l'esprit du malheureux que la solitude a fini par lasser. I1 s'en ouvre à sa famille. Sa mère ne repousse pas le projet; mais elle se méfe du choix fait par son pauvre gars. « La vie conjugale, lui écritelle, réserve souvent bien des mécomptes quand on ne s'est pas suffisamment étudié avant de s'unir. Je vous conseille d’approfondir mieux le caractère de cette dame (1). » Qu'était-ce que « cette dame », à laquelle la brave Hollandaise envoyait ses compliments par le canal de son fils avec une maternelle bienveillance ? Une personne sans doute qui aurait fait tache dans l'honnèête famille où 1l était question de l’introduire. Car l'amitié de Smits pour son cher Jongkind se mettait en campagne pour lui trouver sur le champ une autre compagne. Il cherchait celle-ci en Belgique et intéressait à sa recherche un sien ami, auquel 1l expédiait à cet effet une lettre relatant la situation du sire et expliquant l’urgence d’un sauvetage. Ce message était le suivant.
(1) Lettre du 14 décembre 1854.
Lundi 1* janvier 55.
Mon cher Monsieur Costantini,
J'ai attendu depuis une dizaine de jours, pour vous parler d’un projet assez singulier, que je pusse vous faire en même temps mes compliments de nouvel an; ceux-ci faits, voici le projet dont il s’agit : je ne sais trop s’il est ridicule ou original. Vous allez en juger.
Parmi mes amis à Paris se trouve un Hollandais, venu à Parisil ya six ou sept ans avec une pension du roi de Hollande. Peintre, il avait déjà du talent lors de son départ de la Hollande; mais, quoique fort apprécié des artistes qui ont suivi son talent, il n’a pas encore fait son chemin. Le genre de son talent, mais, plus que cela, la qualité de ses relations, un peu aussi le manque d’ordre, sont la cause qu’à l'heure qu’il est, il tire encore souvent le diable par la queue et qu'il se fait difficilement environ 200 fr. par mois avec sa peinture. Il a aujourd’hui 34 à 35 ans; il est assez abîmé par sa vie de bohème; mais, je suis convaincu qu'il se remettrait facilement s’il pouvait avoir plus de tranquillité d’esprit et un genre de vie plus régulier.
Bref, je crois qu'un mariage avec une fille pas trop jeune, pas trop pauvre, ferait son affaire, et je crois qu’il rendrait sa femme très heureuse. Il en a par dessus la tête de la vie qu’il mène à Paris et qui a eu autrefois des charmes pour lui. Nous craignons qu’il n’'épouse un beau jour l’une ou l’autre, une ancienne maîtresse ou une loutte du quartier; or, mon cher Monsieur Costantini, ceux qui n’ont étudié la loutte que dans la Dame aux Camélias en ont eu une assez mauvaiseidée en général; et la plupart, sinon toutes, ont un passé très dur à porter pour un honnête homme. N'y aurait-il pas moyen de lui trouver une femme à Bruxelles? Vous qui connaissez toute la ville, vous pourrez peut-être me dire cela. Je crois, en général, les femmes belges meilleures ménagères que les Parisiennes. Il est entendu que mon peintre resterait à Paris, où il peut se faire un nom, tandis qu’en Hollande ou en Belgique, je crois que sa peinture ne serait pas bien appréciée. En dehors de mes tantes, je n’ai pas besoin, mon cher Monsieur Costantini, de vous recommander le secret de mon projet. Si vous pouviez trouver la femme, je suis sûr qu’on l’accepterait avec joie.
Je suis, mon cher Monsieur Costantini, à vous de tout cœur.
Eugène SMIrs.
MRC QUE
Le correspondant de Smits refusait de s'occuper de cette « affaire délicate. » De son côté, Jongkind ne donnait pas suite à sa lubie conjugale. Son frère Guillaume, qui remplacçait auprès de lui, pour la correspondance, sa mère, dont la vue s’affaiblissait, et son frère Jacques que la mort avait pris dans les premières semaines de 1854, luiadressait d'Utrecht, le 9 février 1855, une cordiale invitation à s'asseoir avec sa femme à son foyer, s'il se décidait au mariage. « Rappelez-vous, lui écrivait-1l, qu'un vieux proverbe hollandais dit: Les amis de nos amis sont nos amis. C’est encore plus vrai quand il s’agit d’un frère. » A cette avance qu'était-1l répondu? Je l’ignore. Dans une autre lettre, qu’il lui adresse le 1° juin suivant, Guillaume Jongkind engage de nouveau son cher Jean à venir le voir; il le convie à amener, si bon lui semble, ses amis de Paris, qui trouveront chez lui le meilleur accueil; d’épouse, plus un mot. |
L'Exposition Universelle de 1855 ouvrait ses portes au Palais des Champs-Elysées le 15 mai. Jongkind y avait fait admettre trois tableaux : 1° une vue de Notre-Dame de Parts, prise du quai de la Tournelle; »° une vue prise du quai d'Orsay; 3° un lever de lune aux environs de Paris. Ces envois recevaient un accueil flatteur de la critique comme du public. Jules de la Rochenoire, « peintre d'histoire et rédacteur de plusieurs Journaux », disait dans son Salon de 1655 apprécié à sa juste valeur pour un franc : « M. Jongkind est un homme de talent que j'estime; 1l s’est voué aux clairs de lune et aux vues de Paris, et 1l y réussit si bien queje l'engase a Contes Edmond About n'était pas moins élogieux à son égard. On lisait dans son Voyage à travers l'Exposition des Beaux-Arts « M. Jongkind est un coloriste très fin. Sa couleur, un peu trop grise, n'appartient qu'à lui; ses paysages, vivement ébauchés, ont un grand caractère; ses tableaux se reconnaissent entre mille; c’est un mérite assez rare aujourd’hui. M. Jongkind s’est
frayé dans l’art un fort joli chemin, qui n’est pas une route royale, mais où il marche seul et sans être coudoyé. » Ces compliments présageaient, comme sanction, une récompense officielle. Le vaillant lutteur l’attendait avec confiance. Se la voir refusée fut pour lui un cruel mécompte. Du coup, sa tête se troubla. Attaché jusque-là avec une telle passion à la France qu'il s'était fait admettre, lui Hollandais, dans la section française de l'Exposition, il prit la France et Paris en grippe. Il fit son paquet et s'enfuit en Hollande. C'était au mois de novembre 1855. S'étant arrêté le 25 à Bruxelles, son âme déchirée exhalait de 1à une plainte douloureuse à l'adresse de Smits. « Ce que j'ai éprouvé, s'écriait-1l, c'est incroyable. >» Il soupirait encore
« Pour gagner en France sa réputation, son pain, son existence et être au point d'arriver, on dépend de trop d'aventures!» Et puis, son amer chagrin lançait ce dernier cri : « On ne m'a même pas donné une mention honorable : rien! » Ce déni de justice l’accablait. I1 n’en pouvait plus. La France l’avait trahi. J1 la maudissait.