Jordaens
Jordaens ! Dans le timbre populaire de ces deux syllabes, une grande âme vibre avec des accents de force et de joie, — et voici, parmi la foule glorieuse des maîtres où règne Rubens, une individualité très prononcée, haute en couleur, en verve, en race. Nul peintre du \vnR siècle ne résume mieux que celui-ci le Flamand de la Haute Renaissance, magnifique, sensuel, passionné de matière jusqu'au lyrisme ardent. De grands tableaux aux couleurs brûlantes nous disent le rêve épique des maîtres d'Anvers, et, dans cette fête de la couleur, les œuvres de Jordaens sonnent comme un éclat de rire, — le rire gras, sain, énorme des géants septentrionaux de l'art. De là vient qu'elles enchantent les hommes des Flandres et du Brabant, et vous entendrez en Belgique des passionnés soutenir que Jordaens est supérieur à Rubens; de là vient aussi que l'esprit latin sympathise peu en général avec cette force tapageuse de demi-dieu en liesse.
Qu'on n'aille pas croire que Jordaens ignora complètement les critères classiques. S'il ne visita point l'Italie, il
étudia les œuvres italiennes qu'il put trouver dans les Pays-Bas. Mais il s'en assimila surtout ce qui devait rehausser sa magnificence et sa jovialité natives. Il resta somptueux et mal élevé. Il était « fort inventif en toute sorte d'ordonnance, soit en poésie, histoires, en dévotion et d'autres », écrit un panégyriste au bas d'un de ses portraits gravés ; mais il aima par-dessus tout les ripailles, les grandes tablées, les gros ivrognes qui sablent leur broc d'un trait, les drilles qui fument, bâfrent, brandissent les poings, ruent du talon, crient à réveiller un cimetière...
Et comme de sa palette ruisselaient les rouges incorruptibles, les jaunes fauves, les teintes pâles de l'ivoire, les coulées blondes de miel, les subtiles traînées de lumière qui allument les panses vermeilles des aiguières, et que toutes ces notes s'accordaient sur ses toiles en fanfares de triomphe, nul ne contribua plus éloquemment que lui à imposer cette croyance simpliste que l'art flamand est surtout matériel, sanguin, charnel. Mais qu'importe, après tout! C'est la gloire de Jordaens d'avoir exalté l'un des aspects de l'humanité flamande au point de le faire admettre pour la physionomie entière de la race, et d'avoir conservé à son inspiration populaire une hauteur telle qu'à côté de l'universalité de Rubens elle garde autant d'attrait que les séductions princières de van Dyck et se place en évidence au-dessus des autres richesses de la grande école d'Anvers.
L'ATELIER DE VAN NOORï. LE MARIAGE DE JORDAENS. LE
WATER-SCHILDER. L'iNFLUENCE DE RU BEN S ET DES ITALIENS.
Le 19 mai 1593 — seize ans après la naissance de Rubens, six ans avant celle de van Dyck — Jacques Jordaens vit le jour à Anvers, au cœur de la cité, à deux pas de l'imprimerie Plantin, dans une petite maison de la rue Haute (aujourd'hui le numéro 13) appelée le Paradis (1). Le lendemain reniant fut baptisé à la cathédrale; Son père était marchand de couvertures de laines {sargieverkoper) et faisait aussi le commerce des toiles: il avait épousé en 1590 Barbe van Wolschateti q n i lui donna onze enfants, trois fils et huit filles ; presque tous moururent avant l'ado-
(1) Les historiens de l'art, ont fort négligé la figure de Jordaens jusqu'à ce jour. L'œuvre du maître n'a été l'objet d'aucune étude critique. Quant à sa vie, elle est surtout connue par les travaux.de .M. van dru Branden, archiviste de la ville d'Anvers, qui a publié une Histoire de l'Ecole de Peinture d'Anvers, dont le chapitre xxvi, consacré à Jordaens, a paru dans l'Art en deux articles, t. XXXI et XXXII, Paris, 1882-83. Quoique purement biographique, ce travail nous a été très utile. Parmi les autres travaux que nous avons consultés, nous mentionnerons : P. Génard, Notice sur J. Jordaens {Messager des Sciences historiques, 1852, p. 203 à -»i <); A. J. Wauters, La Peinture flamande. Paris, ch. xi\ : H. Hymans, Jacques Jordaens {Biograpliie nationale publiée par l'Académie de Belgique, t. X, p. 515 à 533); Max Rooses, J. Jordaens et ses œuvres. Anvers, 1885; du même, V Œuvre de Jordaens dans la salle d'Orange {L'Art flamand et hollandais, 2e année, n° 4); A. Hustin, Les Jordaens du Sénat (Extrait de VArt, janvier 1904). — Nous tenons en outre à remercier les conservateurs de musées et les érudits qui ont bien voulu nous aider de leurs connaissances : MM. A. Somof (Saint-Pétersbourg), Gabcllo-Lapiedra (Madrid), Théodore (Lille), Pillon (Valcnciennes), Lindenschmit (Mayence), G. Poggi (Florence), etc.
lescence, et des survivants un seul allait connaître un destin brillant : c'était Jacques, l'aîné.
Sans lui le nom du modeste sargieverkoper n'eût point connu un tel lustre. Pourtant quelques peintres réputés de la fin du xvie et de la première moitié du xvne siècle s'appelaient de même. En 1539 naquit à Anvers Jean Jordaens le Vieux; il vécut à Delft, peignit l'histoire, le paysage, et des sujets bien... jordaenesques ; un de ses meilleurs tableaux (musée de Dresde) rassemble autour d'une table de gais compères qui s'amusent des grimaces d'un singe. On signale aussi Hans Jordaens, franc-maître à Anvers avant 1600, Abraham Jordaens, élève du précédent, et enfin Jean Jordaens le Jeune (1595? fl643). Ce dernier acquit une grande notoriété et ses tableaux se payaient cher. Dans son Passage de la mer Ronge au musée d'Anvers, de nombreux personnages bien dessinés et soigneusement costumés à l'antique s'agitent dans un abîme qu'enserrent des rochers de carton.
Laissons ces homonymes dont on ne sait même pas s'ils avaient quelque lien de parenté avec le maître, et revenons à Jacques Jordaens. A quatorze ans il déclara qu'il voulait devenir peintre, et fut mis en apprentissage chez Adam van Noort en automne 1607. C'est une figure tout à la fois glorieuse et obscure que celle de ce « patron » célèbre (1562-1641). On ne sait presque rien de la vie de van Noort et les anecdotes des chroniqueurs du xviif siècle sur son ivrognerie, ses mœurs vulgaires, son protestantisme, sont fausses; on ne sait rien de sa carrière, si ce n'est qu'il fut
Cliché Hanfstaen SAINT MARTIN GUÉRISSANT UN POSSÉDÉ.
(Musée de Bruxelles.)
l'un des trois maîtres de Rubens et le maître unique de Jordaens; enfin on ne sait rien de sa production, dont il importe pourtant de dire un mot.
On lui attribue sans preuve le Tribut de saint Pierre conservé à l'église Saint-Jacques d'Anvers, dans l'une des chapelles absidales qui mènent au tombeau de Rubens. C'est une œuvre admirable et qui mériterait plus de célébrité. On y voit au centre saint Pierre tenant le poisson au stratère ; sept personnages entourent l'apôtre, et parmi eux Jésus, couvert d'un manteau gris-perle : deux autres figures sont accroupies aux extrémités du tableau, et cette disposition assure le parfait balancement des masses. Une grande barque de pêche qui s'éloigne à gauche du spectateur ajoute un accent pittoresque à la scène. Les torses nus, tout en rappelant les anatomies chères aux maniéristes engendrés par Michel-Ange, sont dessinés avec une sûreté forte et simple, et la composition se concentre sur un ciel d'or où grondenl des teintes d'orage. Aucun excès, aucune violence ni dans la mise en page, ni dans la distribution des lumières; au contraire, une maîtrise de soi et un instinct du style qu'il n'est point commun de rencontrer dans les œuvres anversoises. Tels sont les mérites de ce tableau déconcertant et précieux. Il date assurément des environs de Tannée 1600. Mais si l'œuvre est de van Noort, il faut renoncer à voir en ce maître l'incarnation de la matérialité et de la fougue flamandes dressées devant le romanisme triomphant.
Ce n'est pas à tort que l'on prête une grande force attractive à ce personnage impénétrable, — le meilleur compère du monde au demeurant, si l'on en croit Jordaens, qui vingt fois dans ses tableaux a peint sa large face rose d'aïeul débonnaire. Van Noort jouissait d'une grande réputation; un vieux biographe parle de ses « ordonances magnifîeques » ; les jeunes gens les mieux doués fréquentaient son atelier. Jordaens devint vite son favori et ne cessa d'être le disciple que pour devenir le gendre ; son long apprentissage — il dura huit ans — se termina en effet par d'heureuses épousailles, et le 15 mai 1616 on célébrait dans la cathédrale d'Anvers le mariage du jeune peintre et de la belle Catherine van Noort. Le maître nous a souvent représenté sa femme avec ses chairs blanches et savoureuses, ses yeux pailletés de joie, ses cheveux roux et lourds ; on n'écrivit point d'elle, comme de la radieuse Hélène Fourment, qu'elle était la plus belle femme d'Anvers, mais au moment de son mariage — elle comptait vingt-sept printemps, quatre ans de plus que son mari — elle était certainement l'une des fleurs les plus resplendissantes du sol flamand.
Une fois marié, Jordaens se fit recevoir à la Gilde de Saint-Luc. Mais voici qui est bien singulier : il y fut inscrit comme loater-schilder c'est-à-dire comme peintre en couleurs à l'eau, comme peintre à la détrempe. La mention du Liggere corporatif est formelle : Jacques Jordaens, peintre, fils du marchand de toile, est reçu franc-maître comme ivater-schilder . De fait, malgré son incessante
Cliché Neurdein.