‹ JordaensChapitre 11 sur 11 · VIEILLARD · texte numérisé non relu

VIEILLARD

(Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg.)

la plénitude du génie et c'est peu après qu'il peignit l'effigie de l'amiral Michel-Adrien de Ruyter qui est au Louvre.

Ce portrait célèbre illustre d'un dernier exemple nos indications sur le « luminarisme » jordaenesque. On ne distingue guère que le visage, les mains, le blanc violacé des manchettes, la dorure du baudrier, la chevelure bouclée tlottant en nuage roux sur le fond noir. Le manteau, non moins sombre que le fond, se relève imperceptiblement d'accents verdàtres. La peau ambrée du visage où le sang circule librement, l'admirable main gauche, grasse, potelée, plissée, peinte dans un clair-obscur gris rose, complètent l'impression presque rembranesque. Portrait vivant en outre, scrupuleusement rendu avec l'épanouissement des joues et du menton, Pétroitesse du front, la conformation piriforme d'une face où seule la ligne nerveuse et fine du nez apporte quelque énergie. Et néanmoins œuvre peu attirante. Pourquoi ? Serait-ce simplement parce qu'une médiocre suggestion nous empêche de reconnaître un amiral, un héros dans cet homme gras, sensuel, content de vivre, heureux de soi ?

La note héroïque et chevaleresque n'est point dans le registre de Jordaens. C'est un curieux tableau que le Maure conduisant un cheval vers son maître (musée de Cassel), avec le seigneur planté théâtralement devant le portique, sorte de capitaine Roland, survivant de la cour du « roy Henry », mais tableau assez vide en somme, où Jordaens reflète sans originalité (du moins dans l'ordonnance) les Rubens de la galerie Médicis. Les por-

traits de donateurs qui figurent dans les Sœurs hospitalières du musée d'Anvers sont médiocres aussi, et toute l'œuvre d'ailleurs, d'une confusion et d'une obscurité extrêmes, nous parle des pires excès et . des pires faiblesses de l'artiste. Et j'aurai, je crois, achevé de présenter « Jordaens portraitiste » quand j'aurai signalé de\ix.Enfànts au berceau ; du musée de Valenciennes, d'une fraîcheur exquise et qu'une tradition désigne comme étant les enfants de Rubens, les Musiciens ambulants, du Prado, d'un impressionnisme singulièrement avancé, le Portrait d'homme de la pinacothèque de Turin, Y Abraham Grapheus de Dresde et Y Homme barbu du musée de Brunswick.

Yll

Si nous avons pu interrompre si longuement la biographie de Jordaens pour nous en tenir à l'analyse presque exclusive de son art, c'est que la longue vie du maître est en réalité peu accidentée. Elle s'achève par l'épisode de sa conversion au protestantisme, peut-être douloureuse et dramatique par certains points, mais enveloppée de grandes obscurités. Plusieurs causes ont pu contribuer à détourner Jordaens de l'Église qui avait baptisé et catéchisé, ses. enfants : les nombreux voyages qu'il fît en Hollande à partir de l'année 1632, les grands intérêts qui l'attachaient à la cour de La Haye et qui se résument dans la commande du Triomphe de Frédéric, l'esprit orangiste

qui depuis le xvic siècle régnait dans de nombreux milieux anversois. Ce n'est qu'après la cinquantaine toutefois que Jordaens est acquis aux doctrines nouvelles. A deux reprises différentes — entre 1646 et 1650, et entre 1652 et 1658 — l'Écoutète le condamne pour publication de libelles. En 1649, soupçonné sans doute d'avoir pris part à quelque réunion de réformés, il doit jurer et affirmer « devant Dieu et les saints qu'il était vrai qu'en mai dernier il s'était rendu tout exprès à Bruxelles pour y payer les frais du procès qu'il avait eu avec François Ryssels ». Ses convictions orangistes n'étaient pas encore très militantes, mais elles le devinrent. Catherine Jordaens étant morte protestante en 1659, le maître, appelé l'année suivante comme témoin dans un procès, prêta serment à la façon des réformés. Avec sa fille Elisabeth, ses deux servantes et deux de ses élèves, on le rencontre en 1661 parmi les membres d'une petite secte anversoise : la Montagne aux Oliviers du Bradant (Brabantsche Olijfberg). Enfin le 14 septembre 1674, la Cène fut célébrée dans son palais ; d'autres réunions protestantes eurent lieu dans l'hôtel de la rue Haute. La date de la dernière est connue : le 16 juin 1678. Jordaens avait quatre-vingtcinq ans.

Il fut emporté, le 18 octobre suivant, en quelques heures par la « suette » ou « mal d'Anvers », la même nuit que sa fille Elisabeth. On les enterra dans la petite église protestante de Putte, au delà de la frontière hollandaise, où reposait déjà Catherine Jordaens. La dalle portant la très

simple épitaphe de l'artiste, de sa femme et de sa fille fut retrouvée au début du xixe siècle. On en a fait un monument orné de cariatides et symboles et surmonté d'un buste en bronze par Jef Lambeaux. Deux autres peintres protestants d'Anvers enterrés également à Putte furent glorifiés par la même occasion. On traça leurs noms sur le mausolée Jordaens et l'inauguration eut lieu à l'occasion du troisième centenaire de la naissance de P. -P. Rubens. On a dit que l'art du joyeux maître était en rigoureuse harmonie avec ses nouvelles croyances!... Sans nous aventurer sur un terrain qui n'intéresse point l'histoire de l'art, voici quelques faits et menues remarques. Deux ans après sa première participation à la Cène, Jordaens consentit encore à travailler pour une église catholique et peignit pour l'église de Sainte-Walburge, à Furnes, son admirable Jésus parmi les Docteurs. D'autre part, les seules œuvres qui témoignent d'un souci de propagande morale — les toiles offertes à la Gilde en 1665 — le montrent en pleine décadence, et rien de plus ennuyeux que le prêche unique de ce Rabelais anversois. Enfin, nous savons qu'à l'époque où l'artiste consentit à prêter son palais à ses coreligionnaires , il était tombé en enfance . Constantin Huyghens, qui avait choisi Jordaens pour l'exécution du Triomphe de Frédéric , le note dans ses Mémoires. Il serait cruel d'insister sur cette fin. Flamand pratique, Jordaens amassa une grosse fortune et se tira habilement d'affaire en diverses circonstances. Il n'avait l'étoffe ni d'un héros, ni d'un martyr ; on aura beau tourner et retourner

l'amiral ruyter.

(Musée du Louvre.)

l'homme, on ne découvrira en lui que des vertus moyennes. Ne lui en demandons pas davantage et tâchons plutôt de résumer les joies que nous devons à sa peinture, en même temps que nous dirons l'originalité de sa technique, la signification et la portée de son art.

Jordaens est le type du peintre pur ; j'entends qu'il a mieux senti la vie des surfaces colorées que l'expression des lignes, que le coloriste chez lui l'emporte sur le dessinateur, ou du moins qu'il n'est vraiment grand dessinateur que la brosse à la main. S'il fallait encore prouver que les tempéraments de celle sorte font l'originalité de l'école anversoise, Jordaens mériterait qu'on le citât au premier plan. Ce n'est point à dire qu'il n'ait pas produit de puissants dessins. On en voit au Louvre, à Lille, à Rennes, à Berlin, à Rotterdam, à Budapest ; ils disent la discipline que s'imposait ce maître qui passe entre tous pour un artiste « d'instinct et de réussite » ; ils ont de la force, de la grandeur, de l'humour, et qui ne connaît la bonne et vivante Vieille du Louvre ? Mais ces dessins au crayon rouge ou noir, rehaussés d'encre de Chine, de gouache, d'aquarelle, ces sanguines lavées de bistre, ces études à la plume avec rehauts variés, sont presque des peintures. Et si l'on veut se convaincre pleinement de l'impuissance du peintre à communiquer son émotion au trait pur, il n'y a qu'à considérer ses eaux-fortes. 11 s'est essayé à la gravure sur le tard et nous a laissé neuf planches, toutes

datées de 1652 — l'année où il perdit sa femme. Il y répète quelques-unes de ses compositions religieuses et mythologiques, mais avec des hésitations et des faiblesses presque puériles ; certes, il faut tenir compte de son inexpérience du burin ; mais il est patent que le dessinateur surtout sort vaincu de l'épreuve. Qu'on se rappelle au contraire le Saint Martin de Bruxelles, ou le Jésus parmi les Docteurs de Mayence, et l'on conviendra que dans ses tableaux Jordaens sut être un dessinateur vrai et grandiose. C'est que la couleur l'inspirait, était la condition fondamentale de son art. Ce n'est pas assez de proclamer qu'il aima les tons brûlants, les oppositions violentes, et qu'au milieu « d'une galerie où Rubens même étale ses splendeurs, Jordaens est un feu, un volcan, un soleil » (Wiertz). Le grand miracle des œuvres de Rubens se renouvelle en sa peinture ; la couleur traduit le grain et l'extensibilité de la chair; sous la peau on voit jouer le muscle, se tendre les fibres, affluer le sang; le modelé renonce à l'effort sculptural et à la vérité de synthèse pour s'attacher à la nature et fixer les apparences sensibles. Rapproché de Rubens par ses vertus de peintre, Jordaens, je l'ai dit, s'en éloigne par la nature plus subjective de son coloris et de son clair-obscur. Quelques pages qui resteraient éminentes à côté de n'importe quels chefs-d'œuvre — les Quatre Evangélistes du Louvre, Pan et Syrinx, la petite version du Roi boit, au musée de Bruxelles — disent avec quel brio et quelle heureuse audace sa fougue individuelle sut épouser les découvertes des autres maîtres.

Mais le souci d'équilibre auquel l'obligeait cette union contrariait encore la spontanéité de ses instincts. Il s'abandonna sans mesure à son imagination ; coloriste, il tomba dans un luminarisme outré ; compositeur, il versa dans le désordre. Par bonheur, le désordre le ramenait au sublime en faisant de lui le grand peintre des Banqueta.

Nous avons suivi Jordaens dans sa production multiple ; nous l'avons vu réussir avec plus ou moins de succès dans des genres variés. Je dois ajouter qu'il fut grand aniinalier et grand paysagiste, ainsi qu'en témoignent deux: tableaux du musée de Lille qu'on m'excusera de signaler si tard : Un Piqueur et aea chiens (1625) qui s'illumina d'un paysage profond où courent d'admirables nuages rrètés d'or, et une superbe Etude rassemblant cinq vaches, largement ébauchées. Mais où le grand peintre est roi, sans rivalité et sans déchéance possible, c'est dans la peinture de genre proprement dite. Ses lianqueta sont uniques; ils s'apparentent si l'on veut aux drôleries de Bruegel , aux savoureuses ligures de van llemessen, de Beuckelaer, de Mari nu s van Romerswael ; nous les croyons tributaires aussi du vérisme de Caravage. Ils n'en gardent pas moins une physionomie exceptionnelle dans Fart. 11 est vrai qu'on y entend l'énorme éclat de rire de la Flandre en kermesse — et même, en tant que chefs-d'œuvre flamands, ils célèbrent une fête sans lendemain , Jordaens n'ayant pas formé d'école, et ses graveurs devant tout à Rubens. Mais ses ripailles, en somme, ne prétendent pas seulement à peindre le délire des

rustres brabançons. Leur violence sacrée pénètre le mystère éternel de nos forces impulsives, et les poètes du dithyrambe grec, exprimant l'indestructible union de l'homme et de la nature, ont été possédés d'un pareil transport. L'ivresse de Jordaens garde la même éloquence mystique, et si une comparaison pouvait déterminer la valeur et la vie des œuvres, je dirais que les Banquets du grand maître anversois, sous la splendeur inépuisablement pittoresque qui les revêt, sont l'immortelle et religieuse Ode à la joie de la peinture moderne.

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