Jordaens; sa vie et ses oeuvres
Trois grands maîtres dominent l’Ecole anversoise du XVIIe siècle: Rubens, van Dyck, Jordaens; issus tous trois de la même souche et apparentés tous trois l’un à l’autre comme artistes par des qualités communes: richesse du coloris, éclat de la lumière, élégance du mouvement, mais très différents l’un de l’autre par leur tempérament et entraînés par leur nature dans des voies diamétralement opposées: Rubens, le peintre héroïque dont toutes les audaces furent légitimées par le triomphe; van Dyck, le peintre poète dont les pinceaux anoblirent, affinèrent tout ce qu’ils touchaient; Jordaens, le peintre du peuple et de la bourgeoisie, le héraut fougueux et débridé des jouissances matérielles.
Jordaens ne visita point l’Italie et ne subit point l’influence directe de l’étranger. Né à Anvers il y passa toute sa vie, d’abord au foyer paternel, ensuite dans le milieu familial des van Noort, et enfin dans son propre ménage, au sein de la bourgeoisie aux mœurs et aux sentiments de laquelle il demeura toujours fidèle. Il estima que le monde auquel il appartenait valait bien la peine d’être étudié et fournirait ample matière au peintre désireux de le transporter sur la toile. Durant sa vie on l’apprécia selon ses mérites, mais après sa mort il fut éclipsé, non seulement par ses deux grands rivaux, mais même par des contemporains de moindre importance. Longtemps on n’admit pour de l’art authentique que celui qui portait l’estampille de l’Académie; quelque fausse et insipide que fût devenue l’imitation des classiques, quiconque s’avisait de s’affranchir de ces ankylosantes entraves était infailliblement excommunié.
Tel fut le sort de Jordaens au dix-huitième siècle et même durant la plus grande partie du dix-neuvième. Il s’est heureusement produit un revirement dans l’appréciation des œuvres d’art en général et de celles de Jordaens en particulier. Nombre des condamnés d’autrefois ont été réhabilités et même glorifiés par notre génération; on s’est remis à priser avant tout la conception personnelle, l’impression sincère, l’interprétation originale, celles-ci fussent-elles ou non conformes à la tradition, et quoiqu’il ait fallu du temps avant de rendre justice cà Jordaens, les écailles sont enfin tombées des yeux des critiques et le gros public aussi aura appris à reconnaître ses facultés exceptionnelles. Nous jugeons donc