AVANT-PROPOS
le moment venu de nous livrer à une étude plus intime de la vie et des oeuvres du maître et de lui accorder l’importance considérable à laquelle il a droit et qui lui fut si longtemps contestée.
Ce n’est pas sans scrupules que nous nous attelons à la tâche. Convenait-il de citer tout d’une haleine Jordaens avec ses deux grands contemporains et de lui accorder une place d’honneur immédiatement à leurs côtés dans l’histoire de la peinture anversoise? 11 n’est pas comme Rubens le créateur d’œuvres reconnues en tout lieu pour des chefs-d’œuvres
de l’art universel; il ne nous touche pas aussi profondément et il ne nous attire pas aussi
irrésistiblement que van Dyck, le charmeur sans rival; il n’appartient pas comme eux à la race des princes de l’art. C’est un simple bourgeois; ses œuvres ne portent que
trop souvent la trace du métier et de la commande, au détriment d’efforts et d’aspirations
plus nobles; sa fantaisie et son invention sont limitées, il se répète à satiété, il tombe de redite en redite. Tels étaient les arguments que nous invoquions nous-mêmes contre notre projet de glorification du grand peintre.
Mais d’autres considérations ne tardaient pas à nous réconcilier avec notre entreprise: Jordaens représente plus qu’aucun autre de nos artistes, le peintre de la vérité; il a étudié les êtres qui l’entouraient, il s’est assimilé leurs mœurs et leurs usages, il a su lire dans leurs âmes, il a observé et interprété leurs faits et leurs gestes. 11 chérit la beauté matérielle, les blanches carnations avec leurs chatoiements de velours et de satin, les membres potelés débordant de santé, les bons vivants réjouis et exubérants pour qui la fonction principale, la raison d’être de l’existence consiste dans de franches ripailles; il sympathise autant avec les visages à la fois dignes et cordiaux des aïeux en train de chanter et de boire qu’il abomine et conspue les hypocrites et les hommes à double visage. Il se grise lui-même de tumulte et de tapage. Son allégresse s’épanche en éclats de rire, en bruyantes exclamations, en gestes débridés; dans toute son œuvre retentit à gorge déployée et à cœur perdu ce joyeux refrain: Vive la vie! Il rompit rudement en visière à l’Académie, car il trouvait plus de saveur dans un paysan soufflant avec conviction sur sa cuillerée de bouillie et dont la dégaine lui était familière que dans le bouillant Achille qu’il ne connaissait que par ouïdire. 11 découvrit la poésie de la vie banale; à sa façon il fut un poète héroïque qui célébra les prouesses du bourgeois et de la bourgeoise dans leur ménage ou au dehors de chez eux, en une radieuse et triomphale épopée. Il adora la couleur et la lumière, il les répandit en flots intarissables et en les variant à l’infini dans d’innombrables tableaux; il fut le grand ami de nos pères qu’il connut et qu’il fit connaître mieux que pas un. Aussi tant de mérites justifient-ils amplement l’œuvre de gratitude et d’admiration que nous avons résolu de lui consacrer en dépit de tous les préjugés et de toutes les erreurs que l’on s’obstine a entretenir sur son compte.