‹ Jordaens; sa vie et ses œuvresChapitre 112 sur 142 · SES SUCCESSEURS · texte numérisé non relu

SES SUCCESSEURS

c’était un homme du Nord, c’était un descendant des réalistes flamands du passé. 11 commença à proclamer rondement et brutalement sa prédilection pour la nature fruste, pour les gens de métiers et les paysans anguleux et mal équarris, pour leur couleur et leurs gestes rudes; il continua donc les traditions des Flamands primitifs, qui avaient cherché la beauté dans la force et il se rattacha à ces aînés qui en manière de protestation contre les grâces méridionales avaient exalté plus passionnément que jamais la rusticité septentrionale.

Nous avons vu comment après avoir introduit dans ses premières œuvres et même dans des œuvres de dimensions considérables, avec une franchise allant parfois jusqu’à la témérité, le naturalisme qu’on n’avait pas encore rencontré dans le grand art, il se laissa séduire par l’irrésistible magie de l’art de Rubens et il adopta en grande partie la doctrine proclamée par celui-ci et universellement accueillie comme évangile. Alors parurent dans les œuvres de Jordaens les formes opulentes, les mouvements élégants, le jeu magique des teintes et des tons, mais il demeura tout de même le Flamand invétéré et un ardent besoin de réalisme ne cessa de se manifester de toutes parts dans son œuvre. Ses personnages portèrent de la soie et du velours mais la soie n’était pas de ton moins cru que la camisole de laine rouge de ses paysans; sa lumière s’enrichit de teintes plus précieuses et d’ombres plus caressantes, mais elle ne perdit rien de son éclat et de sa vivacité; ses convives étaient assis à la table opulente du gros bourgeois mais ils ne se trémoussaient et ne se divertissaient pas avec moins de franchise et de liberté qu’auparavant. Les muscles noueux de ses premiers modèles sont un peu aplanis et rabotés; la chair potelée, la peau veloutée recouvrent à présent les os mais la rude charpente n’a guère été entamée. Ce qu’il y eut d’original chez le Jordaens de la maturité provenait du Jordaens de la jeunesse, et ce qu’il y avait eu de robuste et de personnel dans celui-ci ne devait pas se perdre dans l’autre. Il était et il demeura en dépit de ses transformations, le peintre des mœurs populaires flamandes, de la joyeuse vie flamande; il était et il demeura le héraut grandiloquent, le chantre des forts et des bien portants, le barde des lurons et des espiègles; nul ne

comprit si bien que lui l’expression de la joie et de la belle humeur populaire, nul ne

l’exprima avec autant de saveur et de franchise. 11 fut le peintre de la réalité de tous les jours, des gens de son entourage, mais il voyait plus loin que les dehors, il lisait jusqu’au fond de l’âme et il peignit aussi l’homme réfléchi et sensible avec les plis et les rides que les soucis et les graves pensées creusent dans les visages.

Ses Successeurs. — 11 n’eut pas de disciples. Lorsqu’on l’inhuma dans le petit village

de Putte son art fut enterré avec lui. Non point que cet art eût perdu son action et son

prestige, mais bien au contraire parceque personne ne se sentait la force de marcher sur les traces de ce colosse de l’art flamboyant et débridé sans paraître un nain à côté de lui. Après sa mort on continua à imiter quelque temps Rubens; mais on laissa Jordaens isolé dans sa merveilleuse exception.

Nous avons vu combien d’élèves fréquentèrent son atelier et nous avons constaté qu’aucun d’eux ne se fit un nom. Ils l’ont aidé, ils l’ont imité, mais ils n’ont acquis aucune valeur personnelle et leurs copies sont des pastiches des créations du maître, enchérissant sur ce qu’il y avait de brutal dans ses ouvrages, mais dépouillées de ce que son ardent amour de la nature avait porté à la plus haute expression d’art. Sa réputation ne s’était pas répandue seulement dans les Pays-Bas et ses élèves n’étaient pas exclusivement de ces contrées, ils affluèrent aussi de l’étranger attirés par sa grande renommée. Nous avons vu (page 142) comment la reine Christine de Suède lui envoya comme élève le fils de son maître-queux

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