LE SATYRE ET LE PAYSAN
Paysan du Musée de Bruxelles. La composition est à peu près la même que celle des versions antérieures du sujet, mais cette fois la scène se passe en plein air sous un auvent soutenu par un piquet autour duquel s’enroule une vigne. Le paysan, assis derrière la table, mange sa bouillie versée dans une écuellc de terre brune. 11 souffle en conscience; à telle enseigne que ses joues ballonnent et que l’effort lui fait presque fermer les yeux. 11 s’empiffre avec gloutonnerie, indifférent aux rires et aux moqueries de son entourage. Sa femme, attablée à droite, son bébé sur les genoux, tend une main d’un geste qui complète l’expression de sa physionomie et qui pourrait à peu près se traduire en ces termes ; „Mais regardez-moi donc ce gros goulu!” Devant elle est un chien; derrière se montre une servante apportant un verre de bière au paysan ; à gauche se tient le satyre, un bras levé, et se récriant devant la voracité du rustre.
C’est une admirable symphonie de lumière.
La femme et l’enfant sont en plein soleil; la clarté ne la frappe point avec éclat mais se répand langoureusement sur son visage vermeil et réjoui, sur son linge blanc, sur son corsage d’un jaune cuivré, sur la robe rouge et blanche de l’enfant. La lumière rayonne avec plus d’ardeur sur le paysan; sa peau brune est brossée à touches rudes; il souffle tellement que cette peau présente des rides et des contractions amenant des chatoîments et des ricochets dans le rougeoîment du visage. Le corps replet, noueux et ratatiné du satyre est baigné d’une chaude vapeur sur laquelle flotte une lumière discrète présentant çà et là quelque pétillement plus vif qui s’éteint peu à peu pour rejaillir et se ranimer plus loin. C’est à l’épaule que cette lumière commence à s’aviver; c’est sur le visage qu’elle est le plus intense; elle rutile à travers le brun plus foncé et elle illumine le nez et le front. Tout le visage est une merveille de ton et de reflets chatoyants et profonds, sans lignes arrêtées, mais incendié de touches flamboyantes qui font vibrer la vie dans ce morceau de lumière et d’ombres. La
vieille servante maintenue dans la demi-teinte et une tonalité amortie, de même que l’arrièreplan, pour ainsi dire estompé, font saillir les figures de devant et contribuent à l’aspect velouté de l’ensemble.
La métamorphose dans la manière de Jordaens dont nous parlions plus haut, est un fait accompli et l’abîme entre cette œuvre et celles de la période antérieure est pour ainsi dire incommensurable. Dans le mouvement assez gauche du bras tendu de la paysanne et aussi dans les plis un peu durs de son visage souriant, on retrouve quelque trace de la frustesse de jadis, mais, pour le reste, tous les mouvements sont devenus plus dégagés, les formes plus séduisantes, les tons plus tempérés. On ne découvre plus d’éclat aveuglant, plus de couleur pleine et tapageuse; le tableau ne présente que chaleur veloutée, ardeur tempérée, lumière fondue.
LAITIERE
(M. Delacre, Gand).