‹ Jordaens; sa vie et ses œuvresChapitre 45 sur 142 · LES TRESORS DE LA MER · texte numérisé non relu

LES TRESORS DE LA MER

Jacob De Wit (Amsterdam) une Sainte Famille dans une jolie guirlande de fruits, probablement le tableau appartenant aujourd’hui à M"ie Errera de Bruxelles.

La Femme aux Cerises appartenant à Lord Darnley, est assurément de la même époque que le Marchand de Poisson de Bruxelles. Une jeune femme tient un plat de cerises dont elle en a pris une. Derrière elle on voit un homme, un perroquet posé sur le poing; l’oiseau voudrait happer la cerise que lui tend la femme. Le vieux est identique à celui du Marchand de Poisson de Bruxelles, et la commère est l’avenante soubrette de la boutique en question; elle est traitée en un ton particulièrement chaud, un col blanc s’applique sur son corsage rouge. Elle rayonne de soleil, ses boucles capricieuses lui encadrent l’appétissant minois comme une auréole veloutée. Le vieux présente cette teinte de rouille, recuite et d’une ardeur intense, que Jordaens a répandue sur tant de visages d’hommes. Il a la barbe

LE MARCHAND DE POISSON (Musée de Bruxelles).

et les cheveux blancs. Il est amoureux: la concupiscence brille dans ses petits yeux et Jordaens a probablement voulu incarner en lui le vieux coureur, le galantin. Les deux intenses figures se détachent dans toute leur ardeur sur le frigide ciel bleu et sur la croisée grise, formant l’arrière-plan. Cette toile faisait partie de la collection du duc de Choiseul et elle fut gravée par S. Couzeau en 1771. M. F. De Witte, d’Anvers, possède un tableau représentant le même groupe, mais en tons plus clairs et plus pâles et avec quelques modifications dans les accessoires. Les deux œuvres témoignent du plaisir que Jordaens prenait parfois comme bien d’autres peintres à traiter le même sujet qui nous occupe, la première version est traitée tout en or, la seconde tout en argent; la première comme en plein et ardent soleil; la seconde à la fraîche clarté lunaire.

Dans la vente Hazard (Bruxelles, 1789) se trouvait un dessin représentant un vieux tenant un perroquet sur son poing droit et une canne dans l’autre main.

l’enfant prodigue

L’enfant prodigue. Dresde. — Quoiqu’il traite un sujet biblique ce tableau rentre bien plutôt dans la vaste série des compositions avec animaux et figures dont nous venons de voir quelques-unes. Il appartient au Musée de Dresde. Nous nous trouvons dans la cour d’une ferme. Le fermier est entouré de ses animaux domestiques et de son bétail : un cheval blanc, une couple de vaches brunes et blanches, quatre porcs près de leur auge, un chien. Outre le fermier on voit sa vieille femme tenant une cruche à lait en cuivre, une jeune paysanne portant une cruche du même genre sur la tête, enfin un enfant jouant de la flûte. A l’arrière-plan à droite un paysage avec soleil couchant. C’est en ce milieu que surgit l’Enfant Prodigue; il est tout à fait nu; sauf qu’un haillon blanc lui ceint les flancs. Il tend la main, pour demander l’aumône; la faim le fait pleurer; il n’y a pas seulement ses regards et sa main tendue de pitoyables; tout son être se lamente et crie misère. Les gens de la ferme

L’ENFANT PRODIGUE (Musée de Dresde).

semblent bien disposés à son égard: le paysan l’encourage de la main, les deux femmes le considèrent avec une curiosité bienveillante; seul le chien montre les dents à l’intrus. Mais l’aventure biblique, l’histoire éternellement touchante du jeune étourdi retournant au foyer paternel, ne représente que le prétexte et l’accessoire dans ce tableau. Les animaux et surtout l’art avec lequel ils sont traités en sont la partie essentielle. Le mouvement farouche et hargneux du chien est admirablement compris; les autres quadrupèdes ne sont pas moins crânement et savoureusement brossés. Comme tout le tableau ils sont saturés de chaude lumière qui les imprègne et les illumine à l’intérieur au point de les rendre transparents. Les hommes comme les animaux plongent dans un fluide ensoleillé qui les dépouille de toute dureté, voire même de toute consistance et qui les pénètre de sa lumière éthérée.

Combien nous voilà loin de ce dur et rude Jordaens des premières années: il est devenu son propre antipode. Au lieu de la couleur trop dense et émaillée de ses débuts,

l’enfant prodigue

sa peinture est devenue translucide, mince de pâte, et pour ainsi dire onctueuse, lubrifiée. 11 tenait à être moelleux et radieux, chaud et éclatant et il y était arrivé en effet en 1637 lorsqu’il adopta cette nouvelle manière, mais insensiblement il ne tarda pas à tomber dans l’exagération de ces qualités et dans ses tableaux de 1641 et 1642 il avait adopté une facture décousue, flottante, sans force, sans consistance, avec des figures sans muscles et sans os, littéralement fondues dans leur graisse. Heureusement cet excès ne se prolonge pas et dès 1645 il retournera à une manière plus saine, à une touche plus robuste.

L 'Enfant prodigue s’apparente étroitement au Marchand de poisson de 1638; ce sont identiquement les mêmes personnages; le poissonnier du premier tableau est devenu le paysan dans le second; les servantes sont les mêmes ici comme là, et la vieille de tout à l’heure nous reparaît sous les mêmes traits avec cette différence qu’elle a échangé ses hardes de citadine contre un accoutrement villageois; la discrétion du ton a encore augmenté et ce ton se rapproche de celui des portraits de 1641.

L 'Enfant prodigue serait donc peint entre les années 1638 et 1641. Ce tableau ne représente

L’ENFANT PRODIGUE (Collection de M. Toussaint, Bruxelles).

point un chef-d’œuvre, mais il acquiert une grande importance dans l’œuvre de Jordaens en ce sens que, baignant en pleine lumière, il marque l’évolution radicale qui s’est faite dans la manière du maître. 11 figura dans la vente qui eut lieu à Amsterdam le 26 juin 1742 et y fut probablement acquis pour l’Electeur de Saxe car nous le trouvons déjà renseigné en 1753 dans l’inventaire de la galerie princière à Dresde.

Jordaens traita plusieurs fois ce sujet en un format plus réduit. Un de ces tableaux figura dans la vente des œuvres qu’il laissait (La Haye, 1734). Un autre se trouvait dans la maison professe des Jésuites à Anvers. Le Musée de Lille en possède un troisième mais qui n’a pas la valeur artistique de celui de Dresde.

Deux des petites répliques dudit sujet figurèrent à l’exposition d’Anvers en 1905. Toutes deux sont conçues d’une façon fort originale: le soir tombe et d’un côté le soleil se couche derrière une maison dans la vallée illuminée par ses rayons rouges; de l’autre côté, sur la hauteur, le paysan et la paysanne sortent de leur ferme; l’Enfant prodigue occupe le milieu du tableau avec le troupeau qu’il a ramené, il est agenouillé et il tend la main pour obtenir de quoi calmer sa faim. L’un des tableaux appartenant à M. Wouters, de Gand, montre un

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