LA DEMEURE DE JORDAENS
la porte s’ouvrait sur cette rue et qui était située au sud de la maison du négociant Nicolas Backx. Le 16 juin 1633, il avait hérité de son père et un an après il fit l’acquisition de plusieurs propriétés; les années qui suivirent son art lui rapporta des ressources considérables car le 11 octobre 1639 il acheta la maison de ce Nicolas Backx que nous venons de nommer, appelée „La Halle de Lierre” ou „Halle de Turnhout,” et portant le No. 43. Comme cet immeuble était situé devant celui qu’il habitait depuis 1618, les deux formaient un seul bloc. Jordaens fit démolir l’un et l’autre et se fit construire en 1641 un vaste hôtel sur le terrain qu’ils avaient occupé. (1) Cette demeure comporta une maison de devant et une maison de fond, cette dernière
construite autour d’une cour laquelle communiquait par une grande porte, située au sud, avec la rue Haute (2) Entre les deux corps de logis régnait un petit préau; quand on pénétrait par la grande porte dans la grande cour, on avait devant soi l’atelier du peintre; aux trois autres côtés s’élevaient des bâtiments assez bas n’ayant que le rez-de-chaussée et un étage. Dans l’aile méridionale, à droite de l’entrée, était une salle dont Jordaens décora le plafond d’une Histoire de Psyché.
Jean Jacob Wierts, conseillerprésident du Conseil et maître des comptes de S. M. le roi d’Angleterre (Guillaume 111), (3) prince d’Orange, et sa sœur Suzanne-Marie Wierts, épouse d’Antoine Slicher, conseiller ordinaire de la cour de Hollande, Zélande et Frise, les seuls enfants de la fille de Jordaens, Anne- Catherine et de son époux Jean
Wierts, vendirent le 27 septembre 1708 l’hôtel de leur grand-père à façade de l’atelier de jordaens.
Jacques Ambachts. Un acte nous a
laissé la description en style de commissaire-priseur, de cette habitation vraiment princière. (4) En 1713, l’hôtel de nouveau mis en vente fut acquis par Joan Carlo van Heurck,
(1) Actes de propriété appartenant à M. Ch. Van der Linden. — F. JOS. VAN DEN BRANDEN. Ouvrage déjà cité: Page 831. — Smit et van Grimsbergen. Vie de Rubens, P. 512. — AUGUSTIN Thijs, Historique des vues et places publiques d’Anvers, page 456.
(2) Dans un acte de vente de la maison, voisine de celle de Jordaens décédé le 13 Février 1749, il est dit de cette propriété qu’elle est „gestaen ende gelegen in de hoogstraete tusschen thuys genaemd den kleynen gulden helm aen d’een syde ende den ingang van de poorte strekkend naer de achterhuisinge eertijds Jacques Jordaens toebehoort hebbende, hieraf eertijds gespleten sijnde komende over den ingang van de poorte van de voorschr. achterhuysinge welken ingang aldaer mag ende moet blijven in de hoogte ende breede gelijk dien is.”
(3) Johan-Jacob Wierts, presideerende Raad van den Raad en Rekenkamer van Z. M. den Koning van Groot-Brittanje (Willem III).
(4) Een schoonen bouw van blauwen arduynen steen mitsgaders embellissementen en versiersels daerinne geordonneert en doen maken door den fameusen constschilder Jacob Jordaens, mede de schilderyen, loopende plafonds ofte vercortselen geappropriëerd tegen de solderingen in de twee achterkamers staende neffens inalkanderen zuydwaerts in den hof, meest geschildert door Jordaens.
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négociant et „aumônier” de la ville d’Anvers. Après le décès de la veuve de celui-ci en 1763, la maison échut à son fils Joan Carlo van Heurck, conseiller du Commerce et de la Monnaie, qui la vendit l’année d’après à la veuve de Laurent Solvyns. Par acte du 23 août 1770 l’immeuble devint la proprété du fils de cette dame, Laurent Pierre Solvyns, qui en donna 18000 florins. Celui-ci trouva l’hôtel tout à fait dans le même état où l’avait laissé notre peintre. L’acte de vente en donne une large description en un style d’huissier presque intraduisible en français et que nous nous bornerons à donner ci-dessous en note, à titre de curiosité. (1) Les boiseries et la cheminée dont il est question dans cette description furent ajoutées à la maison par un des propriétaires dans le courant du XVIIIe siècle, ainsi qu’un plafond dans le style de l’époque. Ils demeurèrent dans la maison jusqu’au moment où, en 1880, le propriétaire d’alors les fit démolir et transporter dans sa propre demeure. Laurent-Pierre Solvyns fit démolir la façade du Nord de la cour et construire une sortie sur la rue Reynders, qui existe encore.
Le 22 octobre 1823 le négociant Jean-François-Henri van der Linden acheta à Mlle Marie-Thérèse-Gertrude Solvyns pour la somme de 19500 florins de Hollande, cet hôtel historique qui est demeuré jusqu’à ce jour la propriété de ses descendants. 11 fit démolir le bâtiment de devant pour le reconstruire dans le style de l’époque. La nouvelle construction occupe l’emplacement pris autrefois par la porte menant dans la maison de fond.
De tout l’ancien édifice il ne subsiste plus que trois des quatre ailes de bâtiment encadrant la cour; deux de celles-ci, l’atelier et le logis d’en face, ont conservé leurs façades contemporaines de Jordaens. Ces vestiges nous donnent une idée très flatteuse de l’édifice primitif et représentent des échantillons réussis du style régnant à cette époque et dénommé style Rubens: la construction en est solide; l’ornementation présente un agréable relief, elle est faite de lignes brisées mais sans angles et replis arbitraires. Dans la façade de l’atelier on voit au milieu de la porte une tête de Bacchus dans une niche et des deux côtés un pilastre à chapiteau ionique et sur le fût cannelé duquel passent trois bandes. Au-dessus de la porte règne un balcon à balustrade derrière lequel est une fenêtre à arcade et à quelques ornements en volutes, au-dessus de laquelle sous un fronton triangulaire se voit un buste dans une niche. A gauche et à droite deux fenêtres à arcade peu prononcée au rez-de-chaussée, et deux autres à angles coupés à l’étage. Toute la façade est entrecoupée de bossages à vigoureux relief. La façade opposée est de même style, mais plus sobre. On y lit le millésime 1641 dans le fronton surmontant le buste.
Les peintures de l’hotel Jordaens. — Les peintures dont Jordaens orna les plafonds de sa grande salle près de la rue et en forme de croix grecque, ainsi que son salon donnant sur la cour, sont aussi parvenues jusqu’à nous. La première série représentant les douze signes du Zodiaque fut détachée au XVIIIe siècle et vendue avec les autres tableaux, après la mort de M. Joan Carlo Van Heurck le propriétaire d’alors. (2) L’acheteur les transféra à Paris. En 1802 ces tableaux furent achetés par les administrateurs du Palais du Sénat
(1) Eene groote huysinge met neerkaemers, plaetsen, achterhuyse, diversche saletten, hove nu tôt eene plaetse geconverteerd voor dezen dry woningen geweest zijnde geheeten de Halle van Lier ofte Turnhoutsche Halle, gronde ende allen den toebehoorten gestaen en gelegen in de hoogstraete, alliier, tusschen het naer beschreven huys aen d’een zeyde zuydwaerts ende Weertsche Halle aen d’ander zeyde noordwaerts, ende bovendien nog een huys daer neffens gestaen, hebbende eene groote poorte oock met den gronde ende toebehoortens en met aile embellissementen in den voorsc. huyse naegelvast zijnde daeronder begrepen het figuur met syn pedestal staende op de plaetse tegen den scheybouw ende de meubilaire effecten soo van geboiseerde schouwen, spiegels, als blafon van schilderijen en voordere sieraten nagelvast en ingeboiseert wesende als andere gespecifieert by syn contract antenuptuael op 3 Augusti 1765 voor den notaris Melchior Kramp.
(2) D’après Mensaert (Le peintre amateur et curieux. Bruxelles 1763. Page 265) M. Van Heurck était propriétaire de l’hôtel de Jordaens à l’apparition dudit livre. C'était donc le Joan Carlo Van Heurck, conseiller du Commerce.
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(le Luxembourg) pour orner le plafond d’une des salles; ce qui fut fait l’année d’après. Les douze tableaux furent encastrés dans le plafond de la galerie orientale du palais, faisant partie actuellement de la bibliothèque du Sénat, et ils s’y trouvent encore.
Ils sont très mal éclairés et il est fort difficile de dire ce qu’ils représentent ou même de déterminer leur valeur artistique. Ce sont des tableaux quadrangulaires mesurant chacun 2 mètres sur 1 mètre 50 c. et comportant chacun une figure ou un groupe de deux ou trois figures avec encadrement peint. Voici comment les décrit le catalogue du Palais du Luxembourg dressé par M. Pli. de Chenevières:
Premier tableau: le signe de lu Balance (Septembre). Une femme, couronnée de fruits, tient d’une main une corne d’abondance remplie de raisins et indique le mois des vendanges; de l’autre, elle tient une balance, qui désigne qu’à cette époque l’équinoxe d’automne ramène l’égalité des jours et des nuits.
Deuxième tableau: le Scorpion (Octobre). Bacchanale ou fête de Bacchus. Un jeune satyre porte sur ses épaules le vieux Silène pris de vin et tenant une grappe de raisin; ils sont tous deux couronnés de pampres. Une bacchante les suit en jouant du tambour de basque. La bacchanale désigne que dans ce mois les vignerons se réjouissent et se délassent de leurs travaux en goûtant les nouveaux fruits de la vendange. Le scorpion, que l’on voit dans la bordure, fait allusion à la malignité des maladies causées par les vents humides, chargés de vapeurs dangereuses, qui se font sentir alors.
Troisième tableau: le Sagittaire (Novembre). Le centaure Nessus enlève Déjanire, femme d’Hercule, et traverse le fleuve Évène. Le centaure, armé de flèches, indique que ce mois, où la terre est couverte de frimas, est favorable à la chasse.
Quatrième tableau : le Capricorne (Décembre). La nymphe Adrasta trait la chèvre Amalthée, pour donner du lait à Jupiter enfant. On le voit près d’elle; il tient une coupe. La chèvre semble faire allusion au soleil qui, dans ce mois, paraît toujours monter, ainsi que la chèvre sauvage qui se plaît à gravir les rochers escarpés.
Cinquième tableau: le Verseau (Janvier). Un jeune homme, du milieu des nuages, verse sur la terre des torrents d’eau; il désigne la saison des pluies.
Sixième tableau: les Poissons (Février). Vénus Anadyomène et l’Amour armé de son arc, portés par des dauphins, se promènent sur les eaux que les vents agitent avec violence. Vénus et son fils sont occupés à retenir les légères draperies qui les couvrent. L’agitation de la mer et les poissons indiquent que ce mois est celui des grands vents et de la pêche.
Septième tableau : le Bélier (Mars). Mois où les arbres bourgeonnent. Mars, armé de pied en cap, tenant d’une main son épée, de l’autre secouant le flambeau de la guerre, descend du haut des rochers; un berger est près de lui qui joue de la cithare; un bélier le suit. Mars indique que ce mois est celui où les armées se mettent en campagne, le berger et le bélier, que le retour du printemps fait sortir les troupeaux des bergeries.
Huitième tableau: le Taureau (Avril). Jupiter sous la forme d’un taureau, la tête couronnée de fleurs, enlève la nymphe Europe. Le taureau marque la force que le soleil acquiert dans ce mois, et dont la chaleur fait fleurir les arbres et les plantes; premières espérances que donnent les travaux rustiques, dont le taureau est le symbole.
Neuvième tableau: les Gémeaux (Mai). Deux enfants conduisent un char; Vénus y est debout; son voile flotte au gré des zéphyrs; l’Amour, tenant une flèche, s’appuie sur sa mère; un des enfants attelés au char répand sur la terre des fleurs, charmes de cette belle saison. L’Amour et Vénus indiquent que, dans cette saison, toute la nature leur est soumise; les deux enfants représentent Castor et Pollux qui, suivant la fable, furent changés en la
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constellation dite les Gémeaux. Lorsque le soleil entre dans ce signe, la chaleur redouble, les jours augmentent et l’herbe des prairies prend tout son accroissement.
Dixième tableau: l'Écrevisse (Juin). Phaéton, à qui le dieu du jour avait confié son char, s’étant trop approché de la terre, la brûlait et y causait de terribles ravages; Jupiter, pour y mettre fin, le foudroya et le précipita dans l’Eridan. On le voit ici au moment de sa chute. Parvenu au plus haut point de sa course, le soleil entre dans le signe de l’Écrevisse, et semble comme aller à reculons. Dans ce mois, les moissons mûries commencent à se faire.
Onzième tableau: le Lion (Juillet). Hercule, vainqueur du lion de Némée, dont il porte la dépouille, se repose sur sa massue, il tient dans sa main les pommes du jardin des Hespérides, dont il a fait la conquête; près de lui est un jeune homme assis qui tient une gerbe de blé. Le lion et la force sont l’emblème de la chaleur. Chez les anciens, le lion, habitant les climats brûlants, était consacré à Vulcain, dieu du feu. Le jeune homme tenant une gerbe de blé indique que les moissons sont achevées.
Douzième tableau: la Vierge (Août). Cérès, la tête couronnée d’épis, tenant d’une main une faucille et de l’autre une gerbe de blé, est assise sur son char traîné par des serpents;
le jeune Triptolème, inventeur de la charrue, est à ses côtés; il tient le flambeau dont Cérès s’éclairait pendant la nuit pour chercher Proserpine, sa fille, que Pluton lui avait enlevée. Cérès, déesse des moissons, bienfaitrice de la terre, après y avoir répandu tous ses dons et avoir ainsi rempli le cercle de l’année, remonte vers l’Olympe. (1)
La deuxième série de peintures de plafond se trouvait dans le salon à l’aile droite de la cour. Elles y restèrent jusqu’en 1880, moment où le propriétaire de l’hôtel, M. Charles Van der Linden les fit enlever. Cinq de ces tableaux figurèrent à l’exposition de tableaux anciens lors des fêtes de Rubens, en 1877. Le propriétaire a fait placer ceux-ci aux plafonds de sa propre maison; il a conservé les autres sans les utiliser.
Les huit tableaux de cette série représentent des épisodes de la fable de Psyché et l’Amour, pour laquelle Jordaens semble avoir entretenu une réelle prédilection. 11 y a trois grands tableaux oblongs d’environ 2 mètres 50 sur 2 mètres, et cinq plus petits, mesurant environ 2 mètres sur 1 mètre 25. Ils représentent:
I. Les Amours de Cupidon et Psyché. Le couple amoureux se tient dans un appartement à plafond en forme de coupole. L’Amour tient une coupe de vin à la main et a le coude appuyé sur le genou de Psyché.
II. La curiosité de Psyché. L’Amour, un enfant, dort dans un lit. Psyché, toute nue,
(1) A. HUSTIN, Les Jordaens du Sénat (Extrait de l’Art. Janvier 1904).
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tient des ciseaux dans une main, dans l’autre une lampe dont la lueur tombe sur le dieu. En haut une draperie rouge.
III. La Fuite de l’Amour. Psyché est encore couchée sur le lit, tandis que l’Amour s’envole par la fenêtre; elle s’efforce de le retenir, mais en vain.