VIE. IM
sans quelque succès avec les maîtres d'Oxiord. « Il ferma la bouche jusqu'à quinze fois au pauvre docteur que l'Académie avait mis en avant, comme son coryphée , dans cette circonstance -importante. » ^ Et sur quelle matière? sur le mouvement diurne et annuel de la terre, sur Timmensité de l'univers, sur les mondes sans nombre. « La terre est immobile, le monde est » &ii et mobile, » disait l'Université avec Aristote et Ptolémée. « La terre tourne et le monde est infini, » disait Bruno, en s'appuyant sur Philolaus et Copernic. « La dispute s'envenimant, raconte Bruno, nos antagonistes en vinrent aux sarcasmes et aux injures. L'un d'eux, prenant une plume et du papier, s'écria : Regarde, tais-toi et apprends; c'est moi qui vais t'ensrigner Ptolémée et Copernic. ^ Mais dès qu'il se fut misa dessiner les sphères, il devint évident qu'il n'avait jamais ouvert Copernic... Un autre, ne sachant plus que répondre et soutenir, se dressa de toute sa taille, et, voulant terminer la discussion par une bordée d'adages érasmiens, qui devaient produire l'eflet de coups de poing, il se mit à vociférer : Eh quoi! lu ne cours pas aux petites -maisons?' Toi, modèle
> Bsono, 0pp. U., I, p. 179.
* « Vid0 , îoM $t di9c$, 9go t9 docêbo Plolemœum H Ccpwnicmm, » Ailleurs (Dâl. UI de to Cena)^ voici comment Bnino introdait Tun de ces adversaires : « Le docteur Nundinio, se disposant pour son rôle, se redressa , posa les mains sur la table, jeta lin regard autour de lui, remua la langue avant d*ouvrir la bouche, leva an ciel des yeux sereins, fit partir des dents un petit sourire fin, cracha une fois, ei puis se prit à parle? : a tnteUdgis, Domine quœ diximutt » iComp. StU, Min.^ p. 79, où c'est Fauditoire, et non Torateor, qui a sonorement et tbéolol^demeot tousse, crache et recrache pour ouyr plus attentivement ».
* Qmdt «lORfM AnHeyram naxigaMt tu iiU pkiloêophiorym protopUutêi ^ fiH née Plolemœo^ née M taniorumque phUoeophorum et oitronomorum majeêtati qui^ppiam eoneeâas! v I, p. 131. 183. 0pp. it»
laS JORDANO BRUNO.
des penseurs, qui ne fais aucune ooncession ni à Plolémée, ni à tant de grands philosophes et d'émî-
nents astronomes? Les autres mâchèrent lair
langue.... >
Dans le même temps, Bruno demanda au sénat d'Oxfoid la permission de professer. U composa une épitre, dont le trait le plus remarquable était le titre qu'il y prenait, de docteur d'une théologie perfectionnée, de maître d'une sagesse plus pure et irréprochable, c'està-dire d'une théologie et d'une sagesse qui n'avaient encore de chaire ni à Oxford,^ ni sur le continent. Cette permission lui fut accordée, et il choisit pour matière de ses cours deux sujets bien différents, l'un de physique ou de cosmographie,^ l'autre de psychologie et de métaphysique à la fois. Ce dernier, c'est-à-dire la ques-
1 Celte cpltre. se trouve jointe à VExplicatio trigirUa sigillorwn (Londres, 1583), livre dont Tauteur fit hommage à lUniversité d*Oxford. Elle présente plusieurs genres d'intérêt, elle révèle rcnthousiasoie glorieux de Bruno, sob indépendance bizarre, ses desseins de réforme. « Le Noiain, y dit-il, magis labotatœ theoloffûB doctor, purioris et innoeuœ sapieniiœffrofèûor, philosophe connu dans les principales académies de ^Europe, qui a fait ses preuves et a été accueilli honorablement, qui n*est étranger que chez les barbares et le vulgaire, qui réveille les esprits en sommeil, qui dompte rignorance prôsom|>» tueuseet récalcitrante ; qui en toutes ses actions développe une sympathie générale pour rhumanité, qui aime d'une égale affection Italiens et Anglais, mères et jeunes épouses, tètes mitrées et tètes couronnées, gens de robe et gens d'é|)ée, ceux qui portent capuchon et ceux qui n'en portent pas ; qui a pour règle de regarder, non.pas au chef oint, ni au front marqué, ni aux mains lavées, ni au membre circoncis, mais à Tendroit où se trouve le visage véritabte de rhomme, c'est-à-dire aux forces de Tesprit, aux qualités du cœur ; qui est détesté de ceux qui propagent Ui sottise et servent Thypocrisie, cher à ceux qui aiment la probité et le travail, admiré des plus nobles génies... o Voilà qui est plus qu'une profession de foi. On se demande ce que dit Huet, en lisant cette ingénue confession, lui qui reprochait une jactance intolérable à Descartas« parce que celui-ci déclara aux magistrats d'Utrechl qu'il s'entendait bieo mieux en philosophie que tous leurs académiciens (IIobt, Cens.pkilo$. CarUs, c. VIII, 6).
* Db quintuplid »phœrd.
ûon de l'immortalité de l'âme, avait le privilège de piquer rattentiou des écoles, surtout lorsque le professeur venait d'Italie, où Pomponaoe avait rajeuni ce problème mystérieux ; il servait en outre de pierre de touche en fait d'orthodoxie. Lassés des spéculations cosmologiques, les esprits éprouvaient çà et là le besoin de connattre davantage la vraie science, et la première certitude de l'homme, Thomme même, et dans cet être, ce qui en constitue le véritable prix et la dernière espérance, l'âme, la perpétuité de l'esprit humain. * Quelle, solution le Nolain vint-il apporter aux étudiants d'Oxford? Il ne se borna point, comme tant d'autres, à rechercher si Aristote enseignait ou n'enseignait pas l'immatérialité, l'indestructibilité de l'âme, ni à examiner «'il professait une immortalité individuelle, ou bien une immortalité privée de conscience de soi, de mémoire, de personnalité. ^ Il décrivit, avec le feu d'une intuition vivante et parfois inspirée, Timinutabilité de la substance qui pense et veut en nous, de cette unité absolument simple, toujours identique, qui fait le fond de notre être.
... Et unus et idem es. . . . , .
Immota omnîno rerum substantia simplex .3
' A Bologne, par ex., dans b chaire même de Poroponace, un professeur ajuH parlé longuement de Dieu et de runivers ; a Anima, afdmaj » crièrent avec impatience ses auditeurs.
' On, se souvient que Tannée même qu'éclata la protestation de Luther, en 1517, conmesça la longue et ardente dispute sur Timmortalité de T&me en Italie, suscitée par le livre de Pomponace, et entretenue par Castellani, Ang. Nifo, Gasp. Contarini d'qne part, et par Sim. Porzio et Cremonini de Tautre. Ceux qui ont suivi la vive discussion qui eut lieu en Allemagne de 1830 à ISiO, sur cette même question, à propos d'une publication d'un disciple dégénéré de Hegel, Fr. Ricbter de Breslau, peuvent se représenter le degré d'emportenaent qu'eut la querelle italienne au XVI* siècle. '
> Bmimo, de Triplicif Mitdmo etMenmêra^ 1. 1, c. 3.
En vrai néoplatonicien, il nliésita point à dire que la vie terrestre n'est qu'une sorte de mort ou d'agonie, et que mourir c'est s'élever à la vie véritable, ce qui, ajoutait-il, est compris de peu de gens :
Fersentire datur paucis quam vivere nostrum hoc Sil periisse, mori hoc sic verse adsargere vitœ *.
Ainsi que Cardan et Campanella,' Bruno voyait dans le besoin que nous éprouvons de nous unir avec Dieu, un gage assuré de notre existence à venir.... Ce ne fut donc pas par ce côté que Bruno blessa les théologiens d'Oxford, dont Corn. Agrippa çivait signalé l'ardeur subtile. ' «f Cette constellation de pédants, où l'ignorance la plus obstinée et la plus présomptueuse, s'unissait à une grossièreté rustique, capable de mettre la patience de Jupiter en défaut, * eut un autre motif de mécontentement, la théorie de la terre. La guerre entre les ptolémaïstes et les coperniciens, entre les péripatéticiens et les pythagoriciens, * vit succomber le Nolain en Angleterre.
Qu'il nous soit permis, pour faire voir que cette
1 IMd., voy. 258. ^Pbil. Sidney semble avoir exprimé la même conviction dans ces vers pétraniuistes : .
» Then farewell, World, thy uttermost I see; « Eternal Love, naintain tby Hfe in me! »
* Par ex, Cardan, de UtiUt. ex adversis eapiendà. II, 5 :« Ut no$ prortùs unwn cum Deo eeee intueamwr, »— Gampan ella, Prodromus philos, instàur,, c. S5, p. 1 15 : « Mens auiem hominis st immortalis et divina ; descendit enim à causa infinité ad quam tendit , religUme. Idem constat ex scientiis quas mens hominis tractât. »
* De vanit. scient., c. 3.
^ Broivo, I, p. 179, 0pp. it.
* « Peripateticœ exorbitantis philosophiœ caudatariam cum Ptolemaicis astronomiam, » Orat. valedtet. Witteb.
VIE. it5
défaite était immanquable, de jeter un coup d'oeil sur la marche des études, sur l'état de la philosophie sous le règne d'Elisabeth.
C'était entre les mains d'Elisabeth que se trouvait la direction, l'intendance des universités. La cour disposait de l'Eglise, et l'Eglise était maîtresse des écoles. Les changements qui survenaient autour de la reine, retentissaient sur-le-champ dans les Académies ; effet d'autant plus intmédiat qu'Elisabeth, pédante dans un siècle depédantisme,* rigoriste pour mettre sa chasteté hors de doute, ambitionnait l'honneur de protéger les lettres. Malgré les ^îsites fastueuses de la cour, les oniversîtés s'appesantissaient et se consumaient. Cette triste langueur avait plusieurs causes, savoir, le génie de cenx qui influaient d'en haut sur l'instruction, les habitudes de ceux qui la recevaient, la dépendance enfin où se trouvsdent, au dehors comme au dedans, les grands centres de la science, Edinbourg et Dublin récemment créés, aussi bien que les antiques sièges de Cambridge et d'Oxford. L'intrigant Leicester régissait Oxford, le circonspect Burleigh gouvernait Cambridge. Â côté de l'aristocratie territoriale agissait l'aristocratie ecclésiastique, et celle-ci prédominait à tel point dans les collèges, que les principes de l'Eglise anglicane y formaient presque l'unique objet des études, sous la forme de théologie, soit dogmatique, soit polémique. L'esprit d'investigation ravivé par la Réformation était étoufTé par l'esprit de controverse, par le zèle stérile d'évêques, em-
* Cest en Angleterre que Bruno écrivit ces mois :« Mai la pedanteria é Hâta pw in tâoltaxione per govemare il mondo ehe à tempi^uatri » (II, p. 40i).
pressés de consolider les conqaèles de leurs devanciers et d'en jooir. Celles des sciences qui dœvent leurs perfectionnements à Rome ancienne on moderne, étaient dédaignées ou proscrites. Le reste se glaçait, se pétrifiait ; et les plus légéares innovations étaient persécutées à régal des nouveautés tliéologiques. Les déchirements de l'Eglise durait diviser les universités. Tantôt c'était le triomphe des calvinistes rigides ou puritains,* tantôt celui des calvinistes relâchés ou épiscopaux : Intteèi moins acharnées que celles des gibdins et des guelfes, mais plus opiniâtres assurément que celles des ivhigâ et des tories. L'air chagrin des uns frappa de mcM lëd sciences, chose inutile, en eflet, si la piété suffit à font connaitl*e, et chose condamnatde, si les Inmi^^es n'engendrent qu'orgueil et rébellion. L'indulgence non moins imprudente des autres, multiplia parmi la jeu* nesse les penchants â une licence sans frdn. Si les premiers faisaient perdre le goût du travail, les seconds détruisaient le respect de la discipline, et, avec l'ordre, la faculté de travailler. Les ricos hambres et les hidalgos d'Angleterre, les noblemen et la gentry, apportsdent les défauts des classes supérieures, dépravées et superficielles au milieu de leur dévotion scolastique, et se pliaient facilement à ce tissu de menées et de brigues entre les gens de la reine, fevorables aux épiscopaux, et les créatures de Leicester, cabalant dans l'intérêt des puritains. C'étaient les puritains, appelés alors les Ecossais qu Boréaux, qui l'emportaient d'ordinaire,
1 a No hUKop, no king » était leur mot d'ordre. Aussi Spenser plui-îl fort à b reine {Fairy Quem) en nomnant les Puritains :
« CngtAcious crew, whicli feignA demurest graoè. »
grâce anx ruses de leur protecteur disâiitaiilé. Pat* leur influence, les mouvements nés de la Renaissance se ralentissaient ou déviaient de plus en plus; et leur influence elle-même ne s'arrêta qu'après les spirituelles attaques de YHudibras de Butler.*
Aussi la philosophie était-elle généralement dédaignée et ignorée;* Celle qu'on enseignait d'office eût mérité de l'être. En vertu des statuts, Aristote seul devait servir de base aux études, «f Les bacheliers et les maîtres ès-arts qui ne le suivent pas fidèlement sont passibles d'une amende de cinq shellings par point de divergence, ou seulement pour toute faute commise contre la logique de VOrganon. »^ Encore si on l'avait consulté avec patience, interprété philosophiquement ; si l'on en avait extrait la substance, pour la convertir en un corps homogène de doctrines efficaces ! Dans le dessein de régénérer cet enseignement, Bpuno s'était rendu à Oxford, première école d'Angleterre, ^ son œil droit, la lumière de tout le
< Ce poème « humoristique » est composé dans le genre du Don Quixotte, de la Satire Ménippét, dans le style nommé par les Anglais doggeral rhumes, et il rendit à la philosophie le même service que le Mariage forcé ou V Arrêt burhique,
* On loue parfois Elisabeth d'avoir montré des sentiments de libéralité à regard des lettres, d^avoir laissé Shakespeare choisir ses sujets à son gré, et disposer à son aise des événements du règne de Henri VIII (Voy. MM. Guizot, Vie de Shaketpeare, en tète de la traduction, et Villemain, Eê$ai Htt, sur Shakespeare, p. 153) ; mais on doit ajouter que la philosophie ne pouvait fleurir, sous un règne qui donna tant de pouvoir à la Chambre-Etoilée. Avec quelle méticuleuse vigilance ce tribunal surveillait les imprimeries ! Pour être plus en état de remplir ses devoirs, en 1585, il n*autorisa aucune presse hors de Londres, eiccepté une à Oxford et une autre à Cambridge. Rien ne pouvait se pubKer loin de ses regards; plus d*un volume fut saisi par ses ordres, plus d*ane presse mise en pièces. La France était Tasile de la liberté, comparée à ce régime de surveillance.
• Stat. Oxon. TU,, VI, sect. t.
royaume. »^ Le terrain était peu propre au genre de culture que Bruno voulut y introduire. Les écoliers étaient ignorants, insouciants, grossiers, irréligieux, occupés à boire et à se battre en combat singulier, à toaster ^ dans les dte-houses et les country-inns^ ou à parcourir, dans « la noble science de la défense. « les degrés d'élève, de prévôt, de maître ; enfin, ils prenaient leurs aises partout,^ aux cours comme aux cabarets. Les professeurs célèbres vivaient, non à Oxford, mais à la cour, au rendez*vous des beauxécrits ; et ceux qui étaient à leur poste, pleins d'antipathie pour la philosophie et la haute science,^ cultivaient les mots de préférence aux choses, s'adonnaient à l'art de déclamer à la cicéromenne,^ et non aux
I Thê right eyê ofEngland-^The light ofwhole realm, — Quoique plus récente, TAcadémie de Cambridge 8*élevait au-dessus d*Oxford par une plus grande mesure de liberté, par un développeffient plus large dans les éludes, par quelques améliorations réelles. Elisabeth avait pour Cambridge une certaine prédilection.
«Les étudiants croyaient imiter ainsi les libations romaines et le npoirivcty des Grecs. Cette pente à rivrognerie et au duel, et les mœurs qui accompagnaient le défaut de politesse, s'enracinèrent tellement, qu*un des disciples et des adversaires de Locke, IVvéque Brown de Corck, ne réussit pas plus à les détruire que le cliancelior Bacon (Brow^t, Ofârinking in remembrante of the Dead, 1715 ; — Ofdrinking healthi, 1716.^ Howe'i ehraniele, 1604; Syftplémental apology, p. ii3, sq.). — « J'ai vu dans nos universités, écrivait encore en 1783 Knop, TimmoraliUS Tivrognerie, Pignorance et la présomption sVtaler sans bonté au grand jour » (On libéral éducation, p. 367).
' « Take mine ease in mine inn, » c'était le bonheur de Falsuff; et dans c«*s cabarets ne se rencontrait pas Tesprit des Chapelle, des Chaulieu, des Piron (Voy. R. Bubtox, Anatomy ofmelaneKoly, p. 191, édit. 8'}. Il est permis de rappeler que Puffendorf regardait comme un des caractères distinctifs du génie britannique « le toin qu'ont lee Anglais de prendre leun aieee » (Introd. à VHiMt. univ., 1. IV, c 1).... Cfr. Brcno, Opp, it„ II, p. %iT.
^ Vedova de le buone lettere, per quanto appartiene a fa profeeeione di /lloiofla e reali maiematirhe » (Brcno, I, p. 183).
i^ « Les quatre faculti'^s nVn foraient qu*une seule, celle des grammairiens, » pouvait-on dire avec sir Ph. Sidney, comme avec Argentino {Opp., 1592, 1, p. 7). Sidney, qui avait étudié à Oxford, écrivait 4 Robert, son frère : « Tandis qu'on y poursuit les mots, on néglige les choses, dmm rerba eeetaniurt ree
VIE. i2»
Uïenrs des rechax^hes philosophiques. ^ Combien , ajoQle Bruno, cette Académie, aujourd'hui yeuve des bonnes lettres, a décliné! Autrefois du moins, bien qu'en langage barbare et sous le froc, elle honorait les sctences spéculatives et mathématiques. Elle n'accorde la maîtrise en philosophie, et le doctorat en théologie, qu'à ceux qui ont puisé d'abord à la source d'Aristote.^ Ses élèves, pour n'être point parjures, ont établi trois sources dans l'Université, donnant à Tune le nom d'Aristote, appelant l'autre Fontaine de Pythagore, la troisième Fontaine de Platon. Il n'est personne qui, après avoir passé trois ou quatre jours dans ces collèges, n'ait bu non-seulement à la source d'Aristote, mais à celles de Platon et de Pythagore. C'est à ce prix qu'ils se donnent à Aristote ; leur amour des études ne va pas au delà. . . »' Néanmoins (cet exemple était de nature à désabuser Bruno), un jeune dialecticien nommé Barebone, ayant essayé en 1574 d'attaquer Aristote d'après les principes de Ramus, le sénat le dégrada et le contraignit à s'exiler.' Ajoutons que, longtemps après le départ de l'Italien^
ipêoê negligunt. » Aussi, peu de noms considérés parmi les maîtres : Hooker en logique, Jewel en rhétorique, J. Raynolds en grec, Drusius en théologie. L'Espagnol Antoine Corrano, soupçonné vers 1575 de pélagianisme, traîna des Joars pénibles au milieu des troubles suscités par ses accusateurs, c*est-à-<lire par ses collègues. Le Français Baron, accusé du même crime vers 1590» fut obligé de se démettre de sa charge et de rentrer en France : « Fugio, dit-il, ne fêgonr. m Lltalien Aiberic Gentile, le précurseur de U. Grotius dans la légisbtion internationale, se déclara hautement contre le grand Alciat, contre ralliante des langues et de lliistoire avec le droit, aûn de rester tranquillement en pbce (Voj. Fullbb, Worthiu, p. 145).
s « NtMus adphiloMopkiœ et theologiif magiêterium et doetartUvmfiramO' veaimr, niei epotaverit i fonte Arûtotelie, »
• Bbptvo, OpP' i^'f h p. »6.
» WOOD, Ant. (kron., L p. i9i.
i:m jordano muno.
Oxford resta dans cette situation hostile aux fibres âans de l'intelligence. En 1645, on y jeta, d'après le plan de Bacon, on plutôt à Timitation des Italiens, les fondements d'nne Académie des sciences naturelles, qui, depuis transférée à Londres, reçut le titre de Royal Society:^ Cependant ce ne fot que la venue de Locke, et rirrésistible popularité de son Essai $wrf entendement Immain , qui sauva Oxford et la philosophie anglaise. Jusque-là y avait dominé un clergé jaloux, représenté par Samuel Parker, Tun des antagonistes de Descartes, et du. Je pense, donc je suis. Cambridge fut ramené à la vie plus t6t et par une voie opposée, par les adversaires de Hobbes, par des platoniciens tels que Gale, H. More, A. Cudworth , précédés eux-mêmes par des mystiques comme Pludd, Dighby, Pordage. La mysticité est, en effet, Tantidote et comme le réactif d'une orthodoxie morte et d'un formalisme épuisé; elle fit à Cambridge ce que la philosophie expérimentale, particulièrement appliquée à Tâme, opéra dans les établissements d'Ox* ford : elle affranchit, elle raviva les études que l'esprit homadn fait sur lui-même.
Il a été question quelquefois d'un cercle dont Phi-
* Thom. Spnt ( Socter. regiœ Lomâin, ki»t, ) préteDd à Uwt que les Aiigiai!i ^UbKrent les premiers des acMlêiDies pour la oillnre des sdenoes naturelles, il se trompe aussi bien que J.-B. Duhamel {B%$t. aead. ng. $eieni,, 1. 1, p. 9). qui revendique les honneurs de la priorité pour rAcadémie des sciences de Paris.
lippe Kdney étant le centre, et où, disait-oo, Bruno anrait aj^rté des doctrines impies; d'un cercle de déistes, qui aurait devancé, préparé l'école nombreuse et puissante d'esprits forts et de douteurs, connus sous le nom de libres penseurs et d'infidèles ; * parti qui triompha après les deux révolutions d'Angleterre, par la protection de Sbaftesbury, l'ami de Locke. 11 y avait en effet, à l'époque où Bruno vint à Londres, une sorte de dnb littéraire, imité des académies italiennes, présidé par Sidney, par Greville, et que la mort précoce du premier a seule empêché de devenir aussi célèbre que le club de la Syrène. ^ On remarquait parmi ses membres, Spenser, Harvey, Byer, Temple. Spenser était alors le premier poète de sa nation, comme Cor^ neille le fut de la sienne avant Ra<!:ine. Dyer se plaça par son poème descriptif, La Toison, parmi les auteurs bucoliques et élégiaques ; grave et sage gentleman, ' il fat ambassadeur à plusieurs reprises. ^ Harvey fut honoré pour avoir donné l'hexamètre à la poésie anglaise, et si plus tard il fut raillé par l'Arétin britannique ,
s Free-thinkeri , Infidèle; eux-mêmes se nommaient d'abord NuUi fUitem, el ne rougissaient pas de leur neology.
* A la Syrène, at the Mermaid, s'assemblaient autour de Walter-Raleigh, fondaleor de cette société des hommes du plus beau génie, Shakespeare, Ben Jonson, Beaumont, Fletchcr, Selden, CoUra, Carew, Martin, Donne, pour se livrer les plus animés combats d'esprit, ttit combats ( Fuller, Worthies, p. 126 ). Shakespeare surtout s'y montrait, comme Molière :
« Dans le^ combats d'esprit savant malire d'escrime. »
(BoiLEAU, Sai. II).
FuUer le compare à un soldat anglais se mesurant avec un galion d'Espagne, c*est-à-dire avec Ben Jonson (Cfr. VEpiire de Beaumont à Jonson).
s Unguet, £p. LXXXIII.
^ Les coartisans appelaient Sidney et Dyer les deux diamants de la ctjur do s. M. (« Thê ftro very diamonds ofher Hnjesty's court . » Spki^seh) ; les poêles les aasimilaiem à Castor et à Pollnx.
Nash, ce fut à cause de son engoûment pour l'Italie. William Temple, depuis l'un des chanceliers de Dublin, otait disciple ardent de Ramus; il prit deux fois la plume en faveur du philosophe parisien, et commenta deux fois avant Milton ce genre de dialectique dont Sidney faisait grand cas. *
Il sui&t de réunir ces noms pour s'apercevoir que le véritable objet de ce cercle était, non philosophique ou religieux, mais littéraire et poétique. Sidney, qui daas son Arcadie^ avait imité Sannazar avec bonheur, et approché dans sa Défense de la poésie ^ des bons prosateurs, comme il avait presque atteint Cowley dans le genre anacréontique, Sidney travailla de concert avec ses. amis, à guérir deux plaies des lettres anglaises, le pédantisme et Veuphutsme. Ce dernier terme exprime toute une époque littéraire, la subtilité dans les sentiments, l'afféterie, une phraséologie vide, alambiquée, bizarrement outrée : ' système de mauvais goût qui régna à Londres comme le cultorisme à Madrid, comme à Paris le langage précieux qui contrefit le style de l'hôtel de Rambouillet. Mais si ce fut une réforme de goût,' et
• Voj. BANOsirs, VUa Rami, v. fin.
' L*aatciir û'Euphues , John Lilly, poète dramatique de quelque mérite , donna Texemple de cet abus du bel-esprit qui fut flétri par Shakespeare : « Taffeta phrase», silkeo (erniB précise, M Three-piloil hyperbolen, spreeco affectation,
» Figurer podantical »
[Lovées labour loit).
La pi>ur des locutions tri\iaU*s, des pen^'es communes, des « vulgarismes » jeta dans ce genre, ennemi du naturel, de la simplicité, et si fum^^te à Part.
* Ce fut pour ramener aujk sourc«'^ i)ermanenles du beau, que Sidne} sVflbrça de devenir « un Mécvne. »
« What ScM'io, what Mectonas, would^t thou find, » What sithiey now to tby great projori kind. »
Oi DR vu, Soiire diuuafiing from pœ(ry).
non on changement de croyances qu'on y proposa; cette «coterie» ne saurait être comparée à la société où s'âabora Tarianisme moderne, à ce qu'on a faussement appelé le collège de Vîcence, c'est-à-dire à la compagnie composée des Socins, de Cam. Siculus, Franc. Niger^ Ochino, Alcr Genlile, Blandrata. L'orthodoxie protestante de Sidney est un fait incontestable ; la pureté de sa foi était, aux yeux de Languet, plus blanche que neige. ^ Les-circonstances qui ont accrédité le bruit que le club de Sidney était un foyer d'irréligion, se trouvent dans les écrits de Bruno. « Nous nous assemblions, raconte celui-ci, dans un appartement qu'on fermait aTec soin. » ^ Cet appartement , cette stanza semblait aux Tolland, aux Voltaire, avoir plus d'analogie avec « les réunions du soir » où Proclus, dans Athènes, exposait mystérieusement ses doctrines internes, ^ et avec cet « entresol » de Versailles où, sous le Régent et Louis XV, l'abbé de Saint-Pierre, le marquis' d'Argenson, Bolingbroke, conféraient ensemble sur des questions de morale et de politique, qu'avec le «c réduit » 4 où les amis de madame d'Angennes résolvaient des cas de politesse et de style. Un des ouvrages les
La. preuve qu*il réussit dans cette préteulion, c*est le grand nombre de tlédkaces qu*on lui offrit. Je ne citerai que celles de Daneau, H, Eslienne, Litch- 6eid, Spenser, Hakluyt, Scip. Gentile, Dav. Powel, Juste-Lipse, G. Gilpin, et enfin eelles de Bruno.
1 La mort empêcha Sidney d*achever la traduction anglaise de la Vérité de la religion chrétienne^ par D. Mornay.
s I, p. 117.139, Opp,it,
^ Le «réduit» de TUôtel de Rambouillet (aussi nommé cabinet, alcôve, plus tard rnelie), eet la traduction de Titalien ridotto ourconversaxione. Le célèbre club de Venise s*appelait un'rtdoifo. L'ignorance seule en a fait une redoute. '
13% JORDANO BRCNO.
plus Êuneox de Bnmo, disait-on, a été ces séances nocturnes et clandestines. On s'est mé|Nris siHr b portée et le bot de Y Expulsion de la bête triamphatUe, livre dédié en eflet à Sidney. La béte qu'ii s'agissait d'expalser n'était ni le pape, ni le duristia* nisme, ni la religi<»; c'était la soperstiticm, et notaipment celle qui encombrait l'astronomie et le catendrier. C'est la physique, c'est b cosmologie nooyelle, ou |4iir tôt l'astronomie moderne, que Bruno exposait et défendait dans cette compagnie d'élite; c'était la canse de Copernic qu'il y plaidait. L'Angleterre reoonnaitaiir jourd'hui * que Bruno eut la gloire d'introduire dfezelle, les théories qui ont enfin prévalu dans la sci^K» du ciel : gloire réelle, si l'on songe que Wri^^t et GUbnt furent seuls à les adopter, et que François Baccm les repoussa avec une obstination qui hii paraissait une noble constance. *
Ce qu'il y a de singulier, c'est que Tidéaliste Bruno soutint Copernic, pendant que le sensualiste Baocm le combattait. On a supposé que Bacon s'opposait à la rotation de notre globe, précisément parce qu'elle était professée par un idéaliste : c'était supposer que Bacon c*onnut Bruno. 11 n'est pas probable qu'il ne l'ait pas vu,
* Voy. Whkwbll, Aisf. ofindveiwe «eianeet, I, p. S8S. — Cfr. Buni«, I, p.m,sqq..qpp. il.
* L'eiemplc de Tycfao-Bnfaé, qm ne poo¥ait se résoudre à croire ao moin*meot d^ane masse aossi ioerte, vile et grossière que la terre* rapprobathm de Eiocioli, LajoDchère, Morin, noo moins acharnés contre one « si absorde hypothèse » que Gassendi le fut contre la drcolation du sang; voilà ee qoi oo»firma Bacon dans son incrédulité, comme cela dut servir d'excuse et d^aatorité à BeUarmîn et à Garasse. La poésie même donnait raison à Bacon par la ptiime de Bnchanan, qui, dans des vers agréables, de jpfcfd, défendit le ^stème de Ptolémée, de même qu*au XYQI* siède le cardinal de Pottgnae repoMn, dans son AnU-L^ieréte^ les découvertes de Newton, comme autant de réminiscences dangereuses d*Epicure.
et cepeodant il ne pMnonce qu'une seule fois son nom. * Né en 1S60, Bacon, qui à seize ans avait esquissé un ^stème nouveau pour remplacer le péripatélbme, qpii avait déjà visité la France pour y puiser une partie de ses innovations, ainsi que les observations avec lesquelles il composa son Coup d'ceil sur tétai de l'Eth rape^ ^ Bacon était depuis 1580 de retour à Londres, et y faisait le métier de courtisan plutôt que de philoso^ pbe» bien que la reine lui reprochât d'être pUlosopbe, c'e^à^ire d'avoir un esprit chimérique, fort peu imtîé au dédale des 1(ms et coutumes britannique.' Le d^ dain qu'Elisabeth témoignait pour sa philosophie. Bacon Ini-oième le ressentait pour d'autres penseurs,^ et sans aucun doute pour Bruno. L'opposition entre le natura^ liste anglais et le métaphysicien d'Italie est caractérisée tout entière par ces deux phrases : f< Il faut que les philosophes aient des ailes, » disait Bruno. ^ r Ce ne sont pas des ailes, mais des semelles de plomb, qu'il faut attacher à l'intelligence humaine, » répliquait Bacon. ^ Ces ailes ne semblaient à Bacon que les ailes d'Icare, qui
> Opp.j p. 471. Aph0riêm. de auxU, mint.t c. II.
* A brie f View ofthe state of Europe.
* Vof . Bi«CH, Jtfem., I, p. SI. — Jacques I«r, le plus sage fou de TEarope, tetoo SuUy, sut mieux apprécier ce beau géoie, et sMndina en souriaut devant c la philosophie de son ami Bacon qui, comme la paii de Dieu, passe tout entandisneat. j»
^ Platon et Aristote sont pour Bacon des « bavards, des rêveurs, des enfants, de stériles disputeurs ; » leurs opinions sont « des fantômes, des frivolités, des toiles d^aralgnce, araneœ telœ. » De tous ses contem[)orains Telesio seul obtint grâce et indulgence, parc« qu*il n*opinail pas avant d'expérimenter « nonpriu$ opinatur quam experitur » {Fab. de Cupidine, p. 668). Opiner dans ce langage, c*est imaginer, penser, spéculer.
^ Bri7?io, Opp* U., II, 339,341, 404.— Già parmi aver Vale, dit aussi Corn. Bentivoglio.
* Charron avait aussi demandé du plomb plutôt que des ailes, et des brides plutôt que des éperons; mais c'était pour IMmagination et non pour la raison.
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fondast à la lumière de h léalhé, el il préfiânit des béqoiUes. * Baooo ayah raison &k œ qu'il affirmait, et UMt en ce qu'il niait; Tinstrum^it de Texpérience est indispensable, mais la hante spéculation n'en est pas moins un besoin impérieux. Les suooès de Bacon ne surprennent point, diez une nation ess^itiellem^it tournée vers le côté palpable et applicable des choses, et pour laquelle, malgré Beri^eley et Coffiw, l'idéalisme sara peut-être toujours le système de la raison aï dâire. ' On n'est pas surpris <JbTantage du silence hautain que le chancdier de Jacques W garda sur l'anoi de Sidney.
Les réflexions que Bruno fit sur les mœurs anglaises mériteraient, du reste, d'être mises à profit par les historiens du XVI'' siède, aussi bien que ses remarques piquantes sur les mœurs de l'ItaUe ou de l'Allemagne, s A parler généralem^it , il jugeait l'Angleterre avec sévérité. Les savants, à l'entendre, n'y sont que pédants. « J'ai causé sciences et lettres, (fit-il, avec bon nombre de ces docteurs; j'ar trouvé que leurs raisonnements tenaient plus d'un bouvier que d'un esprit culûvé. » Us partagent ce manque d'éducar tion avec l'immense pluralité de leurs compatriotes, «c Les marchands et les artisans se distinguent par une grossièreté sauvage, et plus encore par une âpre cupi-
1 MoriD ne voulait pas que b terre toI&I, mib prétendait lui briser les ailes; {Âlœ Telluris praetœ, est le titre de son Uvre contre Copernic). Bacon appli* quait cela à Tesprit humain.
* « Generis ratwne furentis » Buchan ah.
• Qpp. II., 1, 13^146 ; U, 124. Cf. la. CASAunON. Epp. 717 et 7S1. — LeU»nitz et Bajle nous apprennent que le jugement porté par Bruno et Gasaubou ne pouvait plus s'appliquer aux Anglais du XVII« siècle (£«»frn.. JfîjceUdfi, p. tS. BatjU, lettre 18» .
dite. Les négociants, lorsqu'ils manquent de conscience et de bonne foi, sont facilement des Crésus; et les gens de bien, quand ils n'ont pas d'or, y deviennent vite des Diogènes. » Ce peuple qui se loue tant de son bon naturel,* est féroce au fond, et se trahit par l'accueil qu'il fait aux étrangers. « Chiens, traître, cani^ traditori^ sont les termes dont il les honore. La cour, il est vrai, les traite différemment. Leicester, dont la généreuse humanité est connue du monde entier, dont la gloire se confond avec celle de la reine et du royaume, marque une faveur particulière aux étrangers. Walsingham, Sidney et tant d'autres chevaliers imitent dignement Leicester : voilà les flambeaux de la Grande-Bretagne ! Parmi les gentilshommes pauvres, attachés à ces grands seigneurs, il y en a qui ne s'élèvent guère au-dessus de la condition servile, si ce n'est par une certaine teinte d'urbanité... »^ Bruno peint les habitants et les rues de Londres des mêmes couleurs, à quelques nuances près, que le Tassé l'intérieur de Paris.' Autant, selon le poète, Paris est sale et boueux, autant les Parisiens (en 1572) sont gens lâches et méprisables.^ Suivant Bruno, le peuple de Londres est un troupeau de^ loups et d'ours ; ses matelots, ses bâte-
> « Gcod natured people. n Barclai {icon. antm,, c. IV, p. 537) ajoute cette réflexion : a Angli iHpêOê et sua gtntU ingénia eximie miraniur. »
* C^est ce que Shakespeare Dommail une bète apprivoisée, tame animal {Aê sfotf like it, act. V, se. i). Bruno se plaisait à opposer à cette politesse <« la civilità de le menée oUramontane » (I, p. 971); et ses ^ipressions rappellent quelquefois celles qu*Altieri emploie, en comparant les passions anglaises aux passions Italiennes. Voy. Vita, epoc. III, c. 10.
* De Thou raconte (ad ann, 1584) que Louis de Montjosieu, savant antiquaire, se mina en se chargeant par patriotisme du soin de nettoyer Paris de ses boues.
* « romtm oUre a tutti gli altri viliseimi » (T. Tasso, Letteray 157i).
liers^ sont, ainsi que ses places et ses quais, dégoûtants et dangereux. Cest un fort plaisant récit que celui des aventures auxquelles Bruno y fut exposé la nuit, en traversant et en longeant la Tamise; et ce récit n'a rien d'exagéré pour ceux qui connaissent Tune des imperfections du règne d'Elisabeth, cette police misérable dont les agents étaient aussi souvent assommés que corrompus.*
, Y aurait-il quelque exaltation dans le tableau que le philosophe nous trace, comme une compensation de ces faibles commencements d'ordre civil, le tableau de la beauté des femmes, de leurs charmes naïfs, de leur âme élevée et ornée, le portrait de ces c nymphes si belles et si gracieuses, de ces dames si vertueuses et si agréables, qui ont la Tamise pour mère? »' LesÂngbises, ce semble, méritaient ces hommages, avant même qu'on pût croire qu'ils n'étaient oflerts qu'à Elisabeth, à la ff reine des fées. »* Avant la naissance de cette princesse, en eflbt, Erasme écrivit ces mots, dont les pages de Bruno paraissent être le commentaire, et qu'un philosophe satirique duXVUl^siècle^ s'eflorça vainement de démentir : « Voilà des nymphes dont la figure a des charmes divins, qui sont caressantes, faciles, et
1 « / jca/len e facchini tofuiroti » (Brv?io, 1, p. 1S0>.
* Ge récit rappelle, par voie de contraste, la brillante deMrripUon Je Sainte- Pelersbouri^ et de la Newa par Joseph de Maistre, dans l^*s Sifiréeê de Saihi" Pétinhamrg, ^ Cfr. Cena d$ U Ceneri^ dial. U. — Oo devine le sentiment qui dicta k Bruno ces mots : « 5or(o ^uel temperato eielo de risola britantUca»
' U, p. 31i-»30 : « Belle e ffraxioee ninfe, WrftioM e leggiadre dame. »
* Dans la fatry^Queen de Spenser, Elisabeth joue le personnage de Glùrtofia.
* Manobvilli, The virgin mmaiked, or fmale dialoguee (entre une vieilte ftlle et ta nièce).— Voj.Ea AMIS, I V. ep. 10.
qae Ton mettradt sans hésiter au-dessus des Muses. Efles ont une coutume qui n'a jamais été louéç sufiBsamment. Elles tous accueillent partout ayec des embrassements; elles vous embrassent quand vous les quittez; revenez-vous, les suaves baisers recommencent ; vous laissent-elles, nouvelle distribution de baisers; se renomtre-t-on quelque part, profusion de caresses; en un mot, de quelque côté que vous vous tourniez, vous verrez tout embelli par leur tendre commerce. 0 Faustus, si vous aviez goûté une fois ce qu'il y a de délicat dans leurs personnes, et les parfums qu'elles répandent autour d'elles, certes vous voudriez voyager, je ne durai pas dix ans, comme fit Solon, mais toute votre YÎe et toujours en Angleterre. »
Cependant Bruno, au lieu de prolonger ses voyage en Anf^erre^ revint à Paris, après le double départ de Mauvissière pour la France et de Sidney pour les Pays-Bas ; et, la soutenance de la Pentecôte accomplie, il se dirigea vers l'Àllçmagne.
liO JORDxXNO BRUNO.