CAPTIVITÉ ET MORT
En voyant Bruno retourner en Italie après dix années d'absence, on s'enquierl avec sollicitude des causesd'une inspiration si fatale. ' Le motif le plus naturel auquel on puisse s'arrêter, c'est ce que le peuple appelle le mal du pays, ce que les poètes nomment le regret de ta patrie et les savants la nostalgie. Il serait inexact de dire ^ que cette sorte de tourment n'atteint guère que les imaginations du Nord : non, ce malaise touchant, cette profonde mélancolie est dç tout lieu , de tout temps.
» Vcqr. p. I, p. M.
* Le Heimw^hj ou, comme dit Tabbé Dobos, le Hemoé, (Béllex. mr la pHni.^ etc., U, p. i39), serait, selon quelques observateurs , un trait distlneUr des nations germaniques ; témoin , l^eiTet du rana-des-vacbe^ur un soldat suisse, rimpression de quelque air des bigbiands sur un marin écossais. Leur &me, dit Pope, se sent mal à l*aise et s'évanouit bors du foyer paternel {Bt$ay an Jlfon., I).
The «oui uoeasy and coiifin'd from home.
Il y en a au XVI' siècle plusieurs exemples célèbres. Ed 1570, deux lecteivs du Collège de France, deux amis qui avaient ensemble embrassé la religion nouvelle et foi les orages de Paris, l'orieiïtaliste Mercier et le philosophe Ramus, quittent de sûres retraites, Tun Venise et l'hôtel du loyal et libéral Âmoul du Ferrier, résidant de France, l'autre Bâle, Berne, Lausanne : le premier, pour succomber peu de mois plus tard à la peste en passant par Uzès, sa patrie; le second, pour périr misérablement, victime d'une peste plus cruelle encore. * Le mobile qui les fit revenir en France avait fait rentrer en Italie deux de leurs collègues, plus comblés qu'eux des faveurs de François I«% c'est-à-dire le dSalecticien Vicomercato de Milan et le physicien Vidius de Florence. Est-on surpris que Desportes ne put supporter le séjour de Pologne? que J. Du Bellay trouva « l'air subtil de l'Italie ^ chargé d'ennuis, qu'il soupira sur les rives du Tibre après les bords de la Seine?*
Ramus était un patriote éminent. Du même accent dont H disait, Christiit- , il s^écriait : Sum Gallutf Gailiam amo, DebeopatriœprimioHf deinde Refi meo me ipsum totumî (Par ex. Epi$t. Senatui BononienHy p. 195;. Chrétien et Français! Ce Liégeois était plus franyais qu'un Français, et ce H«giieoot, en déclarant aux ItaUeus t|u*il était français, Sum Gallu», avait Tair de tûre allusion au Galluë cantat de Danës, son confrère. — Cfr. RAHrSi</e Jfortfritf veter. Gallorum, dédie, et fin.
* 4 Plus me plali le séjour qu'ont bàti mes aïeux
» Que des palais romains le front audacieux, » Plus que le marbre dur me plait l'ardoise fine ! »
J. Du Bbllat.
4 Betournani d'Italie au bel air de la France,
> Quelquefois à part moi je discoqrais ainsi :
> yj trouverai la paix et mon repos aussi,
» Et verrai tout fleurir en bonne intelligence. »
Passerat.
Voy. M. SAiNTE-BBirvB, Biog. de Jhi Bellay, dans le tableau du XVI* siècle, édit. Oiarpentier.
i86 JORDANO BRUNO.
Le Milanais Cardan, bien qu'il eût apprié déaience le dévoûment des Scév(^ et des Brutus, ^ rejeta eu i547 les offres brillantes du roi de Danemark, « n'osant pas, répondit-il, subir une telle différence de climat et de religion; » et si, cinq ans après, il la subit néanmoins pour aller guérir le primat d'Ecosse, ni les fêtes de Londres, ni les hommages et les promesses de la cour ne furent en état de balancer le souvenir de la Lombardie. Enûn, n'est-ce pas l'amour de la Toscane qui força Galilée à quitter Tuniversité de Padoue?
Il est donc plus juste de penser que, si la patrie est chère à chacun, l'Italie surtout est toujours regrettée de ses enfants. Peuvent-ils jamais oublier, sous notre ciel inclément, «h terre où croissent les citronniers, où les orangers fleurissent? » Cette iafluence de Fair et du soleiP, comme unesoi*te de fatalité, tient captifs, par les fibres, et les veines, des esprits aussi délicats que solides. Tout ce qu'ils rencontrent de beau se transforme pour eux en un objet propre à leur patrie, en réminiscence, en espoir, et leur retrace vivement le climat du [>ays, le temps passé*, le toit natal et les monuments qui le protègent. ^ Et combien cette iraprjession doit être plus forte sur l'Italien qui erre au loin, ^ lorsqu'il mange le pain amer d'autrui, ^ et
Quand du poids de Tcxil contraint à se charger,
1 Cardan, de Vita prop., 39.
* Voy. P. I, p. S5 : « Cielo benigno. »
» Cfr. Alfibri, Vita, p. 79-80.
^ « Tu proverai 8\ corne ék ai SAle
» Lo pane altrui, et com' è duro calle
» Lo scendere, e'I salire per raltrin scale. »
(Daktk. Parad., c. XVII, 55).
Voy. M. Artaud de Montor, Uisl. de Dante Àlighieri, p. 131, sqq.
Son pied monte ou descend Tescalier étranger ! i »
Au seizième siècle, ' d'ailleurs, l'Italie seule était aimable et attrayante par les charmes de la vie sociale. Elle n'était pas seulement le jardin de l'Europe, mais son musée et sa bibliothèque, sa cour et son académie. Entendre encore ce langage de syrène' que la Toscane soupire ! Cela suffisait pour enflammer Bruno d'invincibles et inefiables désirs.
En présence de tant de faits analogues, qui peut douter que Bruno n'ait brûlé de revoir la Montagne ( le Vésuve ), de revoir Naples, ou du moins l'Italie ? On l'entend, à la vérité, se dire «citoyen du monde, concitoyen de tous les peuples, fils du soleil et de la terre; » on le voit étendre la patrie du sage à toutes les latitudes. * Mais c'est le philosophe qui s'exprime ainsi ;
* M*« Tastu, Poétie$, 3« édit., p. iSl. ^
Dante, MéUsUsc, Moiili, si diRërcuts de caractère, si dislanls d*é|XH{uc, ont >enti IOU9, aa mot piitrie, leurs entrailles s*én]oavoir des mêmes douleors :
n L'aria, i branchi, il terren, le mura, i sassi,» dit Métastase. « Bella Italia, amate sponde, » Pur vi trovo a riveder, ^ » Tréma in petto c si confonde 9 L'aima oppressa dal piacer! » Monti.
* Pétrarque afalt alors encore raison (Carm,, 1. Ul, ep. 84 ; FamiL, l I« «p. 3).
* « .... The Toscan'* Sirène tongue
» Tbat muBÎc in itaelf, whose sounds are song, » The poetry of speech »
Bteon (Ch. Harold, IV, 68).
^ « CiiUMnoêdùmmtieodel moncio, fkglio dei padre Sol& et dêUa Terra madré,» n, 109.^ Le Tasse dit en parlant des roses et des violettes (Canton^ : « il cii< madré ê Ut Terra, e padre H SoU, n — uAl vero flloeofà ogni terreno é patria, n Bruno.
i88 JORDANO BRUNO.
c'est le cosmopolite par système, Timitatem* de Démocrite ou de Socrate, l'émule d'Ovide et deProdus.* Dès que l'homme ou le poète reprennent le dessus, sa voix, sa plume semble se remplir de larmes, et son cœur s'élancer au milieu des régions qui avaient charmé sa jeunesse, près du mont Gcala, aux promenades de Naples, sur les bords du Tibre. ^
Nul ne contredira les biographes qui ne peuvent s'étonner assez de l'irréflexion et de l'imprudence du Nolain. Oui, ils n'ont pas tort de répéter que Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre.
Bruno plaignait le papillon qui, attiré par l'éclat de la lumière, va s'y brûler les ailes :
Se la farfalla al suo splendor ameno Vola, non sa ch'è fiamma al fin discara ! ^
11 gémissait sur l'enfant qui, pour avoir le sort du phénix, se précipite dans les flammes et s'y consume sans renaître. * Etait-il plus sensé en se laissant prendre aux pièges de soi^ cœur et de sa fantabie? Il y avait
I Selon Démocrite, raniour de la patrie est uu obstacle à Iliumauité. Socralo disait : « Je De suis ni Athénien, ni Grec, mais citoyen du monde {Plut, de exilio, 7) ; Ovide : Omne $olum fortipatria est (Foif ., I). » — Proclus s^ntltulait prêtre de Tanivers, roO 6Aou xévfiov ItpofAwnnç.
> Par ex. I, p. SSS , 0pp. if. de Monade^ 1. m» c. I. Les rives où Joacb. D« Bellay prétendait n*avoir rencontré que :
t Tgnorans, vicieux et meschans k l'envie, »
puraissaient à Bruno pleines de grâces et de grandeur : «Xe amené spande del itio Tevere, » I, p. iii.
' Mraici furori, p. 331. 357, sq. — Dantb : a Nati a format Vangeiiea farfiUla, »
^ a Fata o6ifaiil,» Opp. ii., U, p. 360. 383, sq. ^ Voy. Bailly, Uttrf jur Voriginedeêteieneu^ lett. 8.
donc bien longtemps qu'il s'était échappé d'Italie et lûis à courir le monde ! « Il aurait bien fait, dit Bayle, de continuer à le courir I » C'est une sorte d'ivresse qui l'entraîna à cet excès de témérité; et il fallait qu'il eût en quelque sorte soif de revoir la patrie, pour céder à un si étrange aveuglement, à un vertige si complet. « C'est la Providence, dit Lacroze, qui l'y ramena, après de longues erreurs par toutes les provinces de l'Europe ! » Historiens sans entrailles, quelle que soit votre foi, romains ou évangéliques, déplorez de fatales illusions, et sachez suspendre vos railleries, au moment où vous entendez forger des chaînes et crier des verroux!...
Si la compassion doit être l'unique sentiment de la postérité, l'étonnement devait être celui des contemporains. Le nom de Bruno était connu, en 1590, en deçà et au delà des Alpes. Aussi fut-ce la rumeur publique qui porta aux Bolonais la nouvelle de son arrivée inattendue à Padoue. Un Brandebourgeois, ancien élève deHelmstaedt, Valens Acidalius, était à Bologne, où il demeurait chez Ascagne Persio; le 12 février 1592, il écrivit de cette ville au Bavarois Michel Forgacz, baron de Gimes, qui habitait Padoue : « On dit que le Nolain , que vous avez connu à Wittemberg , vit et enseigne chez vous en ce moment. En est-il ainsi? Que vient donc faire cet homme-là en Italie, d'où , de son propre aveu , il a été forcé de s'enfuir? J'en suis étonné, stupéfait, et ne puis en croire le bruit, quoiqu'il ait été répandu par dès gens bien dignes de foi... Miror^ miror, nec rumori adhuc fidem haheo. etsi ipsum a
fide dignissimis. » ^ L'année suivante, revenu àPadoue et à Venise pour regagner TAUemagne, Acidaliuseut lieu de se convaincre de la vérité de cette nouvelle surprenante. * Tout justifie, du reste, le dioix que le Noimn flt de
1 Val. Âeidt êpUt. (pub. par Christian Acid., son firère, en 1606, p. 10).
> Lettre du i juin 1593, à Asc. Persio. Avant que le document de Venke fftt publié, la lettre d'Acidalius était la teule pièce qui autorisât à dire que Bruno avait vécu et professé à Padoue, PataM)iiviv9rê et dœerê. Le témoignage d*A* cidalius méritait-il tant de confiance ? Valens Addalius jouissait au XVH' siècle d'une belle réputation, bien qu*à 28 ans il eût été enlevé par b fièvre, fruit de ses veiiies, à sea profi>ndes rechercbes sur Plaute. Il devait «etle rôputâtioa à' ses travaux littéraires, à Tédilion de VelMus Paterculus, à ses Remarques snr Q. Curée, et principalement à sa correspondance avec les plus savants hommes d'Allemagne et d'Italie. Quoiqu'il eût écrit à Caselius : La philosophie me tient à cœur, philoiophia mihi cordi e$t (p. 197), ce critique savant n*é(ait qa*uii spirituel demi-philosophe. Trois souvenirs sont aujourd'hui liés à son nom, savoir : Tannonca exagérée qu'il fit en Allemagne, vers la fin du XVI* siècle, de la décadence littéraire de l'Italie ; ses efforts, après s*ètre converti à Téglise romaine (1595) , pour tourner en ridicule le système des Sociniens , leur mode d'interpréter les textes qui concernent la divinité du Verbe ; enfin, la part qn*il prit à une des plus ardentes querelles du temps en politiiiue comme en scieooe, la question de décider si la femme équivaut à l'homme en esprit et en caractère. Acidalius , dans un petit livre dont la paternité hii Ait contestée (Jfu- Hem wm tue homines, trad. en français sous le titre de Problême sur les femmes, ITii), voulait prouver que les femmes n'appartiennent )>as ârreapèce humaine; il se rangea, par cette maniiestation, du côté de ceux qoi étendaient la loi salique jusqu'aux lettres, disant que les femmes ne sont capables ni de régner, ni de penser. La vivacité qu'on apporta dans cette discussion s'explique par la situation de l'Europe. Les uns s'effrayaient des dangers que peut avoir l'ascendant d'une femme telle que Marie , épouse de Philippe n, ou Donna Olympia, maîtresse d'Innocent X; lès autres, comme Uom. Agrippa, appréciaient l'heureuse influence de Marguerite d'Autriche sur les Pays-Bas, uu, comme Bruno, celle d!Elisabeth sur l'Angleterre. Bruno, en particulier, mérite d'être cité dians cette dispute. Il se permit de rappeler ces vers (I, p. 330):
Katura non puô far cosa perfeita, Poiehè natura lémina vîen detta ;
mais il plaça la peinture des imperfections féminines dans la boudie d*aa p^ dant, d'un ami d'Aristote, pour rendre les pédants, les péripatéticiens odieux au beau sexe, au sexe qui n'a de la faiblesse que les apparences. Nulle part Bruno ne partagea l'avis de ceux qui voulaient que la femme se tût sur toute matière sérieuse, mulicr taceat (saint 1*aul). Voy. l, p. M5, sqq. ; II, p. 300, 0pp. it.
VIE. i91
Padoue. Sous le rapport des études philosophiques, c'était la plus illustre école de ritalie. Avant le XVI* siècle déjà, la patrie d'Anténor et de Tîte-Live avait une renommée aussi étendue que méritée. Au XII* siècle, ce fut un Padouan qui découvrit, dit-on, le papier de chiffon; au XIII* fut fondé ce Gymnase, ce Studio qui compta Dante parmi ses élèves; au XIV*, Pétrarque fiit inscrit, après ses longs voyages, parmi les chanoines àe cette ville; Jean de Dondis, surnommé Tâme d'Arîstote, i et Jacques de Turre, surnommé à la fois un autre Aristote.et un autre Hyppocrate, * furent à la tète des maîtres padouans; enfin, dans ce même siècle, chose plus importante, Padoue passa des princes de Carrare au pouvoir de Venise. Au XV* siècle, Christophe de Rëcinetensis, proclamé le premier philosophe de ritalîe, * créa, de concert avec le patricien Antoine Comelio, une pépinière de dialecticiens, dont les principaux furent Cavalli de Brescia, Léonicus de Tomée, Pomponace, Achillini, Aug. Nifo, Passero Genova, François Piccolomini, Zabarella et Cremonini. Grâce à cette abondance d'hommes instruits et diserts, dont quelques-uns étaient des penseurs intrépides, Padoue surpassa Bologne et Pise. Bologne se vantait d'être plus ancienne, * Pise d'être plus opulente. Le chef commun de ces trois écoles était Aristote, comme Platon fut parfois celui de Florence, de Rome et de Naples; mais c'était à Padoue qu'Aristote se trouvait, sinon plus res-
< ArUioteUs anima.
• Alter Ariitoteles, ffippocrate» alter.
* Summut Italiœ philosophui.
^ Mater shidiorum.
192 JORDANO BRCNO.
pecté, do moins mieux compris. On distingnût, il est \Tai, trois nuances dans ce groupe de péripatéticiens : les uns tenaient pour raristotéfisme pur, dégagé de la siAUlité scolastique et arabesque; les autres inclinaient pour les interprétations d'Averroès; d'autres encore consultaient de préférence les commentaires d'Alexandre d'Aphrodisiade. Léonicus de Tomée représ^itait la premià^ classe, Ponq>onace la seconde, et Crémonîn la troisième. Mais ces divergences de détail ne les empêchaient pas de s'accorder sur les bases du système et de la méthode, et de revenir enfin à l'esprit même de cette grande j^osc^ie, esprit d'impartiale conservation et de sage raisonnement. Les péripatéticiens de Padoue rendirent à l'Italie les services dont l' Allemagne fut redevable à Mélanditon. Ils firent connaître les principes d'Aristote en euxHnèmes, dans leur langage primitif, dans leur nature intime; ils les comparèrent non-seulement avec les autres doctrines auxquelles ils les préféraient sans détour, mais avec les versions dif- C^entes, souvent opposées, dont ces principes avaient été le thème pour tant de générations. Ainsi firent-ils apprécier philosophiquement l'idole des universités. ' Conunent supportèrent-ils les critiques de Bruno? Celui-ci osa-t-il attaquer Aristote dans la citadelle du péripatétisme? Eprouva-t-il la résistance que Persio y rencontra, et avant Persio, bien que moins vivement, le patricien Pisaurio ' de Venise? Au rapport d'Acidalius, Bruno enseignait à Padoue, et il est présumable
J Voy. VÂppendieê IX.
"> Alots PiSAUBio. de priicarum tagrienium placitU, etc., 1567.
VfE. 193
qu'il enseigna ce qu'il crut la vérité. L'Inquisition, qui concevait la vérité autrement, s'occupa de le réduire pour toujours au silence.
Il y a apparence cependant que Bruno fut arrêté à Venise^ et non point à Padoue, et qu'il s'était rendu à Venise pour se dérober aux poursuites du clergé de Padoue, lequel s'était signalé jadis contre Pomponace, de même qu'il se signala plus tard contre Galilée, par une intolérance que le sénat de Venise savait d'ailleurs réprimer quand il le voulait. ^ Bruno fut jeté en prison au moment où Galilée vint à Padoue ouvrir ses leçons de mathématiques. Galilée était nommé àcette chaire pour six ans; ce sont ces six années que Bruno passa dans les cachots de Venise. '
C'est de Venise que Bruno fut envoyé à Rome. 11 importe donc de rechercher pourquoi il fut livré si tard au grand-inquisiteiir; puis, sur quel motif, après une si longue résistance, il fut enfin remis au tribunal du Saint-Office : en d'autres termes, il est à propos d'indiquer ici les dispositions de Venise, « fille aînée de l'Eglise, » à l'égard des vœux du SaintrSiége, ainsi qu'à l'égard des intérêts de la Uberté et de la philosophie.
1 L4>nque Bftrghèse mit Venise à Hnlerdit, le sénat signifia au grand-vicaire de TéfAque de Padoue b défense de publier l'interdit. Le grand-vicaire répondit an podestat quMl ferait ce que Dieu lui inspirerait; mais le podestat ayant répliqué que Dieu avait inspiré au conseil des Dix de faire pendre quiconque dés(rf)éirait, Tinterdit ne fut publié nulle part.
* Bruno ne put assister à Touverture des cours de Galilée, qui eut lien en octobre (Bruno ftit emprisonné au mois de septembre). Peirasc fut un des prcmiefs auditeurs de Galilée et Tycbo-Brahé voua son amitié au Florentin sur le hnSL du talent avec lequel celui-ci commença ses leçons (Voy. M. Liiai, HUt. éêiiciênenmath., t. IV, p. MO, sqq ). Gustave-Adolphe de Suède, qui devait ansai s'asseoir un jour aux pieds de Galilée à Padoue , n*était pas encore né. 1. ' 13
Idi JORDANO BRUNO.
Les hommes éclairés du XVI* siède neoomiaiflsaient pas de ville supérieure à Venise ; ils l'aimaient avec passion, lorsqu'ils ne la détestaient ou ne la redoutaient pas à régal des enfers. Son commerce, ses ridiesses, son gouvernement, sa liberté, ses plaisirs, ses lettres, ses arts, tout faisait de Venise un séjour mystérieux^ et de son nom« un mot magique. Depuis la découverte de l' Amérique et du passage des Indes, depuis les invasions des Français et les progrès des Ottomans, son commerce dépérissait * à proportion que celui du Por-, tugal et de la Hollande s'étendait; mais son système politique restait vigoureux. Cette hautaine noblesse, devant laquelle Frédéric Barberoussë s'était humilié, était le perpétuel objet des louanges unanimes des politiques, tant absolus que libéraux.* Cet accord est facile à comprendre. Les partisans de la monarchie absolue regardaient d'un œil jaloux l'organisation sévère de Venise, l'ordre régulier de son administration, l'étendue et la stabilité de ses pouvoirs, son énergique
* A cet égard, elle marchait 4 reculons comme l'écrevisse, à laquelle Bruoo la compare (U, p. 8S1, Opp, it,),
* C'est politiquement que Ph. de Comines avait appelé Venise « le plus beau village du monde, » et que Machiavel la déclara « le plus bel Etat de la terre.» Bodin {de la Hipuh,, p. 1050) n'admire pas moins « ce gouvernement à la fois aristocratique et harmonique. » Languet avoue que Venise et Padoue ètaieot «c les seuls «^droits de Tlulie qui n'eussent pas dégénéré de la sîmplicilé primitive.» Quand Montaigne voulut caractériser Etienne de la Boëtie, il s^iprima en c^ termes : « J june homme plein d'ardeor, qui eust mieulx aymé estre né à Venise qu'à Sarlat. » Ailleurs Montaigne dit cependaul : «Qui veut s« Utp<r est plus libre que lo doge de Venise. »