I VIE
I et Tivace principe de domination. Le petit nombre de pnblicistes de Técole indépendante et pc^nlaire» contemplaient avec joie re^>èce d'égalité qui régnait dans les rapports civils des Vénitiens ; et en même temps ils étaient heureux de montrer à l'Europe une république dont leur personne ou leurs écrits pouvaient espérer quelque protection. * Pour les uns, cet état était le symbole d'une stabilité qui, disût-on, n'avait pas plus que l'Adriatique de flux et de reflux ; pour les autres, le modèle d'une indépendance que représentait le lion ailé de Saint^Marc. ' Les uns et les autres, ne voyant pas tout, ootraient tout. V^se n'était ni aussi stable ni « anssi môépeaàante <|u'elle le paraissait.
Ainsi, durwt le XVl^ siècle, le sénat cbangea pluâeurs fois d'attitude envers les novateurs. D'abord, il sembla les favoriser ; il répandit en Italie les traductions de l'Ecriture que le savant et pieux Florentin ftudoli avait faites à Venise même; it reçut avec plaisir les remerdements de Luther ' et les exhortations de Mélanchton. ^ Lorsqu'en 1542 Ochino prononça en
< m H wmtdQ tutto di una tanta f^pii6liea a fitewi tempo •( a iHumn modo ferua » (Bevro, I, p. 61) : «IZ maturo eomiglio v^MMiano (Id,).
€ Marayiglia del mondo, pia nepote .
» Di Roma, onor d'iialxa e gran loategno :
> De'pnncipi orologio e saggia scuola. »
(CAMVAinSLLA, PoêtU, p. M).
Brano mit le nom de Veoise sar les oo^nges imprimés à Londres ou k ftris.
* Voy. Bbitno» 0pp. il., U, p. ttl. — « IN libertà portando il ponda mOo » (Cjuvanilla, L 1.).
> Vof . Urran, OKwv. oompl., édit. Wakb. XXI, p. tOM.
^ MÉLAiiGBTOii, Eptêi, eol. tSO.ISi, édit. Lond. : «Vous devez accorder en particnlier sax 8a?anto le droit d'exprimer leurs opinions et de les enaei^ gner. Puisqae Totre pétrie est la seule dans le monde qui possède une aristo-
chaire, en présence du sénat, ces paroles généreuses : « 0 noble Venise, reine de TÂdriatique, si les prisons et les fers attendent les hommes qui t'annoncent la vérité, dans quelles cités, dans quelles campagnes, la vérité pourra-t-eUe encore se fiaiire entendre? > Le nonce l'interrompit ; mais le sénat se leva pour réclamer contre le nonce, et trois jours après la même chaire retentit des mêmes prédications. ^ Non que le sénat eût toléré de véritables assemblées de protestants en dehors des chapelles diplomatiques, mais il laissa tranquillement circuler jusqu'aux systèmes de Servet et de Socin. ' Cette indulgence avait un double motif: il importait de seconder une nouvelle brandie d'industrie, l'imprimerie et la librairie 3 il s'agissait ensuite de semer des obstacles à travers l'Italie à la Cour de Rome alors redoutée des Vénitiens.
Une réaction opérée après 1550 nous introduit dans une seconde phase. L'ombrageux Conseil appréhende d'avoir trop ménagé les novateurs, il craint que ce goût de réflexion indépendante ne s'empare à la fin des matières d'Etat. 11 a refusé son territoire pour la tenue du Concile qui immortalisa la ville de Trente ; il est décidé à se refuser aux changements de discipline, aux concessions touchant le temporel, à la suppression des cultes grecs, arméniens, mahométans qui sont in* dispensables à ses relation^ commerciales; il est résolu
eratie ▼éritable, qui a duré tant de siècles, et toigours fait la guerre à la tyisnnie, assurez aux gens de bien la liberté de penser, et que chez vous on ne rencontre pas ce despotisme qui pèse sur les autres pays. »
< V07 Boymio, Annali de' Capueeini, I, p. iM.
* Malgré les prières de Mélanchthon. Voy. ÀLtwoEEOBN, Hist. Mich, SêrwH, p. 84.
à ne se départir jamais du droit de faire juger les ecclésiastiques par lés tribunaux séculiers, pour tous les dé*lits qui ne sont pas purement spirituels^ il a soin de ne confier la juridiction ecclésiastique même qu'à un collège de prêtres presque indépendants de Té vêque. Mais, pour 6ter au Saint-Siège tout prétexte d'intervenir dans les affaires politiques, ce Conseil veille aussi à ce que le dogme romain soit invariablement respecté. Afin de se laver du reproche d'indulgence, * il entre dans les plans de restauration conçus par Paul lY, il livre sans commisération les hérétiques, il accorde l'extradition d'Àlgieri, il laisse périr dans les flots Lupetino, il traite durement ceux qui, semblables à maître Marot, ignoraient l'art
De parler peu et (}e poltroniser,
Et d*un seul mot de Dieu ne deviser.
Régime cruel, sous lequel il se passa, au delà des Deux-Chàteaux, des scènes nocturnes, fréquentes, parfois héroïques, depuis emportées par les ondes de l'oubli ! C'est dans une de ces nuits, dans une de ces gondoles que fut prononcé un mot qui rappelle la sublime réponse de Bailly tremblant de froid.*
* Voy. RATTf ALDi, Annales ad an, 1545.
* A roînait, le prisonnier montait dans la (^ndole ; un prêtre Vj attendait : on se dirigeait vers la pleine mer. Après avoir dépassé les Dcux-Cbftteaui, on rencontrait une seconde barqne qui suivait quelque temps en silence. Puis les deux nacelles se plaçaient Tune à côté de Tautre ; en travers, une planche était jetée. On y étendait le condamné chargé de chaînes et ayant une grosse pierre attachée aux pieds. Quand le confesseur avait fait son œuvre, les mariniers achevaient la lenr; le signal se donnait, les deux bateaux s*écartaient, et la planche, avec son fardeau, s*abiraait dans les ondes. Tel était raulo-<la-fé
En se hâtant de franchir trente années poor arriver à une époque plus humaine , on vint, à la ftEi du siède, le sénat reprendre la manière de ycir qu'il eut avant 1550.Cettemodi6cation* fîit l'ouvrage d'une sodélé, ou plutôt d'un homme, qui étaât l'àme de cette société. L'esprit qui animait Fra Paolo SarfH et la compagnie de Mauroceno, pénétra dans le Consal des Dix, avant de s'asseoir, dans la persomie de Léonard Donato, sur le trône des doges. L'influence exercée par ce dub est diose par&itement connue. Les savants, les honuttes d'Etat qui le composaient étaient avant tout Vénitiens, patriotes jaloux de la puissance et de la gloire de leur
vénitien par lequel on se glorifiait d*éviter reffnsion du sang et les lenleurs du bûcher. Celte sorte de supplice, infligée par rinquisition religieose, était bien distincte ties supplices auxquels llnquisition d*EUt condamnait. Geile-cl |Mrocédàii un peu difléremment. Dans le palais docal même» se trouvait un impasse ténébreux où les criminels tombaient finppés par des mains invisibles ; leur sang allait r^oîndre, par une dalle percée de trous, les eaux du canal sans laisser do traoes...~Le 19 février 1565, Rioetto de Vicena, assis dans une de ces gondoles terribles, pria qu'on lui rendit le manteau qu*on lui avait 6té avant de loi Ber les mains. « Quoi ! tu crains un peu defhrid! tu fremNet / Que Ceras-tu donc au fond de la mer? Pourquoi ne cherche9>4u pas à sauver ta vie? IVe vois-en pas que jusqu'aux puces mêmes elles fuient la mort? .j» ^« Et moi, je fuis la mort étemelle! m {Martyrotoguê de Genèce),
> « Brnmor venetua , » dit Campandla {de iÂb, ^rop., p. «). — A la difië* renoe des associations, qu'en parcourant l'Europe sur tes traces de Brano nous avons considérées avec quelque attention, le ridotto maurocenù était pl«B politique que littéraire ou philosopbique, quoiqu'il tbil de fréquentes séances aussi dans le Musée de l'historien André Morosini. On disait bien que ses membre9, teb que Nie Gontarini, L. Giustiniani, Jacq. Morosini, MoUno, Quirini« Marcello, Zani, Malipiero, étaient disciples d'Epicure el de Grénibnin ; qu'ils ne croyaient pas à l'immortalité de l'Ame, et que leur philosophie conduirait à desopinions aUreoses (Yoy* Diaeorm oneêoeruHcQ eopra U gevemo de* «iffi* Keiu-, p. 7e-79). Mais les convictions de Sarpi n'éuient ni plus immorales ni phis impies que celles d'Arislote. Sarpi distinguait deux sources de connaissances : la sensation et la réflexion, ei il accordait à l'homme» pour vertu distinctive, virtà dûtùiltoa, une intelli«snoe acUve, mteUeUo a^enU (Voy. PoacABnii, IhUa Itlt. omas^ p. 30n, aq). Les croyances de Sarpi étaient» comme celles de Mocenigo (Gfr. Mil. Jfocanifo. umven. mwI. ad Aomi»jMT/hel.), esseniiellementpratiqueaet sociales, et les drconsUnoes leor avaient donné une forme singulière, c'est-à-dire fai haine de Rome et de l'Espagne.
cité. Ce sont eux qui éclairèrent et yistifièrent Venise,* qaî décidèrent les querelles de territoire et de préséance, les différends canoniques, et qui valurent k la république l'interdit et rexcommunication. Ce sont eux qui conseillèrent au sénat de continuer à s'effacer au dehors, par le silence et l'obscurité, de ne plus éyeiller les soupçons de l'Autriche et de la Turquie, et en même temps de déployer une inflexible fermeté avec les puissances voisines, surtout avec les papes.' « Nous sommes nés vénitiens avant d'être faits chrétiens, » voflà le mot qu'ils remirent en circulation : « Soyons esclaves de nos lois, pour demeurer toujours libres, » voilà la maxime qu'ils remirent en honneur.
De là trois mouvements, trois périodes à discerner daas les annales vénitiennes au XVI* siècle. Ce qu'il y a de constant se réduit à ceci : Venise se règle continuellement selon ses intérêts politiques, et si ces intérêts sont mieux servis par la liberté, Venise est libérale. Parce que son négoce, ses alliances, ses études lui imposent des égards envers les étrangers, Venise est plus généreuse envers eux qu'envers les régnicoles, vénitiens ou italiens. Le dogme, la philosophie, les opinions ou les croyances qui n'ont pas un lien immédiat avec les intérêts temporels sont presque indifférents aux Dix,
' Voy. n^OssAT, Corresp.,, I. au roy^ 80 décembre 1597.
* Gràœàoetle société, Veoise reconnaît, dès 1589, Henri IV pour roi de France, ef met en prison les inquisiteurs qui prétendent s'y opposer. Le pmdeot Giément VUI enToie en 1595 la rose d'or à la signora Grimàni, épouse du doge, sœur des Moroûni ; Sarpi, le teologo délia Mrent». republicot ce théologien qui se disait catholique en gros et protestant en détail, reçoit trois coups de styltft ^l0 «ftto» dilr-il, délia ehieêa romana) , dans un guet-opens dont BeUaimin avait eu b générosité de Tavertir. Voilà quelques faits qui t«\nioignent de rimportanoe de ce club mieux que toutes les considérations générales.
200 JORDAISO BRUNO.
bien que cecoaseil ait un soin paiticuliwdela jHresse :* par conséquent, lorsque le tribunal de b foi invoque l'assistance du sénat, et que cette assistance favorise ou du | moins ne froisse point les intérêts de Venise, le sénat i obéit au Saint-Siège. La possession de Ferrare lui semble plus précieuse que le maintien de la liberté de conscience . Mais si telle est Tindépendance vénitienne, s'il n'y a d'autre égalité qpe celle du domino noir et de la noire gondole, celle d'une complète soumission aux Dix,^ celle d'un silence profond sur les affaires publiques, et d'une méfiance mutuelle omcemant les causeries politiques, d'où vient que de Tbou lui-même' croit qu'on « respire à Venise l'air de la liberté, et qu'on y vit en citoyen? » D'où vient l'attachement des nationaux, l'admiration des étrangers pour une ville où le sbire joue un rôle si terrible?... C'est qu'ils confondent la liberté de penser avec la liberté des mœurs.^ Quiconque pouvait se contenter de vivre dans le plaisir et dans le luxe, de s'abandonner aux jouissances des arts et des lettres» aux dissipations faciles et variées d'une société gaie et légère; quiconque savait se réduire à couler ses jours, comme dit Bodin', « au milieu de cette grande douceur et liberté de vie, donnée à tous dans une ville fondue en plaisirs et voluptés, » devait mettre Venise au-dessus tout. Par son perpétuel carnaval, cette cité
1 ff 12 eonsiglio dé* X ehe ebbe la particolar preiiiimsa <Mia emmra» (San- M, Slor, civ. FtffMx., i; X, c. 3, a. S).
* Ce D*ost pas sans apparence de raison que les jugements de oe conseil ont été assimilés aux arrêts de la cour wehmique de Westphalie.
* Ad ann. 1572, à propos de Donato Granotti de Florence.
* Bruno luinnéme semble avoir donné dans celte méprise, par ei. p. 95, Ogfp. a.
* ËMla RépyblifU9t p. 1050. p. 837.
antique passait pour la ca{Htale du monde élégant, pour réoole des bonnes manière».* La gondole était pour les gens de plaisir, en Europe, le signe des fêtes, des chants, de Tamour, de tous les amusements alors connus. Venise, enfin, était la ville des spectacles et des diver* tissements, tandis que Rome était la ville des cérémonies,' et Florence celle des monuments. Pour conserver cette réputation, le sénat s'appliquait à procurer à ses hôtes, à ses sujets, les n(d>les émotions du goût et de l'esprit. Les Vénitiens, qui eux-mêmes avaient plus de saillie que d'imagination, et moins de chaleur que les autres Italiens, aimaient par instinct les lettres et les arts; ils s'enorgueillissaient de posséder les restes du Titien et de Paul Véronèse, d'avoir enseigné le grec à Henri Estienne,' d'avoir donné le jour aux Manuces, d'avoir été loués par Tycho-Brahé.^ Labiblio-
* « Venise et terre des Veoiliens, doooes et plaisantes habitations » (Bban- TOSB, Homm. lit,, t. II, dise. 61). Les jeunes nobles du Nord accouraient se Amaor sur ce thé&tre, au cfaagritt de leurs mères, effrayées des désordres d'une ▼ifle qui, disaient-elles, contenait plus de femmes que d'hommes. « Cela n'est qulnuDain, eosn di uomo, » répondait le Vénitien, à propos d'un libertinage que Tattstcrité germanique maudissait (Voy. de l'Etoile, Journal, I, p. 153). Boger Ascbam, Ben Jonson, Hall, avertissaient les Anglais qu'on perdait à Venise avec ses écus et ses mœars la santé et le salut éternel. Shakespeare lit pins d'impression en se moquant de l'air avantageux, contracté sur ces canaux animés, au bruit des rames, an fond de la gondole :
Tou bave swam iu a gondola.
{As you like tf, aa. IV, se. t).
* Bruno sobsliioait Naples à Florence *. «■ Vmexia, Roma e Napoli :^ In' pmu trè eiità eamiite la vera grandessa di tutia Italia, per ehè la prima ^ fue/r alire tuitê, ek« rutano , è di gran lunga infèriore a Vultima di fveKtf » (I, p. 98).— C'est que Bruno éuit napolitain. Aux yeux du Tasse, les Irob preôiières villes du monde étaient aussi Naples, Rome, Venise. En cornpttaot Rome à Venise , Sonnazar s^xprime ainsi :
IJiam homines dicAs, banc posuisse Deos.
' Estienne y apprit aussi à mépriser les mœurs italiennes. Voy. Apolog, p. Bérod., p. 9Î-97.
^ En léte de l'exemplaire que la bibliothèque de Saint-Marc conserve de
202 JORDANO BRCNO.
thèquè de Saint-Marc rivalisait avec celle da Vatican, avec les bibliothèques de Laurent ou des Estes. . .* Estil surprenant qu'une telle profusion d'agréments ait fait croire aux contemporains que les merveilles intellectuelles des Athéniens étaient ressuscitées à Venise?
iir
Nous sommes en 1592, c'est-à-dire à l'époque où Venise, passant tour à tour de la soumission à la rébellion, tantôt cédait, tantôt résistait au Saint-Siège. Montrons que cette alternative se réfléchit dans la conduite que les Dix tinrent à l'égard de Bruno.
C'est en s^tembre 15^' que le Père inquisiteur s'empara de la personne de Bruno, et le fit détenir dans les prisons que b république mettait à la disposition du Saint-OflGice, aux Plombs ou aux Puits. Son arresla-
VÂstronomim instaurata Mechattica , od lit ces mots écrits de la mio dn graod astronome : « t^Kim atqme iikttirmimœ venetianœ ReipubUcœ tub" misa» dUmo miitU Tyeho-Brahê fnafm^ropria,» Cfr. aussi ses Progymnatmata (1587) Galilée professait à Padoae, voià ce qu'il faut se rappeler.
1 Deux académies furent fondées» sous les auspices du do^e, dans le courant du siècle ; elles comptèrent au nombre de leurs associés des poêles tels qoe rélé^ut Vioaro, des philosophes comme ring^nienx Gasp. ConUrini. Ces sodélés furent citi^ pour leur esprit, plus encore pour leurs banquets , leur «u/AirdffMc, convtlt.
« Avant que le document de Venise Wt découvert , les historiens les plu» bienveillants ne faisaient commencer remprisonncment qu*apr6s 1595. Ordinairement, c*est 15M qu*on donne pour la date authentique de rincarcération.
VIE. ao8
tion fat promptement mandée an grand4nquisiteur siégeant à Rome. Celni-cî (c'était alors San-Seyerina, dont le nom véritable est Santorio) ordonna sur le dîamp qa^on le lui envoyât sous bonne escorte*, à la pronière occasion. Le 38 du même mois une occasion sâre se {Hrésenta; et le Père inquisiteur , accompagné du vicaire des patriarches et de l'assistant de l'inquisition, Thomas Mwosini, se rendit aussitôt auprès des 8ages (savi)j pour solliciter, au nom de son Emi* nence, sur les motifs suivants, l'extradition de Jordano :
« Cet homme, dissdt-il,* est non-seulement hérétique, maâs hérésiarque;
» II a composé divers ouvrages où il loue fort la reine d'Angleterre et d'aubres princes hérétiques;
» U a écrit différentes choses touchant la religion et cwiraires à la foi, quoiqu'il les exprimât philosopbiquemait;
» II est apostat, ayant d'abord été dominicain ;
* Il a vécu nombre d'années à Genève 'et en Angleterre;
» Il a été poursuivi en justice pour les mêmes chefs à Naples et en d'autres endroits. »
Après cette énumération, le Père inquisiteur pressa vivement^ se montrant aussi bien informé de tout ce . qui concernait le prévenu, que si depuis vingt ans il ne l'eût jamais perdu de vue. Les Sages hésitèrent, éludèrent; la matinée s'écoula; après dîner, le Père inquisiteur revint et redoubla d'insistance. Enfin les savi refiisèrent en ces termes : « Attendu que l'affaire est de conséquence et d'importance , et que les occupa-
204 JORDANO BKUNO.
lions da œnseil sont nombreuses et graves, il est impossible de prendre aucune résolution. »
Pendant que la gondole s'éloigne sans le prisonnier/ et que celui-ci s'agite derrière d'odieux barreaux, pesons tranquillement quelques paroles du P. inquisi* teur. Le Nolain, malgré son langage philosophique, est déclaré hérétique et même hérésiarque : quelle secte nouvelle avait-il fondée? Il est appelé hérésiarque, évidemment parce qu'il était difiQcile de le ranger dans l'une des hérésies connues. Il a loué Elisabeth et d'autres princes hérétiques, il a habité Genève et l'Angleterre; pourquoi l'Allemagne n'est-elle pas mentionnée, étant, aussi bien que l'Angleterre, * le siège de l'hérésie? C'est que le P. Inquisiteur n'ignore pas que Venise tient à ménager les luthériens, les Germains, et qu'elle aime infiniment moins la commerçante Angleterre que la studieuse Allemagne, comme le roi d'Espagne s'affligeait aussi davantage de la perte des âmes en Angleterre, de ces âmes que VArnuida devait sauver. '
11 en était également affligé, cet autre Espagnol qui citait Bruno devant son tribunal. Pour mieux compreiî-
* c (xentil garzon che da) lido scioglieste
La pargoletta barca, e al remo fraie Vago de! mar lindotta roan porgeste, Or lei repente acc&rio del tuo maie. etc. »
(BBtNO, H, p. 3M].
« « Ovt rher$Ha ttneva la sua «ed* » Costo. Comp. deirutor. del regno di SapoH (1591), p. 8(1. — U* P. Daniel Ini-mème, en parlant d'Henri IV, dit : M Quiconque a des liaisons avec les héréliques est de leur religion, on n*eD a |K>int du tout. »
' Pourquoi Luther n*cst-il pas nommé, malgré les ôluges que Bruno lui avait donnés? — Voy. Costo, L I, p. S39; Bbvno, 11, p. tu.
dre te zèle que SaïK^verina développa dans cette occurrence, il est bon de. rappeler les affronts qu'il venait de dévorer , et les pieux moyens par lesquels il cherchait à se distraire ! S'il est vrai que Bruno avait eu des démêlés avec le clergé napolitain, il devait être connn de lohgue main de SantCMÏo. C'est à Naples que ce cardinal avait fait ses premières armes, en persécutant pêle-mèie humanistes et protestants. S'il devint chef de l'Inquisition, c'est à ces premières ri* gueurs qu'il le devait, non moins qu'à la joie dont la Saint-Barthélémy le pénétra. ^ Quelle activité il mit à souffler les feux de la ligue! Intime ami du comte Olivarez, il rédigea en i 589 le traité par lequel le Saint- Siège et l'Espagne s'unirent contre Henri IV . Il espérait èbreréccunpensé eh janvier 1592, il allait être élu pape, et déjà il avait adopté le nom de Clément, comme pour faire oublier son indémence passée, quand sur la fin du conclave le sort ayant brusquement tourné, Aldobrandini reçut la tiare, et prit le nom prématurément usurpé par San-Severina. Cet échec fut*il de nature à adoucir ' son humeur altière et vindicative ? Non : si d'abord il avait été, peut-être, du nombre des cardinaux qui honorent la pourpre, il ne fut plus à la fin que du nombre de ceux qui en sont honorés.'
San-Sevërina fut toutefois obligé d'attendre six ans, — dtô satis. ' L'extradition de Bruno n'eut lieu qu'en
* c Quel eeUbre gU»mo lietiuimo o cattolici^ » disait San-Severina de' la iouméedont leobanoelierde THôpital eût Toalu perdre le souvenir - Excidat iiia diei !... CkHup. M. P. MÉBinâB, Chronique du régne de Charlee IX, préf.
* DictiDCtioo imaginée par le cardinal de Lorraine. ' Scioppius.
1506. A quoi tint ce retard ? Potirqooi le sénat résista~t-il si longtemps? Bnino avait été dominicain : or, quand il s'agissait d'abandonner un religieux, les Sam avaient coutume d'être de composition facile. Bruno n'était ni vénitien, ni transalpin; deux circonstances qui eussent pu lui garantir la vie. Des étrangers, dtà^ ambassadeurs (ainsi que cela était arrivé pour Lupetino) prirentnls intérêt à sa cause? Il semble plus probsd)le de conjecturer que Sarpi'le défendait, le grand Sarpi qui n'hésita point à soutenir Galilée contre les dominicains de la Lombardie. ' Ce qui parait corroborer cette supposition, c'est que Bruno fut livré dans le temps que Sarpi était absent de Venise. Quoi qu'il en soit, Bruno fut embarqué pour Rome, précisément cent ans après que le sénat eut abandonné i Paul II, implacable ennemi des lettres classiques, le fondateur de l'Académie de Rome, Pomponio Léto. Ce triste catalogue ouvert par Léto fut clos par Bruno en 1596.
On devine ce qui remplit les deux années que Bruno traîna ensuite dans les cachots de Rome. Mais à quoi furent occupées les six années passées dans ceux de Venise? Six années de morne et sévère silence ; quel long et plaintif monologue ! Ce que Bruno avait le plus redouté, c'està-du-e que l'entreprise commencée ne fût interrompue,* se réalisa pleinement. La maturité de son génie con-
1 Tous les ttTants d*IUlie considéraient Sarpi comme leur protecteur. J.-B. Porta, qa*on doit considérer comme un des maîtres de Bruno, exprima la pensée de tout le monde en appelant le célèbre Vénitien « un génie universel, nahu ad Bneytlcpœdiam, Thonneur et Tomement, non de Venise •^^onlement, mais de lltalie et du monde, non tmnhim Vmêêtm «rèif, mU Ualiœ, êêd or6ii tpiênéor H ommmmUmm » (Mofto Mtf., p. liT, édit. ISti) \oy. M. PiBTBO GiOBDARi, OpêM (18M), p. t09. sq.
* m VineomtnHata im^prtM fin iniêrroiia » (II, p. U'
vie. a«
sama se» meilleures forces sans fruit, eutre les humides et infectes parois d'une prison. Ce front amaigri n'était pas iiadt à la solitude murée, où il n'y a plus d'entretien ni avec la nature, ni avec l'amitié; où le moi n'a d'au* tre compagnon que lui-même, s'il ne sait pas invoquer Dieu. Bruno savait k'èver, mais il n'était pas épris de l'isolement; la société et^ la création étaient les indispensables aliments de sa verve. U était pen^ur, métaphysicien; mais son intelligence avait besoin d'être excitée par de doctes battements de mains. Tout admirateur qu'il était de Pythagore et de Proclus, il n'étsût pas d'avis qu'il fallût cacher sa vie; * il croyait plutôt qu'elle noi^ a été accordée pour nous faire connaître. La parole était une double nécessité pour son esprit. Àvaitril au moins la permission de lire, ou les distractions de l'écriture ? U était, sans doute, moins heureux que Campanella; celui-ci non-seulement eut la force de supporter la torture, pendant quarante heures, ' avec une fermeté plus que Spartiate, mais il eut l'adresse d'écrire ^ à ses amis pour soutenir lem* courage, et sa captivité noui^a valu quelques sublimes canzones sur la liberté dans les fers, l'inattaquable et
invisible liberté de l'âme Chronique lugubre, dont
Bruno et Campanella remplissent une page touchante et que les siècles respecteront, — asre perennius.
Durant cette agonie anticipée, l'Europe assista à des érénements importants, surtout pour la cour de Rome; et le prisonnier de Noie, l'infatigable voyageur, n'en
* AMi ^tÀ9fle«. — La maxime ooatraire est de Plutarqae.
* « Plui quam $partiana nobUitaiê » (Ctpbiaiii, Vita Th. Camp.^ p. 17).
* M Ne in tormeniiê defieerent » (Campan blla, de Lib. prop., p. 15).
sut jamais rien. Philippe II moarat, Henri IV entra dans Paris. Avec Philippe, monarque plus puissant qae glorieux, aussi taciturne que fourbe, aussi cruel que voluptueux, non moins dissimulé que superstitieux, monarque qui avait joué le premier rôle sur le théâtre de l'Europe, mais non le plus admiré ni le plus estimé, qui avait dépensé 6000 millions de ducats, et le sang de 30 millions de sujets, sans jamais avoir été sur un champ de bataille, qui avait concouru avec Torque- ^mada à 6000 auto^a-fé , et que l'indépendance de sept petites provinces réduisit à la pénurie ; avec Philippe II, s'évanouit le principe du despotisme en Europe. Par l'avènement de Henri IV , par Inédit de Nantes, la politique fut déclarée séparée^ indépendante de la religion, et l'équilibre des Etats se trouva rétabli. Dans cet intervalle, de célèbres naissances compensèrent des morts célèbres. Mazzoni et Montaigne disparurent en même temps qu'Ercilla et Tasso; Patrizzi aussi, l'adversaire heureux du Stagirite, s'éteignit, mais comme la lampe d'Arioste, faute de cire ou d'huile. * La divine Providence daigna seconder le progrès des hommes qui pensaient. Gassendi et Descartes vinrent au monde, pendant que Bacon publiait ses Essais. Campanella et Cerda continuaient à vivre, bien qu'enfermés encore dans les geôles de Naples.
Ce qui se passa dans la prison romaine, entre la congrégation du Saint-Office et le philosophe napolitain, nous a été raconté succinctement par Scioppius, té-
— Come il debi] lume toole,
Oui cern mandii ed altro io che sit tece«o. > •
(Oau Fnuoso , XXI\', 81).
moin du procès et du supplice. Après Texamen des pièces qu'on semble avoir comprises et expliquées l^ntôt avec une résolution arrêtée qu'impartialement,' CD procéda aux interrogatoires qui'se succédèrent rapidement.' Quand on crut avoir convaincu le criminel, 00 entreprit de le convertir ; mais cela parut bientôt impossible. On le somma dès lors, sous peine de la vie, de déclarer que ses opinions étaient erronées, ses ouvrages impies et absurdeç, faux en religion et en philosophie, ' en un mot, de se rétracter sur tous les points. Les premiers^ théologiens^ de Rome ne dédaignèrent pas de discuter avec lui et rivalisèrent d'habileté pour l'amener à leurs croyances et le subjuguer. Peut-être, après les vaines tratatives de San-Severina, le souverain pontife luimême descendit-il à l'exhorter fraternellement,^ dans l'espoir de faire tourner à la gloire de l'Eglise l'éclatante rétractation d-un incrédule si opiniâtre. Se rétracter, * il ne le pouvait sans mentir à ses convictions.^ Quelque- {(Ms, entraîné par le désir de vivre, plus que par la crainte de mourir, il balançait, il flottait incertain,^ comme Huss
< LMnterprétation qu*oii fit du titre de la Bit& triomphante en est une preuve.
* « Sœpius est examinatus » Scioppivs. Rien n'autorise à supposer que Bnmo fut soumis à es qu*on appelait le « rigoureux examen, » c'est-à-dire la torture. Ce moyen de procédure était inutile, puisqu'il n*y avait nul donte sur « natention. »
* c Portenta. » — « Horrenda pranùsque absurdissima » Saop.
* « SumnU tKeologi » Saop. — Parmi eux, le plus grand controversiste da temps, Bellarmin ; esprit méthodique, écrivain remarquable parla précision du langage; aussi étranger aux invectives qu'opini&trément attaché aux principes nltramontains.
* « Fratemi» Saop.
* Sa philosophie lui semblait une vocation céleste, un apostolat; il méprisait ks philosophes qui ne Causaient de la philosophie qu'un métier, « Messieurs les régents de philosophie » (Dbscabtbs.-— Voy. de Immento, p. 145).
^ L'histoire de Dominis et de Moiinos montra d'ailleurs que la rétractation ■e procurait pas la liberté.
* RiXHEK et Son (p. S33] expliquent la versatilité que Sdoppius reproche
•JIO JORDANO BRUNO.
et Jér6ine avaient fait. D'autres fois il tentait de se jusUûer, de se défaadre, en raisonnant sans égard pour les hommes ni pour les choses, et répliquait avec une confiance in^ranlable. Il ne renia point lâchement les affections qu'il avait vouées à certains protestants, ou à tel philosophe en discrédit. Seulement il faisait effort pour gagner du temps : quarante jours, puis quarante jours encore... ^ Comptait-il sur la mort duGrandrlnquisîteur , ou sur quelque autre accident propice ? Dans cette voie il lassa, il épuisa la miséricorde du saint-office qui se crut joué. ^ Le 9 février 1600, il fut eonduit au palais qu'habitait San-Sevmna. Là, en présence des plus illustres cardinaux, des plus savants théologiens, 'consulteurs du saint-office, personnages qui surpassaient tout le monde par leur âge, par l'expérience des affaires, par la connaissance de la théologie et du droit, en présence enfin du magistrat public, du gouverneur de Rome, Bruno fut forcé de s'agenooillar ' et d'écouter sa sentence. U fut excommunié so-
à Bruno, en disant : «c Llnquisition avaJt coutume de varier ses interrogatoiFCs sur les mômes griefs, de loin en loin, sans communiquer à l'accusé ses premières réponses, ses assertions primitives, que Taocusé lui-même peut-être ne se rappelait plus et que les juges entendaient à leur guise. »
< Durant ces intervalles, le saint-office était occupé à Texamen d'un grave différend, celui des jésuites et des dominicains au sujet de la Gr&ce. Le cardinal Madruce entendait les parties et leur défense, conférait avec les arbitres noronés et travaillait à Tinvention de termes devenus célébras, tels que grâe« tugUante, grâce efieace, grâce versatile, grâce coneomitatUe, êcUncê moyenne. eongruiMmCf pouvoir jprochain. L*événement de cette affaire épineuse fui de prescrire partout une difBcile neutralité, sinon un silence impossible. Les interrogatoires de Bruno et les conférences nommées de ouxiHiê remplirent les aimées 1598 et 1589, mais ces dernières furent refirises après 1609 et apsès la moK de Clément VUI (Voj. Jaeq.-liyac. Sbrkt, Hiit, congr^, ^ auxiMs diviruB gratim).
* uVt pontiM^m et in^Uiiùmmn deluderaft » Sounp.
3 « Gemibus flexii, » — « /n ginocehio avanti di twi', » dit fi^Uée 9mx cardinaux, pieds nus, en cbemlse....
VIE. Ml
lenneUemeot et dégradé. Sa s^itenee, motivée sur un F6ck détaillé de sa vie, sur une analyse rigoureuse de ses écrits, siir l'inutilité des essais tentés pour le convaincre dirétienneoient, cette sentence redoutable fut lentem^it et hautement prononcée. Les cachots de llQqili$ition s'ouvrirent, le condamné passa dans la, prison civile ; sous les yeux de cette auguste assemMée, la lecture finie, il fut remis aux huissiers du gouverneur. Le bras séculier, c'est-à-dire la police, fut invité à le punir avec autant de clémence qu'il se pourrait, et sans r^)andre de sang, « ni quam clementissme et dtràsangums effusionem punir etur : » formule reçue pour le supplice du feu. Un délai de huit jours encore bi fut accordé pour la confession de ses crimes. Gomme il s'obstinait à n*^ point avouer, on le maia enfin en grande pompe au Champ-de-Flore pour les expier; il y fut brûlé dans la journée du i 7 février 1 600. La tranquillité que pet homme, jeune encore,^ et naturellement irascible, moptra à l'heure où le jugement fut lu, ne Tabandomia qu'un seul instant. Après avoir entendu avec €9)ipe Ij^ longue sentence , un seul mot lui échappa : « Je soupçonne, dit-il en relevant la tête avec fierté, en quittant la posture de l'humiliation, — je soupçonne que TOUS prononcez cet arrêt avec plus de crainte que je fie l'entends,' majori forsitan cum timoré sententiam m me fertis quam ego accipiam. » Ses yeux gardèrent leur feu, son front sa sérénité; sa démarche ne cessa
* Du moins en comparaison de « ce bon yieillard » de Galilée, di ^[uetto bwm veeehio,
* ITafbiblissons pas la belle énergie de ce mot par les parallèles qa*on lui fit sabir avec les réponses d'Anne du Bourg, d'Apollonius de Tyane, de Socrate.
d'être noble et assurée, en face d'un immense concours de peuple, et sa contenance fut toujours digne, même au sein du brasier. Quand le supplice lut accom-* pli, les cendres de Bruno fiirenf jetées au vent, afin «r qu'il ne restât de lui sur la surface de la terre que la mémoire 'de son exécution. » En parlant ainsi, Scioppius luinnème ne peut lui refuser le témoignante d'une rare constance. Les dominicains pouvaient dégrader le moine; rien, ni promesses ni menaces, ni chaînes, ni flammes, rien ne vint à bout de dégrader le philosophe. Le pardon qui semble avoir manqué au cœur des juges, remplit peut-être les derniers jours, les derniers soupirs du condamné. Certes, si cette mort n'est pas une preuve de vérité quant aux doctrines, elle est du moins une marque de grandeur quant à l'âme.
Bruno sê souvenait peut-être de maints passages où il avait défié la mort avec un stolque dédain : Pejor est morte timor ipêe mortU, etc. (H, p. 401).
Chi non mi fa temer fortuna o morte ? (H, p 16).
Voy. surtout I, p. Si3, où Bruno, après avoir cité Ovide {Jlïétamorpha$e9 XV, t5&-159, 165), et VEcclésiatte 1, 0 , prouve éloquemment que la perte de la vie n'est pas la perte de Tenistence, lajattura de Vesâere, ewura la quai pazzia erida ad alte voei la natura, T. II, p. 367, il loue Epicure d^avoir appelé son dernier jour, l'ultimo giorno, le plus heureux jour de sa vie, feliciê- Hmo giorno di nosira vita (Comp. CicàsoN, de /lm'6. bonor, et maior. H, 30, et la note 30 de M. V. Le CLBmc) .
On raconte de même qu'Algieri, son compatriote, « effraya par sa constance et sa magnanimité les spectateurs de sa mort » (Voy. P. I, p. 91). -- Walter Raleigh, mort sur Téchafaud, Ta dit : « Un homme qui pense ne peut que bien mourir.
Who oft doth think, must needs die well. »
Après avoir raconté simplement, à Taide d'un trèspetit nombre d'imparfaites notices, la fin tragique de Bruno, il nous reste à passer brièvement en revue plusieurs points qui s'y rapportent et qui ont occupé, dans les deux derniers siècles, une foule d'écrivains estimables.
L'anecdote du crucifix doit être rappelée en premier lieu. Devant le bûcher, di1>-on, un crucifix lut présenté à Bruno, qui, loin de le porter à ses lèvres, détourna la tête. Pareil mouvement iîit attribué avant lui à Ricetto,^ après lui à Vanini. Tout en plaignant Bruno, demandons-nous s'il pouvait lui être facile d'aimer un symbole qu'il avait vu servir d'étendard sanglant aux ligueurs, et que Philippe II serrait dans sa main gauche, d^aque fois qu'il signait d'inlames ordonnances? Pouvait-il accueillir avec une joie franche l'image de Dieu offerte par ceux qu'il appelait, à tort peut-être, ses bourreaux? Oui, Bruno eût mieux fait de mourir dans l'humble foi de l'Evangile et en répétant les di-
1 « Ricetto fnt mis lié et garrotté en une gondole. Il y avait un certain prestre qui allait avecque eux, lequel lui présentant un crucifix de bois à baiser, Tadmonestait de se réduire, pour mourir en la grâce de Dieu, en se réconciliant à la sainte épouse de Jésus-Christ, à savoir TEglise romaine. Mais Ricetto, rejetant îe bcisj pria le pauvre prestre et les autres de la compagnie à se désespérer des lacs du Diable, et venir à Jésus^Christ pour vivre selon TEsprit, et non selon la chair » (Martyrologe de Genève, p. 573). Ceux qui ont fait de Bruno un calviniste ont cru qu'il avait repoussé le crucifix parce qu'il y voyait une marque d'idolMrie, conformément à cet article du décalogue : a Tu ne te feras point d'image taillée, ni aucune ressemblance, etc. » (Exode XX, 5). Us ont pensé qu'il n*eût pas de même répudié la croix. Il est inutile d'ajouter que le philosophe attachait peu d'importance à cette distinction, qui semblait alors fondamentale.
aii JORDANO BRUNO.
vînes paroles du Christ : Mon Père, je remets mon esprit entre tes mains!... IVtfti* tout chrétien à son tour doit convenir que ce trépas fut exempt de faiblesse à la fois et d'orgueil, que c'était taincre la mort sans répugnance et sans ostentation. Quand Bartoccio ^éh cria en 1569 du sein des flammes! «Yictbil'e^ victoire ! » ses ennemis mêmes furent étdtitiés^le ^itenets impassU)le de Bruno est plus imposant. Et s'il est Vrai que pendant ces longues heures il redisait les Hlt>kâ de Plotin expirant : « Je fais un dernier effort pour ramener ce qu'il y a de divin en moi à ce qu'il y a de ifi^ vin dans l'univers ; » > sî t^He paraît être là manière dont meurt un panthéiste, mérite-t-elle notte colèfeî Autre anecdote. Un jouf Bruno avait dit à Londi^s^^ en plaisantant, que s'il lui arrivait de mourir en terre catholique-romaine, fût-ce à midi, ses restes s&r^etlt accompagnés de cinquante oti cent torches. Cette prédiction s'est accomplie, comme l'ont remarqué certains critiques, d'une façon prodigieuse. Un mot que Brano s'adressait comme encouragement, et dont il avait fait en quelque sorte sa devise, a trotivé aussi, selon d'autres biographes, une sinistre application : k Si tKeu te touche, tu seras un feu ardent,
« Nam tangente Deo, fervidus ignis eris. »>
* « ni(f«99au rè Iv iifiXv BtXov âvâyccv npbi t4 !v t& îravri 9ctoy ï> {PoTphyt: Vit, Plotin, ~ Voy. aussi M. Barth. SAi?iT-HiLAiBB, de récoh d^Âlexânârièt
p. XXXIV, 18(5}.— Bruno croyait, comme Montaigne, ce jour un « mattre jour. Juge de tous les autres » (Voy. Etsais, II, 16, éd. V. LE Clbbc) . Il se mppet'à plusieurs fois le principe de Pylhagorë (par ex. I, p. S83), qu*il lie faut p^s craindre la mort, qu'il faut s'attendre au changement. — «Je fends les tîeùi et m'élève à riniini,
» Ma fendo i cieli, e a TiDÛniio m'ergo » (tl, 16).
* Cette pensée brillante a été rapprochée du motd'0?ide : Est beus in hohiê;
VIE. StS
C'efll dans le Chanip-de-Flore que FattUnla^é fîit eiécaté. Or^ c'est de cette place que Bruno avût dit, à Londres aussi, qu'elle était le rendes-Tous de la canaiUe de Rome. * Sur cette place qui est située en iace du théâtre de Poni^, et on le cadaTre de Dominis iîit brûlé phis tard^en 1624, avait retenti jadis le cri des (^iateurs : César, ceux qui ront mourir tesahient, Ave, Cœsar, morituri te salutant; ce cri qui y fut renouvelé, pendant le moyen-âge, par les magiciens et les atfiées, dans une autre sorte de spectacle.
La date du supplice n'est pas moins notable que le. liea. L'année 1600 marque en philosophie une ère non* Telle, potur ainsi dire inaugurée par l'auto-da-fé du Nolain. Dsms les fastes de la papauté, elle est signalée par un jubilé solennel. Chose singulière I au moment où Phi* lippe II venait d'être enseveli, ClémentV III crut toucher à l'heure où l'ancienne foi allait reprendre tout son empire. Henri IV ayant fait sa soumission, le pontife chargea un apôtre dont la mansuétude égalait le zèle, François de Sales, d'aller jusque dans Genève tenter le vieux Théodore de Bèze, et lui oflrir une pension de 4,000 écos. Le 1«' janvier, Oément-Vlll commença par l'ouverture de la Porte-Sainte une longue suite de cérémonies dont la mémoire survécut à son pontificat. L'af-
agîtantê caleseirmu illo. Bruno Pexplique quelque part (H, p. 368) en disant : « Vnlcaîn habite dans tons ceux qui aiment, in tuiti gli amanti i queito fabro ^Mktmo. » On peut, en rappliquant par allégorie à la mort de Bruno, la compirer à rinscription que Hug. Grotlus fit en rbonneur de Jeanne d'Arc :
Nec fas est de morte qaeri ; namqae ignea tôt* jkiit Bunqaam, aut solo debait igné mori !
flnence des peiq>les n'était pas mcmidre que la magnificence des fêtes pienses de la ville éternelle. Ceux qui n'étaient pas Tenus pour gagner des indulgences, étaient attirés par la curiosité, et parmi ces derniers un grand nombre de protestants, comme le prince Frédéric de Wurtemberg. Toute cette foule confuse de riches et de pauvres, dont les flots rappelaient les plus beaux jubilés, assista à l'horrible scène du Champ-de-Flore. Des auteurs favorables à Bruno, et quelque peu superstitieux, ont fait observer que cette même année fut plus funeste (][u'aucune autre aux cardinaux. Le 1^ janvier mourut le Polonais Radzivil, le 2 le Vénitien Prioli, le 90 février l'Espagnol Inigo d'Âvalos, en avril l'Italien Madrucci, puis Deza, ensuite André d'Autriche, enfin beaucoup de princes de l'Eglise.
Bien d'autres circonstances ont tourmaité les historiens qui nous ont précédé. Des amateurs de curiosités inutiles ont manifesté quelque surprise de ce qu'avant de brûler le Nolain, on ne l'eût pas décapité comme Carnesechi , qu'on ne l'eût pas pendu comme Paleaino, qu'on ne l'eût pas étranglé comme Monti, qu'on ne lui eût pas percé la langue comme à Gamba, de peur qu'il ne haranguât les assistants. Nous sommes surpris, pour notre part, que Lacroze, cédant à cette manie, n'ait pas établi de parallèle entre la fin de Bruno et celle d'un gentilhomme polonais, Casimir Leszinski, accusé d'athéisme et condanmé à mort par la diète de Grodno. <r Le corps, dit Lacroze lui-même, fut brûlé (le prétendu athée eut la tète tranchée avant d'être brûlé), et ses cendres furent mises dans un canon qu'on tira en l'air du côté de
la Tartane...»' (kMiimaitpeutK>n se plaire à parcourir cette galme de sombres tableaux?
Après b question de savoir si Ton coupa la langue à Bruno, s'est présentée celle de rechercher si on le vêtit du san-benito, c'est-à-dire de cette chemise de soufre, en forme de scapulaire, qui a sur chacune^de ses pièces une croix de Saint-André, des flammes et des diables. Le san-benito était mis à tout le monde; et pour Bruno il était propre, selon la remarque d'un antiquaire, à lui rappeler qu'il avait dédaigné le crucifix, mé les flammes étemelles et loué Satan.
Une discussion plus sérieuse s'est élevée, lorsque deux auteurs italiens ont avancé que Bruno avait été brûlé en effigie, c'est-à-dire que la police avait fait £ûre, soit en carton, soit en paille, un mannequin de la stature de Bruno, l'avait fait habiller de son costume ordinaire, lui avait fait mettre le masque le plus ressemblant; et qu'au-dessous du tableau qui portait le jugement écrit en gros caractères, elle avait fait monter ce même mannequin sur un bûcher, où il avait semblé souffrir d'affreuses douleurs.. D'où il résulterait que le supplice de Bruno n'eût aussi été qu'une « historiette. »* Témoin oculaire des derniers moments de notre philo* 'sophe, Scioppius ne permet pas d'accorder le moindre crédit à l'hypothèse d'une exécution en effigie, simulacre charitable auquel un tribunal du XVI^ siècle ne recourait que malgré lui. Du reste, ni Haym, ni Qua-
> Lacrozb, Entretienê, p. i2i.
* Cest far ce terme que J. de Maistre désigne les souffrances. endurées, diton, par Galilée au palais de rinquinition.
driè* ne now ont dk ce que le véritaMe Brano devint après cette fiction des hsate9<BQVre8. L'érodit Clément a cm leur venir en aide, en disant : « Peutêtre trovvaient-ils le fen trop violent pour un enthousiaste, et croyaientrils qu'on aurait pu se contenter de brâler son portrait et d'envoyer l'individu aux Petites- Maison». >*
On est affligé de voir à quel excès d'indiffarence les savants sont capables de parvenir. Gomment ceux qui ont Uamé Bèse d'avoir dit à propos de CaroH, un des adversaires de Calvin : « Il est mort misérablement à Rome, dedans un hôpital, pour servir d'exemple à ceux qui se révoltent de Jésus*Christ, pour suivre un maître qui récompense si mal ses serviteurs, et en ce monde et en l'autre; » comment apprécieront-ils l'auteur quii en sortant du Champ-de-FIore, ne put retenir ce trait de barbare ironie : « Sic ustulatus misère periit... Ainsi, grillé tout vif, il a péri misérablement, afin qu'il pût raconter , dans les autres mondes inventés par lui,^ de quelle manière les Romains en usaient avec les blasphémateurs. » Après cette réflexion révoltante, Fusilius^ se croit autorisé à prouver en détail que ces victimes n'étaient pas consumées par le feu, mais étoufiées par la fumée : « car, "
> Hàt«, AéMs. 4é' UM rar., f. I8i. — Qcadbio, sfor. e rag, â:ogrU
* Ceci Appelle la rtmuque de l*Btoile au sqjet de Ceofir. Vallée : « 1 &74. En cette année, an misérable athéiste el fou (comme Tun n^est jamais sans Tautre), G. VaUée, natif d'Orléans, fut pendu et étranglé à Paris. Plusieurs des Juges étaient d'avis de le confiner dans un monastère comme un vrai fou, tel qu'il était et se montra lorsqu'on le mena au supplice. »
* Combien cette allusion est plus flpoideinent cruelle que le sobriquet de Orvuloeor, donné à Harrey par les antagonistes de la drcnlation du sang!
* Fus., MoêHgophorvu (à propos de Vaninl^
dit4l^ le feu Ml pKië frcAd qfair diatid; i* Henrensement ces etémpiei élsuent des exceptions dans les rangs des iMlkiailisies^ Ils M plaisaient à rendre élégant meiit cbràlé ji par v dévâiié à VulcSûn/ à la drwoité boiteuse; i ils se prêtaient ^ quelquefois par vraité d'ént^ts, à justifier l'Inquisition avec des extraits de Cîcéron on de Sénëque;^ mais plus souvent ils Vàppë* hietit à leurs contemporains les règles de Téquité, les avatiiages de la douceur, la matime du sénat romain : Àai dieiil le soin de tetiger leurs offenses, Deorum
Quoiqu'on eût dit qtie, les cendres de Bruno jélées au vent, il ne resterait de lui sur la surface de la terfre que la mémoire de son exécution, cependant trois ans aptes sa mort, le 7 août 1605, les dominicains, les maîtres de Tlnquisition , s'occupèrent encore une fois de lui. Jean-Marie Brasichellensis, maire du sacré-palais, fit inscrire dans Y Index expurgatoité tons ses écrits sans distinction, ceux qui regardaient Tinoffensif Art de Lulle , comme ses poésies, ses Satires, ses ouvrages de métaphysique. On s'étonne que cette sentence ait suivi, et non précédé l'autre; mais on s'étontie surtout que l'historien des dominicains, frère Echard, se soit prévalu de ce fait pour conclure que ^ Bruno ne fut traité par personne plus sévèrement que par les frères Prêcheurs, et.
* Vtileano devotut. -^ « tardipedi I^ dandum^ inj[eticilnu uttulandum ^ifliit 9 ScioPrvos.
* « QmSdquid esipeUiffrum, mnputeiwr» (Pbilipp., VUI).— «Corr^ fit* ffiiMfiC, toUantmr é eaiu moriaiimn» (de Ira, XV).
amséqaeniment, qu'il n'aj^iartint jamais à cet ordre. » ' La condamnatian des livres de Bruno Ait approuvée par le même pape qui avait signé son arrêt de mort. On s'est demandé quelquefois pourquoi Clément YIII n'usa pas de ]sa prérogative contre la décision du saint- <^ce, ou pourquoi il n'en légua pas l'exécution à Paul V?> Le règne d'Âldobrandini fut, en effet, un des plus recommandables des temps modernes. C'était un esprit {H^igieusement actif, infatigable; administrateur exercé, adroit, jaloux de gouverner par lui-même; politique persévérant, circonspect jusqu'à la taciturnité,' rarement enclin à « une duplicité innocente; > ennemi de l'Espagne autant que des Médicis. Il fot en état de rétablir l'harmonie entre la France et l'Espagne, de rompre l'alliance de Henri IV avec l'Angleterre et la Hollande, de conclure la paix de Vervins, d'enlever le duché de Ferrare, et de préparer une expédition contre la Turquie, pendant qu'il recevait les députes du patriarche d'Alexandrie, qui abjurait l'eutychianisme,' et ceux des Grecs-Unis de Pologne, qui quittaient l'Eglise russe pour l'Eglise de Rome/ A l'égard des doctrines et des querelles d'opinions. Clément ne se montrait pas moins habile; il sut apaiser l'ardente
> 9Ex hi$ inféras quUquis tandem ille fUerit, à nullii severius quam à noetris habitum fuiue. »
* Paul V fit décapiter Piccinardi sur le pont de Saint-Ange, parce qu'il avait sottement comparé Clément VIII à Temperenr Tibère; mais, en même temps, il ne cessa de se plaindre « de l'indolence » de son saint prédécesseur.
* « £o ingénia Clément erat^ ut licet^ QuintH Fabii exempta, in gravieei" mie negatiis nimia eunctatiane uti videretur, tamen nihil ahjeetum, cuneta excelêâ mente gerens, prudentià et dexteritate quandoque assequehatt&, qua vi atq^te impetu abtineri minime paterant » Mobosini, Bistar. Venet., I. XVI).
^ « Ruthemt reeeptit, » lit-on sur la belle médaille frappée en 1596.
VIE. tSl
dispute sur la grâce, entre Bannez et Mdina, entre les dominicains soutenus par l'Espagne et les jésuites (htotégés par la France, dispute qu'il ne parvint pas pourtant à éteindre,^ puisqu'elle porta ses troubles jusque dans le XYUP siècle. U traitait personnellement les hérétiques et les philosophes avec une indulgence bienr veillante, quoiqu'il combattit officiellement leurs prin* cipes ; ' il plaça Alde-Manuce jeune à la tète de l'imprimerie du Vatican , il attacha à sa personne Césalpin décrié comme athée, et lui permit de lire les ouvrages de botanique composés par les protestants; il appela Patritius à Rome, pour le combler de faveurs. Mais une altération sensible , un véritable déclin frappa ses facultés après dix années de gouvernement, et cet état ^npira journellement par suite des chagrins que le procès dn molinisme lui causait. Le mécontentement des jésuites l'exaspérait et le navrait tour-à-tour : « ils osent tout, disait-il, omnia audent, omnia audent. > ' Pour les réfuter savamment, il se plongea, malgré les difficultés de l'âge et les prières de Bellarmin,^ dans
* On sait que Clément voulut se déclarer contre les Jésuites, et que la mort seule Ten empêcha : cl*où Ton a inféré qu'il fut empoisonné. Ce point n'a jamais été tout à l^it éclaird. La yérité est quMI mourut sabitement le 8 mars 1605. « Nequê vero prœter fidem est, Socios {Jnu) , tametsi aliunde rêligio*o$ ae piof, in illis rerum tuarum angiutiis, humant aliquid passos esse » (Sbbbt, But. di auxiliU divinœ gratiœ, p. 87S).
* n voulait, dit Scioppius, que les cardinaui et les prélats de sa cour les T«çQssent avec tontes sortes d'bamanité.
' Les jésuites, dit-on, le men^icèrent. « LMnfaillibilité de Clément n'est pas chose évidente ; on n'est pas obligé de croire, comme un artide de foi, qu'il est le légitime successeur de saint Pierre » (Voy. Sebbt, 1. 1, p. t71-S77).
^ SiBRT, L 1, p. S7a. — Bellarmin représenta à Clément que les fttigues d'un aembbble travail useraient le reste de ses forces, et que saint Augustip peutêtre n'avait pas embrassé toute la question. Serry, docteur de Sorbonne, qui rapporte ces faits, composa son histoire avec les pièces cooser^'ées au Vatican.
Sfaâ JORDANO BRUNO.
nue étude aéneuse des œuvres de sabit Augitstm. 8a santé exigea eufin qu'il abandonnât les aflaires politiques à P. Aldobraodii>i, son neveu, qui ne Qt qu'initer les grands» et allunoer des dissentiments domestiques, lie soin des intérêts ^irituels écbutii 6»n-Severina et à Bellarmin, deux cardinaux illustres^ mais qui resseni- Ideot peu aux Lambertini et aux GanganelU. 3ao*Se- * verina se chargea des questions religieuses; BeHarroip, créé cardinal l'année où Bruno fut Iransfi^ré à Rome (1598), v^lla aux questions scienti^ques et phiiosopbiques. Sous l'empire de Bellarmin, dont les préjugés étaient ceux d'un grand homme/ les divergences phi- Io60|Aiques furent sévèrement censurées, Patrilius* fut obligé dç se rétracter, les livres de Télésîo ' firent mis à rifidearyl'ouvrage même de Caoqpanella contre les athées fut déféré à l'Inquisition ; les (Buvres de Dawien, auteur hostile à la philosophie au XI"" siècle, fur^t publiées par le cardinal Cajétan et répandues avec pritfusion. Clément allait céder aux instances de Patritius, et fbn* der uae chaire de philosophie platonicienne dans le poilége de la Science, quand Bellarmin survint et s'y opposa victorieusement.'ll y a plus : Bellarmin, protecteur du péripatétisme, interdit même certains écrits d'Aristote, et sut assez influer, par le cardinal d'Ossat, sur Uam IV , pour que ce roi entreprit dans le même temps de ré-
* Je nIgDore pas que Bellarmin avait plus (Tintelligence qoù de qiiaplèJ!e, jSt qaMl ne rnootra ni fermeté ni indépendance dans les procession^ militaires des Ligueurs de Paris; mais ce controversiste étonnant aimait sérieusement if paix (Mue imet de iniùp, disait-il, vaut mùeux qu'une Uvre (le pUtinrfi)^ £t pratiquait la vertu avec humilité.
> Patritius était de ceux qui soutenaient leur opinion, oomipe Papmisey 9f»Sr qu'au ieu exclusivement »
* La meilleure édition de Télésio venait de paraître à Genève.
YiB. va
former reaseigneineiit de la pUloMpUe, et défendit an noble Vàditien Prioli de venir espoeer le platOBimie à Paris.' Pcnir arracher à im pcmtife aussi sagement mo* déré que Glanent VIII la condamnation de Bruno, le dominicain San-Severina s'appuyait donc sur le concours du jésuite Bellannin. La seule prévenâon passionnée qu'eut ce pape pouvait d'ailleurs être aisânent tournée contre le Nolain : je veux dire sa haine pour' Elisabeth, « cette vieille femme, disait-il, qui devait estre mesprisée de ceux-là même à qui elle^ s'était adonnée. > Sdoppius, une de ses créatures, pouvait Findisposer en l'entretenant des succès que Bruno avait eosdaaQs la patrie de Copernic* Il semble donc que la vieillesse du vénérad)le di^de l'Eglise fut obsédée et ^traînée par des représentations fanatiques, et que cet holocauste, qui dans les sanglantes annales du XVI' siècle n'est qu'une tadie de sang de plus, ne doit pas flétrir la mémoire de Clément.
Autant il est équitsMe de justifier un caractère qui n'avait rien de draccmien, autait il est décile d'adMK>u* dreentièr^nent l'Inquisition. N'imitons pas, cependâirt, nos devanders, en dressant un acte fonnel d'accusation
< Toy. d*OssAT, Lettre XCVi. -^ Peutr^tre fùMl aussi question d'Elisabeth et de Bruno, le lendemain du supplice de ce dernier, lorsque Clément VIII dit au cardinal d*0ssat « qu*il estoit fort marri de ce que Henri IV avait naguère fait pair de France le sieur de la Trimouille qu*U savait estre liérétique » (Lettre du 19 février 1600). D'Ossat, au surplus, n*était étranger ni au protestantisme, ni à la philosophie. Dans sa jeunesse, il avait défendu Ramus contre Charpentier (Godjbt, Mém. »ur le collège de France, H, p. 81) ; plus Urd, il soutint l'hérétique Béarnaisoontre les Ligueurs (d*0ELÉA!fs, Répome» dee trait catholiquee, p. S30).
* Nous montrerons cï-dessiAis que Bruno fut persécuté particulièrement en qualité de copemicien, et nous rappellerons que c*est sur la proposition de Bellarmin que Ilnquisition interdit à Galik^ de renouveler le système de TastroDome allemand.
contre des juges qui, selon Brucker, étaient plus sévères que Minos et Rhadamante.^ Le système pénal de cette cour, qui en Italie était rarement atroce,* est jugé sans appel par la religion et par ia philosophie, dont l'arrêt est identique.' La religion se plaint d'avoir été méconnue, mal comprise : ne charge-t-elle point ses pasteurs de la faire aimer à force de pardon et de mansuétude, et de faire honorer Dieu, au lieu de le venger? de convier, par la charité et la persuasion, aux félicités du ciel, et non pas d'anticiper sur les tortures de l'enfer? La religion se plaint de l'abus qu'on a fait de la parabole du festin, du précepte ff Contrains-les d'entrer; »^ du sens qu'on a prêté à ce mot : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive; » puis à cette autre parole : « Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors, et il séchera, et on le ramassera pour le jeter au feu et le brûler. > La religion rappelle à .ses ministres ce que Jésus-Christ dit à ses disciples, lorsqu'ils voulurent faire descendre le feu céleste sur un village de Samarie qui leur avait fait mauvais accueil : « Vous ne savez de quel esprit vous êtes nés! » Le langage tenu par la philosophie ne diffère pas des plaintes de la religion. Il
* (f Ipto Minoe et Rhadamanto tm>eriore$n {Bitt. phil.^ t. V, P. U, p. 99); « / mt'fiifflrt del rigoroto et implaeabile Plutone » (Bbu50, II, p. SIO). I Dice que fue atrocidad,
Pero que no fue delito.
(LoPB OB Vbga.)
' Aherias tic
Altéra poscit opem rea et conjurai amice.
^ jQstiii-4e-Martyr Ait, avant TertuUien, de Tavis qu'il est inéligleax de forcer à la religion, « contra reiigionêm êi$ê eogen ad ntigUmêm, »
est contradictoire de punir un crime spirituel par une peine corporelle, une ^versité d'opinion par un supplice matériel* Il esfr contradictoire d'apaiser la colère divine avec le sang des hommes, et d'exercer des rigueurs inhumaines au nom d'un pouvoir dont la racine est dans le ciel. Il est injuste de traiter ceux qui ont erré dans leurs ^>éculations ou leurs rêves ,^ plus rigoureusement que ceux qui ont troublé la tranquillité, la sûreté de l'état, ou attenté à la moralité publique.* Il est imprudent de prétendre rassurer les consciences timkles, en les effrayant par un spectacle douloureux, bit pour exciter la S3rmpathie; de vouloir affermir le règne de Dieu, en aspirant à gouverner despotiquement les consciences; de croire sauver la foi, en lui sacrifiant ceux qui ont semblé la menacer, et dont les erreurs acquièrent ainsi un prestige plus dangereux. La religion et la philosophie ont pitié du juge, aveuglé par une illusbn ou une prévention passionnée ; mais elles réservent aux victimes une compassion plus tendre.
De tous les problèmes relatifs à la mort de Bruno^ le plus controversé, c'est la recherche des motifs de sa condamnation. Etait-ce pour^ crime d'apostasie? pour
' « Kugoif » Saoppivs. Hutgens, selon lequel ces nugœ sont des eonjeehh f9, défend Brano contre Scioppius, en disant : a Ad magit idoneot judiees pnnoeamui {Cotmotheoras^ p. 7).
* Voy. MoimtQiJiBU, E^t dêi Ms, 1. XH, c. 4, 5.
hérésie? pour athéisme? La plupart des historiens ont dlivisé ces trois sortes de griefs, tandis qu'il fallait les réunir.
Le droit canon du moyen-âge établissait deux genres * d'apostasie. Le premier était général (lipoêtasia infifUlitcUis vel increduUtatisJ , et signifiait un abandon total de la foi et de la loi de Dieu.' !Le second, particu-^ lier, s'appelait surérogatoire, parce qu'il ajoutait un nouveau degré de culpabilité au premier (apQ$tasia ordinis sive irregularitatisj : 'û consistait dans la vio* lation des yoqux monastiques, dans la dépertiqm de l'prdre religieux où l'on ayait fait profession. Qr, il est ^yident que Bruno, ayant quitté sans dispensç lé^^tioie l'ordre de Çaipt-Dominique , et étant retourné de sa propre autorité à l'état laïque, était coupable d'apostate monacale. Mais il est notoire en même temps que c^tte espèce d'apostasie était soumise à ta juridiction de l'ordre, et non point de l'Inquisition. Puisque JkWfio fut jugé par l'Inquisition, il était dope accuaé açssi d'apostasie générale.
Méritait-il cette accusation au même titre, par exemple, que l'empereur Julien, quittant ostensiblement le christianisme pour la philosophie d'Alexandrie? Si l'on n'est apostat d'infidélité qu'autant qu'on embrasse publiquement une autre foi, et qu'on professe une fausse religion, Bruno ne doit pas recevoir cette quîilîflcation. II n'embrassa nulle part le calvinisme ou le luthéranisme; à Marbourg comme à Paris, il s'intitulait Doc-
1 Ce titre coipprend TaposUsie à /Ide et celle à man^atU W» À M# cton^ fie abjuration pleine et entière ; à mandatit Dei, vioUti<N(i de te loi (Mf )«« ^^^ penisUnce dans la croyance prihodoxe.
VIE* Vf
tewr ça théologie rcuDame. Mais si oe nom conTient àqqî cesse de croire et de pratiquer tout ce que TEglise croit et pratique, à qui doute de tel article de foi, nie tel aufre, dédaigne tel précepte, tel conseil, en un mot, si l'bérédque est apostat, a)ors Bruno iîit apostat à plusieurs égards,
PasscMos en revue ses hérésies. En 1599, il était à la fois fiicîle et difficile de le faire : facile, parce que Bruno peusaîl sur très^peu d'articles .de même que l'Eglise de fUm^ i et'difficile,^ parce qu'il ne pensait ni comme Cal- TÎn, ni CQomie liUther. Aupsi, chose digne de remarque, |ilt^ déçl{u*é hérésiarque ou chef de secte, plutôt qu'héré^qqe et «cbismatique. « S'il n'avait été que sectateur de Lntlier, p<ws dit l'abréyiateur de la sentence inqui- "sitûriale, w e^ aurait usé avec plus de douceur, quoi^ qu'on d^t traiter durement des gens qui ne périssent que pwçe qu'ils veulent périr, ji Bruno était protestant, sans être chrétien évangélique, sans être de ceux dont l'Hôpital disait^ : f Ils sont chrétiens comme nous, et baptiséiî; » de ceux qui, suivant Henri lY,^ « croient fermement tout ce qui est contenu dans le Vieux et le Nouveau-Testament, dans le Symbole des Apôtres, dsm? l'abrégé de la Foi composé par les anciens Pères, ji BfunQ protestait à ^ manière ; il s'aventurait à ériger, à côté de l'Eglise catholique, au milieu des églises dissidentes, une nouvelle autorité morale, indépendante et universelle, un nouveau ministère spirituel, savoir,
> Une antre, difficulté dont, dn reste, rinqnisition ne tint nul compte, c*est b distinction à fiiire entre les opinions personnelles de Bruno et celles qu*il netdains la boocbe de ses interlocuteurs, et qa*il oublie parfois de réfuter.
* Au colloque de Poissy.
* Voy. le Manifette de Bergerac cbes nx Tboo, 1. LXXXI.
la philosophie. Tentative qui panit si grave à ses juges et si dangereuse, que Scioppins ne balança point à mettre Bruno sur la même ligne que Luther, et au même degré de criminalité. « Luther, cecinquième évangéliste, » ce feux prophète, ce troisième Elie, eût été traité par » les Romains de la même feçon que Bruno vient de » rètre. Ces deux monstres n'ont pas enseigné le même * genre d'absurdités ou d'horreurs , mais ce qu'ils ont » enseigné est également erroné et abominable. Lu- » ther eût été brûlé pour ses prétendus dogmes et ora- » cles; Bruno l'a été pour avoir soutenu toutes les abo- » minations qu'avancèrent jamais les philosophes païens » et les hérétiques tant anciens que modernes. . Celui-ci » l'a été, celui-là l'eût été, parce qu'il n'est pas permis » à chacun de croire et de professer ce qui lui plaît, » non licere unicuique quidvis et credere etprofiteri. » Que de choses ces mots font entendre? Et d'abord, les Allemands se trompèrent aussi bien que les Italiens, spectateurs du supplice, < quand ils prétendirent que Bruno fut « réduit en cendres à titre de luthérien. » En second lieu, les véritables protestants durent tenir leur cause séparée de celle de Bruno, qui tendait à un but réprouvé par eux.* Evidemment, c'est la liberté en fait d'investigation scientifique que l'Inquisition punit dans Bruno, à la fois pour l'usage et
. 1 « Si TOUS Toas trouviez en ce moment à Rome, écrit Scioppins, tous entendriez dire à tons les Italiens qu*on a brillé un luthérien, œ qui ne vous oon- Brmerait pas peu dans Topinion où vous êtes de notre cruauté. Mais il fiiut que vous sachiez que les Italiens ne sont pas fort habiles dans le discernement des hérétiques. Ils les appellent indilTércmment tous luthériens. »
* Quelques-uns le sentirent si bien quMls allèrent jusqu'à donner Bruno pour auteur du traité <i« rrtbiutntposrori6tM(\''oy. LACBOZK,£ftrr«f<efu;PLACcn79, Theatr. anonyfn. ei pieudontjm., p. 188). Comp. F. Il, p. 60, note 3.
pour Tabus : non licere umcuique quidtns etcredere et profUeri. Si le Nolain était hérétique, c'était en vue de la pensée, à caose de l'^Bsprit humain, et non dans Tintérèt d'une communauté religieuse, ni par dévouement à une église établie soit en deçà, soit au delà des Alpes. € n s'exprimait philosophiquement sur les matières de la foi, > dit expressément l'acte de Venise.^ Disons mieux : il s'efforçait d'expliquer en philosophe certains dogmes chrétiens. Le système qu'il appliquait à une entreprise aussi téméraire que devait l'être au XVP siècle l'examen philosophique des religions, ce système était la doctrine de Pythagore, modiûée par celle de Platon, et plus encore par celle des Alexandrins. Ainsi se conçoivent la plupart des hérésies que l'Inquisition ne lui reprocha pas sans raison ; ainsi se comprend la hardiesse de rapprocher l'idée du Saint- Esprit de celle de Fàme du monde,* l'idée de l'inspiration sacrée de celle de l'animation de l'univers : c'était une conséquence naturelle du point de vue auquel Bruno envisageait tous les objets, une suite des efforts par lesquels il cherchait à assimiler et à concilier les oppositions, à identifier les contraires. Le même procédé reparaît dans une autre hérésie : celle qui consiste à comparer Moïse, les prophètes, les apôtres, le Christ même aux mages, aux hiérophantes, aux sages et aux législateurs qui honorèrent le polythéisme. Aux yeux de Bruno, les uns et les autres sont organes du même
* Bruno, en effet, ne cesse de dire : « Je raisonne en philosophe, et non en théologien, eomepwro naiuralê. » I, p. a5S ; U, p. 380.
« Hérésie déjÀ reprochée à AbéUrd (Voy. M. db Rêmcsàt, Abélard, 1. 1, et M. y. LeClbbc, Pensées 4e Platon, p. S5i).
230 JORDANO BfeUNO.
Bliprit ^ ikiterprètes de lA même DiTiniiê, syteboleè et représentants d'ane même puissance, d'ttne tiïkïïé gloire* La barrière qui sépare le peuple de Dieu des nations païennes doit donc tomber : telles- ci ont le même créateur que celui-là, et Adam ' signifiant terre.
1 Cette opinoin surtout ftit reprocbée à Éruno. Paracelse Tayait cependant exfHiinée avant loi (de PMI. «a^oc^ 1. 1, c. 1 ) , pendant qoe TaToéat F6Mtt s*occupait de faire un écusson à Adam, avec une devise tirée d^Ovide. Plusievrs circonstances déterminèrent Bruno : la découverte de TAmérique, qui fit douter bien des gens de la généalogie humaine rapportée par l*Ancien-Tealnment ; la différence des deux documents mosaïques sur l'origine des hommes, documents appelés dn nom particulier qu*7 porte Dieu, Ton Elôhim {Gihèm, c. 1^ t. 37), Tautre Jéhova (Gen., c. II, v. 7-83) ; enfin le mot d'Adam, qui n'est paa un nom propre, mais qni, primitivement, a un sens fbrt large, et prêté â 1^ légorie et au symbole (Voy. les Dictionn. de GeseninsetdeWiner) s. v. crtll)* •— Là ou rinquisilion ne voyait qu*une grossière impiété, la science moderne reconnaît le germe d*un système d'interprétation, dont bien d^atttres ont abusé depuis autant que Bruno, sans que l'Eglise ait songé à les condamner, d'un s^tème conçu par Origène et agrandi par Bochart, Gale, Cudworth, comme par Fr. Bacon, Huet et Yîco. Le nom de Hnet fixe ici l'attention, oomme étant fÀrfaitement orthodoxe et sans cesse prdné par la Société de Jésus. Pour cet apologiste du christianisme, qn'est-oe que la mythologie, la religion ptfennef « me pure ébauche, une simple imitation de l*Ht9toire sainte , mera adumbraU» êocra HUtariœ [Alnetanœ qwB$t%one$, p. 310). De même que l'orientaliste Bochart crut démontrer la conformité de Ui Ibble avec l'HIatoIre sainte pdir la rev^ semblance des noms, dont il cherchait l'étymologic dans les langues de TAsie, de même Huet, tout en combattant son compatriote et son mattre, voollit pitMiver cette conformité par la ressemblance des événements, des nlagest des doctrines, des faits extérieurs. En quoi ces deux procédés difièrent-ils?Au fond, c'est le même système d'analogies et d'induetlons. Bnittù, peur qui let rail^ gions sont des ombres, uaihr(Ët de grandes notions de vérité et de jostice :
« Sic veri oc justi normaa corrupta remansit » Fabula *
ne poussa pas plus loin que l'évèque d'Avranchesrat>pnéation do éette méthode, non moins ingîëniease qu*arbîtraire. « Le Christ est dé d*ane Yter^Ov OMome Minerve est sortie du cerveau de Jupiter, et Bacchns de sa cuisse. » Cette sîrailitnde, ce parallèle est... non pas de Bruno, mâisde Hnet (Âti^et.iuiÈêt.X % c. 15). — Qu'on nous permette de rappeler un dernier trait de famille qui .unit Huet & Bruno. Comme ce dernier éuit possédé de l'idée , du désir de retroo» ver les personnages et les doctrines des philosopbies et des religions anciennes dans les héros et les connaissances de l'Egypte, Huet croyait découvrir lloise et ses enseignements sous les costumes et les expressions de toute autre civilisation de l'antiquité. L'Egypte a été, selon Bruno, Tinstitutrice de Moïse, de Pythagore, do Platon, de Ptolémée, de Plotin ; l'Egypte a été la patrie d'Hermès
hôOivAé/il doit y avoii^ éu plurieur^ Adfeiiiis, plu^ieturs pèrttd et typeâ des humatns, comme il y eut plusieurs
et d*Isis( léi EgjrpUêtis ont été dédafés par Philôn* rapologtete pafifetodiié Oa peuple hébreu» la nation la plus sage et la plus savante, f 9yQ( iroAvaop&rarQv (de Circumeis,, p. 6i5). Cest parce qu'il prèscutaft Moïse comme un élève des Egyptiens, oonAie un élève d*un génie admirable ( 1, p. 176; II» p^ IS» 13, 2S8, ti9, 23S, tae, ses, Opp. it.) ; c'est parce qu'il avait dit de lui ce cafoifM oraeuio babylwUeùy » après en avoir appelé à saint Luc {Aet, apoêt. Vil, tt : aMoiie fut instruit dans toutes les sciences des Egyptiens, wéavi oofl^ Ai- •/vTrrittv d) ; c*est pour cela que Bruno fut considéré comme un des ennemis de h Révélation. Ge qui oonfirma dans cette opinion, c'est qu'il se permit |^ sieurs fois de railler le peuple juif, « peuple de lépreux aux lois iniques (femmea et enftMs étant punis ^ la place du mari et du père), aûn possessions les plus contestables (ayant pillé les autres peuples) (par ex. H, p. 197). » Ses jufes oublièrent, en le condamnant,' qu'il ne niait pus la Révélation, en en transportant le privilège des H^reax aux Egyptiens, et qu'il ne tomba dans cet excès que parce que d'autres, tels que Ficin et les Pics de la Mirandole, étaient allés, à rexemple des Clément d'Alexandrie, Jusqu'à donner Platon et tout lliellénisme peur une imitation de Moïse et du particularisme judaïque. Qoei>> que cas que Bruno fit de l'éducation grecque et du génie oriental du Pliilon, Il Alt s«r cet article Important son adversaire déclaré. La nation juive ne lui semble pas la soucbe commune des nations ; la culture égyptienne elle-même ne lui parait pas la source des lumières du monde : cette source est plus hante; c'est d*one révélation universelle, naturelle, raUonnelie qu*U faut dériver, selon Bruno, la civilisation bumaine. ^
De là vient aossl qae quand le Nolaln parie de superatition religieuse, de faMa , il ne faut pas songer seulement aux égarements de la foi chrétienne ou de la religion mosaïque; non, il entend indiquer aussi les erreurs du paganisme, du culte égyptien, et surtout de l'adoration des oljets matériels, des êtres créés, des images, des simulacres de toute nature. Ce mystique ne laisse subsister que le culte du « pur amour, » l'amour de Dieu et de ses perfections par l'esprit et la science, l'union avec la divinité par la contemplation de l'univers et par la pratique dévouée de la vertu et de la Justice. Lorsqu'on fait attention à cette remarque essentielle, le passage le plus violemment inculpé cesse d'être, ou peu s'en faut, une hérésie; il devient plutftt un hommage adressé au culte intellectuel des chrétiens, au culte en esprit et en vérité: € Adde, quod hoc primum studio conficta mathesis » Non sic ut caperet munduro ia bac dispoei(,prA
> Compreosum verè, sed certe ad commoditatem » Doctrine, facilis tandem qua computus esset.
» Porro ubi stultitiœ cœpit generos-a propago » Crescere, et ingénie implantatœ sunt magis allé
> Radiées ill», cœperunt vera putari
• Ifobilîa, atque anima motrice aut Numine puisa.
» Inde aibi ratio iinxit fantastica aecla :
» Ut quondam iSgypto fuerant que fabule, ul apte
» Objicier menti quœdam mysteria po.^tenty
Hercules. Qui ne reconnaît à ce trait, dans le pythagoricien de Noie, un des devanciers du cathofique Vico, selon lequel aussi non-seulement toute science vient de Dieu, retourne à Dieu, est en Dieu, mais selon lequel certains individus historiques ne sont que des êtres allégoriques, cdlectifs, emblématiques? Qui ne soupçonne pas dans l'hérésie en question un effet nécassaire de cet idéalisme qui semble indigène dans la Grande-Grèce, dans le royaume de Naples?
Ce qui empêcha, peut-être, les consulteurs du saintoffice de traiter ces hypothèses avec plus d'indulgence , c'est la notion qu'ils se formaient sur la magie. Bruno, dans une de ses suppositions paradoxales, auxquelles, d'ailleurs, il n'attacha lui-même qu'une importance médiocre, avait avancé, sur le ton du doute, que Mo&e et Jésus s'étaient servis de la magie pour opérer leurs miracles. C'est que par magie il entendait Fart de tirer de la nature toutes les forces mystérieuses que
> Perque quod in promtu est asenslbus omoe remotum,
» AptiuB in signo vel imagine couciperetiir.
» Utque adeo crassi tandem est insania vulgi
« (Âbdidit ut dium lux vultum) semper adaucta,
» Ut vitiata etiam simulacre ea fex populorum
» Yerterit in* proprii generis figmenta profana
» Pesaimum in exemplum yitai. Atque inde sepulia est
» Lux ac per génies insecta est fabula turpis,
» Barbaries genita est, seclum evectum scelerosum,
» Oui BCire insanum est, crudelia et impia factu
» Sunt pietas, at relligio est in schismate mundum
» Servare, atque super jura omnia toUere vires.
» Sic yeri ac justi normes corrupta remansit
» Fabula, qo» yitaa rationem evertit et usum. »
Comparez ce morceau avec cent passages du Zodioem itiim de Marc. Palin* geuius [ManxolU), 1565 (1537), par ex. 1. V, p. lOS, sqq. ; tous verrez lequel devait plutôt faire donner à Fauteur Tépithète d*hérétique (Gfr. Bacno, Orat. vaUd,, § 10).
IHea y a cachées et que le vulgaire n'aperçok pas* C'est qu'il était convaincu que la philosophie, la science naturelle, parviendrait quelque jour à découvrir ces merveilleuses ressources, qu'elle les mettrait en usage, et produirait des effets non moins surprenants qu'avaient su le faire les fondateurs des religions juive et chrétienne.* Ses juges, au contraire, prenaient la magie dans l'acception qu'on lui donnait au moyen-âge, où elle était regardée comme l'art du Diable, « singe des œuvres de Dieu, n* comme le fruit d'un exécrable commerce avec l'enfer. Prôner la magie, l'élever au rang de science, c'était, suivant l'Inquisition, troubler la société tout entière, c'était reconnaître à Bélial le pouvoir de renverser l'Eglise, c'était attaquer la religion dans les consciences, c'était mériter la peine capitale.
Ce dernier reproche rentre dans une accusation plus large, celle qui vint frapper toute la philosophie naturelle de Bruno, sa physique, son astronomie, sa cosmologie. Quelques-unes des propositions fondam^itales de celle-ci parurent tellemeftt absurdes, tellement ridicules à l'Inquisition, qu'elle ne daigna pas même, selon l'expression du P. Mersenne,' «s'amusera les réfuter. » De ce nombre étaient les idées sur les atomes et les monades, sur les taches du soleil, ^ et l'aplatisse-
< Voj. ptr ex. temo, Qn». <!., 1, p. U\-V% ; II, p. iS8 : « Ma^iêfhyiiqim et ehimtqm. » G*est en ce fleos aind que Panoebe {CMrurg., lU, p. lOi) et Porte {Mafia naturali») conoevaient la magie.
* ExprewiOD du P. Garasie (Smume théol., p. M).— Un seul fait prouve Juaqu'où* même au XVll* siècle, ces préjugés avaient pénétré : c*est que le télescope Ait déclaré par quelques docteurs de TCgUse un instrumeot de magiden.
* CmUnUiathéêieiWmrtimdeeeUmpê, Par., 16i4, p. St9.
* Dêir infUUto, U, p. Si; <!• Mimimo, 1. IV, c. 11. ^On raconte qu*un P. provincial répondit au jés. Schelner, lorsque celui-d demanda b permission
iiiâlit<telàMM«.*Ilfatktyai]ottt«tait^ hi ihédrie ^dr la rôtâitioik dé notre globe» théorie qtii semblëdt à !*£* gliâtt él tSLû monde éttâèreoient «ofitr«iré an j^ens commun, et ({ni ét»t impopubire àVânt de devemr impie, c'est-à-^îre ataiit qne Galilée vint la soutenir le téleM^pè ft la main. l^arQii ces abdurditéd, * horrenda pronva tibstiréissiuui , » Sdoppios ne mentionna que le systèifne de la pluralité des mondes, de l'infinité de runivërs, nnundos esse innumerabilesj et en le mentionnant il l'accompagna d*un trait d'ironie^ ce qtii prouve qu'il lé jugeait, avec l'Inquisition, plus ri(ficule qne blâmable t « U est allé dansées mondes imaginés par lui, iVt ttHqniiUKsquos finxit mandis! » L'immensité et l'infinité de l*tanîters lui semUent une fiction, une rêverie, une chimère — « innumetabiles quos flnint mundi! j» . . . Touteibis cette folie, couverte de sarcasmes par les pértpatétîdett^, fut inscrite dans la liste des blasphèmes imputée à Bruno, horrenda! elle fat déclarée non-seulement oppo^ à la raison, mais à la Ibl chrétienne, et oti y répon^t, non point par des haussements d'épaules,"
de publier la décooTerte des taches du soleO : « Mon cher fils, j*ai la plusieurs fois moii Affislole, et je puis vous assurer quil ue contSent ficb de seàiMtMe. Allei, demeni«c en paix, et tenei pour certain que ist toeheê fus tw«# çroyeg avotr viMf sont dant vfu verres ou dans vos yeux, »
I Cena dslle een,, I. p. 195, sqq.
* On sait que Copernic, qui eut Tesprit, selon Fontenelle, de mourir le jour oà ton K TfO fut pukué, fut « fsteè et Joué s (PUuiou). L'opinion priilique ac- GueOlii cette « /Mfoi»* avec un rife êénéni, et Qalilée, tout en Faduptent dès 1597 {Lettre à Kepler), n'osa pas afrouter œ rire. Il œkivieBl qu*0B y répondit d^abonl par « des haussesMuts d'épaules • (Tibabosciii) ; plus tard, il écrit à un desesanis que « lea jésuites ont |iersuadé à uu personnage extièaeme&t puissant que son livre est plus abominable, plos pernicieux pour l*Bgllseqoe les écrits de Lttiber et do Calvin.» Urbain VIU oMa à oes inslmmtions et d^ cbsra « h. doctrine du mouvement de la terre perverse au plus baut degté. » BeHniviB, dix^sepi ans auparavant, ne Tavait jugée qne « contraire à rfiffitars
VlÉ. 236
Mais |Htt» lés ftttttlM» d'u6 bûchei"! Eft un mot, pôiifqMH BrUto pttWtMl phM dangereux que Côpenût, sou iDàllfe ? pourquoi M4\ pûhi â »â pldce? Cest que Bruno àTàil donué une eiteusioii singulière âu problème poâé par Côpèfuic. Gelui'^ei li'at^it présenté la théorie du AiMretttent de la tetre que comme une hypothèse pM^uë iudifféMttte, et propre seulement à mieux éKpfiquer Tordit céleste que ne le fait la doctrine èé Ptolémëe. ' Bruno n'y ynt plus une pure supposition, il la pftkrlama une vérité nécessaire. Si le mouvement est ilue toi soùvewine de Tunivers, de tout ce qui occupé respace, de quel droit en excepter là terre ?Sl Tuniters est ïttflni^ de quel droit mettre la terre an centre ? Lé soleil* est \e centre de notre monde, mais le centre du monde des mondes, de Tunivers infini, est partout... ' Copernic a simplifié le système de la création, tmii étaftt plus géomètre qUe philosophe,^ il ne l'a pas suffi*
&aiDle. »— Ddt^n s*étonner que des esprits comme Bodin, Charron, Pasquier, n*aient eu que des mépris pour cette hardie nouveauté, et qu'il ait faliu une sorte d*béro1sme pour la propager 7 (Voy. M. V. Lb Glbsc, Pemiu de PUUon, p.S»7,sq.,édit.S«).
* Voy. ÂMtf^m. inêUniruia, préf. « Non dubilo quin m-uditi çmàam, vu^gatajaméê novitate hypotheseon hujuê operis famé, » etc. Copernic n*a d'autre prétention que de présenter des hypothèses au moyen desquelles on puisse représenter les mouvements célestes, sans qu'elles soient nécessairement ou vraies ou vraisemblables.
* Le soleil excite souvent chez Bruno un poétique enthousiasme, supérieur k celui qui inspira Thymne de Marcien Gapella. Aussi faut-il se souvenir que, suivant Pline (1. Il, c. 6), le soleil représentait pour les anciens Tâme, rinteUigPBoe du monde. Voy. 0pp. it., II, 51, sq.
* Cette opinion rappelle la divinité d'Empédocle qui, d'après Trithemius {Quœii. ad Cœ$. MaxinHl), était une sphère intellectuelle dont le centre était partout et.la circonférence nulle part, « sphcBram intelligUnlem eujvt eentnnn ubiquê, Hreumfertntia nuiquam tit. »
^ « Pià ittuUoÈO de la matgmatica ehedBÎa naiura » [I, p. 197). 11 est corfeut de.toir que ce Jugement de firuno fbt contredit par Tycho, maisconfitmé par des astronomes des temps postérieurs. Tycho, que les contemporains nommaient « le grand observateur, le restaurateur de Tastronomle, » hieii qu'il
sanunent agrandi. On ne saurait cepeidant ramener ce système à l'unité qu'en l'étendant à l'in&ii. 11 in^x>rte d'enchsdner les phénomèties et les lofe, de lier étrcMlement toutes les bases de l'économie naturelle et de la science. L'infinité de l'univers infiniment grand tient intimement à la mobilité de notre globe, qm, comparé à cet univers, est infiniment petit. L'univers est à la fois infini et immuable, la terre est finie et mobile; l'horizon qui est limité nous dit faussement que l'univers est borné et que la terre est immobile ; * ni sur le compte de l'univers, ni sur celui de la terre, il n'est permis d'en croire les yeux. La vue de l'esprit est seule exempte d'illusions. C'est la raison qu'il convient de suivre, la raison qui veut que l'efiet participe de la nature de la cause, que les œuvres du Créateur soient infinies comme Test le Créateur; la raison qui, sous peine de contester b bonté et la majesté de l'Etre infini, considère indubitablement l'univers comme illimité et, « moins de dimi-
appel&t Copernic vir ingent, le dédara plus philosophe qu'obsenrateiir, plus poète qu'astronome » {Progymnasmata): Kepler ne fut pas de cet aTis;*U ne cessa d'allier ces mots de philosophe et d'astronome {verœ philo$ophiœ eupidut, etc. Par ex. Diss. eum-Ntmc. fid., p. 3-5). Galilée disait avoir donné plus d'années à l'étude de la philosophie, que de mois aux mathématiques (Voj. MoifcoNTs, Voyagsê, t. UI, P. 1, p. 190. Lyon, 1665). Bailly enfin vengea Copernic : « Tycho, dit-il, plus astronome que philosophe, en amassant un trésor d'observations, s'éleva contre la vérité. Il en retarda les progrès; dans le moment où la nature venait d'être dévoilée, il osa produire un systèïne encore plus défectueux que celui de Ptolémée s (Hist. de VatU mod, dite. |W^a,l. X,§3).
1 Cette association de doctrines semble déjà contenu dans une épigrftplKS mise au bas du portrait de Copernic :
Non docet instabiles Copernicus œtheris orbes. Sed terres instabiles arguit ille vices.
D'ailleurs la question de savoir où est le centre du monde conduit naturellement de l'hypothèse de Copernic (mouvement de la terre) à celle de Bruno (infinité de l'univers). Ce que Copernic transporte de la terre au soleil» Bruno le transporte de soleil en soleil aux extrémités de Tunivers.
nner la sagesse et la puissance de ce même Etre , envisage nécœsairement la terre comme un corps en monrement. La raison déduit ces idées sublimes de l'idée la plus haute, de l'idée de Dieu; mais du même droit qu'elle peuple l'univers d'une multitude innombrable de soleils et de terres, elle peuple ces étoiles,
elle les anime, elle y fait résider des êtres vivants *
Voilà assez de témérités : Bruno ne s'y arrêta point. Pareil au logicien de Dante, aussitôt qij'il est en possession du principe de l'infini, il persiste à en déduire toutes les conséquences qu'il y voit renfermées. U préieiùd révéler un attribut ignoré, une perfection mécon* une de la Divinité , sa fece physique , s'il est permis de parler ainâ, c'est-à-dire l'infini en espace et en durée, l'univers. Persuadé que l'école a réduit et rabaissé l'Etre des êtres, par ce système de Ptolémée qui lut semble aussi étroit qu'un « cerveau péripatétiden, » * il se sent appelé à lui rendre sa dignité de Créateur de l'univers et d'un univers sans bornes, senza margine. * « S'il n'y a , aux yeux de Dieu, qu'un globe unique ; si tout, depuis le soleil jusqu'à la lune, a été arrangé unicpiement pour le bien de la terre, pour l'avantage de
t On a pensé que cette induction avait été empruntée à Lucrèce {de Pfat.
c Neoesse est confiteare,
£sse,aliofl aliis terrarum in partibus orbes
Et Tirias hominum gentes, et sœcla ferarum. »
Hmrcms, repienantpar son Conuaheoroê VeotrepTise de Bnmo» dte un aatre poète, savoir, Hobacb, 1. 1, Epist. 6.
> 0pp. U.^ I, p. S68.— Bodin, par ex., dit, en effet, que le monde est un livre écrit de la main de Dieu et « dédié aux hommes. » Le macrocosme JBemblait mis totalement et eichisivcment à la dispos^ition du microcosme.
* CtnadelleCMi., I,p. 1S8.
rboom^fi, aloiV, «ans çliHrte, Flmm»^ «e t^m^ ei^adtée, mais la PivinUé q'est^U^ pas ravalée d'autant? 3a providence n'est^eUe pas étrangement rétré* çie, appauvrie? Comment! la faible créature hunoaine serait le seul objet digne de l'attention de Pieu I lïon, la terre n'est qu'une planète; le rang qu'elle tient dans les écoles est nne usurpation : il est temps de la détrdnef. Le roi de notre.monde est, non pasThomine, m^is le soleil, mais la vie qui circula dans l'univers en<tier. Point de privilège pour M terre; qu'elle ipfurcbe i qu'elle obéis^l Que, néaqpioins, cette vue ne désest père point l'homme, comçie s41 se trouvait abandonné de Di^u : » étendant, en agraodissant rnniver&, il ^'é* lèvç lui-même et grandit outre mesure, §on iotelli-' gence n'étpufie {dus saiis , uu firmamfait étroit, cbétîf e) grossièrement ffibriqué. U y a ntieux : si )a Divinité est présente partout dans le monde, et le remplit dç son infinité, de sa grandeur iUiniitée, s41 y a ep réalité une foule incommensurable de soleils et de terres, quQ devient la distinction sur^uuée entre le ciel et la ten» ? Le ciel n'est^il pas de tous côtés? Habitant d'un astre, ne somme^^qous pas compris dans les plaines célestes? In Cœlo constituti sumus /..i> ^ Cette perspective transporte le Noiain de joie. U veut monter dans ces ciçux antiques, parcourir les orbites des étoiles, abattre ces murs inflexibles qui séparent les sphères, enfoncer ces cercles d'airain, reculer sans cesse les bsurières du firmanmit et les reculer encore, dissiper enfin les nuages scolastiques dont ces armées d'astres^ ces trou-
* De Immemo, § li. C'est dans le ciel, disait Kepler, que nous sommes, nous et tous les corps de ce monde.
pe^w de mwd^»» ofit été cauvçru dpraiit twt de nedes. Ce voyage, ce tour idéal de l'anivers retrouvé i ' lui semble, comparable aux phis bçlle$ découvertes faites sur notre globe. Il se compariB lui-mémç à TAr^ gpnaute Tiphysii
Audax nimium qui fréta primiis Rate tam rragMi pertida rupii, TerrAsque anas post.lerga videos, Anîipanà lavibua çredî4U auria;
ou àoelui que K«pl«r nomma rArgonaiito d« Florweot JrgonaHta Flormtmm, ^ w n eaiiîtaiiie Colomb i »
\ei|imt anpia S^cula seris» qqibus Oceanus Yîncula rerum la^et, et Ingens Pateat tellus, Tipbysque novos Detegai arbes, nec ait lerrîa Ultima Thule.
L^nflni en étendue, Mq6ni de l'univers, voilà VVlUtna TkuU dQ métaphysicien de Noie. ^
Mais ce n'est pas là le twme de se^ prétentions scientifiques, de ses projets de réforme philosophique. En amplifiant la cosmologie il tMd à agrandir, à ohan* ger la théodicéo) du même coup, il aspire à réintégrer Dieu et l'univers dans leurs droits étemel^, à wt^àre à Dieu son action universelle et à la terre son mouve-
Htatis» {ùnU. vakd. Cfr. t. II, p. 103. 0pp. U, --uLa WIrovaf a /l(^||f| ^). • Kmni, INm, cmh JVtiiM. itf., p. ti.
> 0pp. U., I, p. laa.
ment. La théologie da nioyen-àge mérite, saivant faii, le titre de « tragédie kabbalistique; »i lavéritaUe étude de la création doit produire une théologie vivante et libre. Le plûlosophe doit aimer Dieu par «dessus toutes choses, et Bruno prend les noms de Théophile^ de Philothée.... On comprend la surprise et Faversion des P. inquisiteurs pour cette nouvelle sorte de théologie. ' Encore si le novateur s'en contentait; s'il se bornait à parler des « myriades de mondes , d'uncpndle d'astres, d'un consistoire d'étoiles, d'un conclave de soleils, d'un temple de l'univers, d'un livre odv^t de l'Orient à l'Occident, et entendu de toutes les langues delà création; » mais voici qu'après avoir reftisé à la terre le premier . rang parmi les astres,' il dispute au prenrier pouvoir de la terre, à l'Eglise, le monopole d'interpréter la nature. Voici qu'il revendique pour la science une infaiUibilité que l'Eglise seule prétend posséder ; voici qu'il s'érige lui-même, au nom du génie, en législateur du monde physique, en interprète des événements qui arrivent dans les régions câiesles, en apôtre du Dieu créateur et conservateur des mondes. L'Eglise, à son sens, n'est pas seule en possession de l'infaillibilité, de l'infinité, de runité , de l'éternité; l'univers eut ces attributs avant que l'Eglise filit, et la science de l'univers jouit des mêmeà perfections. S'il éclatait entre l'Eglise et la philosophie naturelle un dissentiment de doctrine,
1 Par ce tenne, il yeat désigner les frayeurs et les superstitions dont le moyen-&ge fut rempli par les idées de démon , d'enfer, par le systèm^B «pii. représentait la terre comme une vallée de larmes, comme un séjour d*exil et de perdition.
* On pournil Pintituler, comme fit Derham, une Offra-cMolo^ (Voy. di Min , p. Ht, 7i).
VIE. 2il
c'est la philosophie qu'il faudrait écouter, parce que son objet , la nature , a «xisté et s'est révélé avant la fondation de l'Eglise... Encore une fois, de quel étonnement l'Inquisition dut être saisie en Misant, en entendant des propositions alors si étranges ! Qu'on songe avec quelle vigilance l'Eglise gardait le dépôt des traditions astronomiques, les clefs des cieux , de ces cieux que l'Europe croyait aussi inaltérables qu'étroitement fermés. Elle veillait à la connaissance des temps et des saisons, avec autant de soin qu'à la célébration des fêtes ecclésiastiques : elle avait charge de maintenir l'ordre parmi les astres. Au moment où Bruno entreprend de séparer le ciel physique du ciel moral, au moment où il soutient qu'il n'y a ni ciel, ni terre, parce qu'il n'y a ni orient, ni occident, Grégoire XIII entreprend de réformer et de consacrer l'almanach. Pendant que l'Eglise déclare qu'elle est instituée pour enseigner une cosmologie catholique , une astronomie romaine, le philosophe napolitain proclame la science indépendante des décrets et des bulles, indépendante comme la nature elle-même , et uniquement assujettie aux lois que l'Etemel a établies dès l'origine des choses.^ L'ordre des cieux se soutient par lui-même, répond Bruno : qu'est-il besoin de le fixer OQ de le conserver par une juridiction étrangère, dont le âége n'est qu'un atome dans l'immensité de la créalion?...
* c Astra, ptT œthereum eampum, veluti volitando, regnlatissimo eircuiiu proprtot arbti eonfleiunt » {Orat. valed.).
' Cette pitié pleine de dédain pour le glohule que nous habitons, Telluriâ fkMus, s'est communiquée de Bruno à Hnygens. Voy. HrosHii CoimoM^ofot. p. Ii5.
Une dernière hardiesse restait encore à tenter. Copernic * l'avait prudemnient évitée, Bruno l'énonça avec franchise. « Si la raison a la puissance et le droit d'interpréter les phénomènes de la nature, pourquoi lui serait-il interdit d'expliquer, de critiquer les opinions que l'Eglise a formées sur ces phénomènes , et les passages de l'Ecriture qui s'y rapportent?* L'Ecriture ne réprouve pas de tels essais, parce qu'elle est, non un exposé de philosophie naturelle , mais un code de lois morales et religieuses, la règle de la vie sociale. Les théologiens savants, ceux qui ont bien compris la destination de la Bible, ne repoussent pas les raisonnements des philosophes, et les philosophes désirent ardemment l'alliance de pareils théologiens.^ Les philosophes n'ont à redouter le reproche d'impiété que de la part de quelques « révérends rabbins. » * L'Ecriture, parlant aux hommes simples le langage vulgaire, a dû leur parler des apparences des phénomènes célestes; la philosophie, s'adressant aux hommes qui pensent, doit les instruire de la réalité de ces mêmes phénomènes. Il y a opposition , sur ce sujet, enti^e les sens et la raison ; il n'y en a point entre les apparences, et la réalité des faits qui se passent dans les cieux » ,
* Copernic avait pourtant répondn avec plus de hauteur aux théologiens qui taxaient sa th(H>rie dMinpiété : « illorum judietum tanqvam stuUtim ft temtrarium contêmnam » ( de Retjolut,^ prsef.)
* 1, p. 263, il cherche à établir des principes dont TappUcation doit résoudre les diBicult<^ de TEcriture, telles que le ttai terra in œtemum, le passage de Josùé, etc. Il va plus loin, lors^juMl se permel d'appliquer sa théorie des transformations à la doctrine do la création en six jours, et qu'il considère 1*^*^ d'or comme le commencement dé la civilisation (Cfr. 1, p. 163, 172 sq.)-
* I, p. S70-i8^; II, p. 7, «7.— On doit ayouter qu'en tous ces endroits il n*î parle qu'avec respocl do l'Ccriture et avec déférence des théologiens (I, p* ^^
* I, p. 17:1. Voy. P I, p. 75, not. 5.
VIE. 2i3
Arrivée à ce poiot de la discussion, rinqiiisition dut exiger de l'accusé plus de preuves et de témoignages qu'auparavant : on touchait au nœud de la question. Les autorités de l'Inquisition étaient Aristote et Ptolémée, la tradition de l'Ecole, Grégoire XIII; ses raisons étaient les yeux. Les autorités de Bruno étaient Pythagore, Platon, Plutarque, Cicéron et Sénèque, le cardinal Cusa, le pape Paul III, qui avait agréé la dédicace de Copernic;* ses raisons étaient l'évidence de la raison même, la lumière intérieure, l'œil de l'intelligence.* Aux objections tirées de la vue matérielle, Bruno répliqua, sans doute, par sa théorie sur la connaissance de l'infini. « L'infini n'est pas l'objet des sens , puisqu'il est insaisissable et invisible ; c'est par la profondeur de l'esprit qu'il nous est donné de l'atteindre, coir altezza delV intelletlo! » Il est probable qu'au fort de la querelle, il lui échappa de s'écrier : « Ecoutez la voix de l'esprit, ministres d'un Dieu qui est esprit! ne donnez point, comme des enfants, dans le piège des sens ! cessez d'en croire le corps plutôt que
1 CicÉHON, Acadrnn., 1. JI, c. 39. Plutabqub, de plaeit, philos, ni, 13. SÂ- ?rfeQrB, Q, fiol., 1. vn, c. A. (Cfr. Oral, valed. et Copernic, Revol dedic.) —Clément VII pouvait être cité comme ayant comblé de présents Calcagnini, copernicien déclaré , auteur d*un livre où Ton prouvait « quod eœlum itet^ terra ttutem moteatwr, » — Peut-être rinquisition allégua-t-elle la tentative malliearense de T. Brahé « astronomorum principis » (Bbuno). — Voy. CAHVAïfELLA, de Lib. prop., p. 50, 77.
* « la ragiane naturale, il lume intemo (l, p. 100 ; II, p. 4S7 ) ;* Vinterno WKcMo (1, p. 129). ^ l^ raison demande qu*on tire cette conclusion de toute nécessité, ti debba eonchiudere necetsariamente » f l, p. 137). Cette soumission absolue aux exigences de la raison devait suggérer à rinquisition le re« proche qu'elle ta à Galilée : a C'est imposer la nécessité à Dieu» f Urbain Vlll iNicoolini, 1633). Tout en onposant Tévidence métaphysique à Tévidedoe physique, Bruno s*efforce ailleurs à les concilier, et approuve qu*on continue à 8*acoommoder aux sens, en disant que le soleil se lève et se oiucbe (H, p. 9).
l'àme!^ » L'hérétique ose accuser de matérialisme les gardiens de la vérité divine , et déclarer ses croyances plus spirituelles que leur foi! Il ose les comparer aux compagnons incrédules et mutinés du navigateur génois, et mépriser leurs anathèmes et leurs dédains. Il ne voit pas ce Nouveau-Monde , il ne le verra point ; mais il y jette l'ancre par la foi de sa raison, il ne se laisse ébranler par aucun doute,^ il aime mieux obéir à la voix de l'entendement qu'à celle des hommes. Pouvait-il prévoir Tinvention de ce cristsd, de ce tube non moins téméraire que lui? pouvait-il pressentir les découvertes de Kepler' etdeHuygens,deNewton et de Hçrschell? pouvait-il concevoir que ses imaginations, ses soupçons seraient un jour transformés en démons trations, et que d'illustres prélats ^ prieraient à genoux
1 Opp,it„ II, p. i27. Cf. Hdtgens, ComotheoroM, p. 7, 8, 138 sq. < I, p. 127i sqq. Cf. STAEUDLRf, Théologie et religion de KepUr ( Beitnjsge. ' T. II.)
* C*est le moment de redire que, sans être astronome, Bruno se tenait au courant de tout ce qui se passait dans le monde astronomique. U eut les yeux sur Uranibourg, il profita, pour ses propres spéculations, de tous les travaux des disciples de Copernic et de Tjebo, et n'en parla jamais qu'avec un noble enthousiasme. Kepler, qui lui ressemble par son attachement pour le « système harmonique» des pythagoriciens (Voy. Mairan, ËHu. iur la glace, 1749, p. 11), Kepler fait grand cas de Bruno. Il prononce, à la vérité, le mot de « paradoxes,» mais lorsqu'il donne à ses « inflniti mundi,» à ses « innumerabilitate» » Tépithèle de speculationes, il n'ajoute point , connue Tycbo fit à l'égard du système de Copernic, celte autre épitbète de vanœ (Voy. Dits. «Atm Nunc. sid., p. 2). — « Les conjectures, dit Huygens, ne sont (las vaines, pour cela seul qu'elles ne sont pas entièrement certaines, quia non plane eertae, » 1. 1., p. 10. — Galilée, après avoir découvert le télescope, proclama à son tour la nécessité d'agrandir sané mesure le ciel étoile ce fasse necessario, ampliare l'orbe stellato smisuratissimamcnte. » Newton confirma les lois découvertes par Kepler et en quelque sorte prédites par le poète de Noie. Herschell vérifia ce que Démocrit^ avait deviné avant Bruno, ce que Galilée avait constaté, savoir : que h voie lactée est la clarté d'une infinité d'étoiles tellement rapprochées que leur éclat se confond.
* Quel ecclésiastique api)rouverait encore le P. Caccini prêchant à Florence contre Galilée, et lâchant de prouver « que la géométrie est un art diabolique
VIE. 2fc6
les mânes de Galilée, d'oublier qu'il s'était agenouillé devant l'Inquisition et laissé punir des erreurs du vulgaire? Non , Bruno ne pouvait lire dans l'avenir de si grandes nouvelles. 11 n'en persista pas moins dans sa conviction,^ et accepta te titre flétrissant d'athée.^
L'athéisme, voilà le reproche qu'il encourut dans cette entreprise où il débuta par proclamer le mouvement de la terre et finit par réclamer le mouvement de l'esprit hamain. Scioppius, comme l'Inquisition, ne voyait dans l'athéisme de Bruno qu'un efiet de ses hérésies, de ses apostasies : <^ Rien, dit-il, ne mène plus directement à i l'athéisme que le calvinisme. »' 11 était plus simple de dire que le Nolain, étant hérétique en philosophie non moins qu'en religion, se trouvait être doublement athée. En philosophie il combattait les dogmes protégés par le saint Siège, le péripatétisme officiel ; * en reli-
et que les mathématiciens devraieBt être bannis de tous les états comme auteurs de toutes les hérésies ?n Quel théologien verrait encore dans Copernic 101 ennemi de l*Ecriture? (Voy. Locscher , Ânalecta societatù Caritatû, p. Ii9, sqq. 1725.) La piété reconnaît aujourd'hui avec la science, que la géométrie est coéternelle avec Dieu « menti divinm coatema » (Kepler, Harm, nmnij^, 1. IV, p. 119). Le clergé a adopté la distinction raisonnable de Bruno cotre la révélation morale et la révélation physique ; il a compris qu*il n'est pas nécessaire de choisir entre les apparences et la. réalité des phénomènes célestes ; il s*est souvenu enfin de la parole biblique : Dieu abandonna le monde à leurs disputes, mundum tradidit disptttalioni eorum [Eccles, III, 11). Honneur à M cm atori, qui a prouvé Ijue cette « étrange nouveauté » n'est pas impiété 'd« ingenior. modérai, in relig. negotio, p. 199-212).
< Ce trait suffit pour attester le spiritualisme de Bruno. Il a cru à la réalité de llnvisible , à Texistence de Tlnconnu ! Il a cru, par le seul mouvement de rintelligence, à priori !
Il nous reste à remercier M. Libri de tout ce que nous ont fourni, pour ce chapitre, ses beaux travaux sur Galilée (Hist. des menées mathém, en Italie. — Kefime des Deux-Mondee. — Jottmnl des Savants).
' « Philosophus àBto-nroç accusatus. Propter insanientem sapientiam ignis supplieio affeetus. » Sax, Onomasticon, T. Ill, p. 5U.
* Sdoppius ne fut pas seul à raisonner de la sorte. Voy. le P. Maldouat (/n Etang. Matth. XXVL p^ 572), ou le P. BECAifUS (Opusc. théoL, I, p. 175).
^ « Bineggr Aristotele » Bruno, II, p. 8S, 86.
gion il s'éloignait de l'Eglise sur la nature et les perfections de la Divinité. Or, à cette époque peu d'esprits songeaient à distinguer celui qui se représente Dieu d'une façon originale, de celui qui nie Texistehce d'une divinité quelconque. On identifiait à plaisir, ou malgré soi, le déiste et le panthéiste avec l'athée. Cependant, loin de ne voir Dieu nulle part, Bruno le voyait de tous côtés. Rien de plus exact , selon lui , que la sentence citée par saint Paul : En lui nous vivons, nous nous mouvons, en lui nous sommes, in ipso vivimus^ movemur et sumus. Rien dé plus complet que la pensée de saint Jean : A ceci nous connaissons que nous restons en Dieu et que Dieu reste en nous, et qu'il nous a donné de son esprit, perhoc cognoscimus quodin Deo manemus et Deus manet in nobis^ et quod de spiritu suo dédit nobis. L'univers n'était pas pour lui une vile masse de matière : c'était l'ouvrage accompli d'une intelligence infinie qui a communiqué à ses œuvres cette même infinité. Comme Moïse , Bruno jugeait que toutes choses sont bonnes en sortant des mains de Ûieu.* S'il eut quelquefois le malheur^ de mécon-
* C*est à cause des principes^ d'optimisme qui terminent la cosmogonie biblique que Bruno avait conçu tant d^estime pour Motse (Voy. 0pp. it., 1, p. 276 ; 11, p. IS, 13. ^ Comp. Pensées de J^tan par M. V. Lb Clbrc, p. S»2, édil. îe).
* Bruno eut le tort de répéter un grand nombre de bouffonneries qui circulaient, depuis des siècles, dans la littérature italienne sur les objets resrp(H;tablcs du culte, ou même sur des vérités, soit dogmatiques , soit histori<|ues, essentielles à l*Evangile ou du moins an catholicisme. A ces preuves d'hétérodoxie, se joignirent certains actes de séparation ecclésiastique, comme le refus d'aller régulièrement à la messe. Le reste de sa conduite acheva dé mettre son infidélité en lumière. Il voyagea, il séjourna en terre infidèle, il fréquenta des académies et des cours hérétiques, des temples protestants. Le panégyrique d'Elisabeth, plus coupable que celui de Copernic, mil le comble à l'indignation. Louer cette reine, c'était plus que lever l'étendard d*une révolte religieuse ; c'était prendre rang dans un parti politique, la poli-
naître la grandeur sui*humaine da Dieu de l'Erangile , il manifesta toujourê le besoin d'invoquer , d'aimer avec ferveur le Dieu qui se révèle du haut du ciel et du fond de la conscience , cet esprit divin qu'il croyait sentir dans son propre sein , comme il le voyait gouverner le monde. Il s'appuyait avec confiance sur le plus grand des rois d'Israël, sur le plus sévère des apôtres {chrétiens. « Les cieux racontent la » gloire de Dieu, ^ avait dit l'un ; « les païens ont une » loi écrite dans leurs cœurs, » avait dit l'autre. Souvent, à la vérité, il semble confondre la toute-présence de l'Eternel avec son immuable essence même, et ne plus discerner l'univers de son auteur. Mais comme il se relève de cet égarement passager de la spéculation! Avec quelle chaleur il sent et montre parfois la sainte personne, l'unité individuelle et vivante, à jamais par- ÊMle et bénie, du Père des hommes, de « Notre Père cé- » leste! i> Bruno ne donne jamais dans l'excès affligeant et honteux, qui consiste à n'avouer d'autre principe de vie et de puissance dans le monde que le mouvement des corps, excès auquel il convient de réserver exclusivement le terme d'athéisme. Est-U athée celui qui proteste à chaque pas contre le matérialisme? * celui qui con«>
tiqu^ porUot alors les livrées de la religion. A cet égard, le procès de Bruno fut presque un procès d*Etat.
1 Ceux qui ont applique à Bruno les mots de Cicéron : Verbis reliquU Deoê, re itutulit, Tavaient jussi peu lu que ceux qui lui ont prêté cette persuasion : Frimuslin orbe deos fecit Ctmor / — Il serait trop long de recueillir les passages|où il s'élève contre le matérialisme. Son principe général en est fopposé : SpiTito H trova in tutte le cose (I, p. 2it, où il cite, après Virgile, En. VI, 7îi, la Sapience.h 17). Ni la Divinité, ni l'âme du monde ne sont présentes' dans l'univers cor|»orelleraent et en dimensions {corporalmmUêf dimensionalmente) , mais spirituellement {spiritmle), à la mamèn^ de la voix qui remplit un espace (I, p. Si6).
sidère le monde comme une image et un simulacre' de Dieu?^ Est-il athée celai qui admet une loi morale, un législateur des consdences? celui qui croit à un législateur de la raison, à un logicien, ordonnateur de nos entendements comme il est le géomètre de l'univers? Estil athée celui qui voit le monde physique abonder en causes finales, en rapports nécessaires, invariables, pleins de sagesse et de force? celui qui voit le mécanisme des astres et le jeu des intelligences émaner de la même cause, et d'une cause spirituelle? Non, celuilà ne mérite pas l'épithète d'athée, qui fournit des preu-^ ves si lumineuses pour combattre l'athéisme!..*
Ce n'était pas en ce sens, tant s'en faut, que les partis prenaient ce mot dans le siècle de Bruno. Pour l'àpre jalousie de leur zèle était athée celui qui doutait du péché originel, aussi bien que celui qui niait Dieu; celui qui discutait l'infaillibilité du pontife suprême, la per^pétuité de la tradition , la nécessité du célibat , aussi
1 Voy. Oral. vaMiet, — On a voulu Toir un signe de malêrialisme dans rhypotliëse de métempsycose, de métamorphose, que Bruno avance plus d'une fois, non comme une doctrine positive, mais comme une sorte de rêve agréable aux imaginations qui voudraient voyager, après cette vie, d*astre en astre. ^ Voy. , «ur la différence entre la métempsycose et le matérialisme, Mo5- TBSQ1IIBC, Etprii des Uns, 1. XXIV, c. SI.
* L'athée ne connaît pas de Dieu et vit sans Dieu; Bruno, au contraire, étendait trop Tidée de Divinité. L'athée érige le roondeieo Dieo; Bruno sj^iritualisa, idéalisa Funivers en rimprégnant de je ne sais quelle effluenoe divine, l/atbée matérialise tout, parce que son àme s'est matérialisée; Bruno vivifiait et transfigurait jusqu'aux êtres inanimés. Bruno est comme enivré , comme ohloul de la notion et du sentiment de l'infini; l'athée nie l'infini , ne croit qu'au fini. Selon l'athée, il n'y a qu'étendue et solidité dans ce qui existe ; suivant Bruno, la pensée créatrice s'est communiquée de Dieu à tout être créé et fait tout penser. Qui est donc athée pour Bruno même? Celui qui l'est pour Spinosa, régolste, l'homme dont tous les désirs tendent à la richesse, aux honneurs, aux vaines et personnelles jouissances de la vie (Cfr. Spinosa, Ep. XLIX: EthU., P. IV, prop. 67). .
bien que celui qui coutestait rimmortalité de Tâine; celui qui gémissait des vices ou de l'ignorance des moines, aussi bien que celui qui mettait en question la règle innée du devoir. Bruno devait être qualifié d'athée lorsque Cardan l'était, lorsque Vanini était traité parleP . Garasse de «r plus lâche vilain que la terre ait porté; » ^ lorsque Charron, défendu par l'abbé de SaintrCyran, était déclaré m athée plus dangereux que Vanini ; lorsque le sceptique P. Hardouin, dans son « efirénée et intarissable » paradoxologie, » ^ jugea l'athéisme de Descartes et de Malebranche, de Pascal et d'Âmauld, non moins funeste que l'impiété de ce Luther, que Garasse avait défini « un homme composé de lard, un gros buJBHe? * Les protestants étaient aussi prodigues de cet attribut que les catholiques. Sans citer les Voëtius,' pour qui tout paradoxe , toute innovation était preuve d'athéisme, peut-on se défendre de nommer Calvin? Etienne Dolet, brûlé le jour de saint Etienne 1546, sur la place Maubert, à titre d'hérétique, cet académicien épris du " divin et supematurel Platon, »* semblait au réformateur genevois n'être qu'un athée.
Dans uft âge de théologie plutôt que de religion, dans un temps plus ardent à rechercher l'hérésie que la vé-
* GABASgB, Apol, contre leprimir Og%«r, p. S61, S6S. — Selon lui, Cbarroii, « un esprit acooquiné à ses méianchoUes langoureuses et truandes, se mocque de tout par une gravité sombre, ridicule et pédantesquc.... chrestien en apparence et atbéiste en effeet. . grand ennemi de Jésus-Christ et de Thonnesteté des mœurs.... » C'est que Charron s'était avisé de comparer la société de iésus srla secte des Pharisiens.— A Tégard de Vanini, voy. Doctrine etkrfeuie, etc., p. 877, sq.
* HuBT. Voy, HAROOciif, Athei detêcti, etc.
' 6. VoETJUS, IHiymr. nlect,, l, p. 200. Comp. Et. Pasquiek, Recherches^ l XX, c. 5.
* Voy. ses trois Dialog, de Platon, préf.
rite, il n'est guère divergence d'opinion que le fanatisme ne prenne pour l'œuvre d'un renégat ou d'un athée. En tout temps les hommes se plaisent à venger Dieu plus qu'à aimer leurs ennemis. Lors donc qu'on se met au point de vue général du XVI' siècle, au point de vue particulier de l'Inquisition, on conçoit sans peine que Bruno a dû passer pour apostat, pour hérétique, pour athée, pour trois fois sacrilège.