‹ Jordano Bruno (volume 2)Chapitre 39 sur 60 · CARACTÈRE DE BRUNO · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE BRUNO

Ceux qui ont lu avec quelque attention la biographie de Bruno, malgré les disparates qu'elle a été obligée de retracer , n'auront pas de peine à déterminer le fond de son génie. La puissance qui distingue ce philosophe, puissance toute méridionale et singulièrement eidtée au XVI* siècle,* c'est l'imagination. La tendance qui domine dans ses actes, Vardeur des passions, ne semble qu'un effet de la vivacité de son imagination. C'est à ces dein traits qu'il faut rapporter l'épithète dont plusieurs critiques l'ont décoré, celle de chevalier errant de la philosophie moderne.

Qu'on ne se hâte point d'en conclure que Bruno n'eût ni raison ni esprit. Il était, quand il le voulait, eu état de voir sainement, de décrire avec une ferme ' précision la réalité et ses côtés positifs. Adolescent, il

> Q saffit de se rappeler Tosage fréquent que Montaigne foit du mot de « fibUâfllea, » ou « imaginations» » Fantaisie et opinion , imagination et crojanœ, sont des termes qu^afifocUonne un élëye de Montaigne, Pascal. «Cette partie dominante de Thomme, cette maîtresse d*erreur et de fausseté, «t d*aatant plus fourlie qu*dle ne l*est pas toujours. » (Patutfet dé Piueal^ par lliY.Goouii, p. 186, éd. I.)

k JORDANO BRUNO.

s'étadt plu et habitué à observer la marche des^ astres/ aussi bien que les coutumes et les dispositions des hommes. 11 excellait à saisir les moeurs, et surtout les ridicules des personnes qu'il pratiquait, des pays qu'il visitait et qu'il aimait à comparer ensemble. Ses écrits abondent en témoignages du don si précieux de deviner les pensées d'autrui, et de connaître les sentiments par la seule physionomie. Ils abondent aussi en conseils rarement suivis de celui qui les donna^ en appels énergiques à l'expérience, cette infaillible institutrice du genre humain qui parle ordinairement comme la nature même.' 11 est impossible de nier qu'il ne sût concevoir et embrasser les objets avec vigueur, les pénétrer, les analyser et les recomposer, les confronter et les juger avec une égale facilité. On est tenté, au contraire, en bien des endroits de lui reprocher un excès de détails. 11 ne se lasse de tourner et de retourner les problèmes, et d'en éclaircir les moindres faces. U apporte à ces recherches la patience du naturaliste, la sévérité du mathématicien, la justesse d'un observateur aussi impartial qu'intéressé aux résultats de ses enquêtes. Quant à la finesse de son esprit, elle se manifestait par une brillante sagacité à démêler les rapports éloignés et cachés des idées, les différences dans les ressemblances, les analogies dans les diversités; puis par sa promptitude à rendre ces rapides

> Voy. par ex. Bruno, de Minimo, 1. iv, V. 1-4.

* Voy. par ex Bhcno, 0pp. ital, U, 55, 56, 75, 101 : « Dove VEsperienza istessa ne ammaestra » « E certo et assai esperimentato. » « Abbiamo visto per esperienza ; — .. per esperienza vcggiamo. » — « Conosoemo aperUssimamente che doviamo aprir gli occhi a quello ch' banno osservato e visto, e dod por^ gcro il consentimeuto a quel ch' banno conceputo, inteso e determinato. •

TUAVAUX. • 5

aperçus d'une &çon frappante et originale. A une époque où la plaisanterie était presque une arme sérieuse et valait un argument, Tallure alerte et étincelante, d'nne intelligence vive, toujours prête à la réplique, à la répartie, fort exercée à toucher l'endroit vulnérable, à y ajouter le sarcasme : toutes ces qualités étaient précieuses;* Ce qui empêche quelquefois de les reconnaître dans Bruno, c'est .que sa mémoire le surcharge de notions empruntées soit à Tantiqnité, soit à la scolastique, et que son esprit s'altère par le mauvais goût, par la propension à la prolixité et au climjtaant. De même que son entendement n'est pas guidé dans la recherche du vrai par une méthode constamment sûre, de même sa parole, en exposant, en attaquant ou en défendant, n'est pas sontenue par un tact pur et délicat, par le sentiment naturel et éprouvé des nuances et des proportions. On dirait qu'il se délecte à prendre pour évidemment exact ce qui n'est à ses propres yeux qu'éclatant ou éblouissant;* et que, tout en professant pour le satirique Mdmus autant de répugnance que pour Timon le misanthrope^' il mêle à desseiu'le sel de Mercure et celui de Momus, et confond à plaisir le burlesque et ie grotesque, le bemesque et le macâronique avec la verve élégante , avec le rire gracieux des bons co-

Le jugement, au lieu de donner à son imagination

^ Les imperfections des systèmes quMl prônait, tels que le pythagorisme ou ^ platODismev ne lui échappaient pas, puisqu'il en plaisantait souvent.

* a Se non è vero, è molto bm trovato, U, p. 415. » « Se dunque non m*as* ^lU sotto specie di doit/rina e âûeiplina^ ascoltami fier ipojjo, » II. p. 980.

une discipfine, uû freÎB, en était l'esdave : c'est dire que cette imagination était plus active que passive, et créatrice plutôt que copiste. Or, ici se dessine l'une des différences du poète au penseur. L'un s'abandonne au libre essw de sa fantaisie, l'autre met au service de la raison une faculté qui dès lors a pour unique fonction de représenter avec des couleurs éclatantes, sous un jour net et vif, ce qui est, ce qui a été, ce qui pour« rait être. U est permis, sans doute, il est commande au philo6<^e aussi d'a|)peler Timapoiation à son secours,^ non-seulement pour mieux comprendre en rapprochant et en combinant, mais pour restituer aux choses leurs formes primitives, leur naïf langage; mais c'est à condition de poursuivre ses conquêtes, de perfectionner ses découvertes, de devancer et de prq>arer les solutions et les inventions, de deviner enfin d'un regard prophétique ce que les faits n'expliquent pas d'eux-mêmes. Quand au contraire l'ima^matipn entreprend de travestir les faits, de les remplacer par des hypotllèses qu'ils démentent, et par des systèmes arbitraires, par des créations belles et hardies peut-être, mais destituées de vraisemblance ; quand l'imaginatioià est maîtresse absolue, elle court risque d'amonceler des chimères. Ainsi Bruno faisaat sagement de suiim le vol de l'imagination, lorsqu'il voulait se figwer ou décrire l'immensité de l'univers, l'infinité des mondes qui peuplent les domaines mafestneux de l'astronomie.*

* Mallebniiicbe Ini-même qoi signale si liaMleDieiit, dans s» MMunkê éi la Tériié, les ahus de rimaginatioa et ses innombrables snperdMrieih ^ pouvait 8*en passer pour concevoir et ponr orner ses pensées.

* Dans un temps où Tesprit humain ne pouvait pas encore s'appn^fer ntr

U mardiait à l'aventure en prétendant se donner une intoition semblable, soit des mystères de la natnre humaine, soit de la nature bien autrement yoilée de la divinité, deux ordres de connaissances qu'on n'acquiert qu'a force d'observation et de raisonnement. * Ce qui abusait Bruno, c'est que la riadson qui médite et l'imagination qui contemple sont l'une et l'autre soumises à la loi de l'unilé. L'esprit philosophique cependant y obéit d'une autre manière que l'inspiration du poète. Celle-ci étant moins laborieuse, plus séduisante et plus flatteuse, convenait davantage au métaj^ysiden de Noie. Talent essentidUement spontané, Bruno semble faiblir et chanceler toutes les fois qu'une réflexion patiente et silendeuse est indispensable, et qu'il importe de constater, de vérifier, de dénSontrer et non pas d'affirmer, de omjectarer, de conclure précipitamment. Quoiqu'il fut f<Ht instruit, il était plus audacieux que studieux, pins spéculatif qu'observateur, plus porté à tirer de son propre fonds, à construire â priori, qu'à recueillir les données de l'expérience, et à en induire avec circoiiq[>ection des règles et des prindpes. 11 n'avait pas toujours souci de confronter le résultat de ses spéculations, avec les phénomènes et les événements qui cowr posent Fhistoire de la nature et de la société. U craignait ou plutôt il dédaignait d'appliquer à ses propres cùoh

les découvertes incontestables de la science moderne , il était surtout pennii de penser (avec No?alb) « cpi'il n'y a point de mathématiques sans poésie. »

* Cependant c'est Bruno qui reprocha surtout à Aristote d'avoir bâti sur de nines imaginations, sar des fondements et éloignés, réprouvés de la nature (I, p. %S%, rimoÊÊO daUa natwra). C'est Ini encore qui voulait bannir de la science tons ceux qoi n'y apportent que des fiibles et des métaphores» ehê fÊVoUgtiam ê nueiaforiehêggiano (II» p. 9).

8 JORDAKO BRUNO.

ceptions cette critique sévère, cette impitoyable révision, sans laquelle les têtes les plus fécondes ne produisent en philosophie que des opinions éphémères. La science profite des lumières, des saillies, des aperçus d'un génie pareil; mais on ne peut dire qu'elle soit son ouvrage. Le service le plus solide qu'un Bruno puisse rendre, c'est d'embraser l'intelligence d'une flamme généreuse pour ce qui est noble et divin, d'un amour en quelque sorte platonique de la vérité idéale.

Néanmoins cette paôsion du vrai rencontrait chez lui uou obstacle dans l'imagination même. Celle-^ci l'empêchait en effet de se connaître lui-même, et le disposait à s'exagérer ses mérites et son pouvoir. Les illusions de l'amour-propre, les artifices de la vanité sont plus hostiles qu'on ne le croit à la sagesse et aa savoir profond. S|i Mallebranche fut bien inspiré en nommant l'imagination la folle du logis, Erasme l'avait été mieux encore en mettant Philautie dans le cortège de la Folie. L'orgueil, qu'il faut se garder de confondre avec la fierté, rend l'esprit aussi inquiet qu'arrogant, et jette dans l'âme, au lieu de la modestie et de la simplidté, la présomption, la morgue et d'autres ridicules du même genre.' La démangeaison de se louer soi-même était une sorte d'épidémie universelle au XVI^ siècle.* Quel emploi fréquent du mot Phénix ! Chaque pays,

1 II Dc faut pas oublier qae Bruno ne 8*en déclare pas moins r^nneni de li Jactance et Fami de la simplicité (par ex. H, p. IW, sq. 0pp. <(.). La paral)ole de la poutre et du brin de paille revient souvent k la mémoire, quand od étudie ce caractère.

s « La maladie de paraître, » disait le sieur d*Ksné (Bartm de FaeMf(«). •VagM d:appann, poeo ctiHoH d'eifer», » écrivait Bruno i la même époque (n, p. 83). Plusieurs fois ce philosophe bl&me énergiquement ràmor dfH* apparensa^ d^à condamné par Dante (Porudif. zxn, 17).

chaque ville en avait plusieurs; chaque personnage un peu considéré se croyait un Phénix . Les siaivants, en particulier, étaient aussi avides d'éloges que de connaissances. C'est un spectacle amusant que Toutrecuidance avec laquelle ils disputaient, contre tout venant, de tout et de quelque autre chose encore, de omnire scHnH.^ « Ma nature, disait Cardan, se trouve placée à l'extrémité de la condition et de la substance hu maine, sur les confins des Immortels. » Même jactance, même suffisance dans Vanini, s'inlitulant lui-même ««le docteur le plus pénétrant, le philosophe le plus ingénieux, le prince des penseurs. »' Cette maladie , Bruno l'érigea pour ainsi dire en théorie.' w L'homme , dit-il , ne peut célébrer convenablement les choses divines; mais il peut, par la hardiesse de ses efforts, se magnifier lui-même devant ses semblables. * » Cette impatience d'anticiper sur le suffrage de la postérité, et de transformer tin présent sombre en un avenir glorieux, cette humeur fanfaronne, si ordinaire à l'âge de jeunesse de l'esprit moderne, choque durement dans un philosophe qui flétrit quelquefois avec une haute éloquence, les airs tranchants et le ton impérieux des scolastiques et des humanistes, ses adversaires. Rien n'atteste plus çlaire-

* U ne faudrait pas pour cela identifier ces auteurs avec les sophistes, ni les traiter comme ils traitaient Aristote.

" Voy. Fragmenta de philos, cartes,, par M. V. Cousnr, p. 61.

* Aussi Toppi, Haffbi, J. B. Garpzov ( Paradox, Stoic, Ariston, U, 171), mettent-ils Bruno aq^ombre des charlatans.

^ n, p. 385. C*est eu tout la maxime contraire à celle de Descartes : a Bene ^ latwit,'henevixitn (Oyid. Trist. III, A). Voy. Bruno, de la Causa, ép. <lédic : « lo odiato da stolti, » ch. La fierté d'être Italien est un des traits caractéristiques de sa physionomie. « L'Italien, dit-il, parle, raisonne avec qui a de rcntcodement » (II, 311).

ment la plus fâcheuse des ignorances, celle des vices et des limites de l'entendement humain. Qui donc, si ce n'est le philosophe, doit s'enquérir de la réalité, quelque attristante qu'elle puisse paraître? qui doit se mettre, plus que le penseur, en garde contre les fascinations mensongères de l'imagination appliquée à gonlDer, à farder le moi? «-Que te sert d'être connu du mcxide entier, si tu meurs sans te connaître toi-même?

IHî mors gravis incabat, . Qui notus nimis omnibus et IgDOtus moritur sibi. ^ » .

Ce même empire de l'imagination est aussi la source principale de l'inclination que Bruno avait pour les paradoxes. 11 les afiectionnait, non-seulement parce qu'il était mécontent de l'ordre établi, mais parce qu'il parvenait ainsi à surprendre, à faire sensatiçn. L'écueil des gens d'imagination est de préférer le neuf au solide, ou de revêtir du moins le vieux de formes étranges.

Les hasards des voyages sont une des choses les plus agréables à cette sorte d'esprits. Bruno avait en aversion l'uniformité d'une existence réglée par des habitudes et des directions invariables. De même qu'il se plaisait à entrecouper ses dialogues et ses traités d'anecdotes et.de citations piquantes, de même il s'exposait volontiers à une vie errante et vagabonde. Vita vaga, desultoria, incerta^ dit Brucker. Il semble que

* Ces vers de Sénèque {Thyeste) étaient la devise de Descartes. Ajoutons que le mérite qui recommanda la philosophie française avant Descartes Ait précisément la conviction énoncée par Charron en ces mots : « Se oognahtre est la première chose » (Sageue, ch. i).

le romanesque et même le factice fussent néc^saires à l'activité de son âme. Les émotions du pèlerin, du candotiere philosophe, étaient ce qui satisfaisait le mieux une avidité de ce genre.

On peut croire aussi que Bruno ne fuyait pas les aventures d'amour, puisqu'on l'entend plusieurs fois tirer vanité de ses bonnes fortunes. Certa^ biographes le gourmandent de n'a^voir pas détesté le beau sexe à l'exemple de l'imberbe Paracelse,' de s'être comparé à un satyre barbu^ barbcUus satyrus, et vantée comme Marot, d'av<»r été aimé

De mainte nymphe et mainte noble fée. •

PêramarufU me quoque Nymphœ.

Ces écrivains* jugent Bruno plus sévèrement que Vanini, selon lequel le but de la vie et de la sagesse se trouve résumé dans ces vers de YAminte :

Est perdu tout le temps Que l'amour ne nous prend.

Perduto i tuUo il tempo Che in amer non si spendé.

On est allé jusqu'à déclarer que ses mœurs furent cyniques, n'alléguant d'autre preuve qu'un mot mal entendu,' ce qui est agréable est permis, quid libet

^Pabagblsb, de rOriginê, etc. (en allem.), I, c. m» p. 19t.

* Voy. hMcmotE, Enireiiêm, p. 31»-8M. Et, comme justiflcaUoo, Heomakh, i«f.]iMlof.,P. ix,p. 401.

'Nionoif, Mém., t. xvn, p. Wî, S'eipiacê, H lie$ se trouve t. Il, p. MS; unis ces moU sont tirés de VÀminU, et au surplus appliqués ironiquement à rage dlor. On se sourient que Dante dit : Cette sorte de loi fut promulguée par jSémiranis, pour couvrir le crime d'assassinat commis par elle sur Ninus, son mari (M. Autaud de Montoh, HUtMre de la Vie êî d$s OEuwreg de

12 JORDANO BRfîNO.

licet, et ne balançant pas à interpréter ce mot dans le seas où Gargantua l'entendait : fay ce que voul-dras.^ On a présenté enfin Bruno comme un frère, un disciple d'Arétin, de cet impudique et impudent Arétin qu'un siècle où, selon l'expression de Joseph de Maistre * , on vit le trône pontifical occupé par <r des mauvais sujets, » eut la honte de surnommer le divin. Protestons contre cette parenté avec un écrivain qui n'avait de Dieu que le titre, et dont le style était de Satan, diabolico stiï, litoV divmo /* Bruno vivait noblement; il n'employait pas sa plume à la peif^ture complaisante des plus sales débauches; il fit de son imagination un usage tout opposé, il préconisa mille fois, dans le langage de Pétrarque, les délices de l'amour intellectuel, les aspirations enflammées de l'union mystique des âmes entre elles et avec Dieu.^ On aurait grand tort, on commettrait une véritable injustice en l'assimilant aux écrivains de l'école de l'archevêque délia Casa. En laissant échapper, pour divertir le lecteur, des propos trop libres, quelquefois

Dante, p. 589). On doil se souvenir aussi d'iin adage alors vulgaire : Latdva est nobis pagina^ vita proha»

^ Rabelais, I, ch. ltii.

* UfiPo^, ch. XIV.

> « ... l'Aretino con sua sctta trista, » Che bevelter di Cinici in cantina. »

Campanella, Poes.f p. 10t.

Le mot diabolico «fiT, titoV divino est de J. Bv Mabijio.

^ « UAmore inlellettuale e spcculativo, » II, 3S0. « Amore eroioo, » 3ii. « Am. contcniplativo e spiritualc,» 328. « Furore razionalc,superiore, divine; una certa divina altrazione, » 3S9. — « L^ardente desio délie cose divine, » 333. « L*alto anior, » 405, etc., etc., I!» p. 329. — Bruno dit que la beauté purement physique ne Ta jamais plus èmu qu'une statue ou un tableau ; ce ^ai peut signiiier soit peu, soit beaucoup (Vdy. Alfibri, Vita, ép. u» c S), mais ce qui doit indiquer ici un empire faible.

obscènes, il c^ait sans remords au goût de l'époque, il sacrifiait sans y réfléchir à Tesprit dont Boccace, TArioste, le Bembe, Sadolet, Tansillo avaient imprégné la littérature italienne. 11 partageait le préjugé de ces poètes qui se croyaient le droit de dédaigner, en leur qualité de poètes, les lois de la morale ordinaire, disant que ce qui était défendu au bœuf était permis à Jupiter, quod licel Jovi, non licet bovi.^ Il se persuadait que la licence poétique autorisait les images indécentes, ou, comme on disait en France, paganiques. Il savait du reste, comme Le Loyer,"* que « le docte et bénévole lecteur excuse facilement quelques petites gentillesses lascives meslées avecques choses sérieuses et docte$, » sans se scandaliser de « quelques pensées bien gaillardes. » Bruno admet d'autant plus aisément* cet impur alliage, qu'il se propose, dans son for intérieur, les plus graves desseins. Il estime utile d'égayer ses auditeurs, de les divertir afin de les gagner à ses projets sérieux. Ainsi il espère leur rendre aimable la spiritualité que recommandent les moralistes rigides, la patience et l'abstinence du Portique, la chasteté d'Hypatie, la justice et la vertu telles que Platon les définit. 11 ne serait donc ni sensé ni équitable de conclure, de quelques écarts de parole et de goût, à un enseignement dépravé, ou à une conduite déréglée.

11 est deux espèces d'imaginations : celles qui sont tendres et mélancoliques, celles qui sont ardentes jusqu'à l'impétuosité. Les défauts qu'on rient de repro-

* Jupiter avait enïevé Europe, déguisé en taureau.

* Auteur de la Nephêlocœuffie, 1378, préf. {OEuvr.poét, foL)

ik JORDANO BRUNO.

cher à Bruno prouvent que son imaj^ation a^^partaiait à la seconde classe. C'était là le mobile d'une activité étonnante , d'une, énergie infatigable, d'un continuel besoin de changer de place,' d'yne soif inextinguible d'apprendre et d'instruire,* d'une vive antipathie pour l'indolaice et pour ce qu'on a nommé improprement le far niente.^ Les discours de Bruno, ses ouvi^es, ses lectures, ses moindres actions annoncent un véritable Italien du XVI' siècle, qui avait pour principe, comme Machiavel,, qu'il valait mieux se 'repentir d'avoir agi que de n'avoir rien fait,^ et qui ne trouvait pas, conune Berni, ses délices à rêvasser dans son lit.^ Certes, Bruno n'était pas moins jaloux que Paracelse^ de garder intacte l'originalité de son génie; mais il n'avait pas recours au moyen du philosophe suisse, qui consistait à ne lire aucun ouvrage étranger. Renouveler chaque jour la masse des impressions et des réflexions par la double assistance de la nature et des lettres; transmettre avec le même zèle ses conceptions , communiquer ses émotions au mondé entier; combattre et conquérir, subjuguer et emporter, toujours sous les

^ ff huofferensa dêlto stare, » dit Alfieri, dont le caractère ressemUe unt à celai de Bruno (Ft'ra, p. 79).

* « /) tifo duio eamiste più in impârare che in insegnan, » n, 86.

* «La êoftma perfêxiene i non tentir fatiea a dotore, » etc., U, p. ItS. Le SpaeciQj par eiemple, est rempli de sarcasmes sur ToisiTeté, sur celle des gens occupés comme sur celle des gens désœuvrés (II, 199-107}.

* « Val mêglio pentini di avw fàtto chê pwUirH di non a/09r floto. »

* » e*l 8U0 diletio

» Era non far mai nul la e starsi in letto. » {Orl amor, ch, lxvu')

* «iEtitt offenkundig dau ieh in xéhn Jakren Mn fnmdêt Bueh g^kim nhabê.» {l,p.\Zi.)

« Meine LiSm^ey virmag nieht Méhn Blœitér, » (Paeacmjb.)

armes, toujours rar la brèche ; voilà la vie de Bruno, vie aussi agissante, aussi ardente que son système est contemplatif et abstrait. Le feu qui dévorait son àme réclamait une aussi abondante nourriture, et le poussait à d'inaroyables témérités. A la veille de retourner en Italie, il écrivait : « Malgré l'iniquité du sort qui depuis Tenfance me poursuit sans relâche, j'aspire sans varier, sans me lasser au but de ma carrière; je sens mes souffranceS) mais je les méprise; je ne recule point devant le trépas, et mon cœur ne se soumettra à nul mor* tel. » ' Cette énergie altière ne connaît pas la modération, le triomphe de la sagesse, suivant Tacite;* elle a tous les caractères de cette imprudence juvénile que Descartes prit en si grande compassion, improvidœjuventulis.^

Les traits de plaisanterie qu'il lança chemin faisant contre le christianisme, contre le catholicisme (nulle part il n'institua une controverse véritable), mettent principalement au jour cette audacieuse imprévoyance, et ce dédain extravagant pour les nécessités pratiques.

> « Et nos, qqftntumYis fatis Tersemur ioiqais p Foiiunœ longum a paeris Juctamen adorsi, » Proposiium tamen invicii servamuB et auBUS,

> Quels Tel forte Deo tantummodo teste vaiemut, » Vel non usque adeo segroti sumus atque sopiti » Vel certe sensum morbi retinemus, et ultro

» TemnirnuB, et mortem minime horrescimusipsam,

> Viribus ergo animi haud mortaii subdîmus ulli. »

{De Mon,, num., et fig. I, 38 sqq.) Ce mépris plein de colère est commun aux novateurs de cette époque : « Il me plaît, s*écrie Kepler, d^insulter aux mortels par une confession ingénue... Le sort en est jeté ; J*écris un livre qui sera lu par les contemporains ou par U postérité, peu importe! » (Harmon, mundij initio.)

* « Betinuit, quod est difficilimum, ex tapi&ntiâ modum. »

* £p. ad Dinet.

16 J«iiDANO BRUNO.

sur lesquelles rimagination lui donna le change. On a vu qu'il renfermait la religion dans les limites d'une législation morale, d'une autorité sociale, et non scientifique; on a vu aussi qu'il distinguait quelquefois la vraie piété d'une vaine et stérile foi. * Il importe de faire remarquer qu'il oublie plus souvent de discerner les^ vérités fondamentales de la Révélation, d'avec les erreurs et les abus que les hommes y mêlent. U arrive plus d'une fois, qu'après avoir déclaré la Sainte- Ecriture le produit de l'inspiration divine, une source de savoir et de force céleste, il ose l'interpréter et l'exploiter dans un esprit bien éloigné de l'humilité et de l'obéissance évangélique. C'est en disciple de l'école d'Alexandrie, * et non point du Christ, qu'il entreprend de retrouver dans l'histoire sainte les mythes et les dogmes de l'Orient ou du polythéisme grec. En d'autres moments, au lieu de continuer cette tentative de philosophie religieuse, il a l'ambition de purger la croyance chrétienne de toute doctrine qui ne se lie pas directement à l'application, à la conduite de la vie. Des problèmes redoutables, tels que les peines de l'enfer, la fin du monde, ne font, dit-il, que troubler la pmx de la société et éteindre la lumière de l'intelligence, sans profiter aux mœurs.' Une telle variété de directions démontre

* Par ex., II, p. Si9 : « La vana religione, la gtoUa fMê dalla vera e tinegra pietade. »

* SoQ entraînement pour cette école est cause de la plupart de ses attaques contre le cbristianisme. Il n'a pas, à la vérité, la prétention d*y substituer une théologie, une religion païenne ; mais comme Porphyre élevait fraocbement la philosophie au-dessus des superstitions populaires du polythéisme, Bruuo n*hésite pas à préférer la théologie naturelle de h raison.

s « Humanam turbant pacem sœclique quietem,

» Ezûnguunt mentis lucem, neque moribus prosunt. »

(D€ Innum, et Imm,, p. 608.— Id, p. 464, c. t.]

que Bnmo ne savait pas toujours bien tout ce qu'il roulait. Est-il surprenant que ses contemporsdns Taient souvent mal entendu? U lui prêtèrent des intentions fort étrangères à sa volonté ; ils supposèrent qu'il avait dessein de détruire les fondements d'un édifice, dont, disaient-ils, Luther avait démoli le toit et Calvin abattu les murs ; ils le crurent aussi « éclos de l'œuf pondu par Erasme. » Et sur quels faits cette supposition était-elle asôse? Sur ce qu'il s'aventurait à parler, après tant d'autres, familièrement, irrévérencieusement, de ce qui forme l'objet sacré de la reconnaissance et du culte chrétien. On lui reprochait d'avoir désigné Jéhova par l'expression: Dn^miY^ des Hébreux;^ saint Pierre et les autres disciples par celle-ci : Svmon-Pierre et d'autres GaHUens. Ces expressions^, malgré le blâme qu'elles peuvent encourir, manifestent cependant plusd'indifTérence que de mépris ou de haine, et sont plus excusa* blés dans un écrit en vers; elles paraissent d'ailleurs fort innocentes auprès du langage des philosophes du dernier siècle. Elles attestent enfin qu'il manquait à Bruno, comme à la plupart des penseurs de son époque, ce sentiment de la réalité et ce sens en quelque sorte politi-» que, par lequel ceux mêmes qui désapprouvent, respectent et conservent ce qu'ils sont incapables de rempla-

* « Hibraorum mmên {de M(madê^ p. 3). Simon Petrui et Galikri alii (p. ^.» On dte aussi ce vers :

Pabulft quœ TÎtœ rationem evertit et usam.

{De immenso,yi, c 9, p. 518.)

Mais Fabula n'y doit^pss signifier toute la religion, la religion même; ce tenue s*applique à un dogme particulier. Bruno ne traite nulle part le fond et Teasence de la religion de fable, de chimère, ni surtout d'imposture. Il proteste an contraire souvent avec une vigueur éloquente, de son respect pour ce <pii frit la règle et la force morale de Timmense pluralité des hommes.

cer. Bruno est un exemple de plus de la distance qu'il y a du philosophe au sage.^

Peut-être son imagination est-elle aussi une des causes de ses vives préventions contre Âristote. L'auteur grec, protégé par l'école dont la sécheresse augmentait, à mesure qu'elle se condamnait à l'imitatiou servile des Thomas-d'Aquin et des Albert-le-Grand, ce logicien d'une sévérité si inflexible était trop froid pour Bruno, trop précis, trop rigoureusem^it didactique. Il lui fallait des allumes plus dégagées, des [htocédés moins réguliers et moins scrupuleux. Il lui répugnait de subir le joug d'aucun maître, pas même de Copernic' « Je suis, dit-il, à raison de mon naturel et de mes habitudes, trop entêté peut-être de mes opinions. >»' A cet égard il se connaissait et s'appréciait lui-même avec justesse. Possédé et gouverné par une imagination inquiète, il était en même temps doué d'une volonté intrépide, et opiniâtrement attadiée. au même objet.

< n ne lai était pas défendu de relever les préjugés en matière de religion; mais il y substitue des préjugés philosophiques, des idol«t à safaçoo, pour parler comme Bacon. Il se moque spirituellement des théosophes, des alchymistes, de la pierre philosophale (par ex. II, p. 283, 0pp. tl.); et en même temps il lui échappe d*écrirc quil n^est pas impossible d'ensoroeler les perMniles absentes et même des morts {de Minimo, p. 74). Par cette contradiction, il rappelle Cardan, qui, tout en s*aYouant peu dévoi (parumpjta), se plaisait à raconter que, sur la recommandation de son père, il avait coutume dédire, le premier d*avril, à huit heures du matin, un Pater et un Ave Maria, et qa^îl obtenait, ensuite, toutes les grâces quHl demandait à Dieu {de vite tuâ, ch.zin et.xxxvii).

* « Al che rispose il Nolano, che lui non vedea per gli occhi di Goperoico, né di Tolomeo, ma per i propHi » (1, p. It6.)

* nPro more inyenii mei, nimiê forte amore mtfamm epinUm^m re^^-»

Qâ dlefdienât doiic tSH vaiA dand ce cât^Ctère à ferme ^ itiab si peil mesuré, les mérites qUi font la gloihe d^ ttiigfettate défénsém^ de la liberté légale, des de Thôii, des P. Pilhou, des Peirâ»c, des Dbmàt, c'es^à-dire llmt^artiâlUé. Mais ott doit Itii reconnaître une qaH^té presqu'amsi rare, une courageuse sincérilé, une firani^se sans réserve. La retetiue mise à la mdde pér Erasme lui était inconnue; la duplicité à laquée Fintolérahce rédui^t uii si gratid nombre d'écrivains lui était antipathique. Il nie consëUtait pis à cadier le manteau de philosophe soûs Thabit du moine, «r Là sincérité, dit-il, la simplicité, là vérité, voilà tout ce que j'ambitioune. i Et ailleurs : « Jordano donne le nom propre à tout ce que la nature a investi d'une existence propre. »^ Aussi repousse-t-il la di^ tinction devenue banale enttre la vérité philosophique et la vérité religieuse. Il juge impossible qu'une même chose soit à la fois vraie et feusse. « La vérité, à son aVis, est une et unique, comme elle est infaillible par son évidence; elle n'est autre chose que la substance des êtres, et l'être même. ^ Point de compromis, poittt de subterfuge commode ! Arrière le sophisme qui jette une doctrine au public, et réserve aux initiés une doctrine contraire ! Honte au philosophe qui tolère la question, des deux vérités laquelle est ta vraie? ou qui redit

' Ofp. itai., il, p. 4M, 4^, 467.

sérieusement la maxime de Cremonini : Entre nous comme il nous platt, au dehors comme c'est l'usage^ intùs ut lihety forts ut moris est ! Tous les biais qui avaient sauvé Pomponace et François Zorzi paraissaient des lâchetés à Bruno. ^ Il est même important d'ajouter qu'il outra ce principe excellent, et qu'il n'eut pas entièrement raison sur le fond du problème dont les écoles étaient agitées alors, les rapports de la science et de la foi. Sans doute, la distinction des vérités de l'ordre philosophique et de Tordre religieux n'est pas fondée dans la nature des objets; sans doute, en réalité une chose est ou n'est pas, n'a que tel ou tel autre caractère. Mais cette même distinction repose sur la multiplicité des manières dont la réalité est envisagée et jugée par l'esprit humain, en d'autres termes sur la forme et les modes de la connaissance.* La connaissance peut et doit varier selon le point de vue que le spectateur occupe; et Bruno lui-même convient qu'une même chose peut être considérée sous diflerents aspects.' On peut parler et décider au nom de Dieu, avec l'autorité d'une révélation surnaturelle; on peut étudier avec les seules lumières de la raison humaine. 11 y a plus : en tant qu'homme, regardez-vous avec la raison réfléchie? ou bien, avec cette raison instinctive qu'on appelle sensibilité et bon sens? Les apparences, les manifestations de la réalité ne sauraient être en

* Qpp. U., I,.p. S6i» sq. Voy. P. I, p. 35.

* On a de toul temps, même dans les ouvrages pratiques, tels que les Im- Htutes de Justinien, discerné la réalité extrinsèque de la façon de penser, viritas et opinio, oà^9tm et ^^^oc Ad rem^ ad hominem, disent les rhéiears aussi bien que les logiciens.

* « £a considerazionê di una eo$a tipuàprmderêda diveni capi» (T, p. M)*

eUes-mèmes ni contraires, ni contradictoires; elles doivent être différentes, et leurs différences, leurs con* trastes font la beauté des œuvres divines, le charme de la création. Les manières de saisir et d'exprimer ces variétés, ces variations, doivent à leur tour changer d'un individu à l'autre; telle a été encore la volonté de Dieu, et elle n'est pas moins admirable pour qui contemple les opinions d'un point de vue élevé, c La vérité est une, l'univers est un, la science dé même doit être une, universelle et cosmopolite. » — Oui; mais les développements de la vérité sont-ils donc uniformes? Les intelligences des hommes se ressemblent-elles plus que leurs visages, leurs traits et leurs couleurs?... L'autorité ecclésiastique, alors autorité unique en matière d'opinions spéculatives, proclamait pour sa part la même maxime que, Bruno; ce qui entraînait une guerre formidable, chaque fois qu'il se présentait une diversité, une opposition entre tel article de foi et tel point de philosophie ! * Pendant que l'Eglise déclarait entièrement faux ce qui, dans la science, différait des décisions canoniques, Brunp exigeait que l'Eglise même acceptât de la philosophie, les versions, les explications

' Les philosophes de la Renaissance ne pouvaient pas oublier ces paroles de Pompooace : « Hae non sunt eommunieanda vuigaribus, ^uoniam horyim arcanorum non mnt capaee$, Cavendum est etiam eum imperitù sacerdoti- Inuâe his habere sermonem. » Le philosophe de Bologne s^exprime ainsi sur la page où il divise les hommes en religiosa et en philosophos^ les opposant les ans aux autres, tanquam ttultos sajrientibug, « Philoiophi mim solitunt IHi terrutrei, €t tanhun dUtani a eœt&ris, eujuscumque ordinit iive can' éUitmU iim, 9ieut veri homine$ ab hominibu$ picti» » [De Incantat, p. 343. — p. &3.) Les philosoplies de notre temps doivent se rappeler cette pensée de Malebranche : « Je ne croirai jamais que la vraie philosophie soit opposée à la foi... La vérité nous parle de diverses manières; mais certainement elle dit toujours la même chose » {Entretiem sur la 3Tétapl^ynque).

22 JORDAMO BRUNO.

que celle-ci donnaU de telle partie de la créatioô. Un si triste malenteDdu ne pouvait que tourna à mal s les uns tentèrent de « crever les yeux à la raison; « * les autres osèrent accuser la révélation chrétienne d'étroitesse et d'erreur. Remercions-en Dieu, auteur de l'esprit humain, aussi bien que des secours dispensés par l'Eglise : la question a été mieux posée, m^eux résolue depuis Bruno. Non-seulement le domaine de la grâce a été séparé de celui de la nature, mais l'enseignement des études concernant les choses de oe monde, a été remis en d'autres mains que celles qui sont appelées à bénir, à guérir Tàme, à la conduire par l'amour dhrin aux demeures étemelles. *

La franchise de Bruno devait être excessive, n'étant point tempérée par la prudence. La prudence, nurement recommandée par lui, ' trop recommandée à son sens par Aristote, ne lui semblait que pusillanimité. La politesse dont il se piquait outre mesure,^ et qu'il était loin de bien entendre, pouvait en certaines conjonctures tenir lieu de prudence; mais eHe était trop mégale. Parfois même elle était impertinente, et fedsait place aux aménités à la Scaliger, aux personnalités, anx gros mots. Bruno qui savait « gracieuser, » ne savait pas moins injurier et brutaliser; il traitait ses adversaires aussi rudement quelquefois que ce Paraceke si r^oom-

1 Expression de la reioe Cbristine de Suède.

* La tactique de Pomponace ne réussissait plus, du reste, depuis qu*nn plaisant avait proposé d^absoudre Pomponace comme homme, de le hMer comme pliilosoptie (Boccalifci, Ragg, di Pamauo, cenir/. rag, xc).

* II, p. t95, 0pp. it.

^ î, p. 179. « La profèsHone ai vinc9r$ in cùftêiia queflê ckê /MèM^H poueano superarlo in alto, n

mé pour sa grossièreté. ^ Si son esprit tenait d^ Rabelais, son âme avait quelques éléments de l'âme deDante, principalement l'impatience, la colère. Il n'ignorait pas combien la bile avait d'empire sur sa raison, car il plaçait très-haut l'égalité d'humeur et le sang^froid, qu'il a{^faiit une «solide cuirasse de patience.»^ Il savait que la colère avait fait faire un ^écisme à Minerve. Toutefois, en d'autres instants, il était disposé à excuser cette promptitude, cette véhémence extraordinaire, comme, le signe d'une généreuse indignation; d'une sincérité magnanime. « Je n'attaque, ni n'offense jamais, disait-il, mais je crois avoir le droit dé repousser les outrages; je venge mes opinions, et non ma personne. »' La g^té, que l'irascibilité n'excluait pas, se joignait à la franchise, pour en rendre souvent l'expression plus Messante et plus inconsidérée.^ Partout on a à déplorer le manque de jugement, de cette faculté humble mais û nécessaire, à laquelle Bruno préférait les dons plus ^lendides qui composent le Itixe de l'esprit.

Ce qui m'afflige plus que le reste, avait dit Pétrarque, c'est que les jugements parfaits sont-si rares,

^DucoRTBSBv I, p. 183; I, p. 167, 176. a Con alqtumto di eollera rispose al Wm » n, 219. — Si Aristote est pour Paracelse « un polisson» un gamin, un boQsUiear» (Qpp. I» p. 38, 861], il est pour l^mao le plus stupide des philosophes [De Minimo, p. 19).

* « Toleranxa di tpirito, » II, p. 387 ; I, p. ^76, 179 t- « Buona coraxxa di paximza^ » U, 10. Cf. de Usnhriê idear., p. 297 : « Minus enim durantia et fnagis impattentia, quo magis iubtilia promptioraque sunt ingénia, »

' II, p. 219. G*est de la même manière à peu près que Th. de Bèze excuse «la véhémence» de Calvin [Vie de Calvin). Bruno défend la philosophie déprisée, la fllOÊOfla spregiata, comme Calvin avait protégé a les affaires de Dieu.» Bruno n*oubliait pas de faire remarquer à ses antagonistes les incon- Ténients d*une semblable disposition (par ex. II, 85, iroppo precipitoso).

^ n est superflu de rappeler combien il abuse de la galté et de la raillerie.

Or questo è quel che pîù ch' aUro m'attrista Che i perfelti giudizj AM>n si rari.

Celle plainte doit se renouveler quand on examine le style de Bruno qui réfléchit toute l'organisation de son génie et de son temps. Dans ce temps, en effet, naissaient ou grandissaient les Marino, les A. Bruni, les Preti, les Achillini, les chefe des Seicentistij que Campanella proclama les corrupteurs de la république des lettres.^ Pétrarque et Dante, jadis les deux yeux de la littérature italienne , * commençaient à être délaissés pour rÂrioste et le Tasse; et dans ces derniers on admirait de préférence les jeux de mot, les images maniérées, les oppositions sans vérité, et ces comparaisons bigarrées qui produisaient l'effet « de diamants sur une robe de chambre. »^ Bruno, aussi épris de Sénèque que de Lucrèce, se permettait en toute sécurité cette recherche d'antithèses guindées et prétentieuses, la croyant ou la disant fondée sur une certaine théorie des contraires et de leur alliance.^ La nature abonde en contrastes, pensait-ii; pourquoi le langage ne s'appli-

« Voglio pnnder jpcMfO, » et en disant cela, il prend toutes sortes de privautés. * *^

1 De Libr. prop.t p. 67, sq.

^ « / duoi lucidissimi occhi de la nostra Hngwi,» Boaii. m Gichtâ (Ven. 153S).

s Balzac. — MétasUse, Tadmlrateur du Tasse, ne peut s^empddier de lui reprocher « alcuni conceflt m infcriori alla elevazione délia sua mente» {LêiU Èul Tasso). Les concetti n^pondaient aux agudeçat de TEspagne, auipotii/ef de la France, aux frnna anglais.

^ I, p. 22i, U. «C'est la faute d*Adani que cette réunion des choses les plus opposées » (II, p. S19>.

querait^i pas à heurter les mots les uns contre les auitres, comme il combine les yers ayec la prose; le tout afin de faire sur l'esprit une plus vive impression? Ce cliquetis de tours métaphoriques, plus souvent bizarres que pittoresques, cette fusion du sublime et du bouffon ékMgnait de plus en plus de la justesse et de la solHÎété. Cette plénitude yêrbeuse, cette intempérance d'allégories incohérentes, de similitudes, de digressions, de desoriptions, répandait quelque chose de pompeux et de subtil à la fois, de naïf et de contourné, et qu'on ne saurait mieux définir que Pétrone ne l'avait fait en nommant cela, c un langage plus poétique qu'humain. » ^ De Thou caractérisa ce mauvais goût, en l'appelant « style gascon, »^ c'est-à-dire où l'expression franche est sans cesse immolée à une trouvaille de bel-esprit, où la vérité ia plus respectable est souvent sacrifiée à un bon mot. ' Ceux qui ne sont pas au fait des lettres d'alors, se représenteront difficilement la profusion de paroles qu'entradnait cet étalage de fleurs et de flgures, cette surabondance de synonymes, d'épithètes vides et fades, cette richesse monotone et fatigante qui paraissait à Bruno, « une veine copieuse et large de prose longue, courante, grande et énergique, et comme un ample canal, comme un vaste

^ « Loqui magiipœtieê quam kumanê, » dit Pétrone, en parlant d*fiumolpe.

* cSfyltit tanquam nimi$ cre^ro flguratug, tumidus et tasconicb omjmf- /ofiif » (JSKff., 1. xax, anno 1590).

' A Kaples, ainsi cpi*à Madrid, on cessait d'appartenir à la classe cultivée, lot eiilfot, si Ton n^appelait pas le Mançanarès le duc des ruisseaux, le vicomte des rivières ; la lune, la grande omelette de la poêle céleste; le soleiK le grand doc des chandelles ; les étoiles, des zecchins brillants ; les vents, des postillons d'Ede; le Vésuve, le grand-prètre des Monts ^Voy. par ex. Bruno, I, p. 149; n, p. 355, UiA.)

a6 JORBANO BRUNO.

Heave. ^ » 11 faat entendre sur œs défauts les pbîi^ tes d'Erasme,* et celles de Bacon' qui sont moins légitimes. Il &nt, pour se les expliquer, se sonrenir des pins graves événements de l'époque. Les mœurs rendent seules un compte satisfaisant des vicissitudes du langage. La Réformation devait contribuer au faux goût plus encore que la Renaissance. Celle-ci entretenait la passion, l'ambition de l'éloquence cicéronieime; mais cette-Ui donnait la manie de la prédication et de la oontroverse.^ Le commun résakat fut un ton déclamatoire, contre lequel Bruno ne s6 la^ lui-mène de déclamer avec une chaleur presque fébrile,^ avec une redondance périodique , où la tautdogie et la paraphrase noyaient l'idée sous le flot tumultueux des citations, des invectives, des exhortations et des plus hypotliéti* ques raisonnements.

Ce désordre fastidieux s'était accru par le mâange

^ « Una eopioiaê largavenadi proêa dungok, ttmrmit€t granâBéMoia^ {mit non comê da un arto calamo, ma conu da un largo eanalê^ mandi i rivi mM» (I, p. 136).

* « Dêcem annot confluiNpti in kgéndo Ciceron» ; — dvi , a$inê^ > BftAWB.— (J. M. Brutus, Epist. p. 596).

* « Tbis dislemper sealed in tbe superHuUy and profunnêêê ùftpêtth...- The heai and efficaey of preaehing.,. In somme» the wbole indination aod bent of those times was, rather about copie, tban weigbt. Hère we see the firet di^temper of learning, wben men study worde and vùt matter»» (Baco.'v, Advane, of learning, W). — Copie, dit TAnglais ; copioea vena, aTait dit 11talien.

* Ou sait quelle réponse leBembe fit à Landi, quand celui-<d lui demanda pourquoi il n^allait jamais au sermon, pas même en carême : « Chê ni dMo to farel Perdo gA# mai aUro non vitiodêehe garrire il dottor SoUiiê eanira il dottor Angelieo, e poi venireene AriêMHe per terxo a tmrminare la fueetione propotta » (Lanoi, ParadoeH, 1. n, S xxn). — Les uns disputaient à régtise, pro ei cofilro, à la manière des scolasliques ; les autres (dit Bab&lais) « en la manière des académioques, par déclamation • (U, XTiii).

» « Troppo efueo, » ditp4l lui-même (U, p. Stt, cf. I, it7), et c'est là œ que D. Clément rend par « afflueoce de nota et force diraagiiiâtivea (iNN. cnriauM, t. y, p. 306).

de rsmtàqnité pswime et de l'antiquité chrétienne. L'amal^one de la mythologie et de l'Evangile, du profane et du fiacre, bin de aemblw qn anachronisme contrsdre ai| go^t, ^non à la piété, était recherché comme un ornement de grand prix. La dévotion la (dus rigide n'était pas scandalisée de voir comparer et cotfondre liinOTve et la Vierge Marie, Apollon et le Quist, les Troia Grâces et la Trinité, l'ambroisie ou le Bectar et le paîn ou 1^ vin de l'Eucharistie . Chez Bruno, ' à qui celte biganrure de costumes, de mœurs et d'idées plaisait dWtant plus, qu'il y voyait une preuve de l'u* BÎté des conceptions, et des institutions humaines, d'astres causes foitifièrent la pente à l'exubérance et à l'dbscm^, dans laquelle une imagination déréglée devait le précipiter inévitablement. L'art de Lulle avait ajouté ses arguties aux pratiques de raffinement et de su1)tile barbarie contractées dans l'institut de ^St.«- Dominique, et si souvent combattues et raillées par ce même Bruno.* Une influence opposée dut produire un

* Boequê fado oof Aumot hmi raro odaptaue soceo, junsrisMS equoi gry' pkig » dit BB€CKSEf (iV, p. 54). C'est par ^stème que Bruno associe ces opposilioBSf les nymphes et tes fées, les sylplûdes et les amazones, Hercule et Afflsdîs, le péehé d'Adam et le ciime de Prométhée, Aldbiade et SaintrJean, Aldbiade le Saint-Jean de Socrate, Saint-nlean rAldbiade de Jésus-Christ, la Sapienee ^ rSoéide, Oride et Salomon (U, p. S4S), la Providence et le destin [laprwridmsa M fato, l^priwida naliMra» U, p. 13, 47, 351, 5i), la Tri- Dite et les Iraù déesses sur le mont ida, c'est-à-dire la majesté, la beauté, la a^esie, etc., etc. C'est ua effet philosophique, «et non point un effet oratoire ^all voulait produirew Là où le lecteur vulgaire n'admirait qu'un rapprochement liMéraiitt» «ne hardiesse d'érudit, Brvno s'éuit proposé un but métapàjsiqn» ou 4héolo0ique.

* Far es. I, p. 15, %\7,Uè ; U, 494. « Pmrole poi^fe in di$UUa%i<mê, pauai9 Ptr kmbka, êi^ufitê «loi bagw> di Maria $ mt^limate in reeipe di quinta

i n 0, S17). •- Il est probable que l'obscurité de Bruno est quelquefois

« Non hœc fmula volgo (dit-ti),

« Porrigimas, po^ro hinc ad malas, commoda, genti

effet analogue : ce fut le commerce des courtisans, qui, pour prendre des airs de grandeur, s'appliquaient assidûment à l'exagération et à Taffectation, regardant l'emphase comme la marque de la majesté, et la singularité comme le signe de la distinction. Les éloges que Bruno donna à Henri 111, à Elizabetfa, aux ducs de Brunswick, pouvaient passer pour modèles aux yeux des chambellans, pour qui des dehors pompeux étaient une preuve de dignité personnelle, autant que de respectueuse admiration pour le souverain.* La noblesse du langage paraissait l'ennemie de la simplicité. Un prince loué avec discernement, ne se croyait pas convenablement apprécié. En un mot, la parole semblait à peu près partout faite pour la parole, et non pas pour la pensée.

« lastituenda damus, quœ non intelligat ipsa

« Omnia ^. «

(De Monade p. 4 et p. 75, et de inmm, p. 45S sq.).

L'anathème qu'il Ailmine contre ceux qui dédaignent la simplicité, la pro. priélé, la clarté, a Tair d*un trait d'ironie. « Si quispiam ab hoe pkiloiophia non populari génère verborum eum proprietate simplicit<item tentavent exchidere, magis parricidii et êacrilegii retts esto, çtiam $i Deorum sacro-' êanctae imagines profanaverit » (He JIftmmo,!, 1 vers. 158, p. 8).

* I, p. 38i. Chez Bruno, les louanges prodiguées à ces princes ne sont pas seulement des compliments académiques, des flatteries cioéroniennes, ou même de basses et viles adulations, {lowley-feingning complimenté, SHAKBftPBAME). Non; il voulait, d'une part, donner aux habitants du Nord des leçons et des exemples de la politesse italienne, et, d'autre part, témoigner avec générosité sa reconnaissance. Je dis avec générosité, parce qu'il croyait sérieusement qu'il immortalisait ceux qu'il encensait. « A la fiiveur des chants d'Homère, ditril, Achille et Ulysse vivent encore ; grAce à Virgile, on connaît Bnée; Cicéron a illustré AtUcus et Dnisus. » « JLa Iode é imo di li più gran êoerifiei ehepoua far un affetto umano ad un oggetto » (II, p. 384, sq. ). — Ce sacrifice, néanmoins, lui semblait aussi facile qu*à d'autres Italiens, et semble venir à l'appui de ceux qui reprochent à cette nation spirituelle d'être trop complimenteuse, c Quand je suis en France, disait Montesquieu, je fais amitié à tout le monde; en Angleterre, je n'en lais à personne ; en Italie, je ftds des oomplimenls à tout le monde ; en Allemagne, je bois avec tout le monde. » On pourrait trouver dans les œuvres de Bmno pins d*un passage pour justifier la maxime de Tauteur de VEeprit deê loie.

Ce n'est pas tout encorev^t à ces habitudes générales il importe d'ajouter l'anarchie qui règne dans les esprits. 11 n'est point d'auteur qui, même en s'asservissant à l'imitation, ne yise à l'originalité, et qui n'aspire à se faire non-seulement une manière, mais un idiome spécial, ou, comme dit Montaigne, « une langue particulière et non vulgaire. * Personne, de peur de paraître vilain, ne consent à écrire comme parle le peuple j personne ne méprise autant que Bruno les préoccupations de style et d'art, comme si elles étaient incompatibles avec les soins que mérite « la culture de l'esprit. » * Pour attester leur supériorité, ces demi-dieux se donnent un organe mystérieux, une diction oraculaire, ce que Montaigne nomme un ^ style nubileux et doubteux. » Alors que tous les genres d'éloquence se mêlent et se confondent, la philosophie ne peut garder seule un langage constamment élevé et sévère; elle aussi doit descendre jusqu'à « entrelarder » ses leçons de brocards, de lazzi, d'allusions goguenardes de toutes nuances. Un ton semblable était au sein des écoles un moyen de succès.

En parcourant les livres de Brune, on est choqué continuellement d'un* vice qui est visiblement une erreur. U est manifeste que cet auteur se faisait une loi

* Le mépris insensé de Bruno pour les grammairiens était cause du peu de Kspect que ses écrits marquent pour la grammaire. Les hardiesses du néologisme lui semblaient un droit inaliénable de la philosophie.

« Usus principiumque erimus » s*écrie-t-il, « ... Vocum authores erimusque novarum! »

(Ue MinimOj exifl. L c. 1. v. 128, sqq., p. 5, sq.).

* ^La euitura de Vingegno » (II, 235).

d'écrire comme il parlait, ^ oubtiauit que TéloqueAce Tit de sacrificeâ comme la vertu. En fiiisant courir la (dume sous sa main, il contitiaait à causer, i improviser, persuadé qu'il suffisait d^improviser pour être éeOttté même de la postérité. Il s'âbaiidonnait ïiVéc couflatice à l'inspiration, et lorsqu'elle venait à défeiUlr^ à la fa* dlité d'élocution qu'il semblait prendre quelquefois pour l'abondance d'idées. Qu!on ne (cherdie pas le travail patient et judicieux de la composition, dieé un auteur qui estime plus naturel et plus sage, le néj^gé de la conversation et le décousu du monologm. « La perfection de la doctrine passe avant la clarté, » tel est son principe.* La philosophie, sdon lui, nesattHdt être enseignée à fond que par un entretien vivant, et les livres ne doivent être regardés que comme une sorte de jeu destiné à réveiller le souvenir de ce qui à été discuté dans la conversation. * Ç'étaitjà le sentiment de Platon, qui s'entendait le mieux à un jeu si difficile. Par son inépuisable vivacité, en dépit d'une façon d'écrire caooiemie d'un intérêt durable, Bruno saVait cependuA intéresser. Ses auditeurs, ses lecteurs n'etigeaient pas du reste qu'il conformât son style et ta pensée à lànar

* « C^est par cette raison que ceux qui écrivent comme ils parient, quoiqu'ils parlent très-bien, écrivent mal ; que ceux qui s^abandtmnentau premier feu de leur imagination prennent un ton qu'ils ne peuvent soutenir, etc., etc. m Bcr- Foif, Di$c. de réception sur le etyle.

* II, p. 271. A cet égard. Bruno imitait encore les Alexandrins, ei partlcalièrement Plotin (Voy. Pobphtbis, Vie de Phtin, c. 8).

* Quattromani, Tun des plus émioents disciples de Télésio, dit aussi qu'on ne peut bien comprendre les pensées écrites de son maître qu'à Taide d'eipiications verbales. « Spiegà i iuoi œneetti in Utile, quantmnque grave e laOno, eosi tnaUigevole ad intenderei, ehe non jmà uomo een*' ajuto di voce viva, o eenxa gran fatica, trame i veri sefUimenti » (Dedic délia Filoe. di Teleeie, ristretta in hrevità).

TRAVAUX. 8f

ture, ottte puissance à laqudle il prétendait tout soumettre. Quant à nous, nous devons songer que ses ouvrages ont été faits en quelque sorte au vol, sous le feu des persécutions, avant la saison de la maturité. Ce simt de rajttdes ébauches, des momfestes foudroyants, et non le damier • mot d'une pensée recueillie et mûrie par la réflexion. Us doivent nécessairement respirer l'a^tation périlleuse de récrivadn. 11 serait injuste de ne pas reomnaître que '« ce flux de bouche merveilleux a» ' fait jaillir une foule d'accidents d'une éloquence idgoureuse, ou si l'On veut, que ce chaos est fréquem^ ment illumine de grands éclairs de génie. A travers ces élans et œs saillies un peu confuses, éclate du moins le mouvement pathétique de la physionomie et du geste. Dans les moments où cette ivresse orageuse s'éveille à la présence de quelque noble objet, tel que le spectacle da gouvernement de la divinité dans l'univers, les esquisses de Bruno rappellent le génie brûlant et sauvage d'unSàlvatorftosa.

C'est principalement ici qu'on doit noter un mérite qui distingue éminemment Bruno des autres philosophes d'Italie. U osa écrire ses meilleurs livres en langue itali^me, ketruêcd lingual dit Campanella. * Cette entreprise avait contre elle non-seulement le clergé, mais la pluralité des lettrés laïques. C'est dégrader et souiller la science, disait-on, que de lui faire parler le langage usuel, cette langue r où l'on est né. > ' La philo-

* Batlb.

* Bnino un observer, du reste, qu*il ne suffisait pas de savoir Titalieu pour comprendre la philosophie du Nolain (II, p. 248).

' Profonde expression de saint Luc (Act. II, 8). a T^ îOci JiaJiixTM ^/aAv, iv

32 lORDANO BRUNO.

Sophie aussi doit conserver la langue sacrée, le latin, entendu des savants exclusivement, et hors duquel, selon Passavanti, TEcriture^ainte elle-même se trouve avilie. * Qu'on ne cite point, ajoutait-on, Texemple des classiques italiens; ils écrivaient pour les laïques, les dames, les soldats; * qu'dti réserve le toscan aux œuvres badines, au genre comique! En 1550, Amaseo, haranguant à Bologne l'empereur et le pape, les supplie de déclarer hérétiques ceux qui écrivent en langue vulgaire, et de ne donner accès à l'italien qu'aux boutiques et aux marchés. Imperiali blâme vivement Al. Piccolomini d'avoir promis (en 1 541 ) à l'Arétin d'écrire en italien sur la philosophie. ' Ce que Piccolomini s'était proposé seulement fut accompli par Bruno qui pensait avec Boccalini, « que les sciences ne voulaient pas être- traitées en idiome ordinaire, parce qu'elles craignaient, en perdant le voile de ces mots grecs et latins, de laisser voir leur pauvreté. »* Comme si un secret instinct l'avait averti, Bruno composa en latin les ouvrages qui devaient s'engloutu* dans l'abîme du moyenâge, et en italien ceux qui étaient propres à captiver les temps nouveaux. Pour venger la langue italienne du mépris des érudits, qui l'excluaient à titre d'idiome bâtard,^ il se permettait de maltraiter le latin, et faisait

^ Voy. FoivTAifiNi, délia eloq, ital.f p. 67i.

s Voy. Daktb, vit. tiov. — Boccacb, Deeam, /In. — PftnASQiJSi Fam, Ub.

III, ep. 4. — ViLLANI, 1. 1, c. 1. • Lêtt. alV Aretino, II, p. iil.

^ BoccAuif I, Ragguagli di Pam. cent. !, ragg. LXXIU.

s « I ]ove the language too, tbat basiard latin, That Bounda as if it should be wrtt on aatin. » BYRu?r.

parler cette langue, dans ses Dialogues italiens, aux cuistres * qu'il y introduisait comme les Polichinelles et les Giles paraissent dan^ les comédies. Ainsi Bruno restitue au pédantisme le latin qu'il en avait reçu.

Ce qui démontre combien cette tentative était neuve et audacieuse, et quel courage il fallait pour employer ridiome plébéien à la discussion des intérêts supérieurs de l'homme, à l'exposition de la métaphysique et de la religion, c'est que Vico fut encore obligé de s'excuser (en 1725) de publier la Scienza nuova, dédiée à Clément XII, en langue italienne. Descartes avait aussi éprouvé le besoin de demander pardon pour son discours français de la Méthode; mais il était sûr de l'obtenir, ayant été précédé dans cette voie par Montaigne etBodin.^ Sachons gré à Bruno d'avoir écarté du langage de son pays l'injuste reproche de familiarité bourgeoise, d'avoir concouru à l'émanciper et à l'ennoblir, d'avoir senti que la méditation du philosophe, aussi bien que le rêve du poète ou la prière d'une âme pieuse,

* Le type de pédant adopté par Bruno change de nom, jamais de naturel. Ibufurius, Prudentius, Polyhymnius, Gervasius, Coribante, parlent tous en proterbes, en vers, en mots grecs ou latins, en style d'oracle, et « avec d'autres assaisonnements» (I, p. 229); ils rivalisent avec Cicéron d'élégance et d'ampleur, ils appliquent aux petites choses les expressions les plus pompeuses, tuqvipedalia verha; ils ne se disputent pas seulement entre eux, ils persécutent les novateurs avec l'acharnement des Anytus. C'était du reste la mode en Italie de persiffler les grammairiens (Voy. Peacham, complète gentleman, p. 26.-1654). Phil. Sidney et Shakespeare ne firent qu'imiter certains auteurs dltalie, le premier par le personnage deRombus (Works, fol., p. 669-801) ; le second par son Holophemes {Lave'e lab. loêt,, act. V, se. 1). Shakespeare nomme ces pédagogues à phrases, ces raisonneurs emphatiques : « Rockers of orthography »

* Bodin « entreprit son Discours de la République en langue populaire— pour estre mieux entendu de tous François naturels » (Préf ). — Quant à Dcscartes, voyez la fin de son Discours de la Méthode. Voy. aussi Lepbletibr »0Ha59, Traité d^orthographe, dédie. (1$50).

ne peut se contenter des signes d'un idiome mort, des sons d'un langage étranger, mais réclame impérieusement l'appui de la langue indigène et nationale.

La prose de Bruno est semée et comme jonchée de vers. Par ses poèmes, ce philosophe appartient, autant que par ses dialogues, à l'école platonicienne de Florence, et il a pris rang dans cette école, non pas en bel-esprit, bell' umare, mais en poète lyrique, en digne élève de Girolamo Benivieni. Cette afiSnité est incontestable, non-seulement par la similitude des conceptions, des images et des inspirations, mais par certaines pratiques littéraires. On sait que le Florentin Benivieni, penseur distingué quoique souvent rude et c4)scur, accompagnait ses canzones d'un commentaire ' philosophique conforme aux {principes de Platon. Voilà l'exemple suivi par Bruno, principalement dans ses Eroici furori^^ où les souflrances et les délices causées par l'amour de Dieu, par l'union contemplative avec 1» divinité, sont peintes en termes semblables, et où se trahit, indépendamment de l'influence constante dePlotin, l'einpire alternatif de Properce et de David, de Salomon et de Pétrarque,' de Dante et de Tansillo. Bruno coiwpeptç lui-même ses vers, et s'il ne pénètre pas

A La roeilleore de ses canzones (Béllo amore eelestê e divino, 15S3) a été commentée par J. Pic de la Mibandole, son ami, seeando la mente et Tcfnnione de' platoniei. Ce poème et ce commentaire composent, dit Biaise Bonacursius, une doctrine « veramentê divinat quoique fort éloignée de celle de Tangélique docteur saint Thomas » {Lett. a Bemvieni).

* Comp. les stances ti et vii du poème de Benivieni, où sont décrits les progrès de 1* Amour qui, de Timagination où il n*est que dolee error, s*élèTe à IMntelligence universelle. « Di grado in graâo ee nelV inereato Soi toma (HwT ê farmato. »

* Voy. Bruno, II, p. 303, 0pp. it.

toujours, comme le prince de la Mirandole, dans les replis les plus cachés du platonisme, Ml anime davantage ces allégories dont la mysticité est en même temps si raffinée et si délayée. Ses élans ont quelquefois^ non-seulement plus d'audace , mais plus d'harmonie et plus de charme que la lyre des Médicis. Cette supériorité tient à deux causes : la première, c'est que Bruno souffirait réellenieDt,et composait sous l'ascendant d'une émotion per* sonnelle; la seconde, c'est qu'il avait plus de penchant pour Pétrarque auquel Tansillo l'avait attaché.^ Les soupirs qui échappent aux autres poètes de cette école sou s le martyre, sous les douces chaînes de leurs dames,' Bruno les pousse sous le poids d'une double

> fitpià remoti senH, » dit Benivieni du travail de son ami. * Benivieni admire surtout, et avec raison, les beaux hymnes épars dans 1« Purgatoire et le Paradis de Dante. Il composa en Thonneur de la Divine Comédie un beau cantique, qui commence ainsi : Honorate Valtiseimo pœta. Il est des morceaux où Bruno égale, non la pureté de trait, mais la ferveur de sensibilité qu*on admire dans les Triomphes de Pétrarque sur la Mort et U Temps, ainsi que dans cette touchante canzone de Celio Magno, comparahle, sous plusieurs rapports, à Thymne de Cléanthe (Voy. Matkias, Comjpontm, liriei : alla ditHnità). Pour bien fixer la place que^runo doit tenir parmi tes poètes philosophes de Tltalie, 11 faut le mettre en présence des poèmes recueillis par Bernard de Giunta en 153S, à Venise, et visiblement gravés dans la mémoire du Noiain. Ce recueil se compose de morceaux élégiaques dos à Dante Âlighieri, à. Cino de Pistoia, à Guido Cavalcanti, à Dante de Maiano, ài Fra Guilon d*Arezzo. La Vierge Marie, qui est la Donna de plusieurs de ces lyriques, est remplacée chez Bruno par Pallas on par Dieu luimême.

« Angelica figura e delicata » (Dante da Maiako, p. 57, sqq).

« Donna, tutto vostro sono « (Cayalcanti, p. 66, sq.).

c Donna del Cielo, gloriosa madré » (GciTOir d'Abezzo}.

«Yirgine santa, immacolata e pia, 9 etc. (Benivieni).

' cCarcere, rischio, catena, ceppi, vélo (II, p. 388).

« La guerre continua ira l'anima del furioso » (H, p. 898).

« Il camel carcere délia materia ^ (II, 488). Maïs en même temps ces douleurs sont charmantes :

« Dolci ire, guerra dolce, dolci dardi,

» Dolci mie piaghe, miei dolci dolori » (II, p. 896).

servitude. D'un côté, les liens de la matière l'empêchent de voir la vérité sans voile; de l'autre, il doit lutter chaque jour contre l'oppression méchante d'une foule implacable.^ Par cet endroit, en effet, Bruno et Campanella s'élèvent au-dessus de leurs émules et de leurs modèles; ils ne rêvent pas seulement avec une tendre mélancolie, ils pleurent ou s'incTignent sérieusement; s'ils ne sont pas en prison, ils viennent de s'en évader, ils ont à la fuir. Le cœur parle chez eux plus que l'imagination. C'est leur âme qui appelle l'idéal, c'est elle surtout qui souffre de la réalité, c'est elle qui entretient vraiment « commerce avec les dieux. »* La célèbre ode de Pétrarque sur la liberté est certes d'une touche plus délicate que les productions de nos deux philosophes; mais si Dante a en raison, et si

Libéria va cercando ch' è si cara, Corne sa chi per lei vita rinuta^;

L*iinour lui confère des ailes :

« Âmor m'impenna aie e tanto in alto, » etc. t Poiche spiegate ho Tali al bel desio. » Et comme l*ange Gabriel dans la Jérusalem délivrée (I, ii) : «Fende i venti e le nubi e va aublime, « Sovra la terra e sovra il mar con queste. » — Tesprit dn philosophe se console, en disant :

« Ma fendo i cieli e a Tinfinito m^ergo > (H, p. 16).... « Fendi sieur le nubi e muor contente, « S'il ciel s\ illustre morte ne destina» (H, 336). Benivieni aussi représente la raison en guerre avec les sens, ou rintelli' gence supérieure luttant contre rinstinct, contre rintell)gence inférieure. Il proclame le bonheur de vivre avec Dieu incomparablement préférable aux Jouissances de lo amore camale.

* Ces deux sentiments font ta trame des canzones de Bruno.

* BoasAU, Art. poét,, cb. II.

* Paradis, c. I.

Bruno et Campanella devaient aimer et regretter ce bienfait avec un accent bien autrement énergique et vrai. L'histoire de leurs peines * est plus lamentable que celle des rigueurs que Laure fit endurer.

Ces deux Napolitains ne sont pas seulement élégiaques, ils sont aussi poètes didactiques. Sous ce nouveau rapport, Bruno nous semble supérieur à Campanella. 11 imite Empédocle, Xénophane, Parménide, et Lucrèce' principalement, avec plus d'âme et de feu; s'il est moins heureux dans le genre gnomique , fi*îl a moins de méthode, il sait exposer avec une vigueur soutenue; d'un vol audacieux, il agrandit et animé les particularités les moins pittoresques, les doctrines les plus sévères. La vue de cet infini, qui joint la poésie à la philosophie, communique à ses

* « L'ittoria di tue pêne » dit Bkuno (II, 391) , et il Toppose avec une sorte de fierté à « Vamorosotnartire » des Pétrarqaistes (II, 3i2). Le docte éditeur des poèmes de Campanella (6. d^OnELLi, préf., p. 9) a comparé entre eux les deux ICaijotttains. « A Texception d'un seul (H, p. 336), dit-il, les sonnets de Bruno n'égaient pas ceux de Campanella quant au style. » Je conviens que le loisir inaoqua au Nolain pour polir ses vers, pour affranchir ses pensées du joug des rimes, pour se conformer aux règles prescrites par M. Ficin (oreille, coeur et jugementfOu bien harmonie des parties, suavité des couleurs, grandeur des pensées), enfin pour éviter Tobscurité et la dureté (selon le conseil de Laurent de Médicis, fugyendo la oseurità e durezza). Mais il n*y a ps chez Bruno moins (l'enthousiasme et d'impétueuse énergie, ni moins de grâce insinuante; il y a plus que chez Campanella de variété, d^éclat, d'imagination. Campanella est plus précis, plus lumineux ; il est meilleur ^rivain, et non pas meilleur poète; il est moins hardi, quoique aussi passionné ; en un mot, il a moins d'originalité. Il serait juste et utile (|e réunir les poèmes de Bruno comme M. d'Orelli a rassemblé ceux de Campanella, ou du moins d'en faire un choix Judicieux. Un ecclésiastique allemand, M. Waldhausen (de Jobanniskirchen en Bavière], a traduit plusieurs de ces sonnets qui, sans valoir « seuls un long poème», donnent une idée assez juste du talent de Bruno, et atteignent presque à la* perfection des stances traduites par Herder (Adrastea). Les vers de M. Waldhausen ont l'éclat et la verve de l'original (Voy. Rixker et Sibbb, p.t2«-S33).

* 11 imite Lucrèce, comme Telesio avait fait, même dans'ses archaïsmes, ses «< pour oe (Voy. Toppi, Bihl. luipol., p. 34i).

descriptions systématiques une grandeur singulière. Il ainae d'ailleurs la poésie didactique, parce que le rhytbme est ami d'une faculté qui lui est chère, la mémoire. Ni Bruno, ni Caropanella ne mériterait le reproche de Corn. Agrippa, celui de ne forger que des mensonges, des dogmes pervers.^ Tous deux chantent la magnifique et l'éternelle nature, les instincts les plus nobles du coeur humain, la sagesse et le dévoûment, le génie et la beauté, autant d'œuvres de la divinité. Tous deux respirent le sublime idéalisme de la Grande- Grèce, et rappellent le Bhagavad-Gita. L'amour de Dieu et des hommes^ les inspire aussi bien que l'amour du beau, de la lumière, du soleil, image de la Divinité; mais leurs ennemis les remplissent de sentiments qui ne se ressemblent pas toujours. Bruno les dédaigne et les tourne en dérision, Campanella les accable et les poursuit d'une haine vengeresse. Aristote, sophiste dangereux, selon l'un et l'autre, n'est pour le premier qu'un héros ridicule , pour le second c'est un exécrable tyran.

^ « Ponii ^ archittetrix mendadcmm et cuiiris pervertorum dogmaium* (OoRii. A«]IIPPA, De vanii, êcient,, c. 4). Ainsi k» Hume et les Kant traitèrent féloquence.

* Une différenee essentielle sépare cependant Campanella de Bruno. Celui-ci Invoque Tassistance des Muses, et se livre à un entraînement mystique, plutôt que pieux ; celui-là se met sons la protection de TEglise et du GbrtsC, et (Ut des efforts souvent inutiles pour être toujours orthodoxe, pour plaire « alU êan40 â^fuadre » [Poésie, p. 5) . Campanella consulte, en efBst, moins souvent les SaîntesHBcrilures que le livre de la Nature,

'1 libro che Dio scrisse, quando

Compose il monde, î suoi concetti aprendo (p. 7).

L'un et Tautre sont, en poésie, les maîtres de J. B. Vioo.

Un des écrivains modernes qui ont « porté l'élégance jusqu'au point où elle devient une création littéraire , » ^ a défini quelque part le caractère italien une « fougue doublée de ruse. » U nous semble que Bruno avait la fougue moins la ruse. Du moins est-il constant qu'il détestait ce qu'on appelait les finesses romaines, ^ la rancune et l'esprit d'intrigue. Le Napolitain passe pour prétentieux, pour épris du faste et de la pompe théâtrale, pour enclin à la vanité et à Tambitien. On prétend qu'il ressemble assez à l'Espagnol, objet de son aversion au XVI'' siècle. L'Espagnol est pourtant beaucoup plus grave et un peu moins glorieux. En outre il est, dit-on, colère autant que poli et comf>laisant, aussi caustique que cordial. Ces divers traits se i^pprochent singulièrement de la physionomie de Bruno. La figure de ce philosophe, cette « douce et souflrante figure, » ^ est conforme au type de cette belle race , moitié grecque, moitié arabe, au regard mobile et perçant, au sourire à la fois ironique et gracieux. La sérénité de son front, conformé pour la pensée soudaine, annonce un métaphysicien inspiré. Un certain air de

* Le jugement porté sur M. de Foutanes par M. ViUemain ne s*apptique, ce nous semble, à personne mieux qu'à lui-même (Disc, de réception à VAcad. franc. 18S1).

« Voy. De l'EToaB, li p. 381, éd. Pctilot. — Db Tiloo, I. LXXVIH, ad ann. 15«3. — Machiatbl {Dite, 90pr, la I. dec, di T. Liv. I, 19). — Le président Ge.ttiixbt, ÂrUi-JUachiavel,

* M. MicHKLBT, fntrod. à VHitt. uniw, p. 199 (éd. 8«).

noblesse mélancolique * enveloppe ces contours hai*monieux, et forme ce que Montaigne nomme une « recommandation corporelle. » 11 serait difficile d'y "découvrir le signe de réprobation qu'un ecclésiastique protestant croyait apercevoir sur le visage austère de Spinosa. *

Pendant le XVI' siècle, Naples produisit plusieurs philosophes dont les malheurs ont une analogie frappante, mais qui se tiennent encore davantage par le tour de leur esprit : Telesio, Bruno, Campanella, Vanini. Quoique le génie antique de la Grande-Grèce respire inégalement en eux, ils ont de commun une étonnante vivacité, une imagination brillante, un jugement prématuré, mais aussi parfois superficiel, une humeur fantastique , remuante, un caractère si indomptable, qu'on l'a comparé à la férocité des chevaux napolitains. ' L'imagination que leur langue alimente naturellement, * est chez eux presqu'entièrement ionienne par sa subtilité, son tour délié, sa propension au sophisme et à la loquacité ; elle a ceci de particulier, au reste, qu'elle est aussi vivement saisie des formes et des notions abstraites, que des métaphores du peuple. Telesio a beau se plaindre d'avoir reçu en partage un génie lourd et grossier; ^ personne ne l'en

< A la fin du livre de Immenso, Bruno a Tair de dire quUl nVtail pas beau; d'autres passages, indépendamment du portrait arrivé jusqu'à nous, portent â affirmer qu'en cet endroit il voulait faire preuve de modestie.

* « Signum reprobationis in vultu gerens, » (Colbrus).

> « Vnconquerabh , » disent les touristes anglais; indomabiliê, avait dit Pallavicini {Vindic. societ. Jesu.^ c. S7].

^ « A'of vero Hnguà priBditi qui imagines semper excitcU,» (Vico, II, p. SI» éd. Ferrari).

* m Crasiius ingeniuniy » (Teles, de NUt. rer. prœf. éd. U).

cnil jamais. Leurs luttes avec les péripatéticiens ( Vanini les abandonne sur ce point, * pour se ranger du côté de Pomponace et d'Àristote), ces luttes sont une autre analogie. Ce même Telesio, qui montre le plus de modération dans cette longue querelle, est aussi le plus porté à s'étonner « que tant d'hommes supérieurs, tant de nations, et presque le genre humain tout entier, aient adoré durant tant de siècles cet Àristote qui erre si souvent sur un si grand nombre d'articles ! » * Telesio est plus sobre , plus modeste et plus timide que ses hautains et hardis rivaux, et cependant il rejette avec la même véhémence les pages vénérables du maître d'Alexandre, pour ne feuilleter que le divin manuscrit de la nature. Tous les quatre jugent souvent lemrs attaques vaines et l'Ecole invincible; mais tous ils sont persuadés, ainsi que M arino, leur compatriote, les en félicite;' que « la gloire d'une entreprise con-

* a ArUtotelis sum soholeê, » dit Vanini, le moins profond, le moins sincère des novateurs de Naples. Tandis que Bruno, après s*ètre séparé du savoir de l*Ei;tise, dérive Tunivers de causes finales, Vauiui, ne cessant de protester de sa soomissioD envers l*Ej$1ise, fait naître le monde de causes mécaniques et aveugles ( Voy. Fragm. dephil. carté»^ par M. Y. Cousin, p. 20). Cam|)anetla semble en plusieurs rencontres s'incliner devant Arislote « naturfB genius » 'de Lib, prop,^ p. 57) ; mais son opinion fondamentale est que les principes (léripatéticiens de Técole sont des nœvi, et appartiennent à la grammaire il. 1. !.. 59).

* De Nat. rûr. Pracf,

* « Poicbç la gloria e la vitlona vera » Délie imprese sublimi ed onorate » E Taverle tentate. »

Avant le poète napolitain, un poète espagnol, Ercilla, avait déjà dit : « £1 premio esta en haberle mcrcecido, » Y las bonras consisten no en tcnerlas, » Siuô en solo arribar a merecerlas. »

(Araucaka, p. II, c. XXXVU, fin).

« Quidam merentur famam^ quidam habent, » disait Juste-Lipse (ep. I, i). «Lidoni e^^razie son divisi ; — a chi è concesso il meritare, sii negato Tavore ;

43 JORDAMO mUNO.

siste, noB dans le succès, mais dans le courage de la former; j» et Bruno est celui d'entre eux qui emploie le plus souvent le mot tenter. C'est dans leur pays qu'était le centre de la curiosité philosophique qui travaillait l'Italie, et qui engendrait des subtilités, des paradoxes, ^u scepticisme et même de l'athéisme : défauts graves, peut-être inévitables dans ces débuts téméraires, et que Calvin lui-même semble excuser en feveur de la pénétration extraordinaire , naturelle aux Italiens.* Les qualités ou les travers de ces penseurs se retrouvent nécessairement dans d'autres parties du savoir, en droit, en finances, et y amènent d'heureuses nouveautés. Qu'on nous permette d'ajouter un seul nom aux précédents, celui d'Antoine Serra de Cosenze, peut-être ami de Campanella, et enfermé pour le même motif en 4599 dans les prisons de la Vicaria. *

Si Bruno a, pour le caractère,^ plus de ressemblance avec Vanini, il en a davantage avec Campanella en ce qui concerne ses travaux. A les considérer absolument, le Stilais et le Nolain se proposent le même but, la ré-

à chi è conccsso Tavcre, sii negatoil meritare » (Bruno, I, p. 100). « Nod sol chi vince vicn lodato, ma anco cbi non muoreila codardo e pollrone.... Vioca dunquc la perseveranza » (I, p. Ii3). « Non è cosa che per studio non sî vinca » (II, p. S9i). — « La grandezza d*un animo invitto » (II, p. 387).

1 « In ItaliSf propter rarum acum»n, magis eminet, » (Galvi!Y, Opp.j l. VIII, p. 5io;.

* Ce cn^aleur de Péconoinie politique, ce devancier des Smith et des Quesnay, des Say et des Rossi, élatmra dans les cacliots son fameux opuscule, et, chargé de fers, pour avoir tenté d^arracher sa patrie au joug espagnol, il ne songea qu'à réclamer la liberté pour le commerce, pour ces finances que Bodin appcbit les nerfs de la république (1. Yl, c. 2). Il demanda celle des franchises qui fiit accordée la dernière. Si Bruno fut le précurseur des libres penseurs, des frM4hinker9, Serra fut celui des ftee-tradert, aussi bien que de Filangien, de Pagano et de Galiani.

TRAVAUX. k3

forme de la science humaine; mais ils n'y emploient pas les mêmes moyens. Bruno veut la refondre spéculativement, par le développement nécessaire des principes suprêmes et universels de la raison ; Campanella, par l'observation et l'induction, par l'analyse, sinon par le doute. ^ Le premier cherche à donner à nos idées de Dieu et de l'univers un fondement rationel, piïrement intellectuel; le second à les établir sur les données du monde sensible, sur l'expérience. Toutefois Campanella penche aussi fréquemment vers la contemplation platonicienne des choses ; et de même que Bruno, il est préoccupé de proclamer l'unité de la science, reflet éclatant de l'unité de la création. Les deux penseurs exigent que la philosophie parcoure et embrasse tout le cercle des connaissances possibles, et forme un tout encyclopédique ; l'un poursuit néanmoins de préférence les idées éternelles, l'autre les notions particulières, les faits positifs; la vaste imagination du premier projette avec éclat de superbes synthèses, et descend avec quelque effort des hauteurs de l'infini; le jugement méthodique et lucide du second se plait à dénombrer les circonstances, les détails, et à les résumer ensuite en une formule générale. Tous les deux aspirent à détrôner la scolastique par une philosophie réelle, substantielle; mais la durée et l'évidence que Bruno cherche dans la région enchantée des conceptions idéales, des exemplaires divins de. la perfection, Campanella la puise plus volontiers dans ces copies et ces ombi^es de l'absolue vérité, qui- constituent les exis-

* Voy, de Libr. prop., p. 53.

kï JORDANO BRUNO.

tences individuelles et finies. La nature est pour Tun et l'autre une sainte parole; mais Bruno semble quelquefois l'entendre dans l'acception de puissance créatrice, tandis que pour Campanella elle n'a guère d'autre sens que celui d'un témoignage irrécusable du Créateur. Une diflérence encore plus prononcée est celle-ci : Campanella s'incline, dans le domaine de la science, à la fois devant l'Eglise et devant la raison^ devant le double code de l'Ecriture-Sainte et de la nature; * tandis que Bruno se soumet exclusivement à la raison, dès qu'il y a discordance entre elle et la Révélation, en matière de doctrine. Comme Campanella est aussi franc que Bruno, * et même plus ingénu, comme il est aussi ardent persécuteur de l'hypocrisie, on doit admettre sans hésiter qu'en glorifiant l'Eglise il est aussi convaincu que Bruno l'était en osant la contredire. Le sentiment de la liberté animait, entraînait aussi Campanella, puisqu'il le poussa à s'efforcer de délivrer sa patrie du despotisme espagnol, en tramant un vaste complot dans les cloîtres et les châteaux de la Calabre. Le remède que Machiavel avait cherché dans la tyrannie d'un dictateur, le conspirateur de Cosenze, disciple de Platon, auteur de la Cité du Soleil^ le plaça dans le rêve séduisant d'une monarchie chrétienne , d'une

1 a Juxta S, S, et nattérœ codices » (de Libr. prop., p. 31). * La devise de CamiianeUa était : Propter Sion non taeebo. Ses admirateurs voyaient jusque dans son nom un indice de sa sincérité, autant que de sa rcpotation. Campanella signifie clochette, tintinnabulum. Son prénom Tbomas devait en môme temps marquer la profondeur de son génie. Qt\r\ veut dire ahlme, ahygsus,

(• Exprimit elatœ sat Nomen mentis ab^ssam; n Exprimit Agiioroen famas et ubique sonum. »

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