ŒUVRES DE BRUNO
Une remarque qui concerne tous les ouvrages de Bruno, sans distinction de forme ni de fond, c'est qu'il ne faut les considérer ni comme des monuments de grandes découvertes, ni comme des modèles de l'art d'écrire. Ces ouvrages furent des actes, quelquefois de généreuses et brillantes actions. Ce sont les secours que l'esprit humain en a reçus qu'il convient d'y signaler. Que si, pris dans leur ensemble, ils sont inutiles aujourd'hui au progrès de la raison, ils n'en furent pas moins profitables à l'époque où ils parurent. Même aujourd'hui, comme tout ce qui a eu une valeur historique, ils doivent servir à faire connaître à la fois l'un des grands acteurs du drame de la Renaissance, et l'état des lumières et des esprits durant le XVI« siècle.
Ces livres portent en effet l'empreinte de leur temps, du temps dont ils prétendaient réformer les abus. L'auteur n'y expose pas seulement, en langage dogmatique, 11. k
certaines vérités alors contestées, ou certaines erreurs abandonnées depuis lors; il y prend les allures et le ton de la polémique. Il s'attaque tour à tour avec adresse ou avec violence aux deux autorités qui régissaient le monde moral : le clergé et les humanistes. Il reproche aux religieux l'hypocrisie, l'avarice, l'ignorance ; il ose accuser le sacerdoce de nuire à la religion , en méconnaissant! la morale naturelle, et en tachant d'opprimer l'intelligence et le savoir. ^ Il blâme la &usse imitation de l'antiquité, imitation de phrases et de mots ; il raille cet aveugle attachement pour Cicéron que saint Augustin avait désaq>prouvé autant que Pomponace;* il combat surtout l'idolâtrie des rhéteurs et des grammairiens pour Àristote et pour Ptolémée, celle des docteurs scolastiques pour les saintes lumières du moyen-âge. ^ Le despotisme des pédants a été rarement
< Par ex. 0pp. U. l, p. iSi.
• AVAUSTiir» de Civ, IM, J, e. fT {pMto»ophaU$r); Posiohat. de fneant, c. 18» fin. Cfir. Oc ad Fanu, 1. IX, ep. 17.
* Ici, il ûttl renoncer à citer ; car il y a fort peu de pages qtd ne oootîenoent ^pnkpie sortie, quelque allusion touchant ces « maladies ei fléaux du genre humain. » Qu'on nous permette de renvoyer particulièrement aux endroits sui- Tants : I, p. li-15, p. m, sqq.; U, p. SOS, p. Mi. Pour que le lecteur puisse se représenter la manière dont Bruno se moque d'un travers alors fort répandu, nous allons transcrire, en le traduisant, un passage remarquable (I, p. «rr, sqq).
« Ce pédant est un de ceux qui, après avoir fait une belle constmctioB, rédigé une petite lettre un peu élégante, dérobé enfin une Jolie phrase dans le cabaret de Cicéron, se persuadent que Démoethène est reasuscilé en eux, qae Cicéron ou Salluste vivent en eux. C'est à Argus quMls se comparent en éplaehant les lettrea, les syllabes, les mots; pareils 4 Madamantbe qui mihnu vœat tilentwn, à Minos qui urtiom mowt^ ils appellent devant leur trihual les discours et les expressions.
9 Yoicip s'écrientnils, qui est du poète, du oomîqie, de l'orateur 1 voilà qui est grave, qui est léger, qui est sublime, ou bien humilê dieendi gemul Cette liarangue est ⪯ elle serait douce si elle avait telle tbrmel Cet écrivain est un commençant, peu attaché aux anoteas, «on radelal Arpùmtms émpU taUumî Celte expression n^est pas toscane, elle n'est pas empruntée de
TRAYAUX. M
peÎDt avec des couleiars plus vires et plus gades. Aussi la foraie des écrits de Bruno n'est-eUe pas, tant s'en faut, constamment sérieuse et sévère. La plupart ont été rédigés en dialogues, et ces dialogues rappellent pins souva^it les comédies d'Aristophane que les entretieus de Platon. De même que le fou du roi paraissait
Boeeaoe, de Pétnniiie»' ni des antres écrivains accrédités. On n'écrit pas homo , nais omo ; non pas honore, mais anoreJ.,. » Ainsi triomphe le pédant, content de hn-Bièaie. Rien ne lui platt antanl qne ses propres ades : c'est un Jupiter qui, dé l'alto spelunea, considère la yie des autres hommes sujette à tant (ferreors, de misères et dHnutiles travaux 1 Lui seul est heureux, lui seul rit de h rie céleste, quand il contemple sa divinité dans le miroir d'un spicilége, d^in dictionnaire, d'un calepin, d'un lexique, d'un eomucopia, d'un Nizolius. Tudbqoe chacun ne forme qaVin indiridu, lui, grftce àcotte sapériorlté, senl Il vant tout. S'il lui arrive de rire, il s'appelle Démocrite ; de pleurer, Héradite; quand il dîacnte. Il se nomme Aristote ; quand il comhine des chimères, il prend le nom de Platon; lorsqu'il prononce en henglant une harangue, il s^intiUile Démosthëne; lorsqu'il construit une phrase de Virgile, il derient lui-même Han». Tour à tour il reprend Acfaills, il approuve Enée, 11 bl4me Hector, il se récrie contre Pyrrhus, il se lamente avec Priam, il accuse Tumus, il excose Mon, il recommande Achate; enfin, tandis que verbum verho reddit,ei qu'il eufiie d'étranges synonymes, nUM éMnmn a $$ aUmmm jmfol. Qnand 11 descend, enflé d'orgueil, de sa chaire, il ressemble à celui qui a disposé les cieux, fégé des sénats, commandé des armées, réformé des mondes, et il est certain que, sans llnjure du temps; il ferait en réalité ce qu'il fidi en idée. Ottmporet, o moret/ Combien sont rares ceux qui entendent bien la nature des pafticipeB, des adverbes» des coi^onctions! Que de temps s'est écoulé jusqu'à ce' qu'on eut trouvé la véritable raison pour laquelle l'adjectif doit s'weorder avec le substantif, le relatif avec son antécédent; Jusqu'àce qu'on eut deviné la règle qui veut que le relatif soit placé tantôt avant, tantôt apvès nmtécédentf Jusqu'à ce qu'on eut connu en quelle mesure, en quel ordre se mêlent et se succèdent les inteijections êolênii$, gaudênU», hmi, oh, ah, Ami, eàe, hui, et antres assaisonnements sans lesquels le discours serait absolument iui^ide.... » — Voilà ce qne Bruno nomme aiOenrs (I, p. Si7] « una imaloHna ittjNtwerWdsxtf, d< /^at< jMr tollno 0 jrraM ;» voilà œ qu'U entend par ta UrprUi ai parole » (p. S49), dont tout Tart consiste à « trarre il meekio da U pmolêt m ei qui croient fiermesKUt que « do la eognlxUm dé Je Ungueprocêde laeognixUm ditcionsa giioJ fi voglia,» Cet optimiste derient pessimiste, aussitôt quH envisage les directions littéraires et intellectuelles de wa temps. « Mal, s'éerie-4-41, mai lapedantoria è Uata più in enUtaxionêpergooomarUimn' doche à tempi noêtri » (II, p. 404). Il regrette rivement, fréquemment les beaux Jours de Fantiquité où cette douce folie, « doke foxxia, » était inconnue (I, p. IW), et où l'on choisissait parmi les philosophes des rois et des légiabn leurs (I, p. ttl).
52 JORDANQ BRUNO.
dans les plus graves cérémonies, le péripatéticien et le pédagogue étaient des personnages en quelque sorte obligés dans les conversations philosophiques du Nolain; et c'était moins pour les instruire que pour les flageller, que le moderne platonicien les associait à ses moindres discussions.
Le dialogue convenait, du reste, autant à son système philosophique qu'au tour particuher de son esprit. Ne se rattache-t-il pas ouvertement à cette Académie où l'on aimait, depuis Socrate jusqu'à Cicéron, à^nseigner et à s'éclairer en s'entretenant? La conversation n'était-elle pas pour Platon une méthode de penser et d'inventer? Elle était le mouvement même de sa dialectique, la marche de son génie allant à la découverte, à l'étabhssement de la vérité par la destruction de l'erreur. A l'époque de la Renaissance, le plus grand nombre des partisans de Platon employait de préférence le dialogue, se plaisant à rappeler que ni Aristote, ni Théophraste n'avaient pu atteindre à la grâce des entretiens platoniques, * et citant avec une joie maligne Lucien qui appelle le dialogue le Gis de la philosophie.* Laurent Valla, Fr. Barbaro, Platina, Palmieri, mais surtout Landino ' pouvaient donc servir d'exemple à Bruno, comme lui-même peut passer pour le précurseur de Galilée et de Thomas Cornelio. Ce genre de composition, autant prisé alors que le genre épistolaire l'a été en d'autres temps, ^ semblait seul répondre à l'intérêt et à la dignité
* Voyez Basile-le-Grand, cp. 167.
« LuciBTf, in bis accus, — Cfr. La Mothe-le- Vayeh, cinq dialog,, préf.
* Voy. ses Disputationes camaldulenses^ qui ont pour objet un parallèle entre la vie active et la vie contemplative.
* Voy. SoLGBB» OEuv. posth. (en allem.). t. I, p. 1*5.
des questions spéculatives. On y avait recours aussi pour se séparer plus visiblement de la philosophie de TEcole, et de ses arides et subtiles dissertations. Puis on le jugeait sans doute utile, pour exposer des opinions suspectes à TEglise ou à TEtat, des opinions qu'on ne pouvait développer qu'en les d^'^uisant, c'està-dire en les mettant dans la bouche d'u-i interlocuteur tièdement réfuté. * 11 était difficile, toutefois, que les dialogues de la Renaissance ne se ressentissent pas des disputes de TEcole même. La conversation y est moins gracieuse, moins attique que dans les entretiens des philosophes grecs ou romains; elle est trop raisonneuse, elle est chargée de syllogismes et d'injures. Elle s'égare continuellement en épisodes, en digressions où le fil se rompt, où la pensée fondamentale s'échappe et se perd. Cbez^Bruno, les personnages devisants (Amyot appelle ainsi les interlocuteurs) sont aussi animés, aussi hardis, aussi attachés à l'opinion qu'ils soutiennent, que les interlocuteurs de l'Académie ou de Tusculum; mais ils n'ont pas le même degré de sagesse ni de poésie, ni enfin la même élévation de vues et de langage . Les habitudes batailleuses et les abstractions stériles du siècle, viennent trop souvent s'ajouter aux obscurités d'une conception à peine ébauchée, ou aux colères d'un novateur persécuté. A l'ironie socratique, Bruno substitue le rire d'oa comique peu rigide. Les négligences et les écarts de ses modèles lui paraissent autoriser l'emploi de locations triviales. Plus la philosophie officielle lui
* « Gli interlocutori,..., abbondano ml proprio senso, ragionando con quel t^rvùn ê selo, ehe mauime puà usere ed i appropriato a esW » (H, p. 1 1 0).
semble ennuyeuse, plus il^ croit justifié de mettre toutes sortes de ressources eu œuvre pour aoraser le lecteur. Une autre particularité, c'est qu'il procède mmns par questions et par réponses. Tout ea faisant sans cesse usage des mots de proposition et d'o^eelîoti, il dierche surtout à se mettre et à se maintaodr lui-nième en scène. Il n'est pas toujours impartial; il prête volontiers à ses adversaires des arguments fa3)les, à ses amis des raisons solides ou ingénieuses. Il ridiciififie avec succès le ton didactique et tranchant des péripatéticiens ; mais en même temps il s'étudie à temr t<m* jours le dé, et aussitôt qu'un adversaire se hasarde à s'emparer de la conversation, il se hâte de le réduire au silence. Mal^é ce dé&ut de patience et de gravité, les dialogues de Bruno ofAreokt un intérêt remarquaUe par leurs mouvem^its dramatiques» par la fougue an principal orateur, par la variété des détails» et même par les licences du langage. Si l'auteur les avait composés vingt ans plus tard, s'il avait daigaé les rdire et les retoudher, c'est-à-dire s'il y avait apporté |du8 de gofit et d'art, plus d'austérité littéraire» ils pourtaioit être proposés à toute ^KNjue comme des ouvrages de prunier ordre. Peut-être, teb qu*Us sont, font-ils mieux connaître la situation des intdlig^M^es et des études, et présentent-Us un tableau plus resa^mUaitf. Us ne sont pas, comme la plupart des dialogues cel^ivres» une pure fiction, une causerie supposée sur une scène étrangère , dans un momeit reculé, entre personnages imaginaires; mais ils méritent d'être pris pour un édio fidèle, pour une copie vigoureuse de ce qui se passait autour de Bruno à Nazies» à
Paris, à Londres. Qq les admire moins; on s'y fie (lavantage.
Cesi à cause de ce caractère de vérité histcnriqne, qa'on aurait tort de négliger les pièces qui précèdent ou suivent les ouvrages de Bruno. Soit en prose, soit en vers, ces curieux morceaux avaient la destination que remplissent, dans les journaux modernes , les annonces, les avis, et autres genres d'insertions et de recommandations. Par ces anagrammes et ces acrostiches, on avait coutume de « couronner » son livre, ftimo s^itait, il est vrai, tout le vide des louanges que les auteurs s'y prodiguaient par les mains des éditeurs : « asini asmos fricant. »^ Mais il ne dérogeait pas non plus à cette habitude. U plaisantait sur la manie des dédicaces, * mais chacun de ses écrits est muni d'une épitre dédicatoire. Un ouvrage se considérait au XVI* siècle comBoe un en£mt qui, pour pénétrer dans le monde, a besoin d'un parrain. Chaque livre était sujet à censure; il lui fallait un protecteur. La dép^Mlanoe où étaient les lettres, d'une part, le prix qu'on y attadiait, de Fautre, rendaiait ce patronage ou nécessaire ou naturd. Les Mécènes désiradent aussi vivement d'être im* mortalisés que les auteurs de les éterniser. Si les uns s'estimaiMKtdesÂlexaadres, les autres se croyai^it des Aristotes. ' Ceux que la faim ne poussait pas étaient exci-
»flhi.i«..n,p.884;I,p.8.
« Piango, chiedo, mendico un epigramma, Ud aooetiOb nn enoomio, un inno, un' oda. »
> Cest sooTent, ditr-il (II, p. 811), présenter la lyre à un sourd et le miroir à iinaireiigle.-*Searron, dédiant un de ses livres à son épagneui, pensait évidemment de même.
* Voy. le pvtUèle tracé par Télésio entre Alexandre et le duc de Nuccria,
tés par la reconnaissance, par Fadmiration on par Tambition. * Le nom du protecleùr, simple ami ou personnage de haut rang, illustre dans les armes, l'Eglise ou la robe, avait mission pour indiquer, dès Touverture du livre, le parti auquel l'auteur appartenait. Dans une période de révolution, chaque production est une espèce de profession de foi, bénie dans un camp, maudite dans lautre. Il suffisait à l'inquisiteur de Venise de regarder les noms qui figurent en tête des ouvrages de Bruno, pour reconnaître en lui un hérétique, un penseur plus favorable aux adversaires qu'aux alliés de Philippe II, plus favorable aux opinions modernes qu'aux anciennes traditions.
Les éditions primitives des livres de Bruno, devenues plus rares, ditBrucker, qu'un corbeau blanc,* ont été comme des croix pour les bibliographes, pour ces érudits qui^ pendant deux siècles, ont témoigné plus d'intérêt que les philosophes au métaphysicien de Noie, inique contempteur de l'érudition. On racontait que l'exemplaire du Spacdo, conservé dans la bibliothèque royale de Dresde, avait été acheté en Hollande 300 florins; que, dans une vente publique en Angleterre, il avait été vendu trente livres sterling; qu'en France on ne pouvait l'acquérir à moins de cinquante pistoles
entre Aristote et Télésio lui-même; epist. dedic, , en tète du livre de renm natura, édit. de 1586.
* Voici comment Théodore de Bèze absoat Calvin sur cet article : « Il a dédié ses livres ou à quelques personnes privées» en reconnaissance de quelque bienfait ou d*amitié... Quant aux autres, dédiés à quelques rois, ou princes, ou républiques, son but était d^encourager les uns, par ce moyen, à persévérer eu la protection des cn&uts de. Dieu , et y inciter les autres » {Vie ai Calvin).
* « AWis eontii rarioru. »
(500 francs).' La Cabale de Pégase , que possédait le duc de la Yallière, avait coûté 160 livres. En 1785, Hamann, l'ami de Kant et de Jacobi, surnommé le Mage da Nord, chercha vainement par toute l'Italie à se procurer les dialogues de la Causa^ et ceux de tinfinito. *
Ce qui tourmentait les savants plus encore que la cherté de l'acquisition, c'était l'exacte indication du lieu où tel volume avait été mis au jour. C'est que Bruno dissimulait ou changeait souvent le nom de la ville ou de l'imprimeur, soit pour garantir la publication de fâcheuses poursuites, soit pour lui donner un cachet moins déplaisant à ses antagonistes. Ainsi le mot de Venise lui semblsiit de meilleur augure que celui de Paris. Si ce^ pendant il a pu tromper les lecteurs de son époque, il n'a pas abusé les critiques qui ont vécu plus tard; ceuxci ont rapproché toutes les circonstances les moins apparentes, les privilèges, le caractère, le papier, le format et jusqu'aux différentes sortes d'^rafa / et ils n'ont pas tardé à deviner les analogues et les contraires, et par là les véritables origines. '
Presque partout où Bruno séjournait un peu de temps il publiait quelque écrit : c'est à la trace de ses Hvres qu'on le suit à travers l'Europe. Mais ce furent particulièrement les presses de Londres et de Francfort, qui
» Voyez NiCBRON, Mémoires, t. XVII, p. 211 ; le Spectateur, 1780, l. FV ; Leipzig. Gelehrt Zeitnng, 1726^ p. S78. Dav. Clémbnt, biblioth. cur., t. V» p. 304, sq. « M. Bûnemann, dit Clément, qui avait trouvé le moyen d'en acquérir an exemplaire, l*a vendu 100 écus, comme il le confesse dans son CatalO'gut Lihrorum raisHmorum, p. 13. »
* Yoy. Jacobi, OEuvres eompl. (en allem.), t. III, part. III, p. 20.
' Ainsi Ton savait que les compositeurs français altéraient les mots italiens «rime fiiçon différente des méprises anglaises, et quMls accentuaient certains DKrts laiins autrranent que 1^ ty[K)grapbes allemands.
répandireat ses ouvrages les plus remarquables. On a, pour cette raison, distingué un cycle de Londres et un cycle de Francfort. * Si on a établi une série de Paris et une série de Wittemberg, c'est parce qu'<m a supposé qu'une partie des œuvres imprimées à Lçndres ou à Francfort avait été composée, et peut-être annoncée d'abord à Paris ou à Wittemberg. Quoi qu'il ^i soit, le cycle de Londres se distingue par lui-même du cycle de Francfort sous un double aspect : il est conçu ea langue italienne, langue favorisée par la cour d'Elisabetb;* puis il est pénétré plutôt du génie et des idées de Platon que des doctrines de Pythagore. En Allemagne il fallait demeurer fidèle au latin; et Pythagore, ce sage de l'Orient dont Platon lui-même s'était rapproché en vieillissant, y était fort honoré, grâce à Copernic comme à Reuchlin.
Le lieu d'impression devait être discamé du lieu de la composition. On devait admettre que les écrits publiés par le philosophe, soit à Paris, soit à Londres, le lendemain de son arrivée dans ces capitales , avaient été, sinon rédigés, du moins conçus ou es-
> Voy. EN6BL, Biblioth. $efeeti»$ima, part. I, p. 97, sq. — D. Clément (t Y,' p. 303, sq.) montra à son tour que les livres italiens de Bruno furent imprimés, pour la plupart, à Londres et non à Paris. « L'auteur, dit ce consciencieux bibliographe, vivait à Londres .lorsqu'ils (tirent mis au Jour ; il y craignait qu'oo n'interrompu le cours de ses impressions ; il savait que ses écrits n'étaient pas du goût de la Sorbonne, et comment aurait-il osé les envoyer à Paris pour les y mettre au jour, à la barbe des censeurs rigides et impitoyables qui les auraient infailliblement condamnés à des ténèbres étemelles? Gela n'est pas probable. Disons donc que Bruno a foit imprimer à Londres ces livres paradoxes, et qu'il a emprunté les noms des villes de Venise et de Paris pour mieux cacher le lieu de leur origine, et prévenir par ce moyen la destruction dont ils étaient menacés. » — L'argument sans réplique, encore une fois, c'est l'absolue conformité de papier, de caractère, de format et d'orthographe.
* Voy. P. ly liv. IV, au commencement.— Voy. aussi Baono. Opp.itJ,p. S86.
TRAVAUX. se
quissés à Geiiè?e, k LyoD, à Toulouse, peu^tre au delà des Alpes. D'autres livres imprimés à Prague, à Francfort, avaient été aianifestement composés à Wittemberg, à Helmstaedt. C'est Bruno lui-même qui nous approMl que les fameuses thèses soutenues dans l'Auditoire royal de Paris , ont paru pour la première fois dans la nnétropole dv luthéranisme. '
Un plus ^[Hueux sujet de recherches et de conjectures, c'était de retrouver les ouvrages que ftruno assure avoir faits, sinon mis au jour; qu'il cite et invoque presque aussi souvent ceux qui sont parvenus jusqu'à nous, et dont plusieurs, tels que V Arche de Noéj dateraient de sa |Hnemière jeunesse.* Ont-ils eu les honneurs de rimpres^OQ? gisent-ils encore, en manuscrit, dans les coins poudreux desbibhothèqtaes ou des archives dltaiie? Ont-ils été immolés au zèle pour la religion, au fsinatisme de l'Ecole? Ont-ils été rongés par les vers, ou détruits par d'autres accidents? L'auteur les aurait-il iait duparadtre de sa propre main? Les titres du moins nous en restent, et quelques-uns témoignent, par leur âagularité, de la bizarrerie ou de la hardiesse du ccHitenu.'
Ceux qui paraissent avoir appartenu à la logique sont :
« La grande Clef , Clavis magna;
* Le leetenr est peutr-ètre étonné de rencontrer une telle quantité de détails pvremeBl tedmiqnes. Nous ne donnons ponrunt pas la centième partie de ceux que les tecneib des bons UbHograpbes nous ont fournis.
^ Brane a eontune, ponr abréger, de renvoyer dans ses ouTrages postérieurs UUL Unes aotérieutement publiés sur des sujets analogues, par ex. Ertfici A<rt)H (0, p. 319, MB, ilS).
' « La $trm>agamta de i Hioli fa ffdê âêlla iwilità dit $uo umore » Maifb, OmêrvaM. liH., U, p. 171.— Maxnicbelli est plus indulgent : «la
» Les trente Statues, Triginta Statuœ;
» Le Temple de Mnémosyne , Templum Mnemosynes; » recueil de poésies latines.
A la physique ou à la métaphysique se rapportaient, il semble, les suscriptions suivantes, çà et là positivement mentionnées :
« Le Purgatoire de TEnfer, // Purgatofio de Vln^ femo; » ouvrage probablement du même genre que le Spaccio de la beslià trionfante;^
> De rame, de Animé.
A De la Vie multiple du monde, de multiplici mundi Vitd.
» Des Attitudes de la Nature, de iVafwrcp Gestibus.^ » Des Principes du Vrai, de Principiis Veri. » De l'Astrologie, de Astrologie.
> De la Magie naturelle, de Magid physicd. *
> De la Sphère, de Sphœrd. »^
En parcourant cette liste, on ne peut se défendre du regret d'avoir perdu quelques-uns de ces ouvrages. On se console, sans doute, de ne plus posséder ce Temple de Mnémosyne, ni ces Trente Statues qui devaient l'orner, et qui vraisemblablement ne différaient pas, quant à la signification, des Trente Sceaux * dont nous
pastiBne, dit-il, che in lui s'cueese di renderti iingolart con ptnmmênti chi avessero délia tMvità, etc. » [Scrittori d'italia, t. II, p. 9188}
^ Voyez le Spaccio, vers la fin (II, p. S50). Le Spaccio est un Purgatorio d§l Cielo.
* Gestus correspond, ce semble, à 9x^/1%, forme apparente, attitude.
* Les ennemis de Bruno lui attribuèrent la paternité du livre de Tribus impostoribus, livre déjà imputé à TArétin, à B. Ochino, k Tempereur Frédéric n. ou à son chancelier Pierre des Vignes, à Averrhoës même ; livre qui fut depuis considéré comme une œuvre de Campanella, d*Her^rt de Cherbury, de Hobbes, de Spiuosa et de tant d*autres prétendus athées.
* Triginta^igilla. Sigillum veut dire à la fois petite figure en relief et caebet.
ZYOD& Texplicatioii. Mais il eût été intéressant de Toir comment ces Attitudes de la Nature , ces Formes diverses de latrie du monde, ces Secrets de la Magie naturelle j se rapportaient d'une part à la théorie de la Sphère et de V Astrologie, d'autre part à VAme et aux Principes du Vrai.
Heureusement, le fond de la doctrine nolaine nous est suffisamment développé par une yingtaine d'écrits qui ont été sauvés, et qui, rapidement produits dans un espace de dix ans, sont des témoignages parfois instructifs de l'étonnante activité de Bruno. « Il y a des gens, disait Cardan, qui lorsqu'ils savent deux ou trois choses, veulent aussitôt enseigner même ce qu'ils ignorent, et ne mettent au jour que de pures sornettes. »* Ce serait trahir une parfaite ignorance que de se croire autorisé à appliquer ce mot à Bruno. Ses livres ont de quoi saisir le lecteur le moins familiarisé avec les spéculations de la Renaissance. Ceux même qui se laisseraient rebuter aux difficultés de langage, mais qui sympathisent naturellement avec les croyances et les espérances d'un autre temps, comprennent que sous cette rouille et cette poussière peut vivre et s'agiter un esprit généreux.
Ces volumes, au surplus, pourraient se classer en deux sections, savoir, littérature et science. Sous le rapport littéraire, on rassemblerait les comédies, les satires, les sonnets ou canzones, les harangues et les discours académiques; sous le rapport scientifique, on réunirait aux dialogues les traités et les thèses.
^ c Hominei sunt qui, eum duo aut tria sciunt„ mox docere volunt, etiam taquanueiuni, etnugas rMrasprofsrunt, » Gommenl. in Hippocr., p. 170.
ei JORDANO BRUNO.
Pour nous, nous analyserons ensemble» d'abord les œayres italiennes, puis les œuvres latines. C'est h différence de matière qui nous conseille prindpalement cette division. Les œuvres italiennes, exk effet, sont pour la plupart consacrées à la métaphysique; les latines à la logique, ou plutôt à Tart dialectique de R. LuUe. Nous cherdierons, en outre, k oondÂner l'ordre chronologique de leur apparition, avec Tenchainement interne des conceptions. Mais comme cette combinaison n'est pas toujours possible, nous allons, avant d'entrer en matière, dresser le catalogue de tous les ouvrages de Bruno, en ne suivant que r<m)re des dates.
ARniEs
USVJC
D'UPmBKlOlf.