ŒUVRES ITALIENNES
CÂNDELàJO — SPÂCCJO. — CABâLA. — CENA. — ERÔKI FUROBL
- CAUSA. — mÉmiTo.
Tous les écrits de Bruno n'étaient pas, comme s'expfime Âmyot, des « outils de sapience; » mais tous renferment des fragments ou offrent des traces de sa philosophie. Les moins philosophiques sont XeCandelcgo et le Spaccio .- c'est par eux que nous commencerons cette revue succinte.
Â. Candelajo.
Le Chandelier * est une comédie en cinq actes et en prose. Peut-être composée à Naples , où la scène en est placée, cette pièce fut imprimée à Paris en 1582. Bruno prétend y remplir une intention philosophique. Cette intention perce, dès l'abord, dans la qualification qui accompagne le nom de l'auteur , Académicien de nulle Académie^ dit le Dégoûté; et dans l'épigraphe, Gai dans la tristesse et triste dans la gaité. Par cette double devise, le philosophe croît avoir annoncé son indifférence pour les passions qui sont en possession
^ « Candelajo, eomedia del Bruno Nolano, aeademico ai nuUa oeadema; âetto il Fastidito. In irfttiHa hilarii, inhilaritat9 trUtit. » (IIS pag. iii-8«, édiu Wagner).
d'émouYonr le monde et que le comique se propose de réfréner. 11 rit de ce qui afflige, il s'afflige de ce qui fait rire; il réunit et concilie en sa personne les deux côtés delà sensibilité l^umsdne : Démocrite et Heraclite. ^ La sagesse consisterait, à son avis, à confondre ces contraires dans une alliance harmonieuse. Dans le Candelajo, ce projet ne sera que faiblement mis à exécution : « c'est l'ombre ' d'une grande et fondamentale vérité qu'il s'agit d'y projeter. »
Dans le Sonnet qui succède aux Motti et précède YEpttre dédicaloire, Bruno s'attaque aux lettrés qui dégradent la science, en la ravalant au rôle de gagne-
> Ce contrasie occupait beaucoup les contemporains de Bruno. Celui-ci ii*était pas seul k prétendre y substituer une sorte d*accord. « Démoerite héraeliiisant et Heraclite démocritisant, » disait Raiielais (I, 20).
« Toter Divos nullos non carpit Momus,
9 Inler Heroas roonstra quœque insectatur Hercules,
» Inler Dœmonas rex Herebi Pluton irascitur omnibus umbris,
9 infw Philotophos ridet omnia I}emocritu$,
j> Conira deflet euneta Beraelitutn
» Nescît quseque Pyrrho
» Et «cire se putat omnia Aristoteles,
» C'ontemnit cuncla Diogenes.
» Nullis hic parcii Agrippa,
» Contemnit, scit, nescit, flet, ridet, irascitur, insectatur, carpit
» Ipae philosophiis, dœmon, héros, deus et omnia. » [omnia,
Cest par ces termes qu* Agrippa de Nettesheim introduit le lecteur dans son étrange « déclamation de incertitudine etvanitate icientiarum. » Il n*y a pas iusqu'i Pibrac qui n'ait conseillé d'être tour à tour Démocrite et Heraclite, Jean qui rit et qui pleure, Allégro et Penseroto, comme dit Hilton. « Ris si tu veux un ris de Démocrite, > Puisque le monde est pure vanité; V Mais quelquefois touché d'humanité, ■» Pleure nos maux des larmes d'Hf^raclite. >
{QuatraiM, XCVIU).
Voyez, du reste, Pexplication spéculative de cette conciliation des hnmears, entre autres t. H, p. 323, sqq., 0pp. it,
* Allusion à sa doctrine sur les ombres des choses, et au livre de Vmbrii Idêarym, publié en même temps que le Candelajo, — Voy. VEpit. dédie, n. 6
66 JORDANO BRONO.
pain; * puis, aux auteurs qui vont partout mendiant quelque disûque louangeur à mettre en tète de leur livre; enfin, aux critiques qu'il voit monter à l'assaut, du fond d'une vallée, comme un troupeau de chevaux sauvages. ^ La personne à laquelle l'écrit est dédié, la dame Morgana (dont les uns ont fait une lad^j les autres, avec plus de vraisemblance, une signera), peut*ètre vénitienne, peut-être création imaginaire, est proclamée « docte, sage, belle et généreuse au suprême degré. » Pour qu'elle considère cette comédie comme une œuvre sérieuse au fond, Brtmo termine la dédicace par une sorte de profession de foi. «c Le temps, y lit-on, enlève tout et donne tout ; tout change, mais rien ne s'anéantit : il est une chose immuable, étemelle, et qui toujours demeure une et identique ! . . . ^ Voilà ce qui console l'exilé, "ce qui élève et affermit son âme. ^
Selon les règles en vigueur, un prologue devait ouvrir toute production dramatique. « Doucement ! réplique Bruno; vous allez voir qu'une comédie peut marcher sans prologue. Mais pour que vous ne murmuriez pas trop, messieurs les critiques, je vous régalerai, au lieu de prologue, d'un anti-prologue et
< « Voi, che tettai« di Muse la majnma » E che natate^ bu lor grassa broda » Col muBO »
Ces vers sont loin d'égaler la beauté du célèbre distique où Schiller plaint aussi la science d'être devenue « une bonne vache , fertile en beurre, Eint tikhtige JKuh die ihn mit Butter versorgt. »
« « da la f alli
» Veggio mootar gran furîa di cavalli* >
* « Con questa filosofia Vanimo mi $*aggrandiscê , emisi magniflcû rintelUtto. i>
d'on pro-prologue. » L'anti-prologue, nouTelle suke de radUeries sur les grammairiens et les scolarqueSj ne contient de remarquable qu'un seul passage, celui où le philosophe explique les raisons de son indiflermce, del Fastidito. <c Pour sortir de cet état, et pour mener des journées heureuses, il n'y aurait cependant qu'à se faire moine, andar a farsi frate. » Le proprologue décrit la scène et les personnages, leurs passions, leurs intérêts, leurs rôles divers. La peinture d'un fol amour y est aussi piquante que celle du pédantisme.
Une chaîne d'aventures et d'accidents parfois trèsplaisants, d'autres fois amenés sans liaison naturelle, sert à développer trois sortes de passions et de caractères : w la tendresse insipide d'un vieillard, nommé Boniface ; l'avarice sordide d'un autre vieillard, nommé Bartolomeo, et la pédanterie non moins sordide et in-
> On le Toit, Cyrano de Bergerac s*e6t contenté d*emprunter un seul des trois sujets que Bruno mène de front dans le Candelajo. Dans le Pédant joué, Oranger, c*est-à-dire le héros copié de Manfîirio, rénnit à Pamour de Boniface ravarice de Bartolomeo. Bergerac a simplifié, à cet égard, la marche de sa pièce. Du reste, la ressemblance de Granger avec Manf\irio est frappante; même profusion de phrases,» lamarHtulliana eleganxa, la dictio dceraniana» (act. I, se. IV) ; même engoûmenl des étymologies. des antithèses, des argumentations, des divisions, des invocations ; même abus de la mythologie et de rbistoire. Cependant la verve comique est plus rapide, plus entraînante, plus féconde en ressources inattendues, chez Bruno que chez son imitateur français. Geitti-ci avoue lui-même la supériorité du comique napolitain. <c Les Italiens, dit- il (p. 129), jouent la comédie en naissant, et si un Italien est né jumeau, je ocvoadniis pas gager qu'il n'ait farce dans le ventre de sa mère. » L'expédient des coups de b&ton semble à tous les deux excellent. « Ma colère; dit Granger, pnmô commencera parla Démonstration ; puis marchera ensuite une Position de soufflets ; item, une addition de bastonnades ; hinc, une fraction de bras; illinc, une soustraction de jambes. De là, je ferai grêler une Multiplication de coups, tapes, taloches, horions, fandans, estocs, revers, estramaçons, casse-museaux si épouvantables, qu'après cela l'œil d'un lynx ne pourra pas faire la moindre division , ny subdivision de la plus grosse parcelle de votre misérable individu. » {Le Pédant joué, p. 17).
sipide d'un nominé Manfurio. » Quelques femmes peu honorables, des marins , des soldats , des chevaliers xl'industrie , conspirent ensemble pour tromper ces trois hommes, et arracher des poignées d'écu à « leur sensualité, à leur vilenie, à leur superstition. «Boniface, brûlant d'une amoureuse flamme pour Victoire, redoute les dépenses qu'il faut faire afin de lui devenir agréable. 11 a donc recours à Scaramure, prétendu sorcier, qui lui oflre une petite figure eii cire, qu'il suffit de chauffer avec certaines pratiques, pour fléchir les cruelles rigueurs de Victoire. Après une succession non interrompue de périls et de mésaventures, Boniface est saisi par une soi-disant patrouille, et forcé de se racheter moyennant une rançon considérable. Quant à Bartolomeo, livré à la recherche de la pierre philosophale dont il espère le plus extraordinaire accroissement de fortune, il devient bientôt la dupe d'un filou qui, à l'aide d'une certaine ff poudre de Christ, » * a le secret de lui soutirer quelques centaines d'écus. Enfin Manfurio, qui joue le rôle le plus important, le plus bafoué, compose une lettre d'amour, un sonnet erotique, que Boniface a dessein d'envoyer à Victoire; il prononce ensuite bon nombre de discours latins et italiens, en vers comme en prose; mais tout son savoir ne l'empêche point de perdre son argent et ses habits, de gagner de rudes bastonnades, et de jouir néanmoins de l'honneur d'adresser l'invitation finale, consacrée depuis Plante et Térence, du Valele et plaudile. Manfurio s'estime et se proclame l'une des lumières du monde; par ses
« Pulvû ChHtIi,
TOAVAUX. 69
actes, comme par ses paroles, il montre qu'il n'est qu'on chandelier. ' L'immense quantité de proverbes et de locutions classiques entassée dans sa mémoire, et plus encore le to6 dont il les débite, caractérisent merveilleusement le cuistre du temps. Ce qui intéresse principalement, c'est l'abondance d'anecdotes et d'épigrammes, qui font comme toucher au doigt les mœurs italiennes; et la licence des propos qui déborde dans plus d'un endroit, est elle-même un trait distinctif et une partie de. ces mœurs. '
B. Spaccio de la bestia trionfante.
VExpulsion de la hèle triomphante^ est un des livres les plus singuliers et les plus intéressants du
* Voilà roriginc et la raisoo du titre d6 la pièce. Voy. aussi act. V, se. XXIV.
* Il ne nous apparileot pas d'appré ier plus amplement cette comédie où, seloDM. LiBBi (Hi«r. de% aci, math., IV, p. Ii3), Bnioo «s'esl montré Témule des meilleurs auteurs dramatiques de son temps ; » où, suivant M. L. Wach- LEE [Man. de Vhist. Uttér., p. 59 i), « il a déi)Io}C un comique aussi vigoureas que délicat et agréable. » Nous nous bornerons à rappeler aux Italiens qui refuseraient d'oublier le jugement de Matlei, les paroles que M. Mamiani délia Rovere a récemment écrites, dans sa Prefazione au Bruno de Schelling (traduit par M« Florenzi Waddington, p. S) : « Epiena e trahoccante di noveliette,diproverbj, di motti arguti e satirici ; à lo stile vivo e icorrevole, il dialogo a»$ai naturale e frizzante, ma non à garbo népurezza aïcuna di îingua. haratteri rietcono alqimnto nuovi; Vintreccio vi procède ingegnoso e nol si debbe restituire a Tereniio ed a Plauto corne vien fareper lapiù parte délie fommedie di quella'età; e già vi scorge la tendenza non lodevole a quelle ^mplicazioni e varietà estreme di accidenti che ioccà lapice suUe tcenespa^ gnuole. »
* « Spaccio de la beetia trionfante, proposto da Giove, effettuato dal coruiglio, rivelato da Mercurio, recitato da Sofia, udito da Saulino, regiytrato dal Nolano; divito in tre dialogi subditHsi in tre parti. ^Consecrato al tnoUo illuitre et eccellente cavaliero signor Filippo Sidneo,» (li5 pag. in-«o, édii. Wagner. — Dans réditioo primitive, 3M pag. inr8«).
XVI« siècle , et par cela même un des ouvrages les plus difficiles à bien décrire. Ce serait une histoire curieuse déjà que celle de son titre, que le sort qu'il a eu dans les enchères, dans les manuels des hihliodiécaires, dans la tète des bibliophiles. ^ Les opinions qui ont prévain à différentes époqujss sur l'objet et le but du Spaccio , formeraient un volume dont l'indue égalerait l'ouvrage lui-même.
Ce qui prouve la vérité de l'expression de David Clément : livre de la dernière rareté, c'est qu'il a été' aussi souvent mal cité que cité. Plusieurs fois Spaccio (expulsion) a été remplacé dans ces citations par Specchio (miroir). ^ Cette rareté extrême a été expliquée, tantôt par le petit nombre d'exemplaires que Bruno en aurait fait tirer, tantôt par le soin que les prêtres et les pasteurs auraient mis à le détruire. ^
L'intérêt qu'a excité la cherté, la rareté du livre, a été accrii par l'air de mystère dont en parlaient ceux qui l'avaient vu, ou qui même prétendaient l'avoir étudié. John ToUand piqua surtout la curiosité en le tra-
1 « Ce livre, eDtièremenl^méprisablc par lui-même, dit le P. Niceron, et méprisé jusqu'ici à uo tel point, qu'à la vente de la bibliothèque de M. Bigol, faite CD 1706, il ne fut vendu, avec cinq autres ouvrages du même auteur, que 25 sols, est devenu depuis, par la folie des bibliomanes, d'un prix si cxorbi- Uint, qu'on ne Ta guère maintenant à moins de 50 pistolet, même tout seul, lorsqu'il se peut trouver; car il faut avouer qu'il est très-rare...»— «Ce livre, dit à son tour Floegel, est devenu un des plus rares d'entre tes ou^Tages imprimés; il a été vendu par Biinemann 100 rixdalers, acheté par Bessa 300 florins, par d'autres 800 rixdalers : Tanli pcmitere non emo I »— « Ce livret italien » « that tmall book » (Bayle, Lacroze, Spectator), a été porté jusqu'à 1132 francs à la vente de l'abbé de Rothelin. C'est ce qu'on lit, écrit de la main de M. Pelit-Radel, sur l'exemplaire conservé à la bil)liothèqoe Mazarine. ic Extra^ x^agant pricel » dit Budgcll dans le Spectator {yo\, V, n» 389).
* Par ex. chez Mosheim, de VUâet teripHs Tolandi, p. 173.
' « Brunus tint avec Phil. Sidney et Foulkcs-Greville et quelques aotri's (>ersonnes choisies des assemblées secrètes, et Dt imprimer son livre, dont oii
duisant en anglais, ^ et en tirant cette version à peu d'eieniplaires, comme si peu d'esprits étaient capables de le goûter. V^hé de Vougny, conseiller de grand'chambre et chanoine de Notre - Dame , produisit le même effet ^ en n'en traduisant qu'une partie, comme* si le reste devait être caché au public fiançais, et davantage encore en l'imprimant sans date, ni nom de ville. Tolland^ à la vérité, n'en parlait point à la dérobée; il le donnait sans réserve pour le livre le plus redoutable non-seulement à la cour de Rome, mais au christianisme. ' Lacroze, nous l'avons déjà dit, prit Thétérodoxe Irlandais au pied dé la lettre, et réveilla par des cris d'alarme l'orthodoxie tant protestante que catholique. ^ Il ne pouvait comprendre que < M. Bayle, qui avait eu le livre même entre les mains, n'en eût pas connu le venin. » Puis se forma l'hypothèse que le Spaccio pourrait bien être, « le livre qui est si fameux dans le monde sous le titre de Traité des
netifa pas vingt exemplaires, ce qui fait qu'il est si rare. » LADvecAT, Diet. hist.^ art. Bbdnus.— Tolland était persuadé que son exemplaire était le seul qui subsistât encore an XVIII* siècle.
' « Spaccio de la b, t,, or the expulsion ofthe triumphant beast. Tra$u^ lated from the lialian of Jordano Bruno » (Lond , 1713, 8).
* « Le Ciel réformé. Euai de traduction d'une partie du livre italien, SPAcao, etc., » (ran 1750, 8). — Selon Buhle, ce court fragment suffirait pour donner une idée de Voriginal.
' « L*auteur» dit-il, donne carrière à son esprit, qui est toujours divertissant, mais en même temps très-solide ; il est souvent diffus, mais jamais ennuyeux. Dans un très-petit espace , il sait exposer un système complet de religion naturelle, la théorie de l'ancienne cosmographie, rhistoire, la comparaison et la réfutation de différentes opinions, outre quantité d'ol>ser va lions curieuses Sttr divers siiù^ts. Mais Tauteur abonde en plaisanteries et en traits satiri- Hucs; il est impie au souverain degré, et ne se renferme pas toujours dans les burnes de Tallégorie. »
^ « 4e fomeux M. Toland, dit Lacroze, à qui cet ouvrage appartenait, et qui a ses raisons pour en faire beaucoup de cas, ne me Tavait montré qu'avec beaucoup de réserve. »
trois imposteurs. » ^ Ceux qui n'osaient le dédarer une copie même de ce fameux Traité, y voyaient une amplification de quelque dialogue de Lucien. ^ Voilà pourquoi les apologistes de Bruno refusèrent quelque* fois de le croire l'auteur du Spaccio. Telle fut l'opinion de Heumann. Plus circonspect et moins indulgent, Brucker se contenta de révoquer cette paternité en doute. Âdelung aussi supposait un autre auteur, ou du moins était -il disposé à proclamer coUaborateuf^ de Bruno, Sidney, Greville et leurs amis; mais un motif différent lui avait suggéré cette conjecture : c'est qu'il tenait le Spaccio pour « un vrai chef-d'œuvre d'esprit et d'imagination. » Très -peu de critiques eurent le calme de Chaufepié, qui nepartageait ni Tengonement de ToUand , ni les craintes de Lacroze. ' « Ce li?r6 n'est pas aussi redoutable, à son avis, que ToUand se l'imaginait, puisqu'il n'y a que des railleries, et non des raisons et des arguments, qui peuvent persuader des gens de bon sens. C'est faire trop d'honneur aux écrits des ennemis de la religion , que de penser qu'ils puissent être si dangereux ; c'est supposer qu'il s'y trouve des objections importantes et sans réplique; au lieu qu'en les mettant au grand jour, on les fût con-
> Lacroie Déjuge pas cette hypothèse probable, et doute même de rextstenoe du liyre De tribus tmpoMtoribus, « On ne peut , dit-il , trouver personne qui puisse se vanter de Tavoir jamais en entre les mains. Le P. Mersenne dit qoc de son temps on Favait à Paris en mann«^;rit, mais en arabe.» — Beycr {Mem. Kbr. rariar., p. SM), qui assure avoir lu le Spaccio^ confesse avoir été épou* vanté des railleries antî-chrôtiennes qnll contient, et prétend y avoir vu les trob k^slateurs religieux désignés par le terme de Troif tJi^pofCeiirt.
*MosHUM, VindiHmantiq. Christ, discipl» prxt
* Le Sp0ctator (S7 mai 1712) avait déjà aperçu : a 5o V9ry iUtU da^gir in a, »
naître pour ce qu'elles sont, la faiblesse même. » ' Alors pourtant qu'on n'avait aucune notion un peu prédse du sujet de ce livre, on persistait àr penser qu'il avait valu à Bruno le supplice du feu.' Pour penser ainsi, on s'appuyait sur le titre, qu'on interprétait sans le rapporter au contenu. Scioppius, d'ailleurs, n'avaitil pas affirmé que la « bête triomphante » n'était autre diose que le pape? Une si grave autorité pouvait-elle se tromper? Donc, «Expulsion de la bête triomphante » équivaut à « ^inversement de la papauté : » ainsi raisonnait-on gratuitement. Quelques-uns concluaient par analogie : c A Wittemberg, ,à Helmstaedt, Bruno avait comparé le pontife romain à une bête féroce et rusée, par conséquent l'expulsion de la bête triomphante, ne saurait s'entendre que de la destruction du Pape et de l'Eglise catholique. » C'était oublier que le livre avait été composé, lu, peut-être imprimé dans l'hôtel de M. de Mauvissière , catholique fidèle et déclaré , qui n'eût jamais protégé un ennemi ouvert dé la foi chrétienne, l'auteur d'un écrit visiblement, bruyamment dirigé contre le Saint-Père; pas plus que Philippe Sidney, à qui cet ouvrage était dédié, n'eût donné son amitié à un athée, ou accepté la dédicace d'un panégyrique de l'irréligion.
Rappelons donc que ce titre tatit de fois et si mal interprété a plus d'un sens, ainsi que le livre qu'il résume. Au propre, il s'agit de la bête,^ c'est-à-dire des
^ DietUmnairey art Bruhvs.
> Voy. Wbidlbb, Hi9t. astronom. (Wittembg. 17il, p. 410), et Bfontuda iV|irodiiit la méine snppositioii dans son Hi$L des maihém, ' BUe est pris colleclivement pour tout le règne animal; in ahitraeto
n JORDANO BRUNO.
animaux que la mythologie et l'astronomie ancienne ont mis au ciel; au figuré, il est question de la superstition, c'est-à-dire des croyances populaires, selon lesquelles les astres influent sur les destinées et les volontés des hommes.* La bête est appelée triomphante,^ parce que les signes du zodiaque et les notions d'influence sidérale, avec le cortège des préjugés qui y tiennent, étaient choses généralement reçues. Qu'ensuite Bruno, dédaignant une marche réglée et un cadre rigoureusement limité, combatte en passant d'autres superstitions que celles des astrologues, des physiciens, des docteurs de l'Ecole, superstitions inséparables d'ailleurs des passions et des erreurs théologiques de l'époque, nul ne s'en étonnera. Il déclare avec franchis^ la guerre à l'ignorance, «f parce qu'elle est hostile à la philosophie ; » il la déclare « à l'orthodoxie sans mœurs et sans âme, parce qu'elle lui semble subversive des principes de justice et de vertu . ^Deméme que Campanëlla médite, dans son Atheismus triumphatus, la chute de l'impiété, Bruno, dans sa Beslia trionfante^ veut la ruine des convictions nuisibles, selon
pour toute Tespèce des brutes. Voy. M. Ozanam, Ik^nit et la phila. cathoL au XIII* 9iècle, p. ICI, édit. I. — Grâce à Tignorance des critiques, il eo était de la bestia du Sparcio comme de la bète à sept tMes et à dix cornes dont parie l'Apocalypse, et dont les commentateurs faisaient tantAt les empereurs Diocictien ou Julien, tantôt les pontifes de Rome.
* Bruno rejette $iaus pitié les rêveries astrologiques. « /n/fuxia nuflut, dit-il, e$i ex tu quoi ingens distantia ab orbe iubjeeto diremii, » (de mon. num. et lig. cl).
* Dans la Cabala del cavallo Pegaseo^ Bruno nomme T&ne « la bète trioropliante en vie » (II, p. 2^6). — Pomponace avait habitué les philosophes d*llilie à donner le titre de bète à tout ce qui ne sait pas penser : « Qui de philoeaphid non participât, bestia est » (de Jncantat., p. 951),
' A pro|)os du mot m'omp^, il est permis de rappeler qu'Ag: d'Aubigné, dans le Baron de Famute (dem. cbap.)i représente sur des tapisseries
loi, à la morale primitive, au culte naturel du devoir. Si le titre du Spaccio peut recevoir plusieurs acceptions, le contenti tend à {dusieurs fins. L'objet apparent est nue réforme à opérer parmi les constellations du zodiaque.^ Les noms d'animaux, les monuments des aventures si choquantes des dieux, doivent être bannis do ciel. Copernic et Lilio ont rétabli l'ordre physique et mathématique, dans le mouvement du monde et la marche des saisons; Bruno propose d'introduire une sorte d'ordre moral dans l'antique système des astérismes, en substituant aux noms de divinités justem^iit méprisables, les noms des qualités et des mérites dignes de l'estime et de l'admiration des mortels. Une seconde intention, une autre vue de Bruno consiste à dépouil* 1er du titre de vertus une foule de prétendues perfections, c'est-à dire de perfections qui en sont aux yeux d'one multitude crédule et ignare, loin d'en être aux yeux d'une morale austère et sage. Par ce nouveau dessem, le Spaccio ne demeure plus une allégorie seulemait,mais il devient une satire.' L'allégorie s'y mêle
quatre sortes de triomphes qui ont quelcpie analogie avec ceux que Bruno et Campanella décrivent; ce sont : « les triomphes de Timpiété, de Pignorance, (ie la poltronnerie et de la gueuscrie. »
* Ces constellations ont été indiquées par un astronome moderne dans les Mss suivants :
« Delta aries, Perseum taurus. geminique capellam, h Nil can(5tfr, plaustrum leo, virgo coraam atque bootem, » Libra anguem, anguiferum feri scorpiu?, Antinoum arcus, » Uelpbinum caper, ampbora equos, Ccpbeida pisces. » Voy. Baviio, dé Umbr. idear. p. 307, édit. Gfr.
* On a outré Topinion que tout est allusion satirique dans ce livre. On a cni qiie Bruno entendait par bôtcs à expulser, par vices à bannir, les saints pi^rsoonages qui habitent le ciel chrétien et sanctifient en quelque sorte notre calendrier; on a cru que Taveu des péchés de Japiler devait signifier Taveu des méfaits imputés aux princes de TEglise. Celte interprétation est aussi arbi-
intimement à la satire, la métaphore se confond avec l'allusion, comme l'astronomie elle-même avec la morale. 'L'astronomie et la morale ^ paraissent à l'auteur également évidentes et authentiques ; il en fait les fcmdements de la certitude scientifique. 11 faut que l'astronomie soit morale, et que la morale soit utilement rattachée à l'astronomie.' Quand les véritables vertus peuplercmt le ciel, les hommes, en se laissant conduire par telle constellation, ne mèneront qu'une vie pure et heureuse. Ce firmament renouvelé et corrigé, leur présentera un monde idéal, dont les grandeurs terrestres ne seront que des images imparfoites et de pâles reflets. Que sera la prudence humaine auprès de la divine providence ? Le ciel spirituel, le paradis, se lie au ciel matériel, aui astres ; réformer les dénominations zodiacales, c'est produire pour le vulgaire l'effet d'une r^orme morale. L'ancien système des astérismes représente et réfléchit
traire que celle qui présenterait rassemblée des dieux du âspaccio c parodie du concile de Trente.
1 II n'est pas surprenant que Bruno ait considéré la morale comme une astronomie du cœur et de la volonté. Bacon nommait à la même époque la morale , les Géorgiqucs ( labourage ) de Tàme. Rien n'est plus connu d*ailleurs que le mot du sceptique Kant : « Atr 6esftmte Himméi Hber mir, und dat moraliichê Gê$eU in mir ; le del étoile au-dessus de moi, et en moi la loi dx>> raie. » {Crii, de la raûon pratique, conclus.)
* « QuestI dialogi sono stati messi e dislesi sol per materia e so^ietto d'un artifido fùluro; perche, essendo io in intenzione di tratlar la moral filosofia seconde il lume intemo, clie m'ha irra<yato et irradia il divine sole intelleltuale , mi par espediente prima di preperire certi preludj a similitudine di musici; imbouar certi occuiti e confusi delineamenti e ombri, corne i pittori... il che non mi pare più convenientemenle peter eflettuarsi, se non oon porre in numéro e certo ordine tutte le prime forme ddia moratiU, che sono le virta e yiti capiiali, oel medo« cbe vedrele al présente inlrodotto un ripentiio Giove, ch' avea coimo di tante bestie, corne di tattti viq, il delo, seeondo b forma di qnarant' otto ftimose imagini, et on oonsultar di bandir qneQi dal delo, da b gloria e luego d'esallaziooe, destinando loro per lo pià certe r^ gioni in terra« et in quelle medesUne stanie foœndo svoœdere le già lamo lempo baadite e tanto indegnameiile disperse vîità » (II, p. ItO).
toote Fandenne saperstition.^ Ces fables où le vice règne sans honte doivent disparaître, et ne sauraient s'accorder avec l'astronomie nouvelle. Depuis qu'il est démontré que les habitants de la terre tournent autour du soleil, depuis cette révolution de la science, il leur est interdit de placer leur vie sous la protection de misérables brutes, ou de vices divinisés. Qu'ils choisissent pour protecteurs des astres honorables, et leur conduite sera honorable aussi; qu'ils confient leur sort, non pas anx caprices du hasard, mais aux lois de la justice, et leurs jours seront réglés pour une félicité constante.' * Cette conception était neuve, quoiqu'il semble que les ouvrages des Manzolli et des Basile Zanchi ^ aient
* « Adde boc universi systema tôt cyclis et epicyclis constans, non ad veri ntionem, sed ut hypotbesio, ad commodum astronoraicaruin coaiputalioDunn fuisse excogitatum. Ubi vero stultitia adolevit, et hcbescere cœpit ingenii humani acies, gênera quasdam fabulosorum niimhiam conGcta fuerunt, quibos quasi auimis motricibus systematis illius partes procurarentur. Isl» fabalx iEgyptiorum, qus ad reçonditos sonsus occultandos initio fuerunt in- Tentae , demum procedente aevo pro veris Jiabitse sunt. Tandem insania hominmn eo processit, ut vitialx longo usu ccelestium rerum imagines in pe^simum vitse exemplum adbibitse sint, et in totidem numina mutata*. Denique explosa luce per génies, turpis fabula genita est, quse crudelia et ioipia farta induxit, tyran nidemque, i^chismata et ignorantiam omnium rerum pielatem esse volnit, peryerso omni vitae ratione et usu. »
Voilà ce que Bruno écrivait sept ans après la publication du Spaccio (de Monade, eic., p. 511, IS).
' « 5e coti, o dei, purgaremo la noitra abitazione, »e ro«t renderemo nuovo il nostro cieîo, nuove taranno le coeteUazioni et influtsi, nuove h imprettioni, nuove fortune; per che (la questo mondo iuperiore pende il tutto, 9 eonirarj effetii iono dependenti da cause contrarie») (II, p. liO).
« Il faut TaTouer, a dit M. Royer-Gollard; avant M. de la Place, il y eut des scandales dans le ciel » {Dite, de récept. à VAcad, franc.).
' La titre de Tonvrage de Manzolli {JHàrcellut Palingenius) est significatif ici : « Zàdiacuê vitœ » (1537). — Orat. vcUed. § 10, Bruno dit ceci : « Sua quingmta earmina prœstare atiicisino et romanismo omnium qui sub vexillo peripaieiteo eomtiu» loqumido et ëtuUitimne sentiendo militarint. » (Voy. C A«Bi»FA , de Vanit, c. 45. — G.Naudé, Apologie, ch. U). — Le livre de B. Zanchi, Hortu$ Sophiœ, dédié au cardiual Bcnil)o, est une splendide
pu la suggérer. Elle était simple, en ce qa'dle a'est qu'une combinaison de l'idée d'influence sidérale, avec l'idée d'une réforme astronomique. La manière dont Bruno la réalise est sûrement originale. L'esprit et l'imagination y abondent à l'excès^ L'allégwie et la métaphore, l'allusion et l'épigramme y sont maniées avec dextérité. La mythologie, la symbolique des anciens, est exploitée avec autant de finesse que d'érudition. La fiction que le monde moderne se trouve encore gouverné par Jupiter ^ et la cour de l'Olympe, la fusion des souvenirs de la chevalerie, du merveilleux du moyenàge , avec les contes et les traditions du paganisme antique, toutes ces notions qui depuis ont donné naissance à l'esprit de la mythologie, à la philosophie des religions et de l'histoire, à la science des Vico et des Creuzer,^ voilà ce qui fait pour le Spacdo une veine iné-
description en vers des doctrines chrétiennes, mais il valut à Tautenr, chanoine de Latran, de mourir en prison sous Paul rv.
^ Bruno emploie souvent le nom de Jupiter pour désigner avec les Stoïciens, particulièrement avec Chrysippe, la nature universelle.
* Le même esprit, selon lui, peut se retrouver dans plusieurs individus, dans différents corps, comme Tàme du prophète Elie dans Jean-Baptiste. Les anachronismes que Bruno s^applique à commettre, par exemple en donnant aux^ienx pour serviteurs des moines, en chargeant Jupiter de réfoi^ mer le clergé catholique , ou bien en assimilant ( daits Tallégorie du corl)cau) Noé et Apollon; ces anachronismes, ces anomalies, ne sont pas un simple amusement, mais ils résultent du désir de retrouver dans les religions positives les principes de la religion naturelle. Ce désir est plus quo manifeste là où Bruno s*cfforce d'établir une sorte d'identité entre les mythes des nations, entre les traditions de TOrient et celles de rOccident, entre les récits bibliques et les histoires profanes. Cette tendance, empruntée aux Alexandrins', tient chez lui à ce principe essentiel de sa philosophie, qu'en toutes choses il faut tâcher de trouver le point de contact et de coTncidence, la base de l'union entre les contraires, le terrain où toutes les dualités doivent se réduire k l'unité, la eàïncidensa dé' eantrari (II, p. itiN Sans aucun doute, un tel amalgame du divin et de l'humain, da christianisffle et du polythéisme choque trop souvent, outre la raison et le goût, le sentiment religieux des esprits les plus éclairés; mais au XVI* siècle il ne prodnisait p«s un effet semblable. A l'ouverture du concile de Trente» Tévèque de Bilonto,
poisable de saillies et de plaisants aperçus. Le philosophe y lient le langage d'un moraliste élevé. A mesure que diacune des vertus appelées à remplacer les vices du ciel est inaugurée, elle apprend de Jupiter ce qu'elle doit faire et éviter pour demeurer elle-même ; tous ses attributs sont dénombrés et expliqués, et, la plupart du temps, personnifiés comme le veut l'allégorie; tous les dangers et les excès à fuir sont retracés avec la même vigueur; toute la suite des qualités et des avantages attachés au bien faire défile, pour ainsi dire, en ordre et avec de grands honneurs. Un rare talent d'observation psychologique, une profonde connaissance du cœur humain et de la société contemporaine, se révèlent à cbaq[ue pas. Les passions sont aussi fermement analysées qu'heureusement personnifiées et vivement réprimées. Ce qui captive davantage encore le penseur, c'est le ton soutenu de cette longue fiction, qu'on peut regarder comme une sorte de prédiction consolante pour la philosophie. La vérité et la sagesse, la franchise et la justice viennent prendre dans l'avenir la place de l'erreur, des folies, des mensonges de tout genre. Sous ce dernier rapport, le Spaccio a parfois l'air d'une apocalypse.
Le littérateur même qui attacherait moins de prix aux idées philosophiques se trouverait satisfait, d'un côté, par le choix des emblèmes et des parallèles, par la description des signes astronomiques et la peinture des
Corn. Mosso, fonda la nécessité des conciles sur ce que, dans VEnéide, Jupiter assemble les dieux, et sur ce que, à la création de l*homme, et à Toccasion de la tour de Babel, Dieu convoqua égali^ment un concile. C'est un pareil concile qaeBmno suppose constitué par Jupiter pour la réforme du ciel, réforme qui doit précéder celle delà terre et y servir de modèle.
déités proposées; de Fautre , par la richesse prodigieuse des synonymes, et par le sentiment des nuances les plus délicates. Notre satisfaction serait plus vive , il faut en convenir , si cette abondance ellemême n'était pas un défaut, et si ces fréquentes digressions ne déplaisaient pas aujourd'hui, autant qu'elles plaisaient à l'époque de Bruno.' Elles servaient du reste à celui-ci tantôt à répandre, à populariser ses principes de philosophie ; tantôt à combattre, en plaisantant ou sérieusement, le triple rang de ses adversaires, « les hypocrites, les marjolets et les pédants. »^ Cet ouvrage, plus que tout autre, fait voir en Bruno un lecteur assidu de Dante ; disons mieux, il montre combien toute la littérature italienne est redevable à ce génie créateur, à ce savant universel. Le mélange du sacré et du profane en poésie, l'alliance de la mythologie ancienne avec la physique et la métaphysique, avec la dialectiqueetla morale, aussi bien qu'avec la religion chrétienne, la confusion du passé et du présent, des choses de rOrcus avec celles de l'Enfer, une tendance permanente à l'allusion comme à l'allégorie, tout cela est dantesque en général. Mais antre la Divine Comédie^ et le Spaccio, il existe des analogies plus spéciales. Dans
> On sait par exemple Tabus que Montaigne en (kit : « Rêiùumont è imê moutons. Retombons à nos coches, »
< « Contra le rughe e siq>erciUo de gF'ipocriti, il denté e nato de Hscioli, le lima e sibilo de* pedanti » (II, p. 109, dédicace). Nous n'avons nulle envie d*approu?er les moqueries que Bruno prête souvent à ses personnages, les violences du pouvoir religieux et universitaire le précipitaient dans cette réaction excessive, et si peu digne d*un penseur. Nous ajouterons seulement, dans rintérêt de ceux qui n'ont pas le Spaccio sous les yeux, que ces railleries sont peu de chose à côté de celles des Lamettrie et des Diderot.
* 0 Opus polysenswn, » telle est Tépilhète que Dante lui-même donne à sa Commedia,
poisable de saillies et de plaisants aperçus. Le philosophe y tient le langage d'un moraliste élevé. A mesure que chacune des vertus appelées à remplacer les vices du ciel est inaugurée, elle apprend de Jupiter ce qu'elle doit faire et éviter pour demeurer elle-même ; tous ses attributs sont dénombrés et expliqués, et, la plupart du temps, personnifiés comme le veut Tallégorie; tous les dangers et les excès à fuir sont retracés avec la même vigueur; toute la suite des qualités et des avantages attachés au bien faire défile, pour ainsi dire, en ordre et avec de grands honneurs. Un rare talent d'observation psychologique, une profonde connaissance du cœur humain et de la société contemporaine, se révèlent à chaque pas. Les passions sont aussi fermement analysées qu'heureusement personnifiées et vivement réj^imées. Ce qui captive davantage encore le penseur, c'est le ton soutenu de cette longue fiction, qu'on peut regarder comme une sorte de prédiction consolante pour la philosophie. La vérité et la sagesse, la franchise et la justice viennent prendre dans l'avenir la place de l'erreur , des folies , des mensonges de tout genre. Sous ce dernier rapport, le Spaccio a parfois l'air d'une apocalypse.
Le littérateur même qui attacherait moins de prix aux idées philosophiques se trouverait satisfait, d'un côté, par le choix des emblèmes et des parallèles, par la description des signes astronomiques et la peinture des
Cora. Bfnsso, fonda la nécessité des conciles sur ce que, dans TEnéide, Jupiter assemble les dieux, et sur ce que, à la création de Thomme, et à Toccasion de la tour de Babel, Dieu convoqua égalt^ment un concile. C'est un pareil concile que Bmno suppose constitué par Jupiter pour la réforme du ciel, réforme qui doit gréoéder celle do la terre et y servir de modèle.
déités proposées j de l'autre , par 1^' /
gieuse des synonymes , et par \e^ ^ S ces les plus délicates. Notre sf // ^ vive, il faut en convenir, f^fi même n'était pas un défaut^ f^fâ ^ ^™"
sions ne déplaisaient paf^//-'*^/ a semés
plaisaient à l'époque ^^/jfiî' ^ ibrement,
reste à celui-^i \asA(^/fffy^ iypocrites,
principes de philos^' >/ / ^ *«n^ «î l^ sifiBet
santant ou sérier// -<=ssein est d'approuTer
saires, ce Xe^W' - «^^s ^* 1>^»« J^^"** *P^^
Cet ouvra- '^ ejeter tout ce qu'ils condamnent,
un lecteur ^^ pensée de combattre ce qui est otile, combler conforme à la nature et par conséquent génie /^II fait remarquer qu'il sersdt injuste de loi sac' K^ toutes les opinions des interlocuteurs, qui 9' ^^^^^ ^^^ S^"^ ^^ abondent chacun dans leur ij^. Il désire pourtant qu'on accueille avec le mém« l^èl et les plaisanteries et les propositions séj^uses; qu'en somme on s'attache à l'ordre et au nombre des questions de morale qu'il discute, et aux bases de la philosophie qu'il expose. Entrant dans l'explication de l'allégorie principale du livre, il fe>^ observer qup Jiipiter, étant un composé de perfections et d'imperfections, semblab}e à l'homme, peut se prendre pour l'homme même, pour un abrégé du inonde • • il représente chacun de nous. » Approchant de la vieillesse, venu à résipiscence, le père des dieux et des
* EpUtola etpUeatoria, terUta al molto Uluttre et iceelUnti cùooi^ F. Sidnêo dal Nolano (13 pag., lOT^iSO» édit. Wagner).
* « / M0mi de la iua morale filoeofia, »
' ^^wiplacer en lui-même les vices ï>ar ^^ssions déréglées et inférieures par >^ï*ai et du juste.* L'homme sensé ^^mps est venu pour Thumanité de et de ne s'orner que de versables. Si Jupiter représrate *^ux représente nos facultés figure notre âme, et les urmament scolastique ei^priT p nos laideurs. A ces signes doivait .«rante-hmt abstractions dans l'ordre soi-? ^t, la place de l'Ourse, la plus élevée des constella-t «fODS, sera installée la Vérité; à la place du Dragon, la Prudence; à la place de Géphée, la Sagesse; à la place du Bouvier (arctophylax), la Loi ; à la place de la Couronne boréale et du Glaive, le Jugement; à la place d'Alcide, la Valeur; à la place de la Lyre, la Muse; du Cygne, le Repentir; de Cassiopée, la Dignité; de Persée, l'Etude; de Triptolème, l'Humanité; dx\ Serpentaire (pphinéus), la Sagacité; de la Flèche, le Choix réfléchi; du Dauphin, rAiTabilité; de l'Aigle, la Magnanimité; de Pégase, l'Inspiration poétique; d'Andromède, l'Espérance; du Triangle, la Fidélité; du Bélier, le Commandement; du Taureau, la Patience; de la Pléiade, l'Union; des Jumeaux, l'Amitié; du Cancer, la Conversion; du Lion, la Noblesse; de la Vierge, la Chasteté; de la Balance, l'Equité; du Scorr pion, la pure Simplicité; du Sagittaire, la Contem-
« Ce même sujet a été traité par Bruno dans d*autres écrits, spécialement dans les EroM furari.
plation; du Capricorne, le Recueilleroent solitaire; du Verseau, la Tempérance ; des Poissons, le Silence; de la Baleine, la Tranquillité d'âme; d'Orion, le Dévoûment modeste; du Lièvre, la juste Crainte; du Chien, la Vigilance; de la petite Chienne, la Bienveillance; du Vaisseau, la Libérsdité ; du Serpent, la sage F^ermeté; du Corbeau, la Ma]gie divine; de la Tasse, la sobre Abstinence; du Centaure, le Sacerdoce; de l'Autel, la Piété; de la Couronne australe, l'Honneur; du Poisson austral, la Joie. « C'est dans la joie que l'âme se repose ; c'est là qu'est le terme de ses travaux, et son lit, et sa table:
Pasce la mente di si nobil cibo, Gh^ambrosia e nettar non invidîa a Giove. ^
Tels sont les points les plus importants que Bruno touche dans VEpttre explicative. Nous ne devons pas nous en contenter; nous devons le suivre dans le corps même de ce rare et singulier ouvrage, qui a autant de parties que d'interlocuteurs, c'est-à-dire qui se compose de trois dialogues.
Une dissertation métaphysique ouvre le premier dialogue, faite par le personnage principal, Sophie }
* Voilà le dernier mot de VEpiêtola eipHeatoria,
* Sophie, Saulino et Mercure sont les trois interlocuteurs qni rédtenl et commentent ce qui s^esl passé dans le conseil de Jupiter. Le nom de Sophie est cher à Bruno; il se rencontre dans la plupart de ses écrits, soit comme être symbolique, soit comme abstraction métaphysique. Ce n'est pas parce que Protagoras avait eu le surnom de lofi» (Diog, Laert., IX, c. 66S) que le Nolain chérit tant ce mot. Peut-être avait-il commencé à l'aflectionner pendant qu'il étudiait les autevrs gnostiques. — C'est de Bruno que Schleiermacher reçut probablement l'idée d'appeler Sophie la personne qui tient le dé dans son dialogue intitulé , Fête de Noël (Le Weihnachtsfeier hii
Toat dans l'univers se maintient par le changement et par les contrastes , par Faction et la réaction. Aussi, quand la vérité a longtemps souffert, son triomphe ne peut plus tarder. C'est ce que Jupiter reconnaît, lorsqu'il est arrivé à l'âge mûr. Il prend la chair en horreur; il s'attache à l'esprit, pareil à ce roi dégoûté de tant de félicités, qui s'est écrié : Vanité, vanité, tout est vanité ! Il se souvient du jour du jugement, et de la révolution qui, suivant une vieille prophétie, doit le détrôner. Il adresse, à l'inexorable Destin des vœux fervents, pour que l'avenir lui soit favorable. Il promet de se soumettre à la réforme et d'y soumettre aussi la vie désordonnée des autres dieux. Il jure avec serment que la vertu régnera enfin dans le ciel, d'où elle est bannie aussi bien que de la terre. Pour annoncer solennellement ce grand dessein, il choisit le jour de fête où l'Olympe célèbre l'anniversaire de la victoire remportée jadis sur les géants.* Ce jour, après le dîner, quand Vénus, au moment d'ouvrir le bal, s'approche de lui pour l'embrasser, selon sa coutume, et d'une manière plus tendre qu'il ne convient à une fille, Jupiter l'écarté de la main, comme s'il voulait dire : Noli me tangere! D'un regard où se peignent la désolation et la pitié, il lui dit :
— Vénus, 6 Vénus, est-il possible que tu n'envisages pas enfin notre état, et le tieù surtout? Ne vois-tu pas quelle opi-
suite en quelque sorte aux Monologues et aux Discours sur la Religion , éloquente trilogie, où le même système parcourt la triple phase du sentiment, de Taction et de la eonnaissance ).
* Ailleurs, cette «gigantomaehie» exprime pour Bruno» allégoriquement, li lutte des paaaions et de la raison.
plation ; du Capricorne, le Recueillem^'
Verseau, la Tempérance; des PoissQr| ^ ^
la Baleine, la Tranquillité d'âme; 1 ^ ^ *
ment modeste; du Lièvre, la juf^/ ^
la Vigilance ; de la petite Chiei|^ /"tf^ *'
Piété; de la Couronno//f ^. ^ austral, la Joie. « CV// ^ ^
Ir^ *
Vaisseau, la Libéralité ; du f/^f ^ »
du Corbeau, la Ma]gie di // ^ ^ ^ tôt
Abstinence; du Centaur//:! ^ ^J * in-
^ qui «ertu. Parfois
c'est là qu'est le 1/ / ^' '^ -*f 5 ï»^'» ^^' ^" ^^"^
^1 . // " uf tendre les bras à sa sui-
:-'' .*t. Gardons-noos donc d'outrager
p ' «ileYant contre ces deux ditinités, la
p. , >. Songeons à l'avenir, ne négligeons pas le
,(6 Universel ! Elevons vers lui nos cœurs , afin
-dispense ses biens! Supplions-le de nous changer,
TeVy^^ô <iuelque méleinpsychose ; et de nous transformer
tOVif/tfes heureux et purs. Do reste, montrer à l'Etre Su-
nr ^^it bonnes dispositions, c'est déjà recevoir le gage des
/jJJ^quMl accorde !
C'est par un profond soupir que le père de la dîvme Patrie termine ralloctition adressée à Vénus. Le projet Je bal fait place à un projet de conseil des dieux, jlfisène , fils d'Eole , fedt retentir le palais des célestes accents de sa voix , et bientôt tOiB les dieux sont assemblés. Pendant que le silence s'établit, Momus élève une tribime, et se hasarde à faire quelques représentations à Jupiter, dans le genre de celles que les bouffons font aux rois.
1 Cette opposiUon entre les larmes de Vénus el le riredcMomas t^ipt»à à Pépigraphe da Condefa^ ; iti Vriikiàok Mkirii, ^ MIorMle VrW^ (TOf. P. 0, p. 65, Note).
^«lent est mal choisi ! En sortant de table, qui 4rert C'est pour un festin qu'on s'est réuni» ^^ ies questions si graves!...
\ ^ ^ "^ppnd que par un sourire dédai*
-^.^^ haire. U promène ses regards
% "^ ^ Hisse les paupières, il relève
J5, %s^^ *%. ^ xîhapper un douloureux
> *^*^ g discours, dont voici
^int à des artifices oratoires ! JVon Aoc, •0mpu5 <pec(acuto po^nt \ Douze fois déjà la .«le, croyez-le, a rempli ses cornes argentées, depuis #iit songé à ce que je vous propose maintenant ; c'est une ^S^ et mûre résolution que vous allez entendre. Si je vous <^Q fais pan en ce jour, anniversaire d'un grand succès, c'est Que j'ai beaucoup de peine à vous réunir hors des jours de fête. ^ ailleurs, cette solennité môme doit vous suggérer d'amères faiexîons. Ne valaic-il pas mieux, le lendemain de votre victoire, être précipités du ciel, que d'y vivre en proie à tous ^^ genres de vices ? C'est vous qui avez offert aux mortels la ^eet l'exemple de l'inconduite, et jusqu'aux plus révoltantes (urpitudes. Oui, mes amis, pour éterniser notre honte , nous avons paré notre habitation des monuments de nos crimes ! Au lieu de donner l'immortalité aux mérites réels, à la vérité, ^ la justice , à la tempérance , nous avons honoré de nos P^férences toutes les erreurs, toutes les scélératesses; nous avûD8 consacré les scandales, les péchés tant mortels que véniels. Que sont, en effet, les signes du zodiaque , que sont les constellations , sinon d'éclatants témoignages de notre ^dépravation et de notre abaissement? Aussi, plus de crédit, plus d'empire sur l'esprit des hommes ! Plus de sacrifices, ni
d*offrandes! Leur zèle est glacé; nos temples sont déserts
^ur mon compte, je confesse nies fautes, je m'avoue d'autant plus coupable, que je vous ai servi de guide dans cette voie de
perversion; je sens combien je mérite le courroux du Destin. Cependant, je sais aussi que nogs avons reçu la faculté de nous amender. La justice, si nous rentrons sous son service, brisera^ tes chaînes dont l'erreur nous entoure. Retournons donc vers elle promptementi Purgeons les cieux de tout objet qui rappelle nos égarements ! Le ciel est double; il est en nous d'abord : déracinons nos mauvais penchants. Il est hors de nous : remplaçons les images et les statues qui remplissent nos appartements, par d'autres peintures, par des figures contraires. Renouvelons le ciel, après avoir effacé l'empreinte de nos folies; renouvelons les constellations, en nous environnant de vertus qui exercent une puissante action sur la terre! Heureux, si cette nouvelle colonie répond à nos désirs de conversion et de régénération ! Dans trois jours assemblez-vous derechef autour de moi, conférez entre vous sur la manière d'exécuter notre réforme sidérale, communiquez-moi vos plans; et le quatrième jour, le dessein arrêté sera infailliblement accompli. J'ai parlé.^ .
Ce discours du patriarche des dieux est couvert d'applaudissements.
<— Oui, 6 Jupiter, s'écrie-t-on de toutes patts, nous consentons à réaliser tes propositions, à obéir au Destin !
Un long frémissement d'&pprobation retentit encore, pendant que les frères et sœurs, les (Us et filles du père de l'univers se< séparent, pour aller souper en divers lieux.
Le quatrième jour venu, à midi, se réunissent en conseil toutes les divinités, grandes et petites, anciennes et modernes, sénat et peuple. Jupiter monte sur un trône de saphir et d'or, impose à l'assemblée im silence si profond, qu'il la change pour ainsi dire en ime collection de statues ou de tableaux, et charge Mercure d'annon-
cer le sujet des délibérations. EnOa, il ouvre lui-même la bouche, et prononce une nouvelle harangue :
— 0 dieux, si notre triomphe sur les géants fut glorieux, combien plus glorieuse sera la victoire que nous aurons remportée sur les vainqueurs des géants? Les géants étaient des ennemis étrangers et déclarés ; nos passions sont des ennemis domestiques, cachés, mais d'autant plus opiniâtres. Quel autre trophée ce nouveau fait d'armes nous prépare ! L'épuration du ciel n'est-elle pas plus honorable pour les dieux, que la migration du peuple hébreu ne le fut pour les Egyptiens, ou le terme de la captivité de Babylone pour les Hébreux? Vous devez être tous disposés à concourir à cette révolution; vous devez avoir médité sur la meilleure façon de l'opérer. Je vais donc dire mon avis sur chaque constellation; je vais demander ce qae doit devenir la béte , ou le personnage qui l'a jusqu'à présent occupée ; et quelle vertu, quelle qualité morale, doit lui succéder. Vous exprimerez aussi votre avis, favorable ou défavorable, il n'importe. Lili^re à chacun de faire connaître ses vues; et qui se taira sera censé affirmer.
Les dieux, en se levant, ratifient cette proposition. *
— Pour procéder avec ordre, répond Jupiter, tournons-nous vers la région boréale, d'où nous irons, par degrés, jusqu'au bout. Dites-moi donc ce que vous pensez de l'Ourse?
C'est Momus qui prend la parole au nom de ses confrères.
— 11 est fort absurde, dit-il, qu'un si vilain animal occupe la première place du ciel, un animal qui rappelle tant d'aventures scandaleuses.
— Qu'elle s'en aille donc, dit Jupiter, ou aux Orsi d'Angleterre, ou aux Onini de Rome.
Jtmon veut qu'on l'envoie dans les cachots de Beriie; mais Jupiter lui permet d'aller, où elle voudra, pourvu
qu'elle cède sa piace à la Yéritié, <pii de cet asile imprenable, brillera de toas côtes aux yeux des hommes. La grande Ourse est condanmée à suivre la petite.
— Que fera-t-on du Dragon? demande Mars.
•On l'endormira par Tart de Cîrcé ou de Médée, et on le transportera en Irlande, ou dans une des Oi*cades. Il sera remplacé par la Prudence , qui doit siéger près de la Vérité, parce que la vérité, privée des conseils de la prudence, n'est ni utile ni honorée.
— Quant à Céphée, répond Mars, ce fut un roi ambitieux, qui ne songea qu'à étendre ses Etats. Faut-il qu'il occupe aussi tant d'espace dans les deux?
— Qu'il aille boire l'eau du Létbé, répond Jupiter, pour oublier ses grandeurs et terrestres et célestes; et qu'il renaisse en un animal sans jambes ni bras.
— Que la Sagesse (Sophi$) prenne sa place, ajoutent les dieux ; car la pauvrette doit à son tour participer à l'élévation dû la Vérité, sa sœur chérie; dont elle a fidèlement partagé les infortunes.
— Et que fera-t-on du Bouvier? demande Diane à Momus.
— 11 rappelle, répond celui-ci, une des faiblesses de notre père ; il doit partir d'ici ! il doit suivre sa mère !
*- Quant à cette malheureuse, dit iupiter, je désire réparer mes torts; je veux, si J u non le permet , lui rendre son ancienne beauté.
— J'y consentirai , réplique Junon , quand tu lui auras restitué sa virginité.
— IS'en parlons pas à présent, répond Jupiter; mais
voyons qui succédera au Bouvier.
-> La Loi, fille de la divine Sagesse, est dtgne d*être sa voisine.
Puis vient la Couronne boréale, &ite de saphir» enri-
chie de mille diamants, et brillant de huit escarboucles étincelantes.
^ Elle me paraît , dit Pallas, fette pour être offerte à quelque prÎAce valeureux. Que notre père voie à qui il jugera à propos de l'envoyer.
— Qu'elle reste au ciel» répond Jupiter, jusqu'au temps où elle pourra devenir la récompense d'un bras invincible, qui, armé de la massue et de la flamme, aura rendu à la malheureuse Europe la paix qu'elle appelle avec tant d'ardeur, et brisé les tôtes innombrables d'un .monstre pire que celui de Lerne, d'un monstre qui répand dans les veines de cette infortunée le fatal poison d'une hérésie revêtue de mille formes diverses.
— 11 suffit, réplique Momus» pour en être digne, que ce héros mette fin à la secte poltronesque des pédants qui, sans rien faire de bien, veulent être révérés comme des personnes pieuses et agréables à Dieu ; qui disent que faire le bien est bien, faire le mal est mal; mais que quelque bien qu'on fasse, ou quelque mal qu'on évite, bn n'en est pas plus digne, ni plus agréable à Dieu, et que, pour le devenir, il faut seulement croire el espérer selon les formules de leur catéchisme. Voyez, 6 dieux, s'il y eut une plus manifeste perversité?
— Certes, dit Mercure, voilà la mère de toutes les fourberies ! Si Jupiter et nous, nous proposions aux mortels un pacte semblable, on iious détesterait plus que la mort.
—Le pire est, ajoute Momus, qu'ils nous déshonorent, en disant qu'ils agissent par nos ordres , et qu'ils qualifient les œuvres en général de vices et de fautes. Tandis que personne ne travaille pour eux, et qu'ils ne travaillent pour personne (car tout leur ouvrage consiste à dire du mal des actions d'autrui), ils vivent néanmoins des œuvres de ceux qui ont travaillé pour d'autres quepour eux, et qui, pour d'autres, ont érigé des temples et des chapelles, des hôpitaux et deB hospices, des collèges et des universités. Ils sont donc ouvertement voleurs, ils ont usurpé des biens qui étaient dus à d'autres, c'est-à-dire à ceux qui sont vraiment utiles et nécessaires à
l'Etat, parce qu'ils s'adonnent aux sciences spéculalives, auiL bonnes mœurs, à l'amour de la chose publique, au maintien des lois civiles et sociales. A les entendre, ils sont occupés sans relâche des choses invisibles ^
— Tous ceux qui ont quelque jugement naturel, dit 'Apollon^ approuvent les lois praticables, et louent celles qui enfantent des usages bienfaisants. Les unes ont été faites par nous, les autres imaginées par les hommes. Mais, puisque bien des mortels ne volent pas le fruit des bonnes lois dans cette vie, on a dû leur promettre des récompenses dans la vie future, et attacher des peines à l'infraction de ces mêmes loià. Ceux qui enseignent différemment sont une peste.
— Que la Couronne australe, ajoute Momus, soit donnée à qui délivrera la terre de cette peste !
— Je suis de votre avis, dit Jupiter. Au surplus, la loi , la nature et le destin semblent maintenant, plus que jamais» conspirer ensemble pour les exterminer.
Pour leur châtiment, Saturne propose qu'on les fasse voyager durant quelques centaines d'années de corps en corps, et résider particulièrement dans les porcs et les huîtres. Mercure trouve quil vaudrait mieux, à cause de leiu* oisiveté, les condamner au travail, par conséquent à habiter des corps d'âne. * C'est cette dèr^ nière opinion qui est unanimement approuvée, et formulée par Jupiter dans l'arrêt suivant :
— Qui aura porté le coup mortel à ce monstre, recevra la
t « On voit, dit GiNeuBNÈ {Hi$t. d» la Utt» iial,^ t. VH, p. 613), que œ n'est point en athée, mais en protestant que Bruno fait parler Momus. » Ced n*est pas parraitement exact; en ce sens, que certains protestants déclarent aussi les couvres entièrement inutiles , et peut-êtrennuisibles au salut. D*ailleurs, Momus s'attaque également à la prédestination, telle que Luther et Calvin l'avaient reçue de saint Augustin.
* uE morto uomo ed è rimcuo hutia; n^^v asinù vive, » avait dit Dante (Cont^to. IV, 7; U» 6). Voy. M. Oianam, DanU, p. 99.
TRAVAUX. n
coaronne pour toujours; et les enfants du monstre passeront, pendant trois mille ans, sans discontinuer» d*àneen âne. A la place de la Couronne on mettra le Jugement universel , sorte de couronne idéale et impérissable, qui mérite bien de suivre la Loi, comme l'application doit accompagner la théorie.
Après cette sortie à laquelle plusieurs divinités avaient pris part, Momus montre Hercule à Jupiter :
— Qu'adviendra-t-il de ton bâtard?
Jupiter se met à démontrer qu'il serait peu équitable de le traiter comme les constellations précédentes. Hercule a été appelé au ciel, pour prix de ses travaux; il a été fait demi-dieu. Qu'on Ven voie, avec les attributs d'un dieu, sur cette terre qui réclame de nouveau son intervention, pour être débarrassée des despotes et des brigands qui la désolent
Lorsque Sophie en est là de son récit, arrive Mercure qu'elle attend.
— Me voilà, dit celui-ci. Tu as demandé quelques faveurs à Jupiter : c*est lui qui me députe vers toi. Quels sont tes vœux?
— Fais-moi connaître d*abord, répond Sophie, les affaires dont tu es chargé aujourd'hui par notre père céleste?
Alors le messager du ciel lui détaille un grand nombre de commissions,, si insigniûantes en apparence que Sophie ne peut cacher son étonnement.
— Comment, depuis sa conversion Jupiter s'occupe encore de pareilles bagatelles?
Sur cette exclamation. Mercure prend occasion de prouver que la Providence, embrassant l'ensemble, doit embrasser toutes les particularités, et jusqu'aux
94 JORDANO KftUNO.
plus miniitieiifies curconstanoes ; qu'elle pénètre partout, non successivement, mais d'un seul et simple acte; que l'agent universel a une force proportionnée à Tinfini; qu'il est à la fois un et infini; que l'univers est l'unité et l'infini , explicite et étendu autant qu'implicite et enveloppé; que par conséquent il n'y a rien de grand, ni de petit en soi ; que le petit est contenu dans le grand; qae la divinité connaît également, et à la fois, le général et le particulier; qu'elle y pourvoit toujours et partout; que les moindres objets la regardent et l'intéressent; c|ue tout enfin a la même importance à ses yeux.
Avant de passer à la suite du récit sur la réfornie sidérale,^ Sophie, à la prière de Saulino, v^ expliquer pourquoi la Vérité a obtenu le premier rang. De là une chaîne de vues et de maximes philosophiques, dont les. plus saillantes sont celles-ci : La Vérité tient le premier rang parce qu'elle est l'unité et la bonté, l'être bon et véritable, l'être; parce qu'en tant qu'être par excellence, elle est antérieure à tontes choses; et parce qu'en tant que bonté , elle survit à toute existence. La Vérité est avant, avec, après tout; le principe, le milieu, la fin. Les choses en dépendent, et par leur origine, et par leur substance. Elle est métaphysique ou idéale, physique ou naturelle, rationelle ou logique. Elle peut revêtir mille formes, recevoir mille noms ; elle demeure toujours la même. C'est Jupiter qui l'a placée à la tête des astres; mais elle est elle-même supérieure à Jupiter; et elle ré»de sur ces hauteurs sublimes, pour être accessible à peu d'esprits.
* Ici commence le second dialogue.
— ^ourqifpi )a PniAence suçeède-t-^çlle immédiatement & la Vérité, Aejofiùude Sai|Uno? 3er0it*pe comme ' indispensable à ceux qi^i prétendent coi^templer ou prêcher la vérité?
— Non, répond Sophie, il y a un autre motif. Ce que lu appelles prudence a deux noms, savoir, Providence, et Prudence proprement dite. Providence, c*est le principe qui influe sur nous; Prudence, c'est une qualité de notre âme, façonnée par cette influence. La Providence est la compagne de la vérité, aussi bien que la liberté et la nécessité. Quant h la Prudence proprement dite, quia pour instrument la raison, pour fille la dialectique, pour guide la métaphysique, ou la science des principes universels des choses *, elle a pour ennemis ces deux vices, la ruse et la'stupidité, la malice et la paresse.
— El la Sagesse, pourquoi vient-elle aprè§ la Prudence et 1^ Vérité?
— La sagesse est de deux espèces aussi : elle est ou surnatur relie, ou naturelle. La sagesse naturelle et humaine participe de la vérité, sans être la vérité même : elle est à la sagesse surnaturelle ce que la lune, la terre est au soleil. Si la sagesse surnaturel le est invisible, incompréhensible, sans forme ni figure; |a sagesse naturelle se révèle au génie humain, se com* musique par ta parole, se développe par les arts, se polit par la discussion et se Bie par récriture. Est sophiste, qui prétend la connaître, sans l'avoir approfondie ; est ingrat, qui nie la con* naître, quand il la connaît; ils sont ingrats et sophistes, ceux qui ne la cherchent pas pour elle-même, mais pour la vendre, pour s'en enorgueillir, ou s'en prévaloir au détriment des autres. Les esprits vraiment prudents la recherchent poifr s'édifier eux-mêmes; humains sont ceux qui veulent en nourrir les autres; curieux et studieux, ceux qui la poursuivent sans aucune vue étrangère; sages, et par conséquent heureux, ceux qui i'aSectionnent pour l'amour de la vérité suprême et première. Cependant, la différence qu'on remarque entre peux qui cultivent la sagesse, ne vient pas seulement du but qu'ils se proposent; elle tient aussi à la manière dont ils s'y prennent, à
la méthode ; de là cette foule de sectes et d^écoles qui toutes se réclament de Sophie, comme de leur infaillible souYeraine.
— A la Sagesse succède la Loi, c'est-à-dire ce par quoi fa sagesse agit 9 par quoi les princes régnent et les états subsistent. Si Jupiter l'a placée au ciel, c'est pour qu'elle contienne en même temps les grands de la terre , et qu'elle leur apprenne qu'au-dessus de leur pouvoir existe une puissance éternelle et divine , régulatrice des institutions terrestres , sanction de l'ordre social , tribunal sans appel pour tout ce qui est humain... La loi religieuse, en particulier, doit avoir ce haut empire. C'est une folie profane de croire que les dieux demandent à être adorés pour eux, et non pas exclusivement pour Futilité qui en revient à leurs adorateurs, pour la gloire et le bonheur des mortels. Oui, il en est des religions comme des arbres, qui croissent et fleurissent pour que les hommes en recueillent les fruits. Les dieux ne demandent à être aimés ou redoutés, que pour fiavoriser le genre humain, et pour arrêter les vices qui le détruisent. Aussi les religions et les institutions ne doivent se distinguer ni par le dehors, ni par les vêtements ; mais par les talents et les vertus. C'est le sentiment de la gloire qu'el-* les doivent enflammer, ce sentiment d'où résulte le progrès des peuples, l'avancement des lettres ainsi que le triomphe des armes, l'accroissement de l'esprit chez les individus, comme dans le public. C'est là ce qui a rendu le peuple romain si célèbre! 11 ressemblait aux Dieux en pardonnant aux vaincus, en accablant les superbes, en se souvenant des services rendus, en secourant les infortunés, en consolant les aCDigés, en relevant les opprimés, en récompensant le mérite, en châtiant le crime, en contenant les uns par la hache et les faisceaux, les autres par les honneurs et les dignités ?
Après cet éloge assez complet des Romains, Saulino fait à Sophie cette question :
— Jupiter n'aurait-il pas donné au Jugement quelque ordre relatif à la témérité de ces grammairiens , qui pèsent de nos jours sur l'Europe ?
Cette question, où le mot de grammairien désigne tous les défenseuas de l'ancien ordre des choses, donne lieu à une violente diatribe contre les moines, iT gens si prompts à accorder des places au royaume des cieox, si incapables de gagner un pouce de terrain par eox-mèroes. »
Au moment de reprendre la narration de ce qui s'étût passé au conseil des dieux, Sophie s'arrête encore, et raconte comme par épisode, de quelle manière Hercule a été remplacé au zodiaque. La Richesse, la Pauvreté et la Fortune, voilà les trois êtres qui ambitionnent cette succession, et qui viennent plaider chacun leur cause. Toutes les trois sont pourtant rejetées ; la richesse et la pauvreté, parce qu'elles conduisent à l'avarice; et la fortune, parce que son indifférence est incompatible avec le système adopté par le maître des dieux. Celui-ci se décide à substituer à Hercule la Force ou la Fermeté d'&me, qui doit accompagner la vérité et le jugement, si bien que la volonté de l'homme.
— Qael sort est réservé à ma Lyre? demande Mercure.
— Dans ce temps-ci, répond Momus, elle n'est que t'instru- . ment du charlatanisme.
— Je désire, dit Jupiter, qu'elle et ses neuf cordes fassent place à la mère Mnémosyne et à ses neuf filles.
Tous les dieux s'inclinent en signe d'approbation* La déesse parait et remercie, ainsi que ses filles, qui, depuis l'arithmétique jusqu'à l'éthique, annoncent les sarvices qu'elles vont rendre aux arts et aux sciences. Jupiter leur distribue diverses sortes d'onguents et de o^yres, pour guérir les hommes des maladies qu'entraînent les travaux de l'esprit.
Le Cygne est relégué sur la Tamise, où il sera respecté; il est remplacé par la Péaitence, qui, selon Jupiter, est entre les vertus ce que le cygne est parmi les oiseaux. Sur la demande de Timpctueux Mars, l'orgueilleuse Cassiopée se rendra, avec son trône et son dais, en Espagne, pays belliqueux et altier, où la fierté de cette matrone ne sera pas déplacée. C'est Tamie de la Vérité, Taimable Simplicité, qui vient recueilUr son héritage d'un pas assuré, quoique modeste, et avec un doux regard où se décèle sa divine origine.
Un autre bâtard de Jupiter, Persée, reçoit l'ordre de redescendre sur la terre, et d'y entreprendre, de concert avec Hercule, l'extirpation des horreurs qui l'^uvantent de nouveau. Une vertu qui lui ressemble asse2, et qui a nom, Sollicitude ou Diligence, et pour compagnon le Travail, prend son siège; elle est entourée de toutes les perfections dont elle est mère ou protectrice, telles que l'Industrie, l'Espérance, le Zëe, la Sagadté, la Réflexion, la Patience, la Tolérance, r,AJ9iour deh Gloire....
Nouvelle interruption.. Mercure explique à Sophie les véritables motifs des guerres de religion, et les causes des troubles survenus même en Angleterre, la cupidité et l'ambition. Ainsi finit le second dialogué.
A peine la Diligence a-t-elle pris la place de Persée, que l'Oisiveté et le Sommeil s'avancent, sans lenteur, sans bâillements, pour réclamer cette même place. L'Oisiveté préconise ses propres qualités , et ravale celles de la Diligence.
— C'est moi, dit-elle, qui ai créé Tâge d'or, cet âge merveilleux, où ]a bienfaisante nature offrait aux esprits les plus calmes une abondance infinie de pommes, de châtaignes , de glands et de racines. C*est la Diligence qui a mis fin à cette époque, en remplissant la terre,par ses arts prétendus, de nouveautés et de désordres, et en poussant la pensée et les mains vers des entreprises ambitieuses et corruptrices. Ennemie de la quiétude, elle séduit les hommes, par des promesses mensongères, par l'ombre d'une gloire éloignée et détestable; tandis que moi, je les invite doucement à jouir du présent. C'est moi que Jupiter avait donnée pour compagne au premier couple, tant que ce couple était bon ; aussitôt qu'il devint méchant, il n'eut plus d'iautre société que celle du Travail et de la Diligence. C'est moi qui ai protégé l'innocence; c'est la Diligence qui est l'alliée du péché. Enfin, ô dieux 1 écoutez ce syllogisme invincible : Les dieux sont dieux , parce qu'ils sont parfaitement heureux; les heureux sont heureux, parce qu'ils n'ont ni fatigue ni peine; ils n'ont ni peine ni fatigue, ceux qui ne re<muent, ni ne changent ; or, avoir près de soi l'Oisiveté, c'est un moyen 'assuré de ne point changer» ni de remuer; donc, les dieux sont dieux parce qu'ils ont l'Oisiveté au milieu d'eux.
— Gomme j'ai étudié la logique dans Aristote, répond Momus, je ne sais pas répliquer aux arguments de la quatrième fgwreJ
Quant à Jupiter, il se met à réfuter sérieusement les sophismes de l'Oisiveté, et à prouver que les mains ont été faites pour agir et la raison pour penser; que les difficultés, les nécessités «ont pro6tables, étant la source deTindustrie et des arts; que dans l'âge d'or il n'y eut ni vices ni vertus, et que le travail est ce qui rapproche davantage les hommes des dieux. Ayant entendu ces paroles sévères, le Sommeil se retire honteusement.
* On attribue k Galien la quatrième figure du Syllogisme. Voy., cependant, M. BAmTH. Saiht-Hilairb , de la logique d'Aristote, T. II, p. 342. sqq.
L'Oisivitc voudrait en faire autant ; mais elle craint , en sortant alors, d'être raillée par les Dieux. Momus s'aperçoit de sa confusion , et ayant pitié d'elle, il dit à Jupiter :
— Tu te figures que dans la maison de TOisiveté, il y a réellement de l'oisiveté ! Vois cependant la fouie de gentilshommes, qui se lèvent de grand matin pour se laver trots ou quatre fois, avec cinq ou six sortes d^eau^ et le visage ei les mains; qui, avec un fer chaud et un enduit de poix de fougère, passent deux heures h se crêper et à se boucler les cheveux, imitant la très-haute Providence, qui ne laisse pas un seul cheveu sur notre tète, sans le disposer à son gré ! Avec quel soin ils ajustent ensuite leur pourpoint! avec quelle sagacité ils arrangent les plis de leur collerette ! avec quelle patience ils se boutonnent! avec quelle grâce et quelle intelligence ils achèvent méthodiquement le reste de leur toilette!... Les vois-tu ensuite se promener et parcourir la ville, attirer tous les regards, visiter et entretenir les dames , et faire mille gentillesses? Lorsque, fatigués de cette suite d'opérations quotidiennes* ils ne savent plus que faire, ils se mettent, pour éviter de pécher, à jouer autour d'une table... Est-il fainéant celui qui, depuis midi jusqu'à minuit, ne cesse de jouer?... Il y a plus : la maison de l'Oisîvefé ne désemplit pas de personnes doctes et lettrées, de grammairiens, de dialecticiens, de physiciens, de métaphysiciens...
— 11 me semble, reprend Jupiter, que tu as été gagné et suborné par FOisiveté, puisque tu dépenses si futilement ton temps.... Conclus, car nous avons arrêté CGqtie nous ferons d'elle!
— Je passerai donc sous silence tant d'autres oisifs affairés, nos versificateurs, nos fabulistes, nos algébristes...
Enfin, rOisiveté est plongée dans les enfers, et mise au nombre des mijiistres de l'implacable Pluton.
Saturne alors prie Jupiter d'abréger une délibération, qui a déjà pris bien des heures; il lui conseille d'opérer
la réforme céleste, sans discuter les motifs d'admission des différentes vertus, ou de remettre cette discussion à la fête la plus prochaine , aux vigiles du Panthéon. En conséquence , Cérès propose d'envoyer Triptolème et son chariot dans les Deux-Siciles.
— Vous ferez, ma iille, répond Jupiter, de votre serviteur ce qu'il vous plaira; moi, je le remplace par rHumanité, par ce que nous appelons, dans notre idiome, Philanthropie; car ton charretier semble avoir d'avance figuré cette vertu, en t'aidant à répandre tes bienfaits sur le genre humain.
-!— Oui, oui, ajoute Momus; Bacchus donne aux hommes un beau sang, Cérès une belle chair; ils ne pouvaient avoir ni l'un ni l'autre, tant qu'ils mangeaient des châtaignes et des glands.
Le Serpentaire est offert à Mercure, à Âpollonyà Esculape, à Minerve, et remplacé par la Sagacité, qui mérite, aussi Inen que la Prudence, de siéger au ciel. La pradence règle et commande ce qu'il faut faire ou éviter; la sagacité conseille et chasse l'imbécile irréflexion du sein des assemblées délibérantes. La Flèche, «nblème de la calomnie, de la médisance , de l'envie, fait place à la Bienveillance, aux Préférences aimables, aux Attentions délicates. L'oiseau des dieux et des héros, l'Aigle, sera renvoyé en ÂUema^e, où il se rencontrera lui-même partout, et où il retrouvera, sous cent formes, sa royale image. Qu'il n'y conduise point avec lui l'ambition, la présomption, la téméraire et oppressive tyranme, parce qu'elles n'y trouveraient point d'emploi. Le siège glorieux qu'il laisse vacant, sera occupé par la Magnanimité, la Magnificence, la Générosité. — Le Dauphin sera jeté , à la demande de Neptune, dans la merde Marseille, d'où il regagnera , en remontant le
Rhône, sa province chérie, le Dauphiné. L'Affection lui succédera avec TAffabilité et l'Obligeance.
Minerve exprime le vœu que Pégase retourne à lllippocrène , dont les ondes se trouvent être troublées par les pieds des bœufs, des pourceaux et des ânes. Il est naturel que ce cheval ailé, favori des Muses, soit remplacé par l'Inspiration et l'Enthousiasme poétique. — Andromède cédera son siège à l'Espérance, laquelle, selon Pallas, est le bouclier sacré du cœur humain, le divin fondement de la bonté, la défense certaine de la vérité.
C'est Pallas aussi qui demande que le Triangle, le Delta, soit donné au cardinal Cusa. « Celui-ci verra s'il pourra arracher enfin les géomètres à la fastidieuse redierche de la quadrature du cercle. » * Jupiter y substitue la Sincérité et la Bonne Foi. « Le monde actuel en a un besoin extrême, car voici ses maximes habituelles: Pour régner, il n'est pas nécessaire de tenir son serment; — On n'est pas obligé de garder la foi aux infidèles et aux hérétiques; — On a le droit de rompre un engagement avec qui le rompt ! . . — maximes dignes d'un Juif ou d'nil Sarrazin, et non du Grec poli, ni du vaillant Romain ! ... » — L'Agneau ira paître sur les rives toujours vertes de la Tamise, et sera remplacé par l'ardente Emulation. Le Taureau se retirera à Turin pour faire place à la Longanimité. La Pléiade disparaîtra devant la Conversation
>' « Gusa réglera le cercle et le triangle , p^r noû divin principe de la i suration et de la coïncidence de la figure la plus grande et de la plus petite, c*est-à-dirti de celle qui se compose du plus grand nombre d^angles et de celle ((Ui en a le moins.» — Puis, quelques observations folles par Pallas sor les avantages d*une théorie de Bruno, touchant TégaUté du Maximum et du Jfïninum.
et laConcorde; les Gémeaux devant TAmitié et rAmour . Le Cancer sera précipité dans l' Adriatique^ aux environs de Venise, cité qui recule insensiblement du levant au couchant ; il se verra supplanté par la Conversion et l' Amendement. Le Lion se gardera de suivre le Cancer, parce qu'il trouverait à Venise un autre lion peut-être plus robuste que lui ; il rentrera dans le désert de Lybie... Une longue digression, ou plutôt une discussion, s'engage à l'endroit du Capricorne, relativement au coite emblématique et métaphorique des Egyptiens.
— Les Egyptiens, dit Momus, ont adoré les images vivantes des animaux.
—Il n'y a point de mal à ceci, répond Jupiter, car les animaux sont, comme les plantes, des œuvres vivantes de la nature, laquelle est Dieu dans les choses. Kalura est deusin rdm$.
— Sacrifier à tel objet créé, c est sacrifier à l'être qu'il cache, à la puissance qui le soutient, dit Iris. On a tort de rire du culte magique des Egyptiens ; ceux-ci ne font que contempler la divinité, créatrice et conservatrice des êtres animés, et de tout ce qui existe au sein de la nature .*
— La divinité, ajoute Sophie, est absolue, universelle; elle se communique et s'étend à tous les effets de la nature; elle n'est pas la nature même, ou du moins elle est la nature de la Qature,3 et comme l'Âme de l'âme du monde.
Suit une série de combinaisons, parfois ingénieuses, ÎM)ur rendre compte des expressions Ggurées et des emblèmes empruntés au xègne animal, et servant à désigner des qualités ou des usages . Jupiter, enfin, malgré les raisonnements suppliants d'Isis, substitue au Capricorne
* Digreasion sur la Kablnle.
^^La nàtura de la natura , o — « Ogni cota hà la divinità latentt in
la Liberté intellectuelle, à laquelle la vie monastique contribue elle-même par le recueillement «t le silence.
A propos du Verseau, Jupiter enseigne qu'il n'y a en qu'un déluge général. Jupiter veut qu'on cesse de rechercher s'il a été le père des Grecs, celui des Hâireux, celui des Egj'ptiens; s'il est la même personne que Noé, ou que Deucalion. Il désire qu'on distingue la fable et l'histoire....
L'Orion et TEridanus donnent à leur tour lieu à de vives allusions, entre autres à la doctrine de l'ubiquité.* ( \ ) Le Chien sert à amener un éloge de la chasse, qui ne pouvait déplaire à Elizabeth; le Corbeau, à présenter des considérations sur le corbeau de l'arche, sur l'identité de certaines traditions orientales et grecques. ... On passe au Centaure :
—Homme enté sur un animal, ou bête greffée sur un homme, être dans lequel une personne se compose de deux natures, et ot deux substances concourent à une union hypostatique.
Sur ce ton, Momus continue à plaisanter, jusqu'au moment où Jupiter lui impose silence, et lui enjoint de croire ce qu'il ne peut comprendre. — La Couronne australe est accordée à Henri III, qui avait pris pour devise ces mots : Ter lia cœlo manet. — Le dernier signe est le Poisson austral.
— Qu'on l'emporte vile, s'écrie Jupiter, et qu'il n'en reste que l'image; que notre cuisinier s'empare de sa substance, et l'apprête pour le diner, de diverses façons, comme il le jugera à. propos; mais surtout à la romaine ! Qu'il se dépêche, car toutes ces délibérations m'ont donné, ainsi qu'à vous, je crois,
1 P S4i, sq.
une btm terrible. 11 me parait du reaie convenable que cet essai de rélbrn^e nous rapporte aussi quelque proGt.
—Fort bien ! à merveille! répondenl les dieux, et qu'on subtîtue au Poisson la santé, la sécurité, la joie, le repos, le plaisir, fruits de la vertu et prix du travail !
Sur ce, tous quittent fijrtiveaient le conclave... Saur Une va souper, et Sophie reprendre ses contemplations nocturnes.
Le lecteur, nous Tespérons, se sera fait une idée assez jusie du Spaccio par cet extrait, qu'il aurait été difficile d'abréger davantage , sans le réduire à ime ariife nomenclature des constellations.
Au genre d'idées qui dominent dans le Spaccio, se rattachent trois autres ouvrages composés à la même époque. Si, dans le Spaccio, Bruno s'attaque à l'ignorance et à la superstition, il s'y attaque plus spécialement encore dans la Cabale de Pégase; si, dans le Spacdo, il est occupé en quelque sorte de la réforme morale de l'astroitomie , il s'applique à sa réforme physique dans le Banquet du jour des Cendres; s\, enfin, dans le Spaccio, il se prQpose de développer sa philosophie morale , en peignant la lutte des passions nobles avec les passions ignobles, le triomphe des unes et la défaite des autres; il se propose ces mêmes objets plus directement dans les Transports du héros. La partie proprement métaphysique , les éléments de sa cosmologie et de sa théologie, jetés comme en passant dans ces divers écrits, Bruno les résume et les réduit en système, autant que la forme d'un dialogue s'y prête, dans les entreriens intitulés, les uns : De la Cause, du Principe et de t Unité;
les autres : De t Infini^ de FUnwers et des Mandes. Voilà où s'arrête la série de ses écrits italiens, qui, ouverte par une comédie, se termine par un ensemble de hautes ab^stractions.
Quelquefois en vers, ordinairement en prose, ces sept ouvrages ont ceci de commun, c'est qu'ils sont tous jetés dans le moule du dialogue; tandis que les écrits latins , plus appropriés aux façons et aux usages de TEcole, ont la forme de traités. Dans ses livres italiens, Bruno parlait au public vivant, au nombreux public des cours et des académies; dans 6es écrits latins, il s'adres* sait plutôt aux populations universitaifes, aux gens de collège. Quoique les principes consignés dans les unes ne diffèrent pas des doctrines exposées dans les autres, les œuvres latines occupent le second rang; et les œuvres italiennes se sont, à mesure qu'elles ont vieSK, affermi dans le premier. A l'inverse de tant d'autres penseurs, Bruno ofire ce que sa raison a de plus mûr et sa conviction de plus intime , non pas aux adeptes de l'École, mais aux esprits qui réfléchissent et agissent en dehors des enceintes officielles de b sciaice.