‹ Jordano BrunoChapitre 12 sur 45 · ITALIE · texte numérisé non relu

ITALIE

Durant l'époque dont on se propose de rappeler quelques traUs» la société européeane présente un aspect difficile à décrire. La constitution qu'eUe avait reçue au moyen-àge commence à s'user au milieu de violentes secousses de tout genre. Plusieurs révolutions dans IXglise, dans l'Etat» dans les arts et les lettres, dans l'empire sublime des idées; une foule de changenienls moins brusques dans les opinions comme dans les mœurs; tels sont les degrés par lesquels l'esprit humain s'élève en Occident à la liberté souveraine des temps modernes.

Paidant dix siècles, cette société avait formé u{ie vaste unité. Le gouvernement absolu de l'Eglise avait enveloppé, dominé l'ordre politique et l'ordre intellect«eU la féodalité et l'Ecole. Pour grandir et mûrir, l'Europe avait besoin d'une aussi forte discipline. Mais an XV^ siècle, le lien de. ce pouvoir unique vient à se relâcher, et menace de se rompre 'tout à fait. Un schisme déplorable dévore l'Eglise, qui voit ses pontifes

K JORpAKO BRUNO.

se combattre les uns les autres, et qui s'assemble à Constance, à Bâle, à Ferrare, à Florence, partout essayant de jnettre fin à l'anarchie . La France en particulier, par l'organe des d'Ailly et des Gerson, fait de nobles efforts pour détruire les abus qui causent les discordes, pour réconcilier le Nord avec le Midi. liCs passions cependant méprisent la voix de la raison, et un sanglant bouleversement vient diviser la famille chrétienne de l'Occident. Il était naturel qu'une semblable explosion retentit longtemps dans l'ordre de la science, aussi bien que dans l'ordre politique. Comme il y eut dès lors deux classes d'Etats, les uns catholiques, les autres protestants, on distingua les études en orthodoxes et en hétérodoxes, en ecclésiastiques et en laïques. On fut obligé de reconnaître , non plus une seule église , une seule école , mais plusieurs églises, plusieurs écoles. L'unité, ayant cessé d'être extérieure, fut peu à peu considérée comme invisible. Le moment, toutefois, où les peuples ne seraient plus rangés uniquement selon leur confession de foi, ne pouvait s'approcher que lentement. Il fallait bien des années et des luttes , pour que la pensée conquît enfin le droit de' pousser ses recherches avec indépendance, à la seule condition de le faire avec impartialité, c'est-à-dire, de n'admettre aucun principe étranger à son objet, de constater l'origine et de suivre la destination de chaque branche du savoir, et d'obéir en théologie à la Révélation, en philosophie à la raison.

Les signes de ce redoutable démembrement sont nombreux. Dans la science, dont le champ s'étend rapidement , l'indice le plus sûr c'est la prompte

formation des langues nationales. Les idiomes modernes y prennent légitimement la place d'un latin corrompu, qui ne pouvait plus passer pour langue vivante, depuis le réveil des études classiques.' La suite montra que cet anoblissement fut, sinon la conséquence , du moins le symptôme d'une élévation plus importante, celle du tiers-état. Il arriva que la possession exclusive des lumières dut cesser avnnt le monopole du gouvernement, et l'éducation intellectuelle du peuple précéder l'exercice de la capacité politique. Pai' b sécularisation de la science , non moins que par Témancipation sociale, ceux qui n'habitaient ni chàteatix, ni monastères, les bourgeois se convertirent avec éclat en citoyens.

Combien les circonstances aidèrent à cette prodigieuse transformation ! Quelle multitude brillante d'inventions et de découvertes! Il est à peine possible de mentionner les principales d'entre elles. Deux mondes nouveaux, le monde ancien et l'Amérique, venaient frapper de surprise ou d'admiration les oreilles et les yeux.* A la poudre à canon, « suggestion diabolique, » dit Rabelais, succédait, c comme à contrefil , par inspiration divine, le noble art d'impression. »' Une seconde fois le don des langues semblait accordé à l'esprit humain par « cette sœur des Muses aînée. »^ Si la

* Voy. J. BoDUi, de la République (édit. 1583), préf. et p. S49.

* m Ces èvéoemeDU, qoi appaKtennent ài un petit groupe d*année5, oui déteimiiié pour ainsi dire le partage du pouvoir sur la terre. » *A. os Humboldt, Biti. à» lagéùgrap, du itouv. continent ^ l. IV, p. ai.*

* Pantagrcbl, ch. vm. Cf. J. BRimo, Opère italiane^ H, p. IM, sq. (édil. Ad* Wagner).

^ ioAcani Du Bbllat.

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boussole, Tastrolabe, le télescope préparaient la grandeur commerciale des nations , Timprimerie assnraût leur grandeur spirituelle. Ces instruments inappréciables serviront tous, entre les mains de la Providence, a reformer l'unité briséedans les tempêtes du XVP siècle, et à continuer l'œuvre de civilisation que tentèrent, avant le christianisme , le peuple juif et les* natidns païennes.

L'âge de transition, qu'on est convenu d'appeler Renaissance des* Lettres, marque donc plus qu'une résUiTection de la culture grecque ou romaine. U embrasse les origines de plusieurs nouveautés extraordinaires, en même teitips qu'il commence pour la scolasttque une lente agonie. On y remarque de bonne heure, à travers une confusion effroyable, l'aurore d'un progrès in(ihi. Au sein de ces révoltes, de ces attaques aveugles contre une vieîHe autorité, sous ces apparences de décomposition et de désordre, perce le germe d'une organisation puissante. Les contemporains devaient cependant le démêler avec difficulté. Au premier moment, lorsque l'autorité jusque-là respectée voit la science marcher sans s'appuyer sur la foi, et même insulter à là théologie ; lorsqu'elle entend affirmer que la terre dont elle dispose, est elle-même assujettie à un système supérieur , elle juge la vérité divine en * péril, elle croit devoir sévir contre Bruno et Galilée. Pouvait-elle se persuader dès lors, que le salut réel des âmes ne dépend guère des vicissitudes du savoir terrestre ? Non ; on comprend qu'elle dut regarder cette crise conune une seconde chute du genre humain.

n s'en dut, du reste, que les deux siècles qui remplissent cette période se ressemblent par beaucoup d'endroits. Le quinzième est principalement occupé d'éradition, le seizième agite les problèmes les plus déficats de la science religieuse. Pendant que les humanistes se laissent fasciner parles beautés de la poésie et de réioquence, par )a profondeur et le charme de la pensée anUque, les réformistes brûlent du désir de refaire les institutions et les mœurs sur le modèle des temps apostoliques. Parfois les uns et les autres se soulèvent d'un commun accord contre le pouvoir établi dans Tordre intellectuel : les premiers, en critiquant avec une véhémence dédaigneuse, la littérature et la science de l'Ecole ; les seconds, en analysant sans pitié la discipline, le coite, la tradition, le dogme, tous les éléments enfin qui composent la vie religieuse du moyen-âge. Si \eê humanistes sont jaloux d'élever çà et là des académies libres pour y railler, souvent avec pédantisme, la pédanterie des docteurs du XIII^ ou du XIV* siècle, et poar dédamer contre la mysticité des cathédrales; les réformistes s'empressent d'élever des temples, où ils tonnent ccmtre les travers des âges gothiques, et déplment aux yeux de leurs adeptes, après avoir imploré les bénédictions du ciel, un avenir resplendissant d'espérance et d'amour. Les caractères qui, malgré dinnombrables variétés , éclatent ^de tous côtés, sont la surabondance d'énergie, l'intempérance d'endioonasme, l'esprit d'aventure, l'aveuglement dans llndépendance, dans l'intolérance, l'absence de critique saine, de méthode sûre, l'irrégularité dans l'imitation, un étonnant amour du beau et du grand, et

la passion de b Térité égale à cdlle de la Vbesfté. Au Xlt^ siècle les mahométans avaient fsût mieux connaître et aimer aux chrétiens la sagesse d'Aristote; au XV*" siècle, ils leur rendirent un service analogue. En prenant Constantinople , en renversant Tempire énervé de Byzance , ils contraignirent les lettrés et les savants grecs de chercher, comme les Troyeils aux. temps héroïques, un refuge en Italie...

Italiamy fato profugus, Lavinia

Liuora

Les manuscrits ainsi apportés, avec les textes authentiques d'Aristote, allumèrent en Occident une émulation heureuse entre les péripatéticiens et les sectateurs de Platon. Le précepteur d'Alexandre était devenu en effet l'instituteur des disciples de Jésus, le mattre des plus révérés docteurs de l'Eglise

Il maestro di color che sanno. ^

Les adversaires du passé durent s'attaquer à lui, comme au représentant à peu près béatifié de la [diilo- Sophie cléricale ; et celle-ci dut traiter d'hérétiques les novateurs, les dénonçant à l'Inquisition, aux Parlements, aux tribunaux tutélaires de l'Eglise et de l'Etat. Ëtes-vous pour Aristote? étes-vous contre Aristote?.... Voilà, pendant plus de deux siècles, le cri de, guerre dont retentissaient les écoles et les livres. Nous croyons, nous enseignons, disent ceux-ci, tout ce que le Stagirite enseigne et croit. Nous croyons, nous enseignons, ré*

it ceux-là , tout ce que le Stagirite ne croit ni n'ensâgne. De là vient que toute cette période a été nominée une Aristolétownachie .** grand duel de raisonnement, dont on n'ose rire quand on sait combien il profila k Tesprit humain .

Le pays qui marchait à la tète de l'Europe, le vrai thé&lre de la Renaissance, c'était l'Italie. Cette patrie des arts devait un si beau privilège, non-seulement à la chme du Bas-Empire, mais au génie des Dante et des Pétrarque, à l'ambition des Médicis. De même que dans h vallée du Rhin, Strasbourg, Mayence et Harlem se dispalfient l'honneur d'avoir servi de berceau à l'invention de Guttenberg, de Schœfier et de Coster, de même ; b péninsule des Apennins, Gènes, Florence et Verevendiquaient à l'envi , la gloire d'avoir donné le ' aux navigateurs qui découvrirent les Indes-Occi- . * Quelle que soit la part de mérite de Colomb, de VeqMice et de Cabot, ils furent tous italiens. De quelque manière qu'on apprécie les fils les plus téméde ritalie, soit Socin, Ochino, P. Vermigli, soit >, Campanella, Vanini, on ne saurait méconnaître h vive énergie de ce peuple ingénieux.

Chez tontes les nations alors cultivées, le XV^ siècle transmît au XVI* les fruits de l'érudition classique, les oonqoétesde h philologie sous toutes les formes, grambeOes-lettres, antiquités, histoire. En Italie cet fut plus opulent qu'ailleurs ; et il s'y joignit la ircrogative de l'élégance et du goût. Un autre avantage

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