‹ Jordano BrunoChapitre 13 sur 45 · PARTIE I · texte numérisé non relu

PARTIE I

12 JORbANO BRUNO.

tôt par leur esprit, tantôt par leurs trésors, des familles encore plus influentes. Ce sont les petits souverains qui^ à l'imitation de ceux de Florence, à l'exemple des Est et des Gonzàgue, se chargent avec une généreuse ambition du patronage littéraire. Il leur arrive, à la vérité, de méconnaître parfois le talent et de maltraiter la vertu ; mais, grâce au morcellement extrême du pays, les torts occasionnés par une cour se trouvent promptement réparés par une autre. L'utilité de leurs encouragements est incontestable ; l'abondance des bibliothèques suffit pour l'attester.

Une troisième espèce de familles favorables à ce mémorable élan, ce sont les Académies. Il n'était guère de ville qui n'en possédât; les cités un peu considérables en avaient plusieurs. Les étrangers en raillaient les noms bizarres, les règlements romanesques, les disputes ardentes sur le goût et le langage. Une nuance de char^ latanisme se laisse, dit-on, apercevoir jusque dans le titre, délia Crusca. L'esprit bouffon de l'époque anima souvent ces compagnies à un tel point, que le philosophe Telesio put les comparer à des mascarades , et Bruno trouver piquant de s'intituler « académicien de nulle Académie. » ^ Mais en les critiquant de la sorte, on oublie que la gaîté et l'entraînement eurent plus de part à leur constitution, que la politique et le raisonnement.

* Academico di nuUa Àcademia (titre da Candelajo), Cfr. VAsino CiU&' nico de Bruno, II, p, 29i, sq.. — PelissoQ [HUt. de VAcad. franç,^ t. U) renouvela le mot de Telesio sans le connaître : « Les Académies de delà des Monts, dit-il, se sont piquées de prendre des noms ou mystérieux ou bizarres, tels qu'on les prendrait en un carrousel ou en une ma$earadê, comme si ces exercices de TEsprit étaient plutôt des débauches et des Jeux que des oocupt» tions sérieuses. »

Ce que leur organisation offre de singulier s'explique aisément par la nature pédantesque des écoles vulgaires. C'est le dégoût des formes lourdes et vides^ qui les jeta dans une recherche inquiète de l'extraordinaire. Cependant, poussées par l'esprit d'association, elles apprirent à mettre les idées en commun, et à multiplier lea moyens propres à éveiller le génie. Elles rajeunirent les universités et les cloîtres , quand elle ne les remplacèrent ou ne les suppléèrent point. Leur plus solide mérite, ce furent les services rendus à la langue italienne. Dédaigna d'abord à titre de plébéien, respecté ensuite comme toscan, déclaré par Dante « illustre, aulique et cardinal, » cet idiome admirable fut enfin adopté de la nation entière. Consacré par le talent, il fut digne de servir désormais de lien aux habitants de cette contrée favorisée. Il restait à créer la science de ce même idiome, l'art savant de le manier avec éloquence ; il s'agissait de combiner, après la grammaire et le vocabulaire, une rhétorique et une poétique capables de guider les générations futures. Les Académies ont su remplir cette tache avec gloire, puisqu'elles ont fortifié et poli cet instrument, avant de le rendre à un peuple judicieux, spirituel, rêveur et artiste. Elles ont fût davantage : elles ont fait penser.

Quelles obligations ce peuple doit leur avoir! Leur siècle est devenu une des grandes époques de la littérature européenne. L'admiration qu'il inspire grandit, lorsqu'on se rappelle qu'il atteignit à cette gloire au milien des guerres civiles et étrangères. Pour expliquer de tels phénomènes, il faut recourir à l'intervention de la Providence. Ce qn'on conçoit plus facilement, c'est

ih JORDANO BRUNO.

l'ascendant que l'ItaUe prit de toutes parts. I| était mévitable que Léon X eût pour imitateurs François I^, Charles-Quint, Henri YIII; que l'Arioste fût consulté par Cervantes et Lope de Yega ; que Sbal^espeare mit à profit Porto et Giraldi. Il senJ)le qu'une pareillie e^tation ne pût durer. Si les choses ne viennent en ai(jle ai|x hommes, il faut craindre qu'une fougue semblable ne se convertisse en abattement. La munificence des grands, le génie inventif des poètes et des pbilosopbçç, le zèle des assemblées scientifiques, la faveur populaire, est-ce assez de tout cela pour prévenir r^ujTisemewt on pour le retarder? Je l'jignore. Mais, au milieu du XVP siècle, un événement d'une extrême gravité vint changer la face de l'esprit public. Cet évéïpemeot n'était rien moins que la rénovation du catholicisme.

Cette période, où les lettres prirent un essor si audacieux, était aussi l'âge d'or de la théologie; hors de l'Italie, elle n'était pour ainsi dire que théologienne. (Ce qui, en Italie, domina la première moiûé du siècle, ce fut l'influence de LéonX, influence légère, ingénieuse, aimable, sceptique^ moqueuse, immorale. Ce qui prévalut dans la seconde, au contraire, ce Ait l'esprit de Paul IV, esprit sévère, froid, pompeux, rigoriste, farouche, tyrannique. Au commencement, le règne des rimeurs et des courtisans^ à la fin, le règne des religieux. « Plus un peuple, disait vers 1500 Machiavel,^ est voisin de Rome, plus il est impie. » Alors Du Bell^iy

cherche Rome en Rome,

Et rien de Rom« en Rome ne trouve.

* /Kfcorsi ê^tra la /. Dec. di T, £f v., 1. 1^ li.

Car, 4sos ce temps, Rome, citant Virale et Properce, H non les apôtres ni les Pères, ne prétend qu'au titre de cspitsde de la république des lettres. '

Tu regere imperio populos. Romane, mémento.

Romanos rerum dominos gentemque togatam.

Omnia Romanse cedunt miracuia terrae; Natura bic posuit quîdquid ubique fuit.

Après 15S0, elle aspire à rétablir la république chré- Uenne, à la gouverner souverainement, à redevenir, selon Rabelais, c la ville la plus moinante de toute la motnerie. » Haine au paganisme, mort à l'hérésie, tels sont dès lors ses sentiments , source d'une puissante cootre-révolutîon .

Trois ans avant la mort de Luther, Paul lU fonde la congrégation du Saint-Office de llnquisition, et envoie dans le Nord ce que le peuple allemand nomme les prêtres espagnols. L'année même où Calvin expire, se terminent leà dernières sessions du concile de Trente, et se concerte une alliance dont les chefs sont Philippe II et Callierine de Médicis, et les soutiens le duc d'Albe et la belfiqueiise maison de Lorraine. C'est en lafô que le roi d'E^iagne renouvelle ses rigueurs dans les Pays-Bas, décidé » dit-il, à n'y souffrir la racine d'aucune mau* vaise plante, et se souvenant sans cesse du conseil du P. Oradici : « Plus on détruit ses ennemis, moins il en

* Tojr. Baimo, 0pp. U,^ II, p. lei. —Cf. BAMts ZANcm, in Lmmtm X.

ptttiif. JAuAm. (Komic, 1ft4^.

reste. » Le 17 octobre 1569, Pie V, pontife appfiqaé à rendre le monde, non pas « doux et humble de cœur, » * mais « humble et mélancolique, »* écrit à la mère des dermers Valois : c Gardez-vous de croire qu'on puisse faire quelque chose de plus agréable à Dieu, que de per* sécuter ouvertement ses ennemis par un zèle pieux pour la religion catholique. » Voilà les germes de cette c pitié cruelle, » jrietâ crudele^^ qui inspira la Saint- Barthélémy et qui se personnifia dans le cardinal théatin, Carafie.

Quel effet cette énergique réaction produisit-elle sur les études spéculatives? La colère de Caton contre les philosophes grecs fut effacée par rachamement des nouveaux censeurscontre la libre pensée.^ La mesure d'indépendance dont Cusa et Pomponace avaient joui, fut refusée à Campanella, à Vanini. C6me III de Florence défendit l'impression de la belle traduction de Lucrèce par Alex. Marchétti, comme un code impur d'épicuréisme. La science demandait à marcher à l'use, à vivre, à parler sans gène. L'Eglise, redoutant d'en être lésée, devait chercher à l'étouffer. Ainsi se forma un combat à outrance entre deux intérêts également chers à l'homme, mais également irrités. Qui sait à quel point de splendeur, sans cette fatale guerre, la philosophie italienne se fût élevée? Elle voguait à pleines voiles ; elle avait posé, remué tous les problèmes d'observation

> Saint Matthui;, XI, tiK — Gomp. AUlard^ par M. de RémuBat, I, p. m.

* Nblu, Vita GaUl, II, p. 5S5.

* Disc. d*ottvertttre du oondle de Trente, par Tévèque de Bilonlo.

. ^ On sait que la répnpianoe de Galon-le-Censear pour la philosophie égslait son aversion contre Carthage. Voy . Plijtabqcb, Yi€ de Cafon PAneim, ch. fi.

ei de métaphynque; elle touchait à l'heure de proclamer ks découvertes, qui ont immortalisé Bacon, Descartes, Spinosa, Leibnitz.

A ces conjonctures défavorables ajoutez les mesures et les pratiques du despotisme espagnol. L'Escurial Élisait la loi en Italie , et donnait le ton aux moindres des princes. Sous son sceptre pesant, les mœurs allaient se corrompant; l'habileté bannissait la vertu; Thypocrisie, rivale du fanatisme , bannissait la piété. Partout des goûts nouveaux, et à leur suite le fruit de h mollesse, l'indolence. JLes lettres et le langage réfléchirent cette fausse et funeste situation: plus de grands intérèls, plus d'inspiration. Les muses languirent dans l'oisiveté et dans rarrectation,s'abandonnant de plus en plus i la pente vicieuse qui mène au genre déclamatoire ei thé&tral. S'il y eut encore une source d'enthousiasme, ce fut la foi orthodoxe, celle qui a nourri le Tasse, « génie plus paré, dit Campanella,' et plus éloquent qu'Uomère et Virgile, mais qui connaît moins la nature et sait moins l'imiter. > Bientôt l'esprit italien se coosomera en bagatelles , en débals stériles pour ou cooire Pétrarque, pour ou contre Marino, pour ou contre le lexique florentin. Ce qu'il y aura de plus hardi se réfugiera dans la musique, et inventera l'Opéra, pour se noyer dans des flots d'harmonie, ou pour briguer l'épitbète de virtuose. Décadence générale, qui durera cent cinquante ans, qui remonte au jour où le Tasse fut enfermé dans l'hôpital des fous, qui s'arrête au jour où Gravina recueillit Métastase, et qui, bien avant le noble

» Ai UkH9 9nfHU, t, tV, art. i, p. #7.

Filicaia, arrachera au patriotisme d'étoqueiits soupirs.

Ilalia, Iulia, o tu cui feo la sorie Dono infelice di Bellezza

C'est donc un contraste parfait, que ta différence de ces deux demi-siècles. Il est une vie, une carrière où ce contraste se manifeste par divers côtés : c'est l'existence de Jordano Bruno, penseur imprudent qui, vers 1600, tenta de renouer les traditions tolérées, et même prcvtégées cent ans auparavant.

Le nom de Bruno, assez ordinaire au moyen-âge et latinisé en BrunuSy a été décoré des épithètes de grand et de saint. Pour Jordano, il croyait s'honorer assez en se surnommant le Nolain. *

La petite ville de Nota est située dans la province dite Terre-de-Labour, à quelques milles de Naples et presque à égale distance de la Méditerranée et du Vésuve;* elle est aujourd'hui le chef-lieu d'un drcandaire. La nature a doté cette région avec magnificence; elle lui a donné pour armoiries une corne d'abondance, et pour titre le terme de Campagna felice.^ L'agriculteur, le bo-

' il NolanOf Nolanus ComœracêntiSf Nolamu Itahu,

ï Voy. Bruno, Opp, it,, U^ p. iS9. Ùrat. valediet §. XVÎIl.

taniste, Tamateiir de chevaux la vantent à l'en vi. L'histoire aussi a distingué Nola. Fondée par les Tyriens, ou même par les Iâpyf;es4 cette cité eut dès l'origine, outre d'imposantes fortifications, douie portes et bon nomtn^ de temples et d'amphithéâtres. D'alliée fidèle et vaillante des Samnites, elle devint municipe, puis colonie de Rome. Elle fut toujours renommée par sa bravoure. Anqibal échoua plus d'une fois devant ses murs. Sylla vint y camper, lorsqu'il rassembla ses troupes contre Marins. Auguste y alla mourir, et Ti* hère , son successeur , y fit 1^ dédicace de son temple. Le moyen âge parut moins propice à Ccemiterium; tel lut le nouveau nom de Nola. Après que les Goths l'eurent pris d'assaut, Alaric le saccagea, et les Sarrazins, comme les Hongrois, surpassèrent la barbarie des Vandales. Quant à Mainfroy, qui s'en empara en 1255, il le traita avec douceur. Deux inondations épouvantables, aux XV* et XVl*" »ècles, y portèrent la peste, et achevèrent d'en détruire l'antique prospérité.* Cependant, <pioiqu'elle n'eût pas dix mille habitants, Nola demeura siège épiscc^l, centre d'une noblesse ancienne, longtemps yas^le des Orsini, et entrepôt d'im commarce actif. En récompense du courage déployé contre les Francis, les rois d'Espagne lui accordaient une protection particulière. Mais cette population , parfois dévote jusqu'au fanatisme, était fière d'une autre protection encore. Deux confesseurs de la foi,^ saint Félix et saint Paulin, l'avaient sauvée en plusieurs

1 Tom. Coito, eompend. delV ûlor. M rêgno dU Napoîi (1»91) , l lU, p. M.

" taimOf 0pp. it, par ex. f, p. 199.

occurences tragiques; c'est ce que Mcmtaigue et Bodin * nous apprennent après tant d'autres. Le premier cite la belle prière de* Félix, qui semble la traduction évangélique d'un mot de Stilpon de Mégare :* « Seigneur, garde-moi de sentir cette perte, car tu sais qu'ils n'ont encore rien touché de ce qui est à moi. » Du bordelais Paulin, ' on rapporte une parole non moins célèbre, une sentence philosophique en apparence, et au fond chrétienne: <r Sois péripâtéticien devant Dieu, et pythagoricien dans le monde, sis périr pateticus DeOjpythagoricusmundo, ^^ c'est-à-dire, marche dans les voies de Dieu, sans t'entretenir avec le iponde. À Nota, on plaçait Félix au-dessus de Paulin : l'un avait été l'objet d'un miracle, et en avait opéré luimême; l'autre, saint devancier de Vincent de Paule, n'avait fait que des prodiges de charité. Ce sont là les deux martyrs que Nola fournit au catholicisme; elle en donna deux aussi au protestantisme et à la philosophie, Algieri et Bruno.

Pomponio Algieri, étudiant à Padoue, fut accusé, en 1555, « comme contempteur de la foi et religion chrétienne ; après longue détentior. ès-prisons de Padoue et de Veiïise, il fut condamné à perpétuelles galères; » mais le légat ^ l'ayant demandé à la Seigneurie, afin d'en faire offre très-agréable à son maître, >» Algieri endura

1 Montaigne, Euay$, I, c. 38; Bodin, d$ la Bépuh., p. 58.

< Voy. s CorîJit. XII, li. «Je n*ai rien perdu dé ce qui est vraiment à moi, répuadit Stilpon à Démétrios; edr iiersonne ne peut enlever TinstructioD, et ce. qne je savais, je le sais encore. » Diog, Laert. in Stilp., 1. IL Gfr. M. V. Le^ ciEKC , Chrest. grecque^ avec Irad. et notes, p. 4 , sq., éd. n. «/( û thê mind that makm the hody rieh, » dit Shakespeare.

• Voy. M. ViLLBMAiN, dt VElog. chtit, dont U JV* tiècle, p.-44»»sqq. (Aotiv. mil. hUU 0i liti., 1887).

à Rome le dermer supplice, « effrayant par sa constance et sa magnanimité tous les plus vénérables Pères de Rome, spectateurs d'icelle. »* Tel est le sommaire de dix pages in-folio que le martyrologe calviniste consacre à cet « athlète de l'Evangile. » Triste similitude de sort entre Algieri et Bruno! Tous les deux sont in* cdrcérés sur le territoire vénitien et livrés, après quelque résistance, au légat pontifical, et enfin réduits en cendres au champ de Flore!

Nola s'illustra par d'autres célébrités encore. Cette contrée eut pour tous ses enfants un tel attrait que, durant son exil, au milieu des travaux les plus abstraits, Bruno ne se lassait de s'en souvenir avec tendresse. A cet égard, il ne le cédait pas à ce judicieux historien de Nola,' Ambrogio Leone, helléniste et médecin distingué, lecteur à l'Académie degliSludj Jouteur que la postérité juge sur un traité contre Averroës,^ et auquel les contemporains, par la bouche d'Erasme, attribuaient autant d'énergie que d'agrément,^ c du lion et de l'ambroisie. »

Sans nous arrêter à un autre professeur de Naples dont Nola peut s'enorgueillir ajuste titre, savoir Albertino Gentile, nous devons faire mention de Louis Tansilr lo,*^ poète élégant, estimé du Tasse,* malhabilemeut co-

* Soiis Paul IV.— Tbéod. de Bèze ftdmlt aossi Algieri dans ses /eofiM. nDitintf c^iu$dam virtutU plenut, elc.. etc. »

* m FU tu quidem, quod Nolam patriam i%tam iUuUraê^ ewi juofMtem MoÊTû nostêr famam invid^ML » Ebasmb, Epist,^ I. X, &30.

* m Advenu» Avtrrœm impium «od rpU juttocpocroy* » Ebasiib, 1. 1.

* « Nen minut jueunditatU çuam roboris, » Ibki.

* « Mio padre, dit Tansilio, a A'oio, fo a Vtnoia nacçid. n — BnuMXlit avee orgueil : il Nolano Taniillo, (par ex. H, p. 196).

* Voj. il Gwnsaga,

pié par Marino/ et représentant un des côtés du génie napolitain , la gatté poussée à la licence. Nola est voisine du berceau des Âtellanes. Tansillo profita des traditions de plaisanterie obscène , qui y subsistaient encore, et publia, à vingt-quatre ans, un poème allégorique singulièrement piquant, et bien fait pour alarmer la pudeur la moins farouche, le poème intitulé le Fmdangeur.* Le succès, relevé par le scandale, fut suivi du châtiment. Paul IV inscrivit Tansillo aux registres de llnquisilion. Le brave capitaine eut peur; celui que don Garcie de Tolède appelait son c Achille et Homère, » se hâta de chanter la palinodie dans les Larmes de saiHt Pierre.* Cette seconde œuvre resta inachevée. C'est une œuvre de repentir, qui fut couronnée de Tabsolution papale, et qui, malgré les teintes orthodoxesd'unecroyance équivoque, est indigne du créateur de tant de sonnets, où la grâce et la verve avaient promis un successeur à Pétrarque. Mort dans un âge avancé, Tansillo eut pour admirateur, pour disciple, le Nolain Bruno; mais il fut moins imité dans l'exquise harmonie de sa diction, que dans ses négligences, ses libertés de goât, dans ses jeux dé mot et d'esprit, ses concettù ses translati. Tansillo> dont le caractère était aussi doux que celui de Bruno était impétueux, a comme celui-ci abusé d'un talent élevé.

Si^de nos jours, l'archéologue et l'homme de goût visitent cette terre avec une curiosité respectueuse, l'historien politique va y rechercher les ti^aces d'une tentative de révolution politique. Ce fut de Nola que par-

* Voy. Stigliatvi, LeUeré, p. 1«.

' Il Vendemmiatore ovvcro, Stanxe amorose topra gli orti délie dorme.

* On croit que Malherbe ritnita dans sa Pénitence de eaint Pierre.

tirent, en 1820, les fils d'une insurrection, pendant que b Grèce et le Piémont étaient remués par les mêmes desseins et les mêmes vœux.

La patrie de Bruno ne se souviendrait-elle pas avec quelque reconnaissanice, du penseur qui a répandu le nom de Nola à travers PEurope , et qui lui vaut encore Tattention de quiconque s'intéresse à la marche de la civilisation? Au lieu d'une froide amnistie, qu'elle accorde un peu de sympathie aux tâtonnements et aux infortunes du génie.

Tout porte à croire que Jordano naquit vers 1550, c'est-à-dire, dix ans après la mort de Copernic, dix ans avant la naissance de Bacon. Sa famille était-elle noble et riche? Quelques biographes en sont tellement persuadés, qu'ils l'appelent à tort Bruni. D'autres ont contesté, nié cette origine patricienne jusqu'à le donner pour fils d'un tailleur et d'une blanchisseuse.' On l'entend plus d'une fois se plaindre <r de vassaux et de valets; »' on lui voit témoigner un dédain profond pour

I Le passage sur lequel cette opinion est fondée a été mal cntenda. m Se non fitSM un poveraccio, mendico, nodrito dipane di migtio^ morfo di fàm$, genêrato da un $arto, nato â^una iavanditra » (de Vln^to, U, p. M). — Cesl dans la bouche d*uD adversaire que Bnino met ces mots, pour ridkuUfler «0 bommc. qui est k la fois grossier et dans Terreur. « On ne saurait sonflHr, éainài en I7«5 Voltaire à d*ArgenUl, Tabaurde insolence de ceux qui tous dûent : Je toux que vous pensiez comme votre tailleur et votre Manchlneuae. »

• Far ex. Délia cau$a, etc., dédie; Orat. vakdiet. On a prétendu sans

2b JORDANO BRUNO.

<r le bas peuple, le gros des hommes, les vilains et les manants. »* Plus souvent encore il fait gloire de ses façons élégantes, de ses habitudes courtoises, de son urbanité. L'orgueil qu'il laisse paraître à cet égard, a choqué ou fait sourire les critiques, qui en attribuaient la cause à d'étroits préjugés. On le conçoit cependant, sans l'excuser , lorsqu'on songe que la noblesse italienne, infiniment au-dessus des classes élevées des autres pays, était vraiment noble alors. L'attachement aux belles manières, tant recommandées par Dante,* l'avait conduite à goûter les plaisirs de l'esprit; l'esprit valait ou passait naissance. Ecartée à la fois des affaires publiques, et de cette vie à demi-sauvage de guerre, de chasse et d'ivrognerie à laquelle on se livrait ailleurs,' formée par une culture précoce , la noblesse italienne était devenue une aristocratie intellectuelle, mère ou émule des poètes et des philosophes les plus célèbres.^

fondement , que les subalternes dont Bruno crut avoir à se plaindre étaient des moines, auxquels il avait eu charge de commander. Il est peu probable qu'il ait jamais eu une dignité ecclésiastique. Cfr. Eroiei furorii II, p. SI 4. t Par ex. Qpp. tl., t. I, p. t6i, 167, 179; II, p. S38.

> Bâi êOêtunU, gentilexia, Dante, Canvito, I. IV; Canzwi, 1. IV.

> Bruno, 0pp. <^, II, p. 843, sq.

^ Aux yeux de la noblesse italienne, on s*anoblissait en cultivant tout oe qui bonore la vie civile, to ttato civile ; c*est ce qui explique et Justifie la va* nité nobiliaire du Noiain. Le sang ne suffit pas, selon lui ; il y faut joindre rbonneur : Thonneur même est insuflBsant, il l^ut y allier la science et Tes* prit. Les ridicules d*une noblesse purement extérieure ne lui échappent point : « Noblesse de lignée, de hasard ou d*autre accident, » dit-il, {0pp. <r., I, p. 16S. 8SA; II, p. 833). Aussi détermincv-t-ll plusieurs fois les qualités, les conditions de la véjritable aristocratie. Il la veut personnelle plutôt qu*bérédltaire, lorsquMl écrit (10 juin 15H8) à don Guillaume de Saint-Clément, ambas^ sadeur d'Espagne pr^ de Rodolphe II : «Les animaux muets, quoique issus de parents prônés, ne sont réputés généreux, qu*autant quMls sont eux-mêmes vigoureux ; ainsi les hommes que leur propre mérite ne distingue pas, perdent le droit de se dire véritablement nobles. » Ce sont là les sentiments d*ua iuvénal, d*uu Boileau :

Dans la fierté de Bruno était entré enfin, outre la morgue philosophique qui nous décèlera souvent les travers de répoque, un élément patriotique, v Je suis Napolitain» s'écrie-t-il avec bonheur, né et élevé sous le plus doux des cieux! » Paysage, langue, arts, philosophie, l^ire, voila ce que, parmi les brumes et les neiges des Iles-Britanniques, lui retrace ce i^ delà benigno. » S'il est permis d'en croire Jordano, son père Jean était homme de sens et d'esprit.' Jordano fut-il élevé sous ses yeux, dans cette maison qu'il nous montre avec attendrissement aux pieds du ment Cicala?' Reçut-il la première instruction dans un collège, ou dans un couvent? Les religieux se trouvant en posses- Aoa de l'enseignement public, ce furent vraisemblablement eux que le futur dominicain eut d'abord pour maîtres. Les ressources littéraires abondaient dans le royaume de Naples. Avant de les indiquer, il est à propos, toutefois, d'esquisser l'éducation que le Nolain dut tenir du climat et des événements. C'est one imagination indomptable, c'est un inébranlable

« Dtc mibi, Teiicrorum proies, unîmalia muta

• Qttis gencrcMa putat, oiti fortU?

{Sai., VÛI, V. 56, sqq.).

« Entre tant d'animaux qui sont ceux qu'on estime ?

* On fait cas d'un courtier qui, fier et plein de cosur, etc. «

[Sat, V).

GentiiboiDine» daoa le hogage de Bruno comme de CampaneÛa, équivaut à pbol iMBDie, bomne digne de ce nom {0pp. it., I, p. 17t. CAHPAifsiXA, ^BdNt, p. 85, édit. Orelii). Bruno atsurequll a rencontré le type du cbcTalier dans lir Pldlippe SIdney; or, oelui-ci-aTait pour devise les mois d'Ovide :

m Nam gênas et proavos, et quv non fecimut ipsi, » Vix ea nostra voco »

« Pures. fro<e< /Wor<, II, p. Sii.

« ^NM«<o dêUa be$tia fHofi/bnfe, H, p. 159.

caractère qu'il s'agît de peindre : comment Tune et l'autre se développèr^it-ils ?

11 parait impossible que l'enfance de Bruno ne fut qu'une stupide végétation.* Les instincts prof<md8 sont ordinairement précoces. Les habitants ressemblent à la terre ipn les porte, dit le Tasse,

La terra

Simili a se gUabitator' pAduce.

Or, le sol de iNola est volcanique comme l'atmosphère, comme l'eau, comme ce vin noir' et épais, qui a le nom significatif de mangiaguerra. De là le feu du sang, du teint et de la fantaisie; de là la finesse des organes, la vivacité du geste, la mobilité de l'humeur, l'ardeur passionnée du caractère. Durant l'adolescence de Bruno, d'ailleurs, ces plages étaient le théâtre d'un drame lugubre et sans dénoûment. Tremblements, inondations, éruptioas, disette, peste et autres calamités; on eût dit qu'en ce temps d'aventures, la création elle-même violait ses lois. De bonne heure, la nature apparaît à Bruno pleine de puissance et de charme tourà-tour, revêtue de force, de beauté, de bonté, de diverses marques d'une supériorité surhumaine. L'enfant la redoute, l'admire, l'aime successivement; l'homme relèvera à une perfection idéale, en lui prêtant âme et intelligence; et insensiblement il arrivera à la diviniser. A la faveur des révolutions physiques, on vit s'organiser des bandes de brigands, de corsaires, des essaims de

» Voy. AtriERi, VUa, Epoca. l • Brvno, 0pp. U.f II, p. M9.

broûi.* Une gnerre tànéraire, suscitée par un pontife napolitain, Panl IV, ensanglanta le pays. Les Ottomans pénétrèrent dans les faubourgs de la csq[)itale. L'obsti* nation de Pie IV et de Pie V à exécuter les décrets de Trente et la bulle In cœnâ Domnij mit le comble an orages et aux souffrances. Dans des circonstances semblables, un contemporain de Marins et de Sylla s'était pris à douter de la Providence : Lucrèce crut le monde abandonné aux caprices des tyrans. Qudlè impression dut alors éprouver Bruno, qu'on a souvent comparé au poète latin? Parmi tant de ruines il eut, ce semble, à dqplorer celle de sa famille et de ses biens.

m At 008 (dit-il), qvantvmvtô falis versemur inîquis» » Foruinae longam à poeris luctamen adorai, » etc.^

^pelé à subir d'autres épreuves, hors d'état de pré- ▼mr le terme lamentaUe de sa carrière, il put dire un jour au delà des Monts, avec une résignation plus mondaine que chrétienne : <r 11 ne me reste plus d'autre infortune à essuyer que l'infidélité d'une maîtresse.' »

Né sous ces auspices sinistres, vers la fin du règne de Charles-Quint, ou plutôt de ce don Pedro de Tolède qui opprima Naples vingt ans,^ Bruno vit, sous Philippe II, le duc d'Albe offrir aux Napolitains, pendant douse ans, l'imiige d'un bon prince, quoique là aussi,

« J. BmvNO^.Ojpp. it., Ih p. «M.

* aau?ra, de Monade \^ c. i, p. 88.— Ramos aussi disait : « Confiteor vitain miM totam aeerbisHmii fluetilnu jaetatam efft. Puer vix è eunit egreeeut éiÊfUHpeeie tadoraei, • elc. (SeftecMdn. epUog, Rami^ p. 7).

* taimo, delta Cama^ etc. proom. epieioU

* Bbasitomb, Jfom. Hlfàêt., 1. 1, dise. XXXIV.

selon de Thou,* « meilleur pour la guerre que pour la paix, et bien persuadé que Tempire s'affermit plus par la terreur que par l'amour. » ' Il vit ensuite le vertueux duc d'Alcala arrêter avec fermeté les empiétements du clergé. Il vit le cardinal Granvelle se faire de même bénir et regretter. Mais il vit aussi succéder à ces ministres populaires, après Mendoça et Zûnica, le marquis de Mondejar, homme d'état avide et in(k)nsidéré, « destiné, dit Parrino,' à faire voir à son maître ce qu'a d'illusoire la maxime d'Aristote : magistfcUus tnrum aperit, puisque ce nouveau Thémistoclê fut exé* cré en Italie. » Une bataille décisive pour le repos de l'Europe, livrée non loin de Corinthe, et égalée par Herrera et Ercilla à la bataille d'Actium, le combat naval de Lépante où, à l'avis de Philippe II, Don Juan risqua beaucoup,^ et qui fut suivi de fêtes magnifiques, dut frapper non moins vivement l'esprit de Bruno. Dételles émotions devenaient chaque jour plus rares; il n'y eut plus même, sous Olivarez, de fêtes ordinaires. Ce sombre gouverneur, en Espagne surnommé el gran Papelista, tenait pour principe :

Amor, Reyno y dîneros No quieron companeros;

et avait coutume de dire : « Ne désirez pas la viceroyauté de Naples, il en coûte trop de la quitter. » *

« Butor, sui Umporiê, l. LXXV.

"^ Les soldats rappelaient : « el bu$n padre dé lo$ ioldados. » B^A^iTOHBt nom, illust., I, dise. IV ^ Teatro eroico epaliîieo de' gwemi âê* vieeré^ I, p. 903, sq. ^ « MiU atrevido fii, d * Paemino, Têatro, II, p. 179.

Tant la patrie de Brnno était dière même aux orangers!

La vue de ce régime despotique, ouvertement arbitraire, attrista sans nul doute le philosophe de Nola, de même qu'elle poussa plus tard un admirateur de Savonarole,* Campanella, à tramer une consph^tion formidable dans les couvents et les châteaux de la Calabre. Comment Naples était-il en effet- gouverné? c Avec toute la rigueur * que doit attendre de la nation espagnole, prudente, et sévère, celle du monde qui doit être tenue en bride et de court, pour le naturel altier et turbulent qu'on a de tout temps remarqué en ceux de ce pays-là, qui n'aspirent qu'à des nouveautés et à s'affranchir du joug espagnol. » Lorsque le Napolitsdn prétendait reconquérir, je ne dirai pas la parole ou la science, mais l'industrie et le commerce, son courage pétulant faisait sourire le grave Espagnol,' qui le comparait à la colère du Vésuve : « elle ne sait que dévaster et se résoudre en fumée. > C'est que le dominateur ibérien disposait des casernes et des monastères à la fois. Vainement, à la vérité, il avait essayé d'introduire l'Inquisition; elle fut renversée, expulsée aux cris de Viva la santa fede, comme elle fut contenue en Aragon par les fueros^ aux cris de Viva la libertad!^ Mais il était facile d'intéresser à la prospérité des couvents, un peuple toujours disposé à croire à d'autres miracles encore que ceux qui se font à jour nommé.

* CAMFAirRLLA, âê Lib. pTùp,y p. 71.

* Jinrcurv françaiê^ i, X, p. S», sq.

* « Tmacê e stiptieo Spagnolo. » BRinco, H, p. S44.

^ M. MiamT, Ani. Pênz ef Philippe H, p. 141. sqq., p. lie. iq. éd.I.

aO JORDAMO BRUNO.

Les TÎoe-rois y consacnieiit les faims conridérables des hérétiques et des criminels d'Etat; les particuliers y contribuaient par testaments, aumônes, donations, ofirandes de toute espèce. Les anciens ordres s'étendaient, nne foule d'ordres nouveaux s'établissaient. Les fortunes bûH ques se convertissaient en biens ecclésiastiques, à moins de se transporter en entier dans l'autre péninsule, métropole des vainqueurs. Le clergé possédait les deux tiers desrevenus du royaume» et ne pou vait compraidrequ'on l'accusât de simonie.* Ce fut une image miraculeuse de la Vierge, qui valut aux dominicains cette église, et ce dottre superbe qu'ils nommèrent à bon droit la Santé, la SahUe.^ Faut-il s'étonner que le mélange de superstition et d'hypocrisie, qui accompagnait ce redoid[>le*> mentde zèle, qui appauvrissait cette contrée florissante, et énervait ces caractères bouillants, indignât et désespérât tous les esprits élevés? Là s6 trouve aussi la cause de l'incrédulité reprochée aux Napolitains de cette époque, et particulièrament aux écrivains de la trenqte de Bruno.

Les nobles napolitains avaient trois carrières devant eux, l'armée, le barreau ou la magistature, et Féglise. Ceux qui répugnaient à prêter leur épée à l'E^gne

A GiAROHE, Storia M regno di Nap,, 1. Il, c. 6. *'E!fftBino, Napùl, Saer., p. 600.

prenaôeiit l'habit ou la robe; ceux qui étaient avides de lettres on d'honneurs, lliabit; ceux qui visaient à s'enrichir, la robe. On ne pouvait plus appeler carrière une ressource, souvent encore employée par les gentilshommes de campagne, celle qui a fait, en Italie, de baron on svDonvme de larron. Vers 1550, on revenait aux ordres sacrés avec la fougue du moyen-âge. Les franciscains et les dominicains, qui, sous le nom de Scotîsles et de Thomistes, s'étaient livré tant de combats, acquéraient encore des membres éminents. Quoique leur influence diminuât, à proportion que celle des jésuites croissait, Bruno se fit recevoir dominicain. * En quel lieu, en quelle année a-t41 embrassé la vie monacale? Etait-ce à Noie, ou à Naples? Il importe peu de coooattre ceci avec précision, parce que les règles de rinslitut, et les dispositions des frères étaient les mêmes partout. Vingt ans après, les dominicains firent une antre conquête de prix, celle de Campanella, que nous ne voulons jamais séparer de Bruno. ' Le philosophe

* CrU nom ea démontré, non-seulement par certaines allusions de Bninu pttr es. Er. fitnri. H, p. 3ii), mais par les actes d*aocusation partenns Jnti|«'a Dons, Puo de Venise» Tautre de Rome. L*hislorien des Frérêê prêehewn, Echard , a beao nier ce Ciit . et s*antoriser en quelque sorte d^une parole de flaist iea» (1" Epiir$ II. 19; : un tel démenti vaut le raisonnement qui le sovtiml m Si Bruno eût été des nAlres, dit-il, il serait assurément resté avec uous, de Wt oooHM de pensée ; jf /Maatt ex mokU, ui4gvê noMarum pannafwiiaaf, H etmririu et Êentihtu, • 'De icript. ùrû, prtÈdic, II. p. 3iS). L*érudition bihîiqoe diT Noiain , et la haine (|n*il bissa depuis éclater contre les religieux» yaviJCMlièfvment contre les franci>€ains [Scoticdœ, opp. lat., p. 570; cpp, •I . n. p. SM . Tiennent du re^te corroborer Tunanimc témoignage des documents aatbentjqoe^. Depuis qu'il existe de tels documents, ces mots d*fichard ont perdu leur sens : « Vtut Ht, nulltk haetemu documenta protulerunt $x fwiftwa rmufol, ipeum ordinis Prœdicatorum aliquando vestem ge$tis$ê,»

V07 . ronlre cei historien. FnoMiiA?f?r, Traetat, de faecin magicé. Nurbg, iSTi. p. MO. PtAccirs. Theatr. ofumgm, etpeeudonym,, p. 188).

• VoT. Obclu. Roetie dsl Camptmetia, prefai.

Si JORDANO BRUNO.

de Stilo a raconté lui-même ^ que, touché des exhortations d'un prêcheur et de Thistoire d'Âlbèrt-le-grand, il abandonna la jurisprudence pour la théologie. Sa résolution paraissait aussi solide que sincère, bien qu'il n'eût que quatorze ans. Cependant il rencontre dans le cloître de Cosenze quelques livres de philosophie, et quelques moines éveillés par les saines leçons de Telesio; il lit les uns, il écoute les autres, il devient philosophe lui-même. Plus de tranquillité, dès ce moment : forcé de s'enfuir, il espère se faire oublier dans Rome ; mais l'inquisition s'empare de ses papiers, et prélude par une surveillance étroite, aux fers, aux tortures que les Espagnols apprêtent.

On a expliqué diversement l'aflQliation de Bruno à la société de saint Dominique. Son imagination, a-t-on dit, s'est plu d'abord à embellir le côté poétique de la vie contemplative, à exalter les sombres joies de l'ascétisme, chrétien. L'ambition, peut-être, a séduit son cœur, en traçant devant lui la route des dignités, par lesquelles l'Eglise tentait ou récompensait les soumissions du talent. Ses facultés oratoires pouvaient se regarder, dans une congrégation appelée spécialement à la prédication, comme un moyen assuré d'élévation. Sa vanité enfin était facile à flatter, et son inexpérience égalait sa jeunesse. Un plus noble motif décida Bruno; ce fut, de son propre aveu, le désir de sacrifier aux muses dans une sainte retraité.'^ 11 ne fit en cela qu'imiter un de ses modèles. Afin de presser la marche de ses études.

• De Lib. prop., ]». J.

• Eroiei furori, îl, p. 3fa, sc|.

Telesio s'était reclus durant son adolescence dans un couvent de bénédictins. '

On s'est étonné, et peut-être à plus juste titre, quelo choix de Bruno fût tombé sur ITustitution des fr. jacobins. Cet ordre, a-t-on répété, était alors chargé, de concert avec les augustins, de travailler à l'extinction des lumières nouvelles. Il avait donné lieu au terme d'obscurants, obscuri viri ; il avait paru en première ligne dans l'affaire de Reuchlih, dans celle de Luther, pour essuyer, ajoute Corn. Agrippa, un naufrage irréparable; • il voyait sans cesse son titre de dominicani travesti, par un ignoble jeu de mots, en DominicaneSj

Frères aboyeurs ' Les résolutions des hommes

dépendent souvent de petites circonstances. Il se peut que Bruno préférât l'ordre des dominicains, uniquement parce qu'il avait été élevé par eux, ou bien parcequ'ils formaient la communauté la plus répandue, la plus puissante du royaume de Naples.

Combien de temps dura l'accord entre eux et Bruno? Nous l'ignorons encore. Les causes de leur mésintelligence, néanmoins, ont été articulées brièvement par celui qui en devint victime. « Après avoir cultivé longtemps, raconte Bruno, les lettres, la poésie, j'ai été porté à la philosophie, au libre examen, par mes guides

> « Costui, per meglio investigare i segreti délia natiira, per molti anni Ri disgionse dalla firequcnza degli nomini,e si libéré da ogoi altro peosiero, e lasciù la patria, i parenti e gli amici, e si raocolse in un monastero de* Frali di S. Beuedetlo. » âooino, oraz, fundn-, in morte di TelUio^ recitaia aW Accaéêmia Ccteniina, p. 6.

s « nid Cofnianis traguBdià^irreparabiiê naufiragium féctrunt.» C. A«iiif- PA^ de vaniL ÊCieni, c. XCVI.

^ t)omim canei Ft^angelium latranffs per totum orhem,

mêmes, par mes supérieurs et mes juges. ^ Ministres de la jalousie, serviteurs de Tignorance, esclaves de la méchanceté, ils prétendaient m'assujettir à une vile et stupide hypocrisie!.,. » C'est une chose connue que l'harmonie qui, sur ce point, rapproche Bruno de Campanella. * Cent fois, et toujours avec une verve mordante, leur ressentiment profond, ranimé par d'amers souvenirs, déborde en paroles moins mesurées que les précédentes. Le Calabrais, peut-être plus encore que le Nolain, traita, dans des sonnets inspirés par une in^ dignation parfois mélodieuse , ou par les tristesses de la captivité, ' les moines et leurs défauts , à peu près comme les jansénistes traitèrent les jésuites. * Les deux philosophes eurent la prétention d'arracher le masque à la dissimulation, au mensonge ; prétention d'autant plus ferme que l'hypocrisie dominait davantage autour d'eux. 11 y avait courage, il y avait mérite à entreprendre ce combat. Erasme et Spencer couraient mo'ms de dangers. En France, la tache était bien autrement facile; l'esprit gaulois, si empressé à rire des travers humains, s'était égayé « de la papelardie,des cafards, des tors-cols, » avant Rabelais et Dubellay , même avant Messier et Maillard; il avait amassé les matériaux, dont le génie tira Macette et son frère cadet,

» « Cêmori. » (£r. furori, lï, p. 314).

« r,Aiu>AN£LLA, Poetie, p. ia-13. — Cfr. de Libr, prop., p. 3, sqq. ' vlnter molestias carcerum.n — «Scribebam cum dahatur furlive comuiodilas, » De Libr.prop., p. li.

^ a Gii aifetii <ii Plutone portan* ol cuorOt

> 11 nome di Gesù segnano in fronte. »

(Campanblla, Poeiie, p. 103).

La trina bugia, i tiranni, ipocriti, sofisH ; Viynoranza, ffêloêiOt maligrUtà, radici de' gran malt del mondo.

ce bon monaieqr Tartuffe; il avait même défini avec profondeur cette maladie, c Tabus de paraître en la religion. > '

C'est évidemment la discussion , c'est la critique appliquée soit au^ choses, soit aux personnes, qui rendit Bruno odieux. Sur quoi roulait-elle? On doit, sur la foi de ses adversaires et de ses écrits , admettre que ses ol^ections et ses plaisanteries touchèrent la religion y autant que la philosophie. U est raisonnable de s'en rapporter à Scioppius, soutenant que Bruno commença par attaquer certains dogmes respectables , et encore généralement respectés en Italie.

Deux noms retraçaient ou résumaient les doctrines des dominicains, Aristote et saint Thomas. Au XVP siècle, la réputation de celui que Dante avait nommé le bon frère Thomas, était encore prodigieuse et méritait de l'être. « Vous voulez détrôner l'évêque romain , disait Pucer; détruisez les œuvres du docteur angéliquel^» Pins tard Nizzoli,en guerre avec ceux qu'il appelait «r les Barbares et les Pseudo-philosophes, « fit à celui qu'on surnommait la sainte lumière d'Aquin l'honneur de le taxer de « borgne parmi les aveugles. » A mesure que l'Eglise se relevait et s'épurait, le crédit de Thomas s'aflermissait, et les plus nobles défenseurs du catholicisme pouvaient espérer, qu'avec son secours, ils parviendraient k rétablir l'ancien ordre de choses. Cependant, ce retour nn peu forcé à la foi, n'avait pas banni le doute ; peut--étre avait-il même contribué à surexciter l'incré-

t A. ft*ArBi«ifft, Bwnm de Foênutê, p. 104 ; Cfr. Pn^i QwUr., I ; Sha-

3G JORlUiNO BRUNO.

dulité, à attiser l'enthousiasme de la destruction. Les écoliers italiens visitaient l'Allemagne ; les soldats allemands envahissaient l'Italie. Aux moqueries nationales s'étaient mêlées les menaces étrangères. Le simple courant de la littérature, cette chaîne de poètes qui commence avant Pétrarque et avant Avignon, pour s'étendre au delà d'Alamanni/ avait préparé les esprits aux influences du Nord. Le royaume de Naples, en particulier, s'était de bonne heure ouvert à ITiétérodoxie; il avait accueilli des familles vaudoises, il avait applaudi aux nouveautés introduites par les Valdez et les Ochino; il avait rapidement dépassé le protestantisme même, en ressuscitant l'opinion fameuse d'Anus, en admirant, en propageant celle des sociniens. Les théologiens de Wittemberg, eflrayés, affligés de ce qu'à leur tourils qualifiaient d'hérésie, ne savaient comment rendre raison d'un tel excès de licence spéculative. Disciple d'Aristote et partisan de la modération, Mélanchton* imputa au platonisme des erreurs inséparables du réveil de l'indépendance d'esprit.

C'est sous l'empire de pareilles tendances, de pareils souvenirs, que Bruno se prit à combattre le dogme en tout ou en partie. L'Inquisition, lorsqu'elle le condamna, lui reprocha de s'être particulièrement attaqué aux doctrines de la transsubstantiation et de l'immaculée con> ception. Rien n'autorise à révoquer en doute une assertion si positive. Dans ses écrits' il se rencontre plusieurs marques d'incrédulité pu de dédain, à l'égard de ces

1 Voy. PirriiAiiQCE. par ex.. Sonnet XC. — Alamanni, Sat. i; Soi,, XII.

* EpUtolœ, col. m.

* Cfr Candelajo, I, p. 53. 0.%; Sparcio, II, p. 9S1, sq.

<Ieiix articles. C'étaient là, au surplus, deux problèmes des plus vivement controversés -au XVl*' siècle. Les évangéliques s'élevaient contre la transsubstantiation catholique ; les socinîens s'élevaient contre la consub- <4antiation des évangéliques, et contre la pureté primitive et non interrompue de Marie, qui était admise en même temps des catholiques et desprotestan ts . Or, Bruno était peut-être plus socinien que les deux Socin euxmêmes ne l'avaient été. Les idées qu'il professait au sujet de la substance , au sujet de la nature , semblent incompatibles avec le miracle perpétuel de la transsubstantiation, et défavorables au principe de la conception immaculée. De quel point de vue a-t-il envisagé l'une et l'autre doctrine? En philosophe ? en théologien? en historien? Â-t-il attribué, à la suite de quelques contemp<M-ains, l'origine de la transsubstantiation à un moine westphalien du IX* siècle, nommé Paschase Radbert? S'est-il permis de discuter les actes du concile tenu au Latran, en i215, sous Innocent III, où, disait-on, il fut parlé pour la première fois de transsubstantiation? S'est-il hasardé à n'y voir qu'une subtilité de casuiste, matière de plusieurs distinctions célèbres? • A-t-il osé demander, comme le fit de nouveau en 1594 un religieux de Stuttgard, Frater Wilhelmus Holder, si la souris qui ronge une hostie consacrée mange le corps du Christ, si en ce cas il faut la tuer ou l'adorer ? Il serait trop long d'indiquer tous les aspects, sous lesquels cette partie de l'enseignement dogmatiqueétait alorsexposée.^

> Becônverajpn de Thomas d'Aquin, retranssubsUaliation de Harsile d'iui;lieii, Iransaccidentation de Gabriel Biei.

* « J^ai lu en Charron, dit 1c Baron de Faeneste, une comparaison de U

Quelle que soit la manière dont Bruno concevait ce. dogme important, il est intéressant de voir son notn inscrit en tète des penseurs, qui furent inquiétés à cause des conséquences de leur système, relativement a la transsubstantiation. On sait qu'au siècle suivant, Descartes et Leibnitz, Gassendi et Pascal sont accusés de miner les fondements du sacrifice de la messe ; le premier par son ingénieuse et profonde distinction entre l'esprit et la matière , le second par ses monades et son harmonie préétablie, le troisième par ses atomes, le quatrième par ses découvertes sur la pesanteur de l'air et le barofUètre. L'histoire de ces débats est un exemple de pins de la nécessité imposée à l'esprit humain, de tenir nëtte-

messe et de la transsubstaDtiallon avec les sorderii et enchântedn l|yi inèksnt de leur substance dans le breuvage d'amour » (p. i«).Ceux, en elE^, qui observaient avec |>rédileclion Tordre et les mystères de fa nature physique, refusaient de croire que le même corps pouvait èire présent en oeat mille liens, et la même merveille s'accomplir cent mille lois |iar jour. Ceux qui mc^dilaieni librement sur Tesseuce invisible de la divinité, répugnaient à admettre que Dieu est enfermé dans chaque parcelle de Tbostie, dans chaque goutte de vin; que chacune des hosties conserviHss daus le (aberuacle contient Dieu tout entier, en sang, en ftme, en divinité, et que l'homme est invité i manger, 4 boire, à digérer le Créateur des deux et de la terre, TËsprit des es|irits. Ceuxlà criaient au fétichisme, à rantnropophagie, et n^faësUalent point à cH«r Averroës, qui reproche aux chn-tiens d'être assez impies, pour déchirer l*£tre qu'ils adorent. D'autres alléguaient cet axiome mathématique, que la partie est moindre que le tout, et rappelaient le mot de Garlstadt i Lnifaer : « iorsquu Jésus, laisant le dernier repas avec ses disciples et la première communion, rompit le pain, il tint donc son corps entier dans sa main, et, communiant lui* même, il mit donc sa tête dans sa bouche? » Il nous a été impossible de découvrir si Bruuo s'est attaché, dans ses critiques, à l'idée de présence réelle, ou à celle de sacrifice ; s'il a nié te mutation des espèces, s*il a soutenu, appoyê sur l'épi Ire aux Hébreux, que l'oblation du corps du Christ n'avait été faite qu'une seule fois pour ôter les péchés; ou si, fondé svr les Actes des apMres (I, il ; ni, ai), il a prétendu que le ciel seul possédait le Christ exalte, pour le retenir jusqu'à la fin des choses; si enfin, il a pris la Sainte-Cène au figuré, en signe et en vertu, comme symbole et mémorial, déclarant que dans le langage de la Bible, hi vie de la cbalr représente la vie de l'esprit ; la nourriture du coi'iis, celle de l'âme.

ment séparés les intérêts de la théologie et les droits de b philosophie.*

Au lieu de rechercher quel rapport il peut y avoir entre la transsubstantiation et Timmaculée conception,* nous ferons remarquer seulement que ce second point n'était pas moins vivement discuté alors, même dans le sein du concile de Trente. Tandis que les franciscains, par déférence pour Duns Scot, soutenaient l'immaculée conception de la sainte Vierge ; tandis que , dans bien des universités , les candidats au doctorat étaient tenus d'y souscrire, les dominicains, animés par l'exemple de leur chef) et par celui de saint Bernard, enseignaient b conception maculée, du moins en beaucoup de livres. Si Bruno avançait que Marie était née dans le péché originel , il était d'accord avec les véritables autorités de son Ordre ; les frères dont le sentiment était opposé, eussent été blâmés par saint Thomas. Mais au XVI* siècle l'Ordre était partagé d'opinion ; et ce lut pour terminer le diiïérend, que Campanella composa^ on opuscule sur la conception de b Vierge, où il s'efforça de concilier toutes les doctrines accréditées avec celles do patron illustre des dominicains.

Aucun document, au surplus, n'atteste que Bruno

• Ix F. te Valois, La Ville, Huel. Tournemine, Des Brosses, Noël se sodI ces discusèioiis avec uae grande diversité de talent. Malgré les

t de Rohaull et de TeU'gant Rè^is {Répotuê à la cemurt de Huef, V. tu, «q. . roratorien de Lignac. |>ar un louable désir de conciliation, tenta cBODTv.aa milieu du XVIll* siècle (tTeij.de «< prouxer possible» par les priodpn de la saine philosophie, la présence corporelle de rhominc en plusieurs

• \vy. M. Mi«!iiT, Notic. et Méni. hi!»t. T. Il, p. i9t.

• • Pert^xmit (de Lib. prop , p. iS) coneilian$ opinione$ owmium pro mmeio Thomà, » Ou sait que, sur cet article, les jansénistes ado|itèreQt, ponr la pl«^rt« le» aentiment» de» duniiuic;iins rigides*

élevât déjà ses critiques jusqu'à b hauteur du saint-père lui-même. Dans les pays méridionaux, les novateurs s'en prenaient à Aristote, plutôt qu'au pape. Anstote avait, d'ailleurs, quelque ressemblance avec le vicaire du Christ ; il paraissait le précurseur du Messie, quant à la vérité naturelle, à la science du monde;* il semblait, bien que hors du royaume de la Grâce, participer de l'infaillibililé, de l'infinité divines ; il perscHinifiait les splendeurs, les profondeurs du ^savoir scolas^ique, comme il le guidait et L'inspirait; il avait, selon l'expression de Campanella, reçu le baptême et la consécration canonique. Quelquefois on s'était, il est vrai, aperçu de certaines dissidences entre l'Evangile et le péripaté- > tisme, et on disait avec regret, comme le vénitien Dan. Barbaro : « Si je n'étais pas chrétien, je suivrais Aristote en toutes choses. » ' Mais pour l'ordinaire on jugeait la domination du Stagirite aussi immuable que le saintsiège même ; ' on croyait que déserter son drapeau était ouvrir portes et fenêtres à l'hérésie.

Cependant, plus cette idolâtrie était aveugle, plus la contradiction des anti-péripatéticiens se montrait opiniâtre. Les sectateurs d' Aristote étaient plus nombreux, les opposants plus passionnés. Il était peut-être impossible de rencontrer dans ce siècle un antagoniste impartial et calme du « divin Aristote, philosophorum

* « Fuiue Chfùti pracursorêtn in tiaturalibus, quemadmodum Joannei Oaptiita in gratmtiê, n (Agrippa, de Vanit. scient., c. LU, p. 95).

< J. Di Thou. Mémùiree, p. i35. édil. Petitot.

^ Cft*. NiUAS ËRVTnRAEU8(Rossi), Picanoth. l, p. aOi; Pallavicini, 5/oria del conc. tridenL, VIII, ch. XIX, 13; Montaicne, Euayt, I, i5; Eabb- LAI», Pantagr.t ch. MX.

Dei. » * Au fort de cette lutte en quelque sorte person- Belle, où les adversaires se comportaient en implacables ennemis, la phalange des contempteurs, des agresseurs du péripatétisme se divisait en deux corps. Les uns se luisaient fort de montrer, qu'il était en désaccord avec la foi officielle, qu'il n'était qu'un impie, un blasphémateur. Les autres prétendaient qu'il enseignait l'opposé de la raison et de l'expérience, qu'il regorgeait d'absiurdites et d'erreurs. Un très-petit nombre consentait à ne pas identiOer l'Âristote récemment transplanté de Byzance, avec PAristote emprunté aux Arabes et défiguré par la scolastique. Un nombre bien moindre encore se prêtait à combattre, à corriger, par la pure et complète doctrine du Lycée, le péripatétisme traditionnel et altéré. Sous le rapport de la tactique, il y avait aussi à distmguer différentes nuances. Tantôt on attaquait le Stagirite dans sa vie privée, dans son caractère; tantôt dans l'originalité, ou dans l'authenticité de ses ceuvres ; tantôt enfin dans la valeur intrinsèque de ses opinions. Les accusations les plus noires alternaient avec des calomnies d'un ridicule inconcevable, d'une folle et amère outrecuidance . ^

> Le nom d^ArUtoteiei, anagnimroalisé par ses admirateurs en i$ie sot erat, HaÀi décomposé par ses détracteurs en Erat li$ et o»,

* Toute arme semblait bonne pour déchirer, pour détruire ce « pédant soianoé, » ce « bourreau du genre humain. » Etait-on tenu de le ménager, loi qui • avait perdu son mattre avec sa pimne, son roi par le poison, ses devandov p^r le feu, et la postérité par les ténèbres de sa pensée ? c Doctorem calamo ingratus, Dominumquc veneno > Perdidit, igné Patruro dogniata, nos tenebris. •

Lui qui o s*éuit approprié les livres des autres avec sa phime» comme Aleiai^ dre les villes par son épéet »

< Se Allesittndro colla wpada facea tue le ciità^ ArietoHle eolla penna fBKta twti i Hbri degli altri. «

Les dfifficaltés qu'on rencontre en étudiant Aristote, et que ses innombrables commentateurs ont plutôt accrues que dissipées, conduisaient à la supposition, que le fondateur du Lycée s'était enveloppé à dessein d'impénétrables nuages. Cela suflSsait pour le faire ranger parmi les sophistes. C'est sous ce terme que le désigne fréquemment Bruno,* qui est plus obscur cependant qu'Aristote. Bruno, avec Télésio et Campanella, appartiait à un groupe d'anti-péripatéticiens.

Les tuteufs qui avtiitinl donné le signal de ratta^fue au XV« sîèele, Laafent Valla, Rod. Agrioola, L. Vives, Leièvred^Etaples, ne s^étaient jain;iis abandonnés à nne haine si comique, bien quMls voulussent aussi arriver luir la liberté à la vérité' (CAvrAHBLLA, PoeHê, p. lift. Gfr. Ve reetà rat. «IinI., P- MB)* Liberté doice alla verità impctra.

Us se contenaient dans les liaites d*tone erltique grave, respectueuse, mêlée d*admiralion et de gratitude : vcncunde diMMentiebant (Vives, Oi^, il., I, p. 380). L*Ecole cependant accueillit leurs remarques fort rudement; elle passa à une défense fenatiqne, lorsq«>llo entaodU M. Anu Venerio proekuncr Aristote non moins hérésiarque que Luther, et Nizzoli déclarer les chersd*OBnvre de la logique, un vr^ délire, véra Miramenta, Patrizzi reprit avec le même acharnement, par les mêmes procédés, mais snr une échelle pins vaste, avec plus d*érudiiion et de sagacité, la guerre de déclamation et d^injures engagée par Venerio et Nizzoli, et transportée en France par Ramus et Gassendi. Le pbilasophe illyrien prétend venger Platon de son disciple ingrat, ou plut6t il veut prouver que les siècles Tont déjà vengé, en dévorant les ouvrages authentiques d*Arislote. « Aristote est aussi faux en philosophie que dangereux à b foi , dit-il à Grégoire XIV, manifutisiima inqnetas, — fkiei advena ei phiiotophieé faUi$Mima, n 11 supplie les papes ei les cardinaux d^accorder à Platon la place qu'occupe ce « vil compilateur,» ce « plagiaire lu- Ame. I» « La pieuse sagesse de TAcadémie est seule en état de retenir dans les liens de la foi romaine U sagacité italienne, la pénétration espagnole, la vivacité française, et d*y ramener les Allemands plus promptemeot que ne le feront les peines infligées par TEglise, ou les forces dont la politique di^ pose » {Philotophia de CniversiSf dcdic.)'

f Brano cède à reulrainemcnt général, eu appelant Aristote le bourivau des autres phllosophies divines, camefîce delU alinU divine fllosofie (II, p. i03 ; I, p. i59. 26 i). Ainsi fit aussi Bacon, eu disant : « Aristote a égorgé ses frères pour régner plus sûrement , à la manière des sultans de Conslantinople. » D'autres fois, le Noiain considère Aristote comme « un docte et judicieux galant bommen (1, p. 180, 0pp. <(.), et ne s'élève que contre ndol&trie péripa* UHicienne (I, p. ai9; II, 11-57). Le litre de sophiste est celui qu'il emploie le plus souvent (par ex. de MMmo, p. 5, p. M). Gelai de pédant, à U vérité, n'est guère moins fréquent (II, p. Ml, 0pp. U,),

doDt 1^ attaques ont pour objet la physique d*Aristote. Pendant que la masse des antagonistes se déchaîne plutôt contre la partie la moins vulnérable du péripa* tétisaie, c'est-A-dire contre la logique, Bruno incrimine avec hauteur « la présomption qui enhardit Aristote à prendre le titre de philosophe naturel; »* et, oubliant ses propres hypothèses , H lui reproche de « ne se fonder que sur de vaines inniginations, de se tenir loin de fat nature. « Bruno se distinguait encore, en ce sens qu'il attaquait les aristotéliciens, « les perroquets, »* moins avec violence et outrage , que par Tironie et le peraMBage.'

' Par toutes ces censures, Bruno dut vivement hrriter le pouvoir dont il relevut. Aussi savons-nous* qu'il eut des démêlés avec lui, non-seulement à Naples, mab en d'autres villes, telles que Gênes, Nice, Milatt, Venise,* et bien avant de quitter l'Italie. Le sujet de ses qnerdles ne peut avoir été exclusivement théologlqoe, puisque la matière de ses ouvrages est philosophique. 11 est un livre que Bruno cite plusieurs fois, et dont toute trace a disparu.* V Arche de Noé serait-

• • flioM/b naiuraU^w U, p. Ml . *- « Fondato su limaginazioni^ 9 rimoêiO ém la Natum » (t, p. 159; ar. I, il3 ; tt, 33).

• I, ». ITi, • Ay ufW . m^ • AUumi wiorflli tùiHii mlc^lifei— ... iêl im MOM ArùMHê • (I, p. tS^).

• bmm «I écrit Marie, ta CtAmU â$ Pégam , Cabùla M mmUo P9ga$$o. > latrodutt on imerlocalear nomnié Ooorio, qui, à la faveur de la niéycboae, le tronve avoir été Jadis Aristote lui-méoie Cet Indiscret per-

19e fwonle pbinmnient , qa*anni de denmir le pédagogue d*Aleiandre H le refomalev de In phlIoao^Ue, S taltont simplenent nn ftnegroasier et paneMeni. On a vonta voir dans cette Intention nne allwion à la kgende mr âftcfft-le-Gmd , snmoninié par set «nnerab le singe d*Arlrtole : Al^trim n ' p w nm «r naine l^ehu pkikmpkmi^ m ts p Mh t tp ko ^§imm. ^ Céb eal nnnifeale par le docmnent de Venise.

• Voy. pÊt ei. Êfm e ei o, II, p. tIS.

• Voy.CffMéf laCanfri, I, p. lit; U, p. tM.

k\ JORDANO BRUNO.

elle la peinture satirique des établissçiDeots scienÂfiques protégés par l'Eglise de Rome? A entendre Fauteur, c'était une allégorie, une discussion entre les animaux au sujet de la suprématie. Mais de quel genre de suprématie entendait-il parler? du pouvoir temporel, ou du spirituel? Ce vaisseau figurait-il l'Etat, TËglise, l'Ecole? Quel ménage était représenté par cette ménagerie, et de quelle sorte de bêtes était-elle garnie? Bruno aurait-il cherché, dans ce cadre, à railler Tigdorance des scolastiques ou des moines, précédant ainsi Balzac et Lamothe4e-Vayer?' Ce qui achève d'embarrasser les érudits, c'est que cet écrit était dédié à Pie V. Or, Michel Ghislieri était un. dominicain inflexible, en qui Paul IV semblait revivre, qui partout en avait appelé au glaive contre l'hérésie , qui avait fait mettre à mort le docte et élégant poète Paleario,qui avait pressé avec ardeur l'armement de la flotte victorieuse à Lépante, qui avait courageusement aboli l'ordre dépravé des Humiliés. Comment Fra Michel accueillit-il l'hommage de Fra Giordano? Ce dernier ne dit nulle part qu'il encourut la réprobation du premier, et après le tré{)as du pontife il passa encore plusieurs années en Italie. Il n'est donc pas probable que V Arche de Noé fût seulement une parodie téméraire; et toutefois il est certain que Briino s'était exposé, par ses impru-

1 On sait queBalzac com()ani les religieux aux rats de TArcbe. La Mothe-lo- ^'ayer {Cinq Dialoguei, V, p. 255) dit en parlant de r&no, « bèu*. noble » : « Mais tant y a qu'on ne peut pas dire qu'il soit comme le mulet et autres liètcs lifttardes, tqui n'entrèrent jamais dans Tarcbe de Noé, dont est sorti la plus ancienne noblesse (pour raison de quoi on en conserve encore les plus authentiques titres dans les archives). » Il ne. saurait y avoir aucun motif à rapprocher le titre de Touvrage de Bruno, du titre que Campanella donna à la ville do Venise, faisant allusion à sa fuite devant Attila {Pouie, p. 06).

(lentes controverses, aux redoutables ressentiments des scolastiques et des donûnicains.

Si Bruno n'était pas en conformité d'opinions avec h société des F. Prêcheurs, avait-il quelque commerce avec telle autre institution? Cette question, que peu de ses biographes ont cherché à résoudre, ne doit pas être écartée. Les éléments qu'exige la réponse, se puisent cbns la situation intellectuelle de la Péninsule, et principalement du royaume de Naples.

La vie scientifique, dans ce dernier pays, coulait alors dans trois sortes de canaux, à savoir, les établissements fondés au moyen-âge, ceux qui dataient du réveil des lettres classiques ; ceux enfin qui devaient leur naissance à quelques génies audacieux, et poussés par b passion du progrès, à ruiner les débris du moyen âge, à perfectionner les créations de la Renaissance. De c*es trois sources d'instruction, la plus puissante et la plus ancienne, c'était le GjTunase de Naples. • La sco-

• Ce gynaate Ail resuaré, peut-^ro fondé par Tempereiir Frédéric U. l^ émt de Lemoot j fil poamot mettre cette insoriptkm : G^nmasium am ■rêv mmiwm^ Clfim tmditan inelytum. ta scotastiqne y régnait encore au \%lil« aiecle de idie bçon, que Cario Ma^illo pouvait, après d*inutilt» pfTorU f^mr fe» cliasacr, sVipriner ainsi : « Si]en*ai pas été mart}T du cartéiiaiiftntc, f en ai été confesaeur, m mm $ono «Info 41 mariirt âel earteHanêâtmo, mê mm êiato il nmfnnrt. •

M JORDANO BEUNO.

lastique y prédraoînait, sans aToir ni ces dehors bar< bares, ni cette vaste influence qu'on lui voyait dans l'université de Paris. C'était peut-être l'imagination italienne qui en limitait l'empire austère; tandis que le raisonnement français s'assouplissait plus facilement aux escrimes de la Sorbonne. Ce qui en avait balancé de bonne heure la prépondérance, c'était l'ascendant des écrivains nationaux. Dante, Pétrarque, Boccace avaient préparé le terrain aux semences importées de Constantinople. L'élégante harmonie des auteurs d'Athènes avait achevé de dégoûter du jargon scolastique,* tant d'esprits naturellement amoureux du beau, et concilié leurs sympathies à la seconde classe d'in« stitulions littéraires, aux écoles des humanistes.

Ce fut dès la fin du XY"" siècle, sous le pacifique Frédéric d'Aragon; entre les invasions de Charles VIII et de Louis XII, que Pontano fit briller d'un vif éclat la première Académie de Naples, illustrée depuis par le goût chaste des Sannazzar, des Parrasio, des Âltilio. La noblesse tout entière fut emportée par cette heureuse impulsion; elle se partagea en plusieurs cercles ou sièges, qui formèrent autant d'Académies distinctes.*

• Ce n*est ni en philosophie, ni en théologie, c*eiit en Jurisprndenoe qna Ift scotostfqve avait lin «ocès particolier chez Iob NapoUtains. BUe ^tait la «Mltresse des avocats, procurenrs, plaideurs, Jurisoonsulies, magistrats et docteurs en droit ; elle dicuit les consultations, les allégations, les innombrables toIumes dMnterprétations, le odtoM e grotM eommentaiUnd dt ehiù$9, dit Pétrarque. Il imiwrte cependant d'ajouter qoe les juges et les avocats de Naples, (témoin Vincent de Franchis) avaient une science plus solide, plus large, plus cMsie que les profeaseurs dn Siudh^ où Ton iHait surtout Jaloux d*lmiiginer des antlnémies, des monstres ]nridii|ues; ce fut Toppocé de la magistrature française, inférieure pendant le XVI* siècle aux membres dn oorpa enseignant.

' / Sifêni, gli husogniti, gli Ardênti. Voy. Paoi^OVI, Mlogia, c. XQ, p. «31.

Page 1