VIE. Ô
sance, qu'aux vœux de courtoisie, de loyauté, de bravoure, de fidélité; moins capable des vertus théologales^ que des vertus cardinales des anciens; qu'enfin, hors d'état de contenir sa pensée et sa languet il ne put demeurer en Italie plus longtemps. Il faut, en oulre, considérer le désir qui le tourmentait de voir et de s'instruire, de connaître et d'être connu; ce goût si vif des voyages, qui caractérisait Bruno, non moins que son époque.*
■ c Per brama di saper, mohipaesi
» Abbiam dîflcorsi
* Ocuriodi ingegni,
» Peregrinate il momlo, » Cercaie tutti i numerosi regoi ! etc. »
(II, p. 431).
Le moyen Age aviit légaé le goût des voyages à Tàge de la Renaissance. Les chevaliers voyageaient pour leurs guerres, leurs tournois; les troubadours, pour cb;jnter la beauté et Tamour; les pèlerins, pour leur salut; les moines, poor prMier et convertir ; les docteurs des écoles, pour s*escnmer dans les joutes de la dialectique; les marchands entin, pour acheter avec profit (M vendre avec gain. Le XV* siècle vit s'accroître cette ardeur, qui avait porté Peirarqoe à voir des choses nouvelles, à chasser rignoranoe par Tagitation de Pesprit et du cor|is {agitation fnentis et corporii ignorantiam difctAtturt»]. Paitoot il se lève une foule d'hommes avides d'entendre, de rassembler des livres, de copier des auteurs profanes, d'acquérir de rares manuscrits épars dans les cloîtres. L'Europe est sillonnée et explorée en tous sens; l'univers 8*agrandit en se faisan^ connaître; la civilisation se répand, accompagnée dd commerce et de la diplomatie, aidée de rimprimerie et de la poste. Il est naturel que les philosophes prennent part aussi à ce mouvement sans exemple jnsque-là ; et l'on a eu tort de nommer Paracelse un empirique ambulant, C. Agrippa un rhapsode mystique, Bruno un dialecticien nomade. Rien ne Tut pins profitable aux lumières que « cette humeur éoureuse de chaire, cette hnmeur inconstante dont le vrai remède est la mort » ( Baylb , en partant de la c maladie d'André Alclat» ). Paracelse a répondu an nom de ces chercheurs, de ces chasseurs , de ces courriers de la vérité (c'est le titre qu'ils se donnaient). « Je ne puis vivre autrement, disait-il; les sciences et les arts sont disséminés dans le monde, et non pas rassemblés en un seul endroit ; ils ne cherchent pas l'homme, c'est l'homme qui doit aller les chercher » (Qpp., I, p. S57. 356 ;.Cfr. Goethe, Zur yaiurwisxenschaft, I, S, p. t)- L'imprimerie no permetuit pas encore d'être en quelque sorte présent partout. Si quelqucirun<( ôe ces voyageurs c^tlomniés s'imaginaient • suivre l'exemple dTlywe 1,11. AoiX, Vtf. germ, phitos. p. 330); d'uuires se souvenaient des conseils
54 JORDANO «HUNO.
11 ne sera pas difficile de déterminer ensuite si Bruno quitta de plein gré ou forcémeak cette terre, qu'il chérissait tanit. Il la quitta malgré lui , parce qu'il était tracassé, persécuté; volontairement, parce qu'il refusa dâ changer d'avis. ' Un de ses adversaires, apprenant son départ, le compara au Gis prodigue, qui abandonne par caprice la maison de son père : alHit in regionem longinquam. « Je m'éo^ vais, répliqua Bruno, ai^ee tristesse ; mais j'espère que le temps ap^iseiiA Im haines et les colères que je n'ose affronter. Comme le âls prodigue, je reviendt*ai, je retournerai sous Je toit paternel : surgam et ibo. » Dix ans plus tard, il s'avisa de tenir cette promesse, et fut forcé de reconnaître que le temps n'a^t pas calipé ses ennemis.
En qujsUe année franchit-il les monts? Après tant de dissertations échangées* sur ce point, le doute semble impossible : ce fut en i 580, c'est-à-dire quaad Bruno allait avoir trente ans. Cette date est mémorable dans les annales de la philosophie; elle marque le moment où
(l'Aristote,des exemples de Démocrite et d'Ariston de Chios (DiooiiNE La eecb, I. IX, 35. 39 ; VU, 160) ; tous, par leurs observalions, concouraient à la créaUon (le réthoographic et de la philosophie de Tbistoire.
1 Ainsi, l'on croit pouvoir concilier les paroles d*Acidalius avec celles de Bruno. « J'ai al)andonné ma patrie, dit Bruno, J'ai dédaigné mes pénates, mçprisé mes biens» (Orat, valedict), a 11 s'est éloigné en proscrit, exul abiit,» dit Acidalius [Epist.Xj. Le récit de Scioppius laisse une latitude fâcheuse. «Il s*en alla, il gngna pays, abiit, » (Voy. Bruno, Il Candelajo, dédie, fin).
< D'après Scioppius, il y avait, eu IÇOO, dix-huit ans que Bruno avait abandonné l'Italie, ce qui fixe son départ à l'année 1583. Mais puisqu'il se trouva à Londres en 158i, et qu'il avait séjourné auparavant à Genève, à Lyon, à Tou- .louse, à Pat is, il faut reculer de deux années la date de ce départ. En 1588, Jean de Nostitz l'entendit professer à Paris ; d'où il résulterait que Bruno passa les années 1580 et 1581 à Genève, à Lyon et à Toulouse (Nostitz, Àrtû fie, Ariêtotelico-LulHumrRameum, elabf»-. a C. B^gio, Brieg,, 1615). Scioppius était évidemment dans l'erreur; mai.<( cette erreur, commise dans Tintimité d'uiie lettre , ne saurait infirmer l'autorité qu'on a toujours accordée à son lémoigna(re.
VIE. à5
Montaigne venait de terminer la première partie de ses Essais^ et se rendit dans cette Ferrare qu'Arioste avait surnommée bien heureuse, ben aventurosuj pour aller voir, à rhospice de Sainte-Anne, le chantre de la Jéru-salem délivrée j dont l'état maladif paraissait se communiquer à toute la littérature italienne : entrevue tonchante, qui fut comme un présage de l'entretien bien autrement décisif que AliUon eut avec rinfortùné Galilée.
Magnum et sublime, sed prooculis datum!...
56 JOKDANO BRUNO.