‹ Jordano BrunoChapitre 14 sur 45 · VIF · texte numérisé non relu

VIF

L'émulation gagna tcHement que TomlM^agenx Pierre de Tolède, craignant qu 'on ne passât des lettres à la politique, fit fermer les maisons où l'on s'assemblait. Après son départ, l'activité reprit son cours plus énergiquement, et se manifesta par de nouvelles fondations, i Aussi Naples passa-t-elle , à l'époque de Bruno , pour la dié h plus riche en poètes, en versificateurs des deux langues, des deux sexes. 11 faut renoncer, disent les contemporains, à les énumérer, et se contenta de répéter les paroles de Zerbo : « Il y en a autant qu'il existe de grains de sable , jusqu'à renverser le Parnasse. »*

Il suffit d'ouvrir les livres que Bruno a laissés, pour se convaincre qu'il subit la double influence des vieiUes éccies et des Académies. Les unes lui communiquèrent le goôt des minuties, des distinctions subtiles; les autres, l'enthousiasme familier de la littérature ancienne, et le penchant à la versification. 11 n'est pas plus dtfficile de deviner ses relations avec un dernier genre de compagnies, c'est-a-dire, avec les réunions où l'on s'appliquait plus à connaître la nature que les anciens, plus à inventer, à innover avec hardiesse, qu'à traduire et à imiter. Sans sortir de Naples, on rencontre deux célébrités, hommes de science plutôt que de lettres, à qui Bruno fut assurément redevable de plusieurs idées, on de plusieurs directions fécondes. Jean-Baptiste Porta

• F»r ex. GU S^iaH.^yoy.lnQmA9mA(iatrapologia, p. tl5) : « Adeont fartiOtmtHkÊm ipii, tnro Qrcce, tmi laiiiie loqni vldetotnr, omnlgeiMin docuiMMtf virtuleniqiie ivdolenlM, ni nedum ntiooe prfftIiU , sed brala qaoqnc miMftIia ad ditclpUaM exdieDtnr. •

» Lm. ««If. et éiv0ni. Veoex. iMi, I. HI. p. 90 : « Ci sono qnanto r^rena, cka awlloiin uilto H ParMM ■ romore. »

48 JORDANO BRirNO.

est l'un;* l'autre est Bernardin Telesio. L'œuvre du premier, l'Académie des Secrets, de" Segreti; et celle du second, l'Académie de Cosenza, rendirent, avec l'Académie romaine du Lynx, de' Lincét^ les plus grands services à l'étude de la nature et aux recherches mathématiques, pendant la période qui nous occupe. Elles furent mères ou modèles des Académies de Londres, de Paris, de Berlin, dé « ces grands corps qui sont en quelque sorte l'abrégé du monde savant, et les assemblées représentatives de la république des lettres. »* C'est dans la capitale, dans le palais du duc de Nocera, son ami, que Télésio avait jeté les bases de l'institut qui porte indifféremment son nom, ou celdi de Cosenze, sa ville natale. Cet institut se distinguait de tout autre du même temps, par plusieurs qualités remarquables. On y menait de front la culture des lettres et celle des sciences , l'étude de la form.e et celle de la pensée; on y savait combattre Aristote, en gardant de la dignité et de la modération; on y écoutait avec complaisance la réalité, tout en aspirant à faire école; on s'appliquait à conserver fidèlement les mérites du talent et du caractère de Télésio, « le plus judicieux des hommes, d'après Bruno, et le plus heureux adversaire du péripatétisme. »^

« Voy. sur Porta YAppendicê, II.

* Expressions de M. Daunoa, dans son Bappart à ki Convent. nation,, tur la créai, de FinitU, de France.

^ Bbdno» 0pp. it., I, |>. 350; de Monade, p. 70, « minime infelix. »

Selon Campanella, Télésio n'avait pas seiileroent le style le pins convenable à un penseur, en ajustant son langage à la nature des chofles et en rendant Phomme plus sage que disert; mais il usait de celte liberté de penser , qui se soumet a la nature des choses , et non aux paroles des hommes. « Télésio confesse ingt^aument ce qu*il désespère de savoir, il examine avec équité les opinions

Bruno doit-il être compté parmi les disciples de Télésîo ? Ml est évident qu'il profita des livres et peutêtre de la conversation de Télésio. Il s'attaqua comme Télésio à la physique d'Âristote, il préconisa la manière de combattre adoptée par le Cosentin, il partagea l'admiration que Parménide inspirait à ce dernier. Mais les opinions par lesquelles le Nolain s'eiïorça de remplacer les doctrines de l'Ecole, dilïéniient infmiment de celles de Télésio. Leurs mélhodes uq se ressemblaient guère davantage, Bruno s'appuyant plus souvent sur le raisonnement que sur l'expérience sensible, et recourant volontiers aux intuitions un peu mystiques de la raison pure. Tout en guerroyant contre le péripatétisme^ Télésio avait conservé les procédés d'observation employés par Aristote; sa polémique était comparable à celle des luthériens contre les calvinistes, et non à celle des protestants contre les catholiques. Les idées de Bruno, au contraire, se ratta- •diaient aux sublimes et généreuses leçons de Platon, repoussées pendant deux mille ans par les aristotéliciens de toutes nuances.'

S'il faut ^^^ chercher à Bruno un berceau académique en Italie, c'est à l'Académie de Florence qu'il

des Mires et tel expose fidèlement » {De Lib, prop.^ c. 1, p. 61.— Dereeto Uud rai.^ c. IV). C'est là un commentaire du mot de Bruno, // giudixioiissi- «o TêUtio. ~ Le chancelier Bacon conGrma cet avis : « Télcsio, dit-il » par •on amour du vrai, comme par rutilitc dont il fut pour les sciences, a été le premier des philosophes modernes, novorum Haminum primu$ n {De phUoâ, Parmen, Telee, et Democr., col. 673).

> Voy., sur Télésio et son école, V Appendice^ III.

' C^est Campanella qui tient, du moins par une main, à TAcadémic Cosen-

Une; Campanella, qui, tout en critiquant Âristote maintes fois avec vi-

vicilé, tout en disant : « Ce qu'il a de bon, il Ta dérobé à son maître » ( de

Lih. prop.^ p. i8\ le proclame dVmhléo <r le prince des philosophes » (ihid,,

convient de songer.* Elle était, à la vérité, éteinte depuis bien longtemps, mais ses travaux étonnants faisaient encore les délices et la nourriture d'une multitude de grands esprits. Ceux qui sont au fait de l'histoire du XV^ siècle, savent que, sous les yeux de Cosme et de Laurent de Médicis, sous la savante direction de Marsile- Vicin, cette école illustre avait poussé rapidement le spiritualisme jusqu'à la plus subtile mysticité, et sacrifié trop souvent Platon aux philosophes d'Alexandrie. De même qu'à Cosenze on poursuivait la science de la nature, on se passionnait à Florence pour Térudîtion, pour une érudition pleine d'enthousiasme et dé poésie, plutôt que critique et sage. L'attachement au merveilleux, le besoin de Tinapiration, conduit aiséndent à la superstition; et c'est ce qui arriva aux Florentins.' Mais on ne saurait leur ravir le mérite d'avoir réveillé le désir de l'infini, d'avoir étendu la notion du divin et de l'étemel, d'avoir propagé le sens des hautes méditations. Un dernier trait les recommande au respect de la postérité : c'est que leur doctrine était pour eux, non un simple exercice de réflexion ou de mémoire, un utile amusement, mais une intime et profonde conviction, qu'ils tenaient à mettre en pratique, afin de rendre hommage à la vertu, et gloire à Dieu. Telle fut l'école que Bruno voulut relever, comme le témoignent sa vie

p 46), et le préfère sans bésitetion au « peu méthodique PlaUm » (p. 47), qui « nous abandonne à roi-cbemin » (p. 60).

i Voy., sur rAcadémie de Florenoe, V Appendice, IV, et une belle lettie de Ramus à Catherine de liédicis ( Prafationee, p. 178, sqq., éd. 1&77}.

* Cfr. Fictif us, de Vite eœlitmeomenHindéi—iàem, Theologia Piatimieû, Hbri XVIII.— Les restaurateurs de la kabbale éuient disciples de Ficin. Âpollonitts de Tyane était vénéré au sein de Técole.

VIE. &t

CI ses travanx. Ne pril-il pas aussi ses croyances au sérieox, puisqu'il aima mieux mourir que de les désavouer? Dans ses opinions le christianisme ne se fond pas, comme diez Ficin, avec le platonisme; mais chez Fidn, chez les Mirandoles, on rencontre en germe ce que Bruno mit au-dessus du christianisme et du platonisme tout ensemble, c'est-à-dire, une sorte de panthéisme oriental que Pythagore semble avoir légué h la Grande-Grèce, en établissant la société de Crotone. Entre les défenseurs de la philosophie ressuscitée à Florence, Cusa était cehii qui agréait davantage au NoiÛD. ' Le système particulier à ce savant cardinal eoMstait dans quelques timides conjectures* sur l'idencilé de Dieu et du monde; sur l'absolue unité de tous les êtres. Bruno n'apporta pas à cette tentative la même prudence ^ la même ambition d\gnorance;* pour amener le triomphe de l'Académie florentine, il appela, il est vrai, a son secours un docteur respecté de TEglise, idolâtré des mystiques, Raymond-Lulle; anis il exalta également un novateur condamné par ITglise, près d'un siècle après sa mort, Copernic. L'exemple d'un franciscain, François-Grégoire Zorzi de Veuise,^ eût pu instruire Bruno, et hii apprendre

• • H dMwa Cuâtmo ; » « ffofundiui et divinhu ingênium, » dit Bruno.

• IVic. CrtAiin, tf« Cmjeeturit,

• IH.. é$ doeté Ignorantiâ.

^ ZonI est TaDleur des trois cantiques de Harmoniâ tmtndi totius (15S5). n» aaïKioait ni de pénétration, ni de lecture; mais il enseignait, outre la iMMedes Bombret, l*identlté fondamentale des choses, levrs racines et lenrs cééaesla en Dieu, Dieu source de toute sagesse, même païenne ; le monde un, fis lié» fifsnt et infini, animé (lar ane Ikroe que soutient b puissance divioe ; rciprH banain ane sulistance divlue, et la félicité suprême une transformation em n>«. Vlngf-linlt ans après <a mort, en 1561, ce Vénitim ftit inscrit dans

5a JORDANO BRUNO.

que l'Eglise jugeait le platonisme dangereux, surtout lorsqu'il avait pour cortège la philosophie de l'Orient, ou celle de Pythagore. Bruno n'en porta pas moins à l'extrême la tendance platonicienne de 4a Toscane et de Naples : il en devint, plus que Cardan, plus que Patrizzi, l'expression suprême, l'expression la plus rigoureuse, quoique modifiée par les événements scientifiques et religieux du XV1« siècle, ainsi que par l'originalité de sa personne.

Il y a donc lieu de croire que Bruno s'attira de puissantes hostilités, non-seulement en attaquant tel dogme de l'Eglise, telle doctrine de l'Ecole, mais en prenant à tache de ressusciter toute la philosophie antérieure à Aristote, Platon et Pythagoi^, toute la philosophie contraire à Aristote, Plotin, Cusa, Copernic. On sait que ces hostilités le forcèrent de s'enfuir d'Italie 3 mais on ignore jusqu'où la persécution fut poussée contre lui avant sa fuite. Peut-être faut-il entendre littéralement un poème, où il exhale sa joie d'être rendu à la liberté; peut-être ces chaînes et ces verroux, catene et pri-gione^^ expriment-ils, non les liens delà vie monastique, le poids de la servitude d'esprit, mais un véritable cachot. Quoi qu'il en soit, on doit dès à présent comprendre, que Bruno fut moins fait pour les cloîtres, que pour les châteaux et les amphithéâtres; moins appelé aux vœux de pauvreté,* de chasteté,' d'obéis-

rindex expurgatoire. Si ses vues ont quelque analogie avec celles de Porta, elles en ont bien davantage avec celles de Bruno. •

* Voy. le sonnet \l qui se trouve en t^te des ËHal. du VlnfhUto. 1584.

* Bruno, Opp, it,, II, p. stt.

3 Idem, II, p. 17i.

Page 1